Autobiographie d'un broker devenu apprenti yogi
Autobiographie d'un broker devenu apprenti yogi 

Crise monétaire et marché en ébullition

Le 20 Septembre 1992, le référendum du traité de Maastricht devait être voté en France. Déjà les semaines précédentes, les banques d’investissement américaines avaient agressivement attaqué la lire italienne pour la faire dévaluée. Chaque jour, sans états d’âme les cambistes allaient vendre de la lire pour la faire chutée. La banque centrale italienne intervenait comme elle le pouvait. Elle n’avait pas le soutien de la Bundesbank, la banque centrale allemande gendarme et défenseur du dogme économique de la bonne gestion des budgets.

 La banque centrale italienne assez rapidement ne pouvait plus intervenir. Les réserves s épuisaient vite. Elle baissait les bras et acceptait la dévaluation. La rumeur disait qu’une des banques d’investissement impliquée Goldman Sachs en l’occurrence avait gagné 45 millions de dollar sur cette attaque en règle.

Il faut expliquer un peu ce que représentait Goldman Sachs dans les marchés financiers. Une banque d’investissement n’est pas une banque de dépôts. Son rôle est d’investir sur des produits financiers, parfois très sophistiqués, pour elle-même à des fins spéculatives ou pour ses clients, des grandes multinationales. Elle a aussi un rôle de conseillère dans des activités de fusion-acquisition. Le travail de ses traders étant de faire un maximum de profits sur les transactions effectuées.

Comment était sélectionner les candidats à l’embauche chez Goldman Sachs ? Tout d’abord ils venaient des plus grandes universités américaines. Souvent par groupe d’une vingtaine, ils arrivaient à la banque pour une période d’essai de plusieurs mois. C’était littéralement une forme d’esclavagisme consenti. Ils étaient être soumis à toutes les contraintes possibles et imaginables. On testait leur caractère, leur résilience face à toutes les situations. Ils travaillaient 18H par jour, dormaient souvent au bureau. Ils étaient prévenus d’amener un sac de couchage au cas où. Pour faire partie de l’élite, des sacrifices étaient nécessaires.

Leur look était un peu une sorte d’uniforme. Les cheveux plaqués en arrière, lunettes rondes, bretelles à la Wall-Street, appelées « suspenders », un petit air condescendant même chez les plus jeunes., surtout chez les plus jeunes, qui avaient de bonnes têtes à claques à certaines occasions.

D’autres plus âgés étaient plus modestes, moins clinquant. Quand on connaissait le moule Goldman Sachs, en s’y adaptant, nous pouvions avoir des conversations presque normales avec leurs traders. L’air condescendant, lui, ne pouvait jamais disparaitre.

En contrepartie, ces opérateurs de marché, réellement brillants par leur intelligence dans la plupart des cas, gagnaient des salaires mirobolants. Les avantages sociaux offerts par la banque étaient sans pareil dans l’industrie bancaire. Couverture de santé pour la famille à 100%, n’oublions pas que c’est un système de santé privé aux Etats-Unis, les primes de fin d’année se chiffrait en millions de dollars. Chez Goldman Sachs on était là pour gagner de l’argent, sans état d’âmes.

L’un des directeurs de Goldman Sachs avec lequel nous travaillions vivait dans la même petite ville que moi. Il avait acheté une maison un peu en hauteur sur une colline. C’était un passionné de basket Ball, jouant régulièrement avec ses amis ou collègues. Il voulait pouvoir jouer chez lui. Il fit creuser dans la colline en dessous de sa maison pour installer un court de basket Ball et des petites tribunes pour les amis et visiteurs. Ainsi il pouvait s’entrainer comme il le souhaitait. C’était plus pratique que d’aller jouer dehors.

Le décor était planté. Maintenant au tour de s’attaquer au franc, déjà le marché pressentait une confrontation imminente entre la Banque de France et le reste du monde en quelque sorte. Nos volumes augmentaient considérablement. Le mark contre franc montait dangereusement sous les coups de boutoir du marché américain. Plusieurs fois le niveau plafond de la parité entre les deux devises avait été testé, risquant donc une dévaluation du franc. Il n’y avait rien d’économique. C’était une attaque spéculative massive. Notre équipe se trouvait être l’intermédiaire préféré des protagonistes de cet épisode. Goldman Sachs était un de nos plus gros clients. Nous avions toutes les banques françaises en ligne. Celles-ci allaient relayer avec la Banque de France l’intervention sur le marché. Elle allait sonner la charge pour soutenir le franc. Quelques jours avant le vote, je ne suis plus très sûr du moment choisi par la banque américaine, celle-ci commença par acheter massivement par notre intermédiaire bloquant le marché au cours plafond du franc dans le SME. Par lots de transactions de 100,200,300 millions de Marks, elle achetait. En face, Paribas, BNP, Crédit Lyonnais vendaient massivement exécutant les ordres de la banque de France. Autour de notre desk c’était de la folie furieuse. Car venant de tous les autres desks du floor des ordres d’achats et de ventes s’alignaient les uns derrière les autres. Hurlements, cris, jurons, tout y était. C’était un moment inoubliable. Nous avions à un moment tellement de transactions que nous ne pouvions plus les écrire pour les enregistrées. Je décidais de fermer les opérations pendant 10 minutes pour tout mettre au clair. Bien mal m’en pris. Nos clients appelaient par les lignes extérieures. On fermait une porte, ils entraient par la fenêtre. Nos correspondants parisiens entraient dans la danse, plusieurs milliards de marks contre francs étaient échangés dans un vent de folie pure. C’était grandiose. Le franc tenait bon ce premier jour. Il allait falloir remettre ça le lendemain.

Pour faire à cette situation d’urgence nous décidions de venir au bureau à 1 heure du matin pour l’ouverture du marché européen. Tous nos clients faisaient de même. La responsable de la City Bank, Rita, jeune femme cambiste d’origine italienne, qui aidait Jean dans cette folie se mit à discuter avec moi avant le lancement des opérations. Elle me confia un peu amusée et désabusée, tu sais Philippe, me voir ici, à 1 heure du matin pour travailler dans ce marché de fou, et bien je me dis qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans ma vie.

Elle n’avait pas tort. Et c’était notre métier. Vers 8 heures du matin, heure de paris, 2 heures à New York, les hostilités se déclenchaient. Même scénario. Les acheteurs repartaient à l’assaut du SME. Cependant il y avait une chose que visiblement ces mêmes acheteurs n’avaient pas prévus. La Bundesbank qui avait laissé l’Italie se dépatouiller allait participer à l’intervention pour soutenir le franc et la BDF. Les volumes explosaient, personne ne semblait vouloir lâcher du lest. L’un des cambistes acheteur hurlait dans un de nos hauts parleurs, « où est cette putain de banque de France, j’ai besoin d’acheter moi ! » Il ne fut pas déçu. A l’aube, nos collègues arrivant au bureau pour travailler sur les autres marchés nous observaient assez admiratifs, un peu envieux, en train de vociférer, de clore des transactions. J’étais debout un téléphone dans chaque main gesticulant, hurlant, pour indiquer à mes collègues dans quel sens mes clients effectuaient leurs transactions. Ventes ou achats, nous avions un langage des mains donnant les bonnes indications aux brokers travaillant sur le desk pour faciliter l’exécution des ordres. Le floor entier observait les tas de tickets avec les confirmations de transactions s’amonceler dans les corbeilles prévues à cet effet. Nos collègues imaginaient probablement les commissions et les primes qui en découleraient pour notre équipe après cette journée de folie, sans compter celles qui allaient venir. Notre PDG et sa garde rapprochée arrivaient à leur tour vers 7h30 avec des litres de café, des pizzas, hamburgers et donuts.  C’était un travail d’équipe, l’intendance nous suivait de très près. Car cela allait continuer jusqu’à la clôture de New- York, 17 heures. Dire que nous étions fatigués serait un euphémisme. Nous étions épuisés mais totalement transcendés par cette nuit que nous avions vécue.  Nous étions au milieu d’une bataille qui ne se présentait pas souvent dans la vie d’un broker.

Cette crise sur le SME dura plusieurs jours. Les banques centrales avaient décidé de ne rien lâcher. Des milliards de Deutsch Mark s’échangeaient de banque à banque. Finalement après deux semaines la vague spéculative s’arrêta. Des bruits circulaient concernant une intervention du gouvernement français auprès de Goldman Sachs les avertissant de sérieuses représailles en France et en Europe si ce petit jeu continuait. Nous ne saurons jamais si c’était une rumeur fondée. Toujours est-il que cet épisode homérique s’arrêta, le franc retrouvant une parité correspondante à sa valeur réelle. Plus tard un entrefilet dans des journaux économiques fit mention d’une opération importante entre Goldman Sachs et la Banque de France sur une grosse position de change. Il y a fort à parier que la banque d’investissement revendant les marks qu’elle avait achetés à des niveaux trop élevés prenait sa perte en clôturant sa position spéculative contre le franc. Elle avait perdu ce match.

Durant ces jours de folie mon ami Jean à la City Bank était particulièrement actif. Avec sa responsable Rita, ils étaient devenus des « markets makers » pour notre marché. Ils cotaient tout prix pour tout montant, exclusivement ou presque avec notre équipe. Nous faisions exploser les compteurs. Nous commissions s’élevaient à $60000 par jour. Nous étions cinq à couvrir ce marché seulement. Nous allions avoir un mois record en volume et revenus.

Un autre épisode peu courant se déroula avec un autre intervenant. C’était un vendredi en début d’après- midi. Les marchés étaient calmes, nous dégustions nos déjeuners avec un petit verre de vin rouge en prime. C’était totalement interdit. Mais il y avait une tolérance pour le desk français. Tout le monde semblait comprendre qu’un français devait boire son petit coup de rouge. En réalité je n’en buvais jamais, j’en commandais pour mes collaborateurs. Ce n’était jamais plus d’une bouteille, pour le gout, pour agrémenter notre repas.

Nous étions tous plus ou moins en train de discuter surveillant d’un œil distrait ce qui se passait dans le marché. Tout d’un coup un de nos clients, chef cambiste dans une banque norvégienne, une banque très peu active, nous demanda de lui trouver une cotation pour un montant conséquent de Deutsch marks contre francs. Pas de problèmes. Nous lui trouvions un prix, il vend 100 millions de Marks. Nous voilà bien réveillés. Un vendredi après-midi, une banque assez discrète d’ordinaire qui commençait à vendre des montants importants, ça sentait le coup fourré.  Il demandait de nouveau. Le prix d’achat proposé à ce banquier norvégien baisse de plus en plus, de façon artificielle. Le marché comprenant qu’il souhaite vendre vont bien évidement vouloir acheter au plus bas. Même pas peur, il continuait imperturbablement de vendre. Il créa un vend de panique sur le marché. Tous les opérateurs sortaient de leur torpeur du vendredi pour essayer de comprendre ce qui se passait. Avec cette baisse soudaine, brutale, des ordres de vente de clients dans les banques se déclenchaient créant un effet boule de neige sur la parité de la devise. Cette banque vendra un milliard cinq cents millions de Marks dans l’après-midi. Personne ne comprenait ou ne savait pourquoi. Il ne discutait pas les prix, simplement il vendait. Tout paraissait illogique.

Nous clôturions ce vendredi plus actif que d’ordinaire satisfaits de cet accroit d’activité inattendue. Le lundi matin en arrivant au bureau, le chef cambiste de la banque norvégienne m’appelle pour m’informer de ce qui s’était produit le vendredi précédent. Il exécutait des ordres de vente pour leur cambiste basé à Oslo. A priori rien d’anormal. Il était habilité à le faire. Cependant les services de la banque découvrirent que le cambiste norvégien en question avait tout vendu d’une cabine téléphonique à Oslo. Il avait fait une dépression soudaine. Il avait craqué, décidant après quelques pintes de bière de crasher sa banque. Les opérations ne pouvaient pas être annulés, mais pour la réputation de la banque il valait mieux jouer la transparence. Le chef cambiste à New York comptait sur notre soutien pour tuer dans l’œuf toutes fausses rumeurs dont le marché était friand. Le cambiste à Oslo fut envoyé dans une maison de repos pendant quelques temps. Logiquement il quitta définitivement la planète trading.

Nous avions comme clients des personnalités hors normes. L’un d’eux particulièrement. Un trader américain travaillant dans une banque française. Il était très bon. Générant entre 10 et 12 millions de dollars de profit par an pour sa banque il était le roi du marché du Mark contre francs. En même temps pour nous autres brokers, il était particulièrement difficile à gérer. Il avait un caractère de cochon. Un vrai caractériel. Mon premier vrai contact téléphonique avec lui fut assez symptomatique, je lui demandais un petit service sur une transaction. Rien d’extraordinaire. Sa réponse fut rapide, sans appel, « You know what Philip ? Just suck my unit ». La traduction n’est pas utile ici, cependant cela révélait le personnage.

Comme il générait pour nous des milliers de dollar en commission nous devions faire preuve de diplomatie. D’un autre côté mon épouse travaillait dans la même banque, lui permettant de gagner beaucoup d’argent sur les ordres de ses clients. Du coup il était un peu plus souple avec notre équipe. Mais très teigneux quand même.

Mon ami Guy lui travaillait à l’ancienne. Beaucoup de commissions signifiaient beaucoup de gueuletons et de sorties nocturnes. Simple et transparent. Il payait les commissions, je l’invitais à une tournée des grands ducs. Il y avait un restaurant à New York tenu par un Monsieur français qui vivait aux Etats-Unis depuis des années. Ce lieu s’appelait le Manoir. Tous les cambistes français se retrouvaient régulièrement là-bas. Nous organisions de grandes tablées. Un jour Guy me présenta à son trésorier qui était américain. Un grand bringueur devant l’éternel. Nous discutions un peu, une petite bière, un peu de champagne, Philippe, me disait-il il faut que je te montre une photo. Bien volontiers, pourquoi pas ? Il me montrait une photo un peu bizarre, on ne voyait grand-chose, un peu opaque. Il voyait mon air perplexe. Je lui demandais ce que cela représentait. Sans se départir de son sérieux il me répondait, « c’est la photo de ma coloscopie ce matin ». Tout notre groupe éclata de rire. Ce n’était pas de la grande distinction. Mais efficace pour créer de l’ambiance.

Mon ami Jean et sa collègue Rita méritaient une récompense particulièrement à la hauteur de leur soutien. Je réservais une table chez Pétrossian, fameux pour son caviar et ses spécialités gastronomiques russes. Ce serait une soirée champagne et caviar. Rita n’en avait jamais gouté. Elle était très heureuse de pouvoir faire cette expérience. Ce fut une soirée magnifique, très mondaine. Nous passions un excellent moment, racontant obligatoirement nos histoires de marché, toujours plus amusante les unes que les autres en tous les cas pour nous pas forcément pour ceux étant extérieurs à notre monde bien particulier. Pétrossian était le restaurant ou j’emmenais mes clients les plus méritants. Toujours des additions un peu salées mais en comparaison du retour sur investissement une babiole.

Cette période de trouble sur le marché des devises européennes s’estompa un peu. Nous revenions à un volume de transactions un peu plus normal. Nous sortions nos clients de temps en temps le soir pour maintenir une bonne relation commerciale voire même amicale. A New-York une mode venait d’éclore. Les « topless bars ». C’était comme des boites de nuit, assez vastes, parfois avec un groupe « live », avec une grande différence, il y avait littéralement des centaines de jeunes filles aux seins nus qui effectuaient quelques contorsions appelées exagérément « danse ». A l’entrée on devait échanger du cash sonnant et trébuchant contre ce qu’on appelait de la « funny money » traduction, « argent drôle ». Le principe étant qu’à chaque petit déhanchement de deux ou trois minutes d’une de ces jeunes filles le client glissait un faux billet de vingt dollars minimums sur le côté de la très petite culotte de l’élue du moment. Il y avait deux établissements ultra connus à New York. Flashdance et Scores. Le deuxième était plus huppé. On pouvait y croiser régulièrement des stars du show-business, Madona par exemple y était à certaines occasions. Le soir très tard on retrouvait toutes les stars du marché financier. Les brokers échangeaient des centaines de dollars pour leurs clients pour s’attirer les faveurs des jeunes danseuses. Tout ça arrosé de champagne à gogo. J’ai eu l’occasion de discuter avec quelques-unes d’entre elles, elles étaient majoritairement étudiantes. Un de mes collègues tomba amoureux de l’une d’entre elle. Après quelques moi ils se marièrent, il était australien, il la ramena dans son pays.

Durant une de ces soirée topless, un de mes clients français me demanda de lui rendre un petite service. Il avait un visiteur venant de Paris qui n’avait jamais mis les pieds à New York, encore moins dans bar topless. Il me demandait de lui faire son éducation. J’invitais mon ami Jean de la City Bank comme Co-éducateur. Je réservais une table au meilleur restaurant français de New-York, Le Cirque, je réservais une de ces longues limousines pour la soirée. Nous étions fin prêts pour accueillir notre heureux élu. Petit diner sympathique. Nous ne lui disons rien sur la prochaine étape de notre soirée. En sortant du restaurant, nous marchions dans la rue, la limousine toute blanche roulant au pas juste à côté de nous, puis nous décidions d’emmener notre invité chez Scores. Arrivant là-bas notre jeune français faillit faire une crise d’apoplexie quand la porte du club s’ouvrit. Il pouvait voir à perte de vue toutes ces jeunes filles se trémoussant, le champagne coulant à flots, il n’avait jamais vu de sa vie. Je prenais cinq cents dollars en funny money, je lui expliquais la règle du jeu. Surtout il était interdit d’essayer de toucher les jeunes filles sous peine d’expulsion immédiate. Jean et moi nous connaissions déjà suffisamment cet endroit, nous décidions de nous installer tranquillement avec une bouteille de champagne pour papoter un peu. Vers quatre heures du matin, nous avions perdu notre invité, nous le cherchions partout dans la salle. Finalement nous trouvions sous une grappe de jeunes filles qui avaient flairé le bon coup. Il était heureux comme un pape. Nous l’arrachions des bras de ses admiratrices pour le ramener à son hôtel. Le lendemain à son bureau il raconta sa nuit. Encore aujourd’hui il s’en rappelle. Mon ami cambiste me remerciait vivement de mon engagement commercial auprès de son invité venu de Paris.

De mon côté je rentrais en limousine à cinq du matin chez moi, à 40 km de là. Arrivant à la maison, je montais dans notre chambre lorsque mon épouse tout apprêtée pour aller au bureau me demandait ou je comptais aller. Je lui répondais béatement, dormir un peu ?!Elle se moqua de moi. Je n’avais pas vu l’heure. Je prenais une douche rapidement, changeais de chemise et partait au bureau. Mon épouse conduisait, je m’endormais dans la voiture. Elle me déposait au bureau à 7 heures précises. Je m’installais à mon bureau sérieusement fatigué. Soudainement qu’elle n’était pas ma surprise de voir la ligne de la City Bank clignoter. Jean ne pouvant pas dormir était venu de bonne heure. Il commençait rapidement à réveiller le marché avec ses cotations. Mes collègues s’amusaient beaucoup de me voir semi comateux être obliger de travailler. A midi je quittais le bureau pour aller dormir au bord de l’inanition après avoir obtenu quelques milliers de dollars de commission.

C’était notre rythme. Etant directeur J’avais cette chance de ne plus être obligé de sortir souvent le soir. Je déléguais à mes jeunes collègues la tâche de se sacrifier. Sacrifice qu’ils acceptaient avec un volontarisme évident. Ils étaient la plupart célibataires. Ils savaient aussi que je n’étais pas regardant sur les budgets de sortie. Cela faisait partie de notre métier. Après ce genre de soirée très tardive j’allais le lendemain au centre de méditation pour récupérer. C’était assez efficace.

La date des primes approchait. Je convoquais un par un les brokers de mon équipe pour leur signifier leur bonus. Pour cette période de trois mois, ils eurent chacun en moyenne $40000. D’habitude dans un marché normal, c’était quand même entre 15 et 20000 dollars.

J’allais en Europe deux à trois fois par an visiter nos correspondants. Je restais à paris deux semaines à l’Intercontinental. J’en profitais pour voir mes enfants. Ils aimaient déjà la bonne chère. Je les emmenais dans quelques fameux restaurants parisiens pour parfaire leur éducation. Chez Laurent sur les Champs Elysées, les Ambassadeurs au Crillon. C’était de très bons moments. Ils appréciaient beaucoup ces endroits. Ils avaient déjà des gouts de luxe. Cependant ça ne leur est jamais monté à la tête. Ils venaient chaque année aux USA pendant deux semaines. On en profitait pour faire des emplettes. Ils faisaient la connaissance de leur premier demi-frère puis du deuxième en 1995.

Mon épouse cherchait à déménager. La maison ou nous étions était sympathique. Elle avait un rêve d’enfance. Posséder une de ces grandes demeures à l’américaine que l’on peut voir dans certains magazines. Finalement après bien des recherches, elle trouvait la maison qui devrait être celle de ses rêves. Pas très loin de l’endroit où nous habitions déjà, nous achetions une maison de 700mètres carrés. Elle était somptueuse. Nous avions transformé le sous -sol en salle de jeu, salle de musculation pour moi, grand écran TV, tout y était. Nous avions fait installer des haut-parleurs dans chaque chambre avec de la musique programmée et réglable pour chacun des occupants.

La cuisine de 90 mètres carrés invitait à cuisiner. A vrai il y avait des pièces que nous ne visitions jamais, c’était trop grand. A vrai dire cette maison de rêve fut tout sauf une maison de rêves.

Tout d’abord professionnellement la technologie allait commencer à prendre le pas sur les brokers. Un groupe de banque avait créé un nouveau système de transactions automatiques. Plus besoin de broker comme auparavant, beaucoup d’économie en termes de commissions. La plupart des courtiers voyait leur chiffre d’affaire s’effondrer. Notre desk aussi bien entendu. C’était très étonnant de voir à quelle vitesse nous tombions tous de haut. En quelques mois, nous n’étions plus les rois du marché, nous devions nous réinventer. Beaucoup quittèrent le marché pour se recycler. Certains devinrent postiers, d’autres restaurateurs, serveurs. Le monde basculait pour la plupart.

 

 

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© Philippe Chauvancy