Autobiographie d'un broker devenu apprenti yogi
Autobiographie d'un broker devenu apprenti yogi 

de paris à la city de londres

Fin 1984 j'étais approché par un broker anglais pour développer un marché de dollar contre franc français. Il me proposait un contrat qu'il était difficile de refuser. Tout d'abord je fus invité à Londres par un des directeurs de la société. Je lui expliquai ce que je voulais. Principalement je voulais une maison de fonction. Il accepta, me proposant d'aller tout de suite avec son chauffeur et sa secrétaire visiter des maisons pour moi et ma famille. Il ne me donnait pas de budget, je savais qu'il fallait être raisonnable. Nous visitions plusieurs endroits. Je jetais mon dévolu rapidement sur une résidence de 220m2 avec jardin. Elle se situait à Putney près de Richmond Park. C'était une location d'un an renouvelable.

 

En plus d'une augmentation de mon salaire de 20%, le déménagement payé en parti une voiture de société de mon choix était mise à ma disposition, l’école des enfants payée Un poste de management. Une clause de sécurité au cas où mes résultats seraient décevants.

 

C'était un rêve qui se réalisait. Caroline était d'accord car c'était une battante.

Je signais très rapidement.

Maintenant il fallait démissionner car tous mes collègues à Paris étaient aussi mes amis. Le PDG très paternaliste s'était toujours montré affable et correct avec moi.

Il y avait deux solutions. Ou bien je démissionnais avant la distribution des primes avec le risque d'être privé de ce revenu important ou après la date de distribution pour rafler la mise.

Mon intuition me recommandait de partir la tête haute. Je présentais ma démission avant la distribution des bonus. JR me regarda un peu agacer, me disant, vous comprendrez bien que je ne vous donnerai pas de bonus cette année. Je lui répondis, voyez-vous j'aurai pu partir dans 2 semaines avec le magot, j'ai décidé d'être honnête avec vous, j'attends la même chose de votre part.

 

Il resta silencieux, ouvrit son tiroir, jeta un coup d'œil et me dit « ok je vous donnerai ce montant".

 

Cette anecdote fut importante car j'ai gardé par la suite d'excellente relation avec cette société. J’étais toujours bien reçu. Cela me servi grandement à certains moments de ma carrière. J'aurai pu prendre tout mon bonus, perdant un contact important, des amis aussi. En jouant la transparence on obtient beaucoup plus, ceci avec les opportunités se présentant dans une vie. Mon honnêteté avait payé. L'efficacité et le professionnalisme des brokers anglais se fit ressentir tout de suite. Ma démission entérinée je téléphonais à Londres. Les choses furent prises en main avec une rapidité rassurante pour mon avenir au sein de cette nouvelle entreprise. La maison louée, mon contrat envoyé par courrier spécial, ma voiture de fonction dans le garage de ma nouvelle maison. Je prenais 2 semaines de vacances pour préparer notre départ. Une nouvelle aventure allait commencer.

 

Je venais d'avoir 26 ans

 

Notre déménagement fut encombré de mésaventures. Nous avions choisi le mauvais déménageur. Tout d’abord une importante somme en liquide nous fut dérobée par l’un des employés. Mon épouse avait mis un montant de liquide dans son sac à main, le temps de s’absenter, le forfait était commis. Elle ne s’en rendit pas compte tout de suite. Ils étaient partis avec nos meubles pour l’Angleterre. Nous appelions le directeur qui bien sûr ne voulut ou ne put rien faire. C’était notre faute, nous étions un peu inconscients aussi.

Nous partions à Londres pour réceptionner nos meubles 2 jours plus tard. Un dimanche matin, coup de téléphone de la douane à Douvres. Notre déménageur est bloqué. Il n’a pas les documents nécessaires je dois y aller où il rentre en France. J’arrive sur place après quelques heures.

Je suis surpris de constater que nos déménageurs sont deux jeunes hommes de 20 ans. Ne parlant pas anglais, un peu perdus. Je monte avec eux dans le camion et nous voilà partis. Nous voici arrivés à Putney ou mon épouse et les enfants attendent. Le travail de déménagement commence. Nous n’avions pas beaucoup de meubles. Ils finissent très tard dans la soirée. Ils n’ont pas d’argent pour manger, pas d’argent pour dormir à l’hôtel. Ce sont des gamins, nous les logeons, nourrissons et leur donnons un peu de liquide pour leur voyage de retour.

Nous n’entendrons plus jamais parler de ce déménageur qui grand seigneur s’excusa de tous nos désagréments, en gardant notre argent.

Etant philosophes, nous pensions voilà une petite purification karmique pour bien démarrer. Les enfants sont heureux, ils ont chacun leur chambre, un jardin assez spacieux pour pouvoir jouer. Tout était parfait. Ces petits désagréments font partis de la vie. Pas la peine de s’énerver.

Détail amusant, j’avais demandé une voiture de fonction par réflexe. Mais ni moi ni mon épouse n’avions le permis de conduire ; la voiture allait rester dans le garage pendant quelques mois. Les jours suivants nous visitions le quartier, les écoles, les transports en commun. Nous étions végétariens déjà à l’époque, très fanatiques sur la qualité des produits alimentaire. Nous trouvions vite un magasin bio pour faire nos courses. Ce commerçant voyant ce jeune couple de français débarqué dans son magasin fut ravi. Nous ne regardions pas à la dépense. Très vite il nous proposa de nous livrer à domicile en attendant de pouvoir conduire notre véhicule.

 

Je me préparais pour mon premier jour. J’avais 50 minutes de transport pour aller au bureau. Station Mansion House, au cœur de la City. Cependant en Angleterre, sur les marchés, on commençait à 7 heures du matin, pas à 9 heures comme en France. Pour pratiquer la MT et d’autres techniques avancées que j’avais ajouté à la MT, il me fallait une quarantaine de minutes supplémentaires pour tout faire en plus de ma douche. Je me levais donc tous les matins à 4h30. 

J’arrivais au bureau. Premier jour de baptême à l’anglaise. Je remplis tous les documents nécessaires, on me présente un peu à tout le monde. Puis à 11H30, je suis attendu au pub. Avec des managers et futurs collègues. Pour moi 11H30 c’est encore l’heure de boire un café. Dans la City, au pub c’est l’heure de la première bière, sans aucune possibilité de déroger à la règle. Je prends donc une bière espérant un petit quelque chose à déjeuner. Mais voilà. Ce déjeuner est appelé un déjeuner liquide. Les bières se succèdent. Je leur explique que ça fait un peu beaucoup de liquide, je préfèrerai autre chose. Qu’à cela ne tienne, je vois arriver le fameux screwdriver, tournevis en français, en fait une vodka avec du jus d’orange, en fait une large portion de vodka et peu de jus d’oranges. Il est 14H, nous devons rentrer. Je suis dans un état second. J’ai réussi à limiter les dégâts. Heureusement car je fini par m’endormir dans les toilettes du bureau rendant tous mes nouveaux collègues hilares. C’était mon baptême. Ce fut une leçon pour contrôler ma consommation à venir d’alcool en apprenant à savoir refuser.

Mon anglais était encore très scolaire, mais devant parler toute la journée en anglais, je faisais des progrès rapidement. Après quelques semaines, la direction souhaiterait développer ses relations avec les banques françaises sur le marché phare au comptant à savoir le dollar contre Deutsch mark allemand.

Ayant fait mes preuves, je contactai des grandes banques françaises réputées pour être actives sur ce marché. Ne touchant pas au marché dollar contre franc qui est verrouillé par les courtiers français, les cambistes sont plutôt réceptifs sur d’autres marchés. Je pars faire ma tournée des salles de marché parisiennes. Mon budget n’est pas illimité mais très conséquent. J’invite mes futurs clients chez Laserre, Le Grand Véfour, Ledoyen, Le Chiberta, en résumer toutes les grandes tables de Paris à l’époque. Je sais que mes compatriotes sont extrêmement sensibles à ce genre d’attention. Je réalise un grand schlem. Je rentre à Londres et ouvrent des lignes directes sur le marché du dollar mark avec Paris. C’est la première fois qu’un courtier anglais arrive à s’imposer. C’est un succès.

Me voici intégrer à l’équipe reine. Seize brokers parlants chacun à 12 banques à la fois en ligne ouverte, générant un chiffre d’affaire quotidien de 100 000 livres. C’est la crème de la crème. Nous travaillons avec Moscou, New York, Hong-Kong. C’est du non-stop de 7 heures du matin à 18 h le soir.

A Londres la consommation d’alcool était interdite dans les bureaux sous peine de licenciement. On pouvait rentrer éméché d’un déjeuner liquide avec un client, c’était normal ça faisait partie du métier, les collègues surveillant notre activité du coin de l’œil. J’avais aussi de la chance car travaillant exclusivement avec des clients basés à Paris je n’avais pas besoin de sortir souvent le soir. Juste e temps en temps pour me présenter à des cambistes locaux. Les opérations avec Paris amenèrent un surplus de volumes traités sur notre desk. Je m’entendais bien avec tout le monde.

Après quelques mois, Caroline, mon épouse s’ennuyait à la maison ; Elle voulait travailler en devenant broker. Dans un premier temps la direction refusa. Avoir un couple travaillant côte à côte n’était pas une bonne idée. Après quelques semaines, grâce à mon succès ils acceptèrent avec des conditions très strictes. Si ça n’allait pas elle dégageait rapidement, pas de sursis. Elle commença. Elle était excellente. Sur le marché du comptant il fallait une agressivité exceptionnelle, sans aucun doute elle la possédait. Pendant quelques mois nous allions travailler ensemble. Nous étions le « french couple » un peu comme deux mascottes.

 

Pour mieux comprendre l’agressivité, le stress régnant dans notre salle de marché, je me dois de donner une petite explication technique.

Dans le marché au comptant ou « spot », la rapidité et un caractère affirmé sont l’essence pour un bon broker.

Tout d’abord imaginez une salle avec un bureau en forme de cercle avec une vingtaine de personnes autour. Ce bureau est divisé en 20 positions, chacune équipée d’un micro. Chacune de ces positions à 12 lignes directes c’est-à-dire ouverte avec des cambistes travaillant dans des banques différentes. Ces lignes directes sont sur haut-parleur permettant au broker de mieux entendre les ordres passés par ses clients et aux clients d‘entendre tout ce qui se passe dans la salle de marché du broker. Ceci au nom de la transparence. Chaque bureau dispose de deux lumières placées à la gauche et à la droite de chaque broker, une rouge pour les ordres de vente, une verte pour les ordres d’achat de cette façon un collègue à l’autre bout de la salle sait où il peut acheter ou vendre pour satisfaire les besoins de ses propres clients.

Donc si mon client « X » me donne un ordre d’achat j’allume ma lumière verte, pour la vente la lumière rouge. Si un ordre d’achat survient meilleur que le mien de la part d’un de mes collègues, je dois éteindre ma lumière sur le champ.

Comment s’effectuent les transactions ? Prenons par exemple comme c’était le cas à l’époque une devise traitée comme le dollar contre deutsche mark. C’était la devise reine, la plus traitée au monde. Imaginons que le cours était de 1,50 c’est-à-dire le nombre de marks nécessaires pour acheter un dollar. Sur un marché le montant minimum pour une transaction était de 3 millions de dollars. Pour un montant inférieur le cambiste devait l’annoncer à son broker. Le prix d’achat pouvait être 1,5010, le prix de vente 1,5020. Effectivement entre 1,50 et 1,51 le marché est divisé en centimes.

Le banquier dit à son broker dollar/mark je traite 1,5010-20, ça veut dire qu’il propose un prix d’achat et un prix de vente au même moment car il a peut-être des ordres de sa clientèle ou tout simplement qu’il teste le marché pour spéculer.

Imaginons que je suis le broker en question. J’allume mes deux lumières. Je hurle dans la salle $/DM, dollar mark,10-20. Tous mes collègues hurlent dans leurs micros 10-20 ensemble. Un de leur client hurle dans un des hauts parleurs « je prends » 5 millions de $ ou en anglais « mine ». Cela veut dire j’achète au cours vendeur proposé de 1,5020. Ou alors « je donne », « yours » en anglais cela veut dire qu’il vend au prix de 1,5010. Sans vouloir aller trop loin dans le détail, vous comprenez que chaque prix est donné instantanément à toutes les banques soit entre 160 et 200, sans compter les filiales à l’étranger qui ont aussi accès à nos ordres. Un prix est présenté à des centaines d’institutions à travers le monde. La première banque à réagir gagne la transaction, payant une commission à son courtier.

 

Sur les 10 à 12 banques gérées par un broker, toutes n’étaient pas forcément très actives. Il y avait ce qu’on appelait les « markets makers » dont la vocation étaient purement spéculatives pour alimenter le marché. Les autres plus conservatrices, couvrant les ordres de leur clientèle bancaire. Un « market maker » pouvait traiter à l’achat-vente plusieurs centaines de millions de dollars par jour.

Les banques américaines comme Chemical Bank, banque qui n’existe plus, avaient vocation à alimenter le marché pour tout montant et toutes devises. C’était leur business principal. De remarquables professionnels.

Ce processus d’achat et de vente commençait à 7 heures du matin finissant à 17 heures le soir sur la place de Londres, non-stop, souvent en déjeunant sur notre bureau en effectuant les transactions. Au sein d’un groupe hautement compétitif comme c’était le cas, l’agressivité était vitale pour s’imposer. Par la rapidité, la qualité des cotations de ses clients, le volume traité par ses mêmes clients, tous ces éléments créaient la valeur marchande d’un broker. Dans de nombreux cas un lien d’amitié, de connivence s’installait entre le courtier et son client. Si un broker avait une base de market maker conséquent, cela se savait rapidement dans le marché. Souvent une maison concurrente le contactait lui offrant plus d’argent, une plus grosse voiture ou un poste de responsabilité.

Car dans chacune de ces salles de marché, il fallait un chef d’orchestre capable de gérer les volumes, de surveiller les transactions en cas d’erreur, de calmer les égos souvent surdimensionnés. C’était un stress considérable. En échange ce stress était rémunéré à sa juste valeur. C’est-à-dire très cher.

J’adorais cette ambiance. Lorsque les premières cotations fusaient le matin, je sentais l’adrénaline monté. Nous étions tous au top. Chaque journée était différente passant à une vitesse inimaginable. Les ordres, les hurlements, les transactions réussies, échouées, tout était électrique. Malgré nos égos, il régnait une véritable camaraderie. Il faut le dire aussi, c’était un milieu totalement mysogine.

Mon épouse qui avait réussi à s’imposer avait réalisé un véritable tour de force. Les femmes étaient considérées comme trop faibles émotionnellement pour tenir le choc. J’ai pu constater plusieurs fois qu’effectivement beaucoup de femmes dans la tourmente d’un marché très actif perdaient un peu leurs moyens finissant par des larmes. Quand les larmes commençaient à couler, c’était l’hallali. Les commentaires et jugements fusaient de tous les côtés. La personne était transférée ailleurs. C’était spécifique au marché spot. Les opérateurs sur les marchés spots avaient la réputation d’être de doux dingues.

Au début on me surnommait le « frog », la grenouille, surnom souvent donné aux français par les anglais car nous sommes des mangeurs de grenouille, pour se moquer de moi. Après quelques mois on m’appelait « frog » avec respect. Je les traitais de « roastbeef » l’équivalent à leur égard du « frog », en les traitant copieusement de tous les noms de la terre avec mon accent français ce qui les faisait beaucoup rire. Durant cette période, j’ai dû apprendre tout l’argot existant dans la langue anglaise. Le mot « fuck You » employé peut être 50 fois par minute, était devenu tellement commun dans notre jargon qu’il fallait se surveiller quand nous sortions à l’extérieur chez les gens normaux.

A Londres chaque devise majeure traitée au sein des maisons de courtage anglaises étaient couvertes par des équipes de 20 à 50 brokers. Chacune d’entre elle avait une spécialité, un marché phare. Là où je travaillais nous étions les rois du dollar contre yen japonais. Nous étions les numéros 2 sur le dollar contre Deutsch mark. Le franc français n’était pas considéré comme une devise majeure. De plus les banques de la place de Paris transféraient leurs salles de marché à la City, exportant du coup les talents. De toute façon les plus talentueux ne restaient pas à Paris. Les salaires étaient trop bas. Plus tard plusieurs banques à Paris ont créé des filiales dédiées à gérer ces primes exceptionnelles pour garder leurs meilleurs éléments en leur payant des bonus à l’anglosaxonne tout en échappant à la surveillance des syndicats. Malgré cela la City ou New York restaient des places plus attractives financièrement mais aussi pour obtenir plus vite des responsabilités. Les performances d’un trader, d’un broker étaient mieux appréciées qu’à Paris. Le marché de trading n’était pas et n’est toujours pas totalement intégrée dans notre culture comme étant une valeur ajoutée à l’économie.

D’autre part cette période des années 80s était fascinante car les le tumulte régnait sur les marchés. Au début de l’élection de François Mitterrand le franc avait dévalué plusieurs fois, sous Ronald Reagan la parité du dollar avec les autres devises avait explosé. Par exemple pour acheter un dollar pendant quelques mois il fallait 10 francs ; les banques centrales intervenaient régulièrement créant des mouvements erratiques sur les marchés. De plus en Angleterre la Banque centrale intervenait directement chez les brokers pour créer un impact plus fort.

Il y a eu ce jour en 1985. Il me semble que c’était cette année-là. Nous étions en train d’acheter et de vendre tranquillement pour nos clients, le dollar ne cessait de monter. Tout d’un coup le broker chargé de couvrir la banque d’Angleterre se lève, les bras au ciel hurlant « je vends pour la banque d’Angleterre ». Toutes les vannes d’une vraie panique s’ouvrirent d’un coup. Le monde voulait vendre, et pas d’acheteur en vue. C’était bien sûr le but recherché par la banque centrale, parallèlement la Bundesbank vendait aussi, la Banque de France aussi et ainsi de suite pour ralentir la montée du dollar.

Il y a un proverbe dans le marché qui dit, à la fin les marchés ont toujours raison. Ce fut le cas après les premières minutes de paniques, d’hurlement, le dollar reparti à la hausse.

J’ai vécu dans ma carrière plus d’une fois ce genre d’évènements. C’était toujours des moments de forte tension. Le taux d’adrénaline inonde le cerveau. C’était comme des électrochocs, une ambiance de fin du monde. Les cambistes pris dans un courant vendeur ne pouvant se sortir d’une position perdante hurlaient à se faire éclater les poumons. Une foire d’empoigne irréelle.

Cette école d’apprentissage à l’anglaise était réellement un plus dans mon CV. Travaillant dans une des sociétés les plus prestigieuses de Londres, je pouvais démarcher de nombreuses banques à Paris développant mon réseau.

Pendant que nous étions pris par nos occupations professionnelles nos enfants allaient à l’école anglaise. Nous avions engagé une fille au pair pour s’occuper d’eux. Nous avons eu deux différentes. Les enfants s’entendaient bien avec elles. La première s’appelait Karen. Une anglaise pur jus. Nous l’aimions bien, très drôle, faisant bien son travail. La deuxième était israélienne, jeune étudiante, un peu tête en l’air parfois du genre oublié d’aller chercher les enfants à l’école, ou très en retard. Comme en dehors du bureau nous étions des personnes normales et sympathiques, nous la réprimandions calmement lui demandant de simplement faire un effort. Notre confiance fut récompensée. D’ailleurs c’était elle que les enfants ont préféré.

Les weekends nous allions souvent dans des centres de méditation pour nous requinquer participant à des retraites. En Angleterre à cette époque l’association de la MT avait bénéficié de dons de résidences de la part de personnes très fortunées pratiquant la MT. C’était des endroits magnifiques dans la campagne anglaise. Nous emmenions les enfants qui étaient ravis, car tous jeunes, plutôt extravertis, ils étaient la coqueluche des personnes vivant dans ces centres ou participant aux retraites. Parlant anglais avec un petit zeste d’accent français, ils faisaient craquer tout le monde. Particulièrement quand ils allaient dans les cuisines pour déguster les différentes pâtisseries proposées.

Ces weekends nous permettaient de déconnecter profondément. Nous nous reposions avec efficacité. Souvent nos collègues quand nous rentrions le lundi matin nous demandaient d’où nous venions car nous semblions avoir rajeunis de plusieurs années. Comme nous étions très ouverts et à l’aise nous leur expliquions notre pratique de la MT. Les bienfaits étant visibles sur nos bonnes mines, tout le monde paraissait assez convaincu ou à défaut, voyait bien que ça ne faisait pas de mal.

Nous sommes allés aussi dans le nord de l’Angleterre dans un village habitée par une large communauté de méditant. Souvent des weekends y étaient organisés pour se reposer ou se ressourcer.

Ma femme ayant passé son permis de conduite avant de travailler à mes côtés nous allions là- bas en voiture. Moi-même j’avais pris des leçons de conduite, mais échoué à mon examen. Tout bêtement à ma première manœuvre en reculant j’avais percuté la voiture de derrière. Evidement ce n’était pas un démarrage très réussi. Néanmoins, sans me départir de mon assurance légendaire, après cette petite déconvenue je conduisais allègrement ma voiture sans avoir le permis.  Les contrôles n’étaient pas très fréquents, c’était une de petites inconsciences du moment.

Nos revenus nous permettaient d’aller aux sports d’hiver, de nous balader un peu partout. La Méditation Transcendantale nous aidait à gérer notre profession au mieux. A mieux faire la part des choses. Nous avions les vacances matérielles et spirituelles

La deuxième année nous avons dû déménager, les propriétaires voulant récupérer leur maison. Nous trouvions un superbe appartement pas très loin de la première maison encore plus près de Richmond Park. C’était une bonne période pour nous. Nous nous étions bien ajustés à la vie anglaise. Pourtant nous n’aimions pas beaucoup Londres. Ce n’était pas une ville qui nous plaisait beaucoup. Durant notre deuxième année nous commencions à avoir le mal du pays. Nous songions à rentrer en France. Pour cela nous devions d’abord nous assurer d’un emploi et d’un nouveau lieu de vie

 

 

L’avantage d’être broker dans ces années-là était de pouvoir voyager souvent, toujours dans des hôtels de luxe. J’allais très régulièrement à Paris. Toujours au Grand Hôtel rue Scribe qui a depuis changé de nom et de propriétaire. Les places d’avion toujours en business class, les trains aussi. Rien n’était trop beau. Surement une très mauvaise habitude aussi. A 23 ans pouvoir profiter de ces avantages comme étant la moindre des choses, pouvait faire perdre une certaine notion de la réalité. La vie n’était pas si douce pour tout le monde. C’était une bonne chose de pratiquer la méditation transcendantale. Grâce à cette pratique, un recul salutaire s’intégrait à ma vie. Je n’oubliais pas quand j’y pensais de remercier la Nature de m’avoir offert cette opportunité. Très important, ne jamais oublier de remercier. Certes l’égo restait bien présent. Simplement l’identification aux situations était de moins en moins puissante. C’est un peu la clef. Toute action ou le Soi est totalement identifié trahit notre nature profonde. Car le Soi noyé dans l’action se laisse prendre au jeu de l’illusion d’être parfois quelqu’un de supérieur aux autres particulièrement dans cet environnement ultra compétitif, violent pour le système nerveux et le respect de Soi. L’égo se gonfle. Le métier de broker est le piège parfait pour se laisser croire que l’on est une personne extraordinairement supérieure. Imaginez-vous manipuler des milliards de dollars tous les jours, vivre dans un cocon de luxe en permanence, pouvoir vous offrir tout et n’importe quoi, comment à un certain moment ne pas se laisser attraper par cette illusion ? L’argent peut donner ce sentiment de puissance, presque d’impunité. J’ai connu des dizaines de brokers sombrant dans ce mirage. Alcool, drogue, débordements irrespectueux des autres et de l’environnement tout ça dans une forme d’inconscience malsaine. Car identifiée à cette vie d’une extrême intensité la majorité des traders et brokers plutôt assez jeunes et immatures n’étaient pas équipés mentalement pour résister à une telle pression. J’avais cet outil magnifique qu’est la Méditation Transcendantale me permettant de me détacher petit à petit dans ma conscience de ce monde irréel, déconnecté du bon sens, pour en récolter de plus en plus les fruits sans trop pâtir de mon implication dans mon activité professionnelle qui était totale et sans concession. Je voulais être le meilleur. Pas seulement en étant un broker. Je voulais être le meilleur partout, parallèlement je voulais le faire avec justesse et honnêteté sans aucune naïveté ni assurance excessive connaissant bien la nature de l’environnement ou j’évoluais. De toute façon plus j’avançais dans le temps, plus la nature par des signes plus ou moins forts me rappelait à l’ordre. Quelque part je n’avais plus le droit d’invoquer une forme d’ignorance pour me laisser aller à différentes turpitudes. Mon ange gardien veillait au grain, lui aussi sans concession, si nécessaire avec un gros gourdin à la main.

Vivre ce contraste entre ma vie professionnelle et mon Silence intérieur c’était expérimenter l'équanimité établie et vécue dans la conscience de façon permanente, « l’âme égale dans le succès et l'insuccès", est un bon test pour ceux qui souhaitent pouvoir cerner un plus pratiquement ce que peut être le ressenti dans la conscience au fur et à mesure que la recherche avance.

L'équanimité est cet espace ou le changeant et le non changeant font Un. C'est un domaine où le changeant n'affecte plus le non changeant. C'est un endroit ou l'immuable règne. On peut appeler cela un "état" car plus rien ne bouge. Ce n'est rien de bouleversant. Ce n'est rien de magique. Il n'y a pas de charge émotionnelle. L'équanimité c'est être réellement présent parce que la conscience est non affectée par le monde relatif.

L'équanimité établie veut dire que la conscience est devenue consciente d'elle-même. La conscience accepte sa propre réalité transcendantale.  L’équanimité est potentiellement là, toujours présente. Il s'agit de la rendre consciente de sa Présence.

L'équanimité c'est être libérer de l'illusion des fluctuations du monde relatif. Il n'y a ni bien ni mal, ni joie ni peine.  C’est être témoin de tout ce qui existe autour de soi sans y perdre sa conscience. L'identification de la conscience à l'activité créer le désordre dans tous les aspects de la vie.

Intégrer cette valeur petit à petit me permettait de prendre mes distances tout en restant totalement impliqué dans l’activité. Cela ne veut pas dire être indifférent. Etre dans l’équanimité, c’est "Etre" de façon permanente en harmonie avec le sous-jacent de toutes choses. C’est être libre de son futur, de son passé et accepter l'aventure de la Vie telle qu'elle doit être vécue. Ce travail se faisait même à mon insu, inexorablement juste en pratiquant la MT deux fois par jour.

Notre routine de vie durant la deuxième année à Londres était assez équilibrée. La semaine, la folie des marchés.  Le weekend souvent des retraites de méditation ou visites de Londres et de ses environs avec les enfants. Nous allions de temps en temps en France visiter nos familles.

 

La lassitude nous gagna. J’avais fait mes preuves sur le marché anglais J’avais envie de changé. Je voulais essayer autre chose. Après avoir été broker je voulais tenter l’expérience du trading. Un de mes anciens clients qui était devenu un ami devait monter une nouvelle équipe de trader à Paris dans une banque à capitaux du Moyen-Orient mais avec un actionnaire majoritaire français. Je le contactais pour savoir s’il pouvait me faire une proposition pour venir travailler avec lui dans cette banque.

Connaissant les salaires des brokers à Londres, il m’avertit tout de suite qu’il n’avait pas le budget pour me payer une rémunération aussi élevée. En fait il me proposait environ trois fois moins, même quatre fois si je comptais les avantages en nature dont je bénéficiais à Londres. Il y avait d’autres compensations. Un plan retraite étoffé, plus de vacances, ce qui n’était pas négligeable. Néanmoins c'était un choix pour un changement de rythme de vie assez radical. Comme je voulais tenter l’expérience je négociais pour la forme, sachant au fond de moi que j’allais accepter. Travaillant dans un cadre sympathique, Place Vendôme à Paris, avec quelques collègues que je connaissais depuis longtemps, l’aventure me paraissait jouable.

Je devrais effectuer des transactions sur le dollar contre Deutsch Mark allemand. Je n’avais pas de budget à réaliser. Il me fallait assurer la couverture de la clientèle de la banque, faire des cotations pour le marché sans prendre trop de risques tout étant modérément actif. Pour une première expérience, tout s’annonçait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

J’allais annoncer mon souhait de rentrer en France à ma direction de Londres. Ils étaient très déçus parce que ma petite entreprise française au sein de l’équipe fonctionnait bien. Ils ne voulaient pas perdre cette nouvelle clientèle avec mon départ. Ils me proposèrent d’organiser un voyage à Paris afin de présenter notre direction et quelques brokers qui reprendraient les lignes des banques françaises. D’autre part ils étaient rassurés car je ne partais pas chez un concurrent mais dans une banque, c’est-à-dire devenir un client potentiel. Et puis ils nous aimaient bien. Nous avions toujours eu d’excellents rapports. Ils me dirent que si un jour je voulais revenir travailler chez eux ou dans n’importe laquelle dans leur filiale, ils auraient toujours un job pour moi. C’était vraiment sympathique de leur part. Cette proposition n’était pas tomber dans l’oreille d’un sourd. J’utiliserai cette offre quelque temps plus tard.

Le voyage de présentation à Paris fut organisé promptement. Il fut probablement l’un des plus épiques, drôles et chers de toute ma carrière avec un excellent retour sur investissement pour mes presque anciens collègues et moi-même.

L’un de nos directeurs les plus importants dans notre société se joignait à nous ce qui annonçait un budget extrêmement conséquent pour satisfaire nos clients en transmettant le flambeau du marché français à nos amis anglais.

Nous sommes partis à cinq. Caroline moi-même, notre directeur les deux brokers choisis pour couvrir le marché français à l’avenir. Première bonne surprise, nous allions loger au Crillon place de la Concorde. Pour nous une suite avait été réservée. Pour plus de sureté nous sommes allés demander à notre directeur David si ce n’était une erreur. Sa réponse fut très simple. Vous nous avez tellement aidé ces deux dernières années que nous voulions à notre façon vous en remercier. Nous étions vraiment touchés de cette attention. C’était totalement inattendu. Ils nous avaient réservé cette suite pendant une semaine car il savait que nous devions rester à Paris pour signer le bail d’un appartement que nous avions trouvé dans le 17 -ème arrondissement. David et ses deux collaborateurs devaient partir après trois jours de libations gastronomiques.

Car il s’agissait bien ici de tournée gastronomique et plus encore. David voulait mettre les petits plats dans les grands. Le Lundi, premier déjeuner. Nous invitons les traders de notre client le plus important. Destination choisie, Lucas carton place de la Madeleine, une table de 12 personnes. Nous nous installons. Notre client est très impressionné. Les brokers français n'invitent jamais dans des établissements aussi chers. David laisse le chef cambiste de la banque choisir les vins. Un risque calculé car bien sûr ses choix seront modérés mais il en sera très flatté. Nous commençons à 12h30 finissant à 16H sur des coupes de champagne. Nous sentons que ces quelques jours à venir vont être un véritable parcours du combattant car nous aurons7 banques à visiter avec le même entrain et la même déférence.

Le soir, diner avec un autre client heureux élu de notre tournée des popotes. Juste le temps de rentrer à l’hôtel, petite méditation de 20 minutes, rebelotte. Grande tablée, grand gueuleton, Ce sera au restaurant les Ambassadeurs au Crillon. Nous sortons de table assez tardivement pensant aller peut-être dormir un peu.

Que nenni. David veut aller en boite de nuit. Pas très loin, l’Elysée Matignon était la boite à la mode. Nous voilà tous en route pour parachever cette soirée en clôturant cette très longue journée et maintenant très longue nuit en beauté. Champagne à gogo, franches rigolages, nous ferons la clôture à 5H du matin.

Il faudra être un peu frais pour le deuxième jour qui s’annonce aussi épique. Le Mardi midi ce sera Lasserre. Grande tablée, grands vins, belle ambiance. Tout se passe bien car tout le monde s’amuse beaucoup. Les brokers sont par essence de bons commerciaux. Nous racontons nos histoires de marché, des bonnes blagues un peu salaces, nous sommes au top de notre forme. Il vaut mieux car le soir ce sera le Grand Véfour. Autant le dire nos foies commencent déjà à crier au secours. Les repas pantagruéliques, les boissons ajoutées aux sorties nocturnes nous épuisent à petit feu. Car le second soir nous retournons à l’Elysée Matignon qui devient pour ces quelques jours notre quartier général de nuit. Nous aurons beaucoup de fous rire. L’alcool aidant, toute la pression pour nous-mêmes et nos clients se relâche d’un coup. Chacun y va de ses petites histoires, s’éclatant à coup de bouteilles de Crystal Roederer et de screwdriver plus communément appelé vodka orange.

Au petit matin en sortant de l’Elysée Matignon, David a un petit creux. A vrai dire tout le monde mangerait bien un morceau. Question boisson nous avons été modéré car à moitié mourant d’épuisement ! Je suggère d’aller au Grand Café près de l’Opéra, brasserie ouverte 24h sur 24h.Spécialité ? Les fruits de mer.

Tout le monde est partant. Nous sautons dans des taxis. Il est peut-être 5h du matin. Nous arrivons. A ce moment précis, je pense que nous allons tous nous écrouler. Pas du tout. L’organisme humain a une force de résilience assez extraordinaire quand il s’agit de faire la bringue. Comme c’est David le grand maitre de cérémonie il passe la commande. Il est 6 h du matin. Ce sera huitres, langoustines, praires, palourdes, langoustes, bulots tout arrosés de vin d’alsace. Maintenant j'en suis convaincu, oui, c’est sûr nous allons tous mourir ce matin. Le vin d’Alsace ne sera que peu touché. Il y a un moment où il faut savoir rendre les armes. De mon côté je n’avais pas beaucoup consommé. J’avais pris cette habitude de faire semblant de boire.je trempais juste mes lèvres dans un verre. Dans un groupe personne ne fait vraiment attention. Comme j’étais drôle même en étant sobre, tout le pensait que moi aussi j’étais éméché comme le reste de la troupe.

 

David en profite pour draguer quelques petites françaises au restaurant, il avait le sang chaud le bougre. Ses collaborateurs aussi.

Le troisième jour nous allions presque rendre les armes. Nous étions dans un état second. Nous n’avions pas de diner prévu. Juste un déjeuner. Ce serait relâche le soir, en principe. Grâce à Dieu.Le déjeuner de ce dernier jour de notre opération commando sera dans la même dynamique ou presque. Nous sommes un peu secoués physiquement. Le corps doit récupérer un peu de tous ces excès. Le soir nous resterons sagement à l’hôtel. Nous dinerons au restaurant du Crillon. Salade verte et steak grillé pour certains, soupe de légumes pour d’autres. Nous n’honorons pas la réputation gastronomique de cet endroit qui par ailleurs en dehors de la cuisine raffinée est magnifique. David et ses deux collaborateurs devaient rentrer à Londres le lendemain, j’allais suivre tout ce petit monde la semaine d’après pour clôturer ces deux années passées à la City, pour saluer une dernière fois toutes les personnes avec qui j’avais partagé mon temps et mes soirées au pub. Le dernier commentaire de notre PDG sur notre voyage à Paris fut un petit reproche amical. Il se demande bien ce que nous avions pu faire avec David dans la capitale française car il n’avait jamais signé de sa carrière des notes de frais aussi élevées. Il s’en amusait car nous étions devenus amis et le resterons pour de nombreuses années. A vrai dire sa jalousie bienveillante était compréhensibles. Il avait vu les lieux visités durant cette virée mémorable. Il y avait de quoi faire pâlir n'importe qui.

 

 

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© Philippe Chauvancy