Autobiographie d'un broker devenu apprenti yogi
Autobiographie d'un broker devenu apprenti yogi 

Et ma famille dans tout ça?

Pendant cette décennie aux Etats-Unis, après mon divorce en France en 1990, j’essayais de maintenir un contact régulier avec mes deux fils qui étaient restés avec leur mère. Le décalage horaire aidant, six heures plus tôt à new -York par rapport à la France, je pouvais les appeler lorsqu’ils étaient chez eux en congés ou bien quand ils rentraient de l’école. Je les appelais quasiment tous les jours. Avec mon système de téléphone, je les gardais en ligne des après midi entiers tandis que je travaillais ; Quand c’était plus calme je me rebranchais sur leur ligne. Je faisais des plaisanteries, ils aimaient bien. Mes collaborateurs, en avaient aussi pris l’habitude les voix de mes enfants étaient audibles dans nos hauts parleurs. Ça ne dérangeait personne. En fait tout le monde trouvait ça assez sympathique. Ils venaient une fois par an à New-York. Comme je voyageais au minimum trois à quatre par an à Paris, nous avions un contact très suivi. Leur mère était assez compréhensive, malgré nos dissensions réelles, elle comprenait bien que nos enfants aimaient cette façon de communiquer qui étaient devenus un jeu. Nous avions institué ce petit rituel téléphonique qui a duré de longs mois, sinon années, je ne me rappelle plus exactement.

Mes parents eux étaient toujours égaux à eux-mêmes. Très irresponsables. Ils continuaient à dépenser ce qu’ils n’avaient. La dernière trouvaille que mon père avait trouvée pour continuer à vivre selon son bon plaisir était de ne pas payer ses impôts. Evidement après quelques années il fut rattrapé par la patrouille. Ma mère me racontait que pendant ces années-là, quand mon père voyait une lettre recommandée du centre des impôts il la prenait directement pour la mettre à la poubelle sans l’ouvrir. Cette situation était irrationnelle. Car ils avaient des retraites confortables. Pas luxueuses, mais largement suffisantes pour vivre tout à fait décemment. Comme ils dépensaient à tort et à travers, leurs dettes s’accumulaient. Je ne savais pas qu’ils ne payaient pas leurs impôts. Je pensais simplement qu’ils étaient égaux à eux-mêmes.  Gagnant très bien ma vie, je leur envoyais de temps en temps un peu d’argent. Je demandais par acquis de conscience à ma mère ce qu’ils faisaient avec cet argent pour être toujours dans des problèmes jusqu’au cou. J’eus cette expérience très particulière qui me confirma ce que malheureusement je connaissais déjà. Ma mère me téléphona à l’aide une fois de plus. Mon père lui n’appelait jamais. Il envoyait sa femme au casse-pipe. Son égo dans ces cas là il le planquait. Elle me brossait un portrait apocalyptique de leur situation. Je posais mes questions d’usage. Que faites-vous de votre argent ? Est-ce qu’un jour vous apprendrez à gérer un budget ? Je savais que ça ne servait strictement à rien mais question de principe il fallait bien essayer quelque chose.

Je leur envoyais un chèque conséquent avec les recommandations d’usage. Environ trois semaines plus tard, discutant avec la mère au téléphone, elle m’avait tout de même remercié à la réception du chèque, elle m’expliquait un peu inconsciemment qu’ils avaient du mal à s’en sortir une fois de plus. Un peu surpris je lui demandais pourquoi ces soucis. Un coup dur, une dépense imprévue ? Elle m’expliquait avec force détails qu’ils avaient eu énormément d’invités, des tablées jusqu’à 16 personnes parfois. Il n’était pas nécessaire de réfléchir longtemps pour comprendre ou l’argent du chèque envoyé était passé. Ayant eu la description des repas en question avec leurs invités, je regrettais de ne pas avoir pris l’avion pour partager leurs agapes à répétitions.

Mon père tomba gravement malade au début des années 90s. Il payait ses excès en tout genre. Ses repas copieusement arrosés de toute une vie avaient fini par ronger son organisme. Il n’était pas âgé, à peine 59 ans lorsque la maladie s’était déclarée. Il avait ce que le médecin appelait des infarctus du cerveau. Des mini AVC si je comprenais bien l’explication du médecin. Des vaisseaux sanguins éclataient dans sa cervelle détériorant petit à petit ses fonctions vitales. Au début il marchait à peu près correctement, puis mois après mois de moins en moins bien. Après quelques années il était dans une chaise roulante. Ses fonctions mentales se détérioraient aussi. En revanche ce qui était tout de même assez incroyable, il gardait toute sa violence, même en étant très diminué physiquement et mentalement. De sa chaise roulante il lui arrivait encore de vouloir donner des coups à ma mère en tentant de l’attraper lorsqu’elle marchait à sa proximité. Il l’insultait souvent très copieusement. Enfin il l’appelait, hurlait, son prénom à travers la maison pour demander son aide, le plus souvent sans nécessité. Nous avions compté, il pouvait l’appeler jusqu’à 190 fois par jour. A de nombreuses reprises nous lui conseillions de mettre notre père dans une maison spécialisée. Elle devenait très fatiguée malgré de nombreuses aides à domicile. Elle en visitait quelques-unes. Elle décidait à le confier. En réalité, au bout de quelques jours elle le récupérait. Elle ne pouvait se résigner à le laisser à des inconnus. Elle ne faisait pas confiance au personnel de l’établissement. Notre père lui avait murmuré plusieurs fois que les aides-soignantes l’attachaient, le battant aussi occasionnellement. Il était difficile de connaitre la vérité. Il était lui-même très diminué, délirant souvent en notre présence. Dans le bénéfice du doute notre mère le ramenait à leur domicile.

J’étais assez admiratif. Après tout ce que cet homme lui avait fait subir, elle décidait de s’en occuper jusqu’à la fin. Elle voyait bien ma perplexité. Elle m’expliquait très calmement que malgré tout elle l’avait toujours aimé. Pour elle il ne méritait pas d’être laissé pour compte. Enfin sa maladie lui faisait déjà payer le prix fort de tous ses comportements abusifs du passé. Ma Mère était une sainte. Elle gagnait son paradis car elle allait vivre un vrai enfer pendant une dizaine d’années.

Il décéda en 1999. Ma mère me téléphona à New -York pour m’annoncer la nouvelle. Ce n’était pas inattendu. Pour être très honnête cela ne me faisait ni chaud ni froid. C’était difficile de lui pardonner. Même après tant d’années de méditation, de pratiques spirituelles. C’était un stress profondément enraciné. Des images trop fortes, trop intenses de ma jeunesse venaient parfois pourrir mes pensées. Tout en connaissant intellectuellement la loi du karma, en acceptant la loi de réincarnation dans cette vie présente, je n’arrivais pas à ne pas lui en vouloir. On récolte ce que l’on sème dit-on. Je me disais que dans une vie antérieure il en avait probablement bavé à cause de moi d’une façon ou d’une autre. Le savoir intellectuellement n’en faisait pas une réalité consciente. J’avais, j’ai toujours une profonde admiration, un grand respect pour toutes ces personnes qui à travers le monde ont cette ouverture de la conscience leur permettant de pardonner.  Des personnes connues, publiques comme par exemple Mandela qui a su pardonner à ses geôliers. Il témoignait que ce pardon avait été encore plus libérateur que de pouvoir sortir de sa prison. Il ne faisait pas semblant. Grace à dieu il y a des millions de personnes anonymes dans le monde qui ont cette capacité. Moi, je n’en étais pas encore là. I y avait une empreinte trop forte de sa violence dans ma conscience d’enfant encore bien vivante. En revanche je commençais à mieux comprendre sa relation avec ma mère. Il y avait mon incompréhension d’enfant. Maintenant il y avait ma compréhension d’adulte. Ce que l’enfant ne pouvais pas pardonner, l’adulte en était capable. C’était tout d’abord l’intellect acceptant la réalité du passé qui ne peut pas être changé. Il fallait donc ne pas me laisser parasiter mes pensées. La méditation transcendantale était l’outil qui me permettait d’avancer, d’être capable dans un premier temps d’accepter que ce qui était accompli ne pouvait être refait. Que le futur ne devait pas être polluer par ce vécu. En méditant je me libérais de ce stress profond. Cela veut- il dire que soudainement j’allais l’adorer en pensant que c’était finalement un père extraordinaire ?  Non. Cela signifiait que je pouvais l’aimer normalement comme un être humain qui avait ses faiblesses, comme nous tous. Je n’allais pas faire semblant de l’aimer comme un fils logiquement aime son père. Simplement Je l’aimais et lui pardonnais dans ma conscience en me regardant dans un miroir Nul n’est parfait. C’était une première étape. En ayant appris la méditation transcendantale très tôt, la vie m’avait donné un vrai cadeau pour éviter de sombrer dans des addictions multiples. Grace à la MT j’ai pu évoluer à mon rythme, clarifier ma pensée, avancer avec les hauts et les bas que l’on rencontre dans une vie sans être jamais dépasser par les évènements. La méditation avec le temps m’a ouvert le cœur, l’intellect. J’ai pu éviter le danger de répéter le schéma de violence vécu dans ma famille. La méditation m’a adouci, rendu plus fort, plus tolérant, plus aimant. Durant ces années et encore maintenant je suis toujours étonné, triste de voir tant de personnes passer à côté d’une telle opportunité souvent pour des raisons totalement irrationnelles. Oui car c’est la méditation transcendantale qui est rationnelle pas l’intellect et ses pensées qui sont totalement irrationnelles parce que déconnectées de la Conscience. Regardons l’histoire de l’humanité, toutes ces théories émises par des intellects soi-disant brillants qui ont détruits des vies. La méditation c’est l’ouverture de la conscience qui dépollue nos pensées. C’est une expérience au quotidien qui permet d’être vraiment soi, qui nous libère de notre passé. Surtout et avant tout c’est une expérience durable. Ce qui a été gagné par la pratique de la méditation transcendantale ne se perd jamais. J’ai souvent constaté que les personnes très négatives vis-à-vis de la méditation étaient souvent des personnes avec des égos très forts. Comme si elles avaient peur de perdre quelque chose de précieux. Souvent d’ailleurs en n’ayant jamais ne serait ce qu’essayer par simple curiosité pour prouver leur doute ou crainte concernant cette pratique. Mes parents avaient été les premiers représentants dans ma vie de ce profil type de raisonnement anti je ne sais pas pourquoi. Ma mère me dira 30 ans plus tard lors d’une discussion sur ce que la MT avait apporté à ma vie, « Je vois bien que cela t’a fait beaucoup de bien, nous étions vraiment idiots à l’époque, pourquoi étions-nous si idiots ? » Je ne lui faisais pas dire.

Au départ de mon père J’étais plutôt soulagé pour ma mère. Je prenais le premier vol dès le lendemain pour aller la retrouver en France pendant une semaine. Je voulais lui tenir compagnie après l’enterrement. Il était franc-maçon, se disant totalement athée. Ma mère m’avoua déjà quelques temps avant son décès qu’il était terrorisé par la mort. Elle en avait discuté avec lui quand il était encore lucide. Au crépuscule de son existence, toutes ses certitudes s’étaient effondrées. Il était redevenu plus humble. Son égo avait été terrassé par la maladie. Sachant cela, j’avais une raison de plus pour faire preuve moi aussi d’humilité et de compassion, de m’ouvrir le cœur. J’étais venu leur rendre visite quelques mois auparavant. Je restais dans sa chambre médicalisée pour lui tenir compagnie. Il ne pouvait plus parler. Mais son regard cherchait le mien. Il voulait certainement me dire quelque chose. Alors je lui disais quelques mots encourageants, quelques mots d’amours et de pardon. C’était un début de clôture tout au moins en surface de cette relation si compliquée.

Son enterrement fut assez festif dans le sens ou tous ses amis présents, ou amis de la famille gardait le souvenir d’un souvenir bon vivant. Il avait eu une cérémonie à l’église, juste une bénédiction par respect de ses convictions d’athéiste, et aussi pour lui permettre de négocier une petite place au paradis au cas ou une vie viendrait à exister après la mort. Il valait mieux au regard des croyants assuré sa rédemption. Après cette courte cérémonie, tout le monde se retrouvait au domicile de ma mère. Elle avait préparé de quoi se restaurer tout ça accompagné de différents breuvages alcoolisés. Si bien qu’après quelles heures cet enterrement était devenu une vraie petite fête. Je suis certain que de là ou il était, il devait être content. Il avait toujours aimé la bonne bouffe et les bons vins. Célébré son départ de cette façon ne pouvait que le réjouir.

Cette semaine chez ma mère fut assez tranquille. Elle commençait à réaliser qu’elle n’était plus une garde malade. Elle allait pouvoir vivre un pour elle-même. Un de mes fils qui avaient 16 ans restaient avec nous quelques jours. Nous emmenions ma mère au cinéma pour la distraire. Des amis nombreux venaient lui rendre visite. L’air de sa demeure devenait plus respirable. Elle se livrait un peu sur sa vie avec son mari. Avec quelque euphémisme elle expliquait que la vie avec lui n’avait pas toujours été facile. Ce n’était pas le moment d’en rajouter. J’acquiesçais. Elle me demanda si je le détestais. Je lui expliquais que non. Plus maintenant. Elle comprenait. Elle me demanda de l’excuser de sa lâcheté ; elle pensait qu’elle aurait dû le quitter maintes fois. Ce n’était pas si simple. Trois enfants à laisser. A cette époque les femmes battues n’étaient pas non plus très aidées par la société.  Elle avait de nombreuses excuses. Je lui disais. Elle n’avait aucune honte à avoir. C’était un autre temps, un autre contexte. Au moins nous pouvions discuter un peu. Ça me permettait de mieux la comprendre.

En discutant avec elle, ça me libérait de ma colère. La colère est située dans le cœur, elle a son espace, sa cachette, son antre. Pas les colères, mais la colère mère de toutes les colères. Celle qui nous fait perdre nos repères, annihilant notre vérité intérieure naturelle qui est celle de l’infinie compassion. Il est surprenant de ressentir sa réalité physiologique, son espace physique, enfoui sous des années d’histoire et d’épreuves. Elle s’est installée bien au chaud dans notre cœur, cachée, sournoise. Le cœur est le centre de tous les sentiments, et la colère s’y est installée semant la confusion depuis des millénaires dans la conscience de notre humanité. Comme si elle avait élue domicile confortablement prête à surgir à n’importe quel instant. Elle n’est pas juste un sentiment, une réaction quasi incontrôlable à une sollicitation miroir venue de l’extérieure appuyant là ou notre mental sait que nos blessures intérieures vont se réveiller. Elle a un espace de vie dans notre corps. Là elle se nourrit de nos peurs, de nos incertitudes, de nos faiblesses. Cette expérience, finalement toute simple, devenant une vérité pleinement réelle, va créer une émancipation face aux peurs de l’inconnu, aux mémoires du passé. Le cœur s’ouvre en toute simplicité faisant place à un espace d’absolu illimité. Plongeant dans cet espace de transcendant, la conscience soudainement, sans savoir à vrai dire pourquoi cela se passe ici et maintenant, s’éveille à une vie dénuée de conflits qu’ils soient présents, que l’on pressent à venir, ou bien qu’ils émergent des rancunes d’un passé. Il suffit de prendre le temp l’instant même, d’accepter de se tourner vers le Soi, d’observer la colère naissante pour la résorber tranquillement. L’ayant en quelque sorte géo localisé il est un peu plus facile de pouvoir s’en débarrasser. D’ailleurs la Conscience prend conscience de la place incongrue de cette colère réalisant que finalement elle n’a pas de raison d’être, qu’elle n’a pas de réalité propre sinon celle de l’illusion d’un égo souhaitant persister dans son existence en maintenant son emprise sur notre esprit, nos pensées. La colère n’a plus de raison d’exister lorsqu’elle est vue de l’espace de transcendance qu’est notre conscience.

Se libérer de la colère c’est vivre dans la totale liberté d’une conscience établie dans une harmonie permanente, ne craignant plus tous les soubresauts d’un mental sujet à tous les débordements, en oubliant au pire le respect de soi-même ou des autres. La colère est une non réalité, une aliénation contre évolutive de l’épanouissement de notre humanité. Elle est le renoncement à notre liberté, de notre capacité à transcender les évènements pour nous établir tranquillement dans l’équanimité de l’Amour qu’il soit universel ou plus modestement individuel. Se laisser emporter par la colère c’est tristement nier notre valeur absolue, éternelle, oublier que nous ne sommes pas ici et maintenant pour souffrir les aléas de la vie.

 

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© Philippe Chauvancy