Autobiographie d'un broker devenu apprenti yogi
Autobiographie d'un broker devenu apprenti yogi 

naissance de mon fils ,vrp,ouvrier spécialisé

 

Du fait de cette foi en la Nature, nous n’étions pas vraiment inquiets. Nous vivions dans notre petit appartement des « Sablettes » près de la Seyne sur mer tranquillement nous émerveillant de la chance que nous avions de vivre au bord de la mer, après tout cela n’était pas donner à tout le monde. Bien sûr il fallut que je trouve un emploi pour pouvoir subvenir aux besoins de notre petite famille . Je commençais de nombreux petits jobs. Le premier véritable travail fut celui de VRP. Je devais vendre aux portes à porte des livres de collection. Cet emploi m’avait été trouvé par mon beau-père, Jean-François, qui vivait à Uchaux, petit village de l’arrière-pays provençal. Faisons une petite parenthèse sur Jean-François, car il était véritablement un personnage hors du commun. Un peu fou, un peu délirant, plein d’humour…sauf quand il avait un petit coup dans le nez ! Dans ce moment-là il perdait tout contrôle, s’en prenant au monde entier, à ses filles, ses maitresses, ses amis, ne parlons pas de ses ennemis…seul son chat qu’il avait nommé « Robbe Grillet » était épargné par ses malédictions verbales. Il avait pour compagne une jeune femme, Véronique, qui dirigeait une agence de vente de livres aux portes à porte d’une maison d’édition régionale, les Editions François Beauval. Pour rendre service à son vieil amant elle nous donna du travail à son agence. Jean-François qui s’était évertué toute sa vie à ne pas s’occuper de ses trois filles, avait probablement parfois un sentiment de culpabilité et se mettait en quatre pour trouver des solutions à tout problème survenant dans la vie de sa progéniture. La situation fut assez coquace car Jean –François ne voulait absolument pas que nous découvrions que Véronique était sa maitresse, elle avait 29 ans, il en avait peut-être 55…Il avait quelque principe un peu Vieille France. Néanmoins, avec Caroline nous nous rendîmes compte très rapidement au travers de leurs regards complices qu’il y avait là bien plus que de l’amitié dans leur relation. D’ailleurs rapidement nous en faisions quelques allusions à Véronique qui dans un grand éclat de rire le reconnut bien volontiers. Elle trouvait, elle aussi, ces cachotteries un peu ridicules. Nous devînmes rapidement de bons amis.

 

Nous commençâmes en Janvier 1978.Dans notre mallette de VRP il y avait différentes maquettes de collections entre autres les « Grands procès de l’histoire », une encyclopédie pour des jeunes enfants, des romans plus classiques. Je suivais une formation de 2 ou 3 jours, je ne me souviens plus très bien, pour apprendre à déjà comment convaincre quelqu’un d’ouvrir sa porte et de me laisser entrer pour déjà écouter un argumentaire de vente sans qu’en fait , le client potentiel sache qu’il s’agisse d’un argumentaire de vente !Bien sur nos clients potentiels avaient bien un petit doute mais parfois ils étaient aussi bien content de faire un petit brin de conversation, se disant qu’après ils n’achèteraient probablement rien du tout !Mon salaire était de 1400 francs par mois, qui était le smic de l’époque, puis après 3 mois ,j’étais payé uniquement sur commissions, recevant un pourcentage sur chaque vente réussie.

 

Après cette formation rapide, je fus confiée à une chef de d’équipe, Madame Robin, petite dame pimpante et fort sympathique, qui m’emmena les premiers jours dans différents quartiers de Toulon et de sa région pour essayer de vendre nos collections. Nous avions une zone de prospection attribuée et du matin au soir, et bien il fallait sonner aux portes, et essayer de vendre le plus possible bien sûr ! C’était assez difficile, mais nous pouvions rencontrer aussi beaucoup de gens vraiment très sympathiques, parfois loufoques, rarement mal aimables mais cela pouvait arriver.

 

La hantise pour un VRP était de tomber sur une « Témoin de Jéhovah » ! Expliquons le pourquoi en détail. Ces personnes sont tellement convaincues du bien fondé de leurs croyances, que chaque occasion de pouvoir convaincre une autre âme probablement en détresse, est utilisée à cette fin. Donc lorsque je frappais une porte, l’accueil était toujours super sympa. On m’installait dans un bon fauteuil en m’offrant un petit biscuit, me laissant tranquillement dérouler mon argumentaire, toujours avec un petit sourire bienveillant, pauvre brebis égarée que j’étais, pour, tout d‘un coup, au milieu de ma présentation, voir une Bible arriver sur la table, et un sermon puissamment asséné dans ma petite cervelle ! La seule solution, il faut bien le dire, était la fuite, avec ce sentiment énervant d’avoir perdu plusieurs heures à essayer de gagner ma vie, pour entendre un sermon un peu désuet et très mécanique, car il faut bien le dire, ces braves gens n’achetaient jamais rien, nous n’étions nous autres VRP qu’un exercice intellectuel leur permettant d’étendre leur connaissance biblique. C’était en quelque sorte un sermon sans cœur. Evidemment, lors de ces premières rencontres, je restais bien élevé, prenant un air intéressé à ce déluge de conseils religieux assénés avec force et conviction, me disant qu’après tout j’arriverai bien à caser une petite encyclopédie ? Et bien non… Les VRP de Jéhovah, avaient beaucoup plus de patience que moi, et les fois suivantes je coupais court rapidement à tout enlisement intellectuel !

 

Une deuxième catégorie de clients potentiels était les personnes de milieux aisés. C’était un peu une récréation de sonner à leur porte. Effectivement, en général, ces bourgeois du centre-ville ouvraient très aimablement leurs portes, parfois par erreur, n’ayant pas compris que cette personne sonnant à leur domicile venait essayer de leur vendre un produit dont ils n’avaient probablement pas besoin. La porte ouverte, m’invitant à m’installer confortablement dans leur intérieur cossu, souvent ils m’offraient un petit café, parfois même un gâteau sec, durant ce moment je déroulais mon argumentaire, les voyant faire semblant de prêter attention à mon déferlement de paroles qui se voulaient commerciales et convaincantes, tout en restant dignes et avenants. Et puis après une quarantaine de minutes, voyant bien une forme d’impatience naitre dans leurs regards, j’accélérai ma sortie, ne voulant pas devenir un boulet insupportable dans leur emploi du temps. Bien sûr vous l’avez compris, je n’ai jamais vendu une de mes belles collections à une de ces familles, mais je passais néanmoins toujours d’excellents moments avec souvent des gens cultivés et surtout aimables, ce qui mettaient un peu de gaieté dans nos pérégrinations quotidiennes. On se pose toujours la question de savoir pourquoi le destin nous met dans certaines situations. Et pour moi mon statut de VRP, ne correspondait pas à l’idée que j’avais de ma carrière future. Je voulais gagner beaucoup d’argent, profité du luxe, voir le monde…vendre des livres au porte à porte ne me paraissait pas toujours comme étant une évidence de réussite professionnelle. Pourtant, et cela grâce à ma pratique de la Méditation Transcendantale, je pouvais percevoir de façon très intuitive le pourquoi…. Plus tard dans ma carrière l’évidence en sera encore plus grande d’ailleurs. En frappant toutes ces portes, en rencontrant tous ces gens, j’apprenais à perdre toute timidité, à être plus à l’aise en société, à accepter plus facilement les reproches, les insultes, car il y en avait aussi, à 20 ans j’apprenais à entrer dans le monde adulte professionnel mais avec une sérénité certaine et un optimisme à toute épreuve. Cet état d’optimisme était un cadeau magnifique de la Nature. Voir et comprendre l’adversité dans la positivité étaient l’intégration d’une approche résolument conquérante de la vie. Je réalisais rapidement que ma pratique de la Méditation Transcendantale avait une conséquence concrète et tangible dans mon quotidien. Après uniquement trois années de pratique, je pouvais ressentir des changements importants dans mon comportement non seulement par rapport à moi-même mais aussi vis-à-vis de mon environnement proche. Une nouvelle expérience de vie vérifiable par moi-même semblait naitre tout doucement.

 

Je continuai à arpenter les routes et immeubles du Var en compagnie de Madame Robin durant quelques mois. Je gagnais suffisamment d’argent pour payer notre loyer de 760 francs par mois, deux pièces face à la mer, et subvenir à nos besoins au quotidien. Puis les « Editions François Beauval », et surtout probablement la vente aux portes à porte de façon générale, commença à péricliter lentement mais surement. Je quittais la vente de livres me disant que peut être un autre produit serait plus vendable !

Ce fut une courte mais amusante expérience dans la vente de robots de cuisine. Cette machine, un modèle fabriqué par la société Vorwerk, était un des tous premiers ancêtres des robots ultra perfectionnés d’aujourd’hui proposait aux ménagères de réaliser des dizaines de recettes et ceci juste à partir d’un récipient et d’un mixer intégré. Bon il faut bien le dire, rien de bien gastronomique mais néanmoins rendant bien service. Mais pour vendre ces robots, Il fallait réaliser une démonstration chez le client potentiel. Parfois, il pouvait y avoir quelques imprévus. Lors de l’une de ces « démos » je faisais une petite mixture et démontrait à ma cliente combien cet ustensile avait sa place dans sa belle cuisine…. Mais j’eus un petit problème…d’allumage, car au moment de mettre le robot en marche, je fermais mal le couvercle et mon robot fit gicler dans toute la cuisine la merveilleuse mixture que j’avais préparée avec amour ! Heureusement cette personne fut extrêmement compréhensive et après le choc du premier instant, elle prit la situation avec beaucoup d’humour après que bien sûr je nettoyais pendant une petite heure sa cuisine ! Je ne me souviens plus si elle m’acheta ce robot mais en tous les cas ce fut un souvenir amusant de cette période. J’essayai de vendre pendant encore environ six semaines ces instruments, pour finalement rendre mon tablier ne parvenant pas à gagner suffisamment de commissions.

 

Après cette période professionnelle qui en fait ne dura que quelques mois, je restai au chômage, ne trouvant aucun emploi, surtout que je n’avais aucuns diplômes, et en France, déjà à l’époque, ne pas avoir de diplôme signifiait la mise à l’index du marché du travail. De plus Caroline devait accoucher au mois de Mai 1978, et nous arrivions à joindre les deux bouts entre les différentes allocations reçues et l’aide très appréciée de mes beaux-parents et dans une moindre mesure des miens. N’ayant pas le permis de conduire, un de nos amis Francis, nous donna son numéro de téléphone pour qu’il puisse nous conduire à la clinique à la moindre alerte, celle –ci se trouvait à une dizaine de kilomètres de notre domicile. Caroline ressenti les premières contractions dans la soirée du 18 Mai, je téléphonais à Francis qui arriva sur les chapeaux de roues ! L’accouchement fut un peu difficile et douloureux car à l’époque il n’y avait pas encore la « péridurale ». Le Docteur Lebessou sachant que sa patiente en train d’accoucher était Caroline, se déplaça spécialement pour l’assister tout le long, il voulait probablement que son premier accouchement réalisé avec la Méthode Leboyer fût un succès. Il fit préparer la salle d’accouchement avec un bain d’eau chaude prêt à recevoir le nouveau-né que je devais prendre dans mes bras et baigner doucement, les lumières furent baissées pour être plus douces, notre fils naquit à 9 heures du matin après une longue nuit. La première question de Caroline fut « est-il normal » ? Le Docteur Lebessou répondit rapidement pour la rassurer, quelque chose comme « mais oui il a l’air tout à fait bien, tout à fait normal » ! Ce fut bien sûr un soulagement…Après avoir baigné notre fils, et oui c’était un petit garçon de 3,7kg, je le plaçais délicatement sur le ventre de Caroline qui le garda quelques instants, profitant de ce moment magique qu’est une naissance. C’était un sentiment étrange, car caroline, comme moi-même n avions ce sentiment que ce petit bout de chou venait de nous être confier, mais surtout qu’il ne nous appartenait pas. Toute idée de projection sur sa vie future, toute idée un peu possessive venaient de disparaitre de notre champ de conscience. Plus tard nous avons souvent parlé ensemble de ce moment qui fut assez doux, assez magique, un instant ou toute identification disparaissait… Un sentiment de liberté, de pureté prédominait. Cela est resté un beau souvenir. Raphaël venait d’arriver dans notre vie.

 

Caroline et Raphaël restèrent une semaine à la clinique, elle se situait dans la banlieue de Toulon et je m’y rendais en bus ou en auto-stop. Caroline avait une chambre seule. Elle gardait Raphaël auprès d’elle et il faut bien le dire ils furent tous les deux traités comme des stars ! N’ayant peur de rien, nous brulions des bâtons d’encens dans sa chambre et je lui amenais comme nourriture des produits « bio » de la Vie Claire. Nous avions beaucoup lu sur le végétarisme, étant nous-mêmes végétariens, et nous avions des idées très claires pour nous nourrir de façon équilibrée et saine….

 

Grâce à nos petits conseils particulièrement sur l’allaitement et comment avoir du lait, Caroline avait une ligne d’attente de jeunes Mères devant la porte de sa chambre pour avoir quelques tuyaux, car Caroline contrairement aux autres Maman avait beaucoup lait. En voici l’une des raisons principales. Lors d’une rencontre avec Monsieur Geoffroy, fondateur de la Vie Claire, celui-ci voyant mon épouse enceinte lui avait donné ce conseil qui s’avéra extrêmement efficace pour « produire » du lait à profusion pour notre enfant à venir… Il suffisait de manger du pain complet ou intégral « bio » avec une ou deux cuillérées de confit d’amandes. Je dois témoigner que le résultat de ce traitement oh combien naturel dépassa toutes nos espérances…. Les seins de caroline étaient devenus pour Raphaël une source d’approvisionnement sans fins ! Les autres mamans ayant de grandes difficultés à nourrir leurs enfants nous demandèrent conseils si bien que tout ce petit monde mangea à sa faim et déjà « bio », ce qui pour l’époque était assez remarquable.

 

Le Docteur Lebessou venait régulièrement discuter dans sa chambre, car il semblait aimer notre compagnie. Nous parlions beaucoup méditation et spiritualité avec lui et il partageait avec nous son expérience d’avoir accouché Caroline avec la Méthode Leboyer. C’était un homme très affable, et sympathique semblant s’intéressé à tout. Aussi nous étions assez jeunes, et une sorte de tendresse paternelle émanait de lui. C’était un médecin en avance sur son époque prête à découvrir de nouvelles méthodes, acceptant de se remettre en question sans état d’âme mais avec professionnalisme.

 

Après une semaine, nous rentrâmes dans notre petit appartement. L’arrivée ne fut pas triomphale. Voyez-vous à 20ans je ne me rendais pas vraiment compte qu’un petit bouquet de fleurs ou une maison à peu près bien rangée aurait pu avoir un effet certain sur le moral d’une jeune mère rentrant après un accouchement. J’observais dans le regard de Caroline une petite larme de déception, je ne comprenais pas vraiment pourquoi. Cet instant passé, et une explication plus tard, nous installâmes Raphaël dans son lit. Nous commencions à nous organiser. C’était une véritable découverte d’avoir cet enfant. A un âge ou la plupart de nos amis sortaient et faisaient des études, nous étions parents et devions prendre nos responsabilités. Tout d’abord, Caroline et moi-même entreprirent de faire des massages à Raphaël le matin au lever. Au début il trouvait ça un peu bizarre puis petit à petit pris un réel plaisir à se faire masser son petit corps. Nous utilisions comme bréviaire le livre de Leboyer, » Shantala » qui montrait comme les femmes en Inde massaient leurs bébés. Lors de ces séances, l’enfant est tellement décontracté qu’il peut être amené à uriner plusieurs fois, le livre de Leboyer le mentionnait et conseillait de mettre une protection en plastique sur soi… La première fois, nous avons oublié cette précaution et bien sûr Raphaël dans un éclat de rire naturel et décontracté se soulagea allégrement la vessie ! Nous constations aussi un phénomène très utile pour notre sommeil. Lorsque nous pratiquions la Méditation transcendantale dans sa chambre, Raphael s’endormait systématiquement. Mais surtout même lorsqu’il pleurait le soir ou dans la nuit il suffisait que l’un d’entre nous nous commence à méditer, et il s’endormait dans les cinq minutes qui suivaient. Autant le dire, nous étions aux anges, surtout après toutes les histoires que nous avions entendues sur les jeunes parents ne pouvant pas dormir à cause de leurs nouveaux nés pleurant toute la nuit. Entre les massages, la méditation, les promenades au bord la mer, la vie de Raphael commençait sous les meilleurs auspices.

 

De plus nous tachions de l’emmener partout où nous allions. A l’époque, occasionnellement nous donnions des conférences d’information sur la pratique de la Méditation Transcendantale. Nous prenions Raphael dans son couffin, le mettions sur une table à côté de nous durant nos présentations. Son calme et son silence faisaient l’admiration de tout le monde. Nous avions trouvé un médecin homéopathe à Toulon pour le suivre. Notre confiance dans la médecine allopathique était très limitée car notre première expérience avec un pédiatre allopathique nous avait passablement refroidis. Nous avions pris rendez-vous avec ce jeune docteur. Il semblait un peu vert, mais bon, nous n’avions pas d’a priori contre lui bien au contraire, mais lorsque notre fils ne réagissait pas à son auscultation, il déclara qu’il était trop calme, que ce n’était anormal, décidant promptement de le pincer. Pas violemment, certes mais suffisamment pour faire hurler notre fils.  Nous restâmes totalement hébétés devant son comportement. Puis continuant son examen, il constata une petite suppuration au niveau de la bouche, pour être sûr de ne pas se tromper, il ouvrit son encyclopédie médicale, pour finalement appeler un de ses confrères, visiblement il semblait un peu dépassé par les évènements. La cause était entendue, il ne nous reverrait plus jamais. Dès lors notre médecin homéopathe s’occupa de notre fils pour notre plus grande satisfaction.

 

Au niveau des tâches ménagères, il faut bien dire que Caroline en faisait le moins possible. Elle avait du mal à réaliser qu’elle n’était plus une étudiante ou simplement une adolescente pouvant jouir de la vie avec une totale insouciance, elle était une jeune maman avec d’autres responsabilités. Etant assez papa poule je m’occupais beaucoup de Raphaël, que ce soit pour le changer, jouer avec lui, faire ses repas, mais aussi ranger notre appartement car il ne l’était pas souvent.

 

A cette période, je n’étais plus VRP et je cherchais un peu partout un emploi. Après quelques semaines je trouvais un contrat intérimaire Je fus engagé comme auxiliaire pour la période estivale dans un centre pour enfants handicapés à Collobrières. Pour moi c’était un peu comme si le destin voulait me montrer à quoi j’avais échappé La nature me montrait par l’expérience ce que c’était réellement de prendre soins de quelqu’un vivant un handicap physique ou mental. Nous avions décidé de garder notre enfant, assumant que nous aurions la force de gérer la situation au cas où le pire serait arrivé. Après trois mois passés dans ce centre je pris conscience à quel point nous avions sous-estimés la difficulté, le courage, et la dévotion que cela demandait. La nature nous avait béni où nous donnant cet enfant en parfaite santé mais elle semblait vouloir me montrer aussi ce que cela aurait pu être d’élever un enfant souffrant d’handicap. Cette expérience fut formatrice. Non seulement j’approchais des enfants mais aussi leur famille dans des situations de stress importantes en même temps je pouvais voir aussi à quel point les personnes à l’époque s’occupant de ces enfants, comme moi-même étions sous qualifiés. Malgré toutes les meilleures volontés du monde, il était difficile de rester émotionnellement sereins.

 

Mes horaires étaient décalés et comme je vivais la Seyne sur mer, il me fallait un moyen de locomotion pour aller à Collobrières. Un de nos amis me prêta sa mobylette, une « Motobécane ». Parfois je commençais le matin à 6h, d’autres fois, je faisais les nuits de 23h à l’aube ou bien de 13h à 23h. Avec ma mobylette je faisais les allez retours … Pour être à l’heure à 6 heures le matin je partais à 4h30, je méditais toujours mes 20 minutes avant de prendre la route, ceci fut ma routine pendant 3 mois. De même que la Nature me fit faire cette expérience pour peut-être mieux comprendre la souffrance d’autrui, quelque part dans ma conscience, je me disais que notre fils, lui aussi, avait été béni et serait probablement toute sa vie chanceuse et heureuse. Il avait quelque part échappé à une épreuve de vie, la nature le soutiendrait tout au long de son chemin. Intuitivement je le savais, cela ne s’explique pas, c’est juste la nature des choses.

 

En dehors de la mobylette il y avait aussi l’auto-stop. Et ici je dois dire que j’eus des expériences plutôt rigolotes voir même hors du commun. Faire de l’auto-stop dans les années 70 et début 80 était quelque chose de tout à fait courant. Par exemple, partant de Paris il suffisait d’aller à la Porte d’Orléans, des dizaines d’auto- stoppeurs se trouvaient là. L’été ils étaient bien sûr beaucoup plus nombreux. C’était pratique pour ceux qui n’avaient pas le permis ou un autre moyen de locomotion ou tout simplement pas les moyens de prendre un transport collectif. C’était aussi une façon de rencontrer des gens. Souvent il était possible de partager des moments de convivialité fort enrichissants. D’autre part, utiliser ce système était certainement moins dangereux à cette époque que maintenant. Il y avait entre deux trajets, parfois des rencontres coquaces, incongrues Un jour allant de Toulon à Collobrières, je devais y aller en stop. Une voiture s’arrête relativement rapidement, j’annonce l’endroit où je souhaite me rendre, le conducteur, avec un sourire engageant se propose de m’avancer quelques kilomètres. Nous ne parlions pas beaucoup, et je regardais distrait le paysage, lorsque soudainement, mon chauffeur mis lestement sa main sur mes parties intimes et me proposa d’un air très gourmand « Tu ne veux pas que je te suce » ? Quelque peu stupéfait, je déclinais promptement son offre en lui suggérant de me déposer dès que possible. Et bien, pas rancunier, le bougre, me proposa de m’emmener le plus loin possible avec un grand sourire plein de regrets mais néanmoins plein de gentillesse.

 

Une autre rencontre un peu originale survint un soir. J’étais coincé au péage d’Orange. Il était environ minuit et peu de voitures passaient à cette heure-là, je me voyais passer la nuit à cet endroit jusqu’à l’aube. Finalement une voiture s’arrêta. J’allais à Paris, il pouvait me déposer à Lyon. J’étais ravi. Dans la voiture se trouvait deux personnes. Le chauffeur, un homme d’une trentaine d’année, assis à côté de lui, un homme d’environ 45 ans. Ce passager était un nain. Nous commencions à discuter, ils me demandaient ce que je faisais, ou j’habitais, enfin les questions d’usage lorsque l’on rencontre une nouvelle personne. Puis la conversation pris un tour plus intime. Ils m’expliquaient avec force de détails qu’en fait ils étaient amants, que le plus jeune des deux qui était marié allait chercher sa femme à la gare de Lyon Perrache car en fait ils vivaient un à ménage à trois. Et là j’eus le droit à un inventaire détaillé de leurs recherches érotiques à trois. Pour bien sur finir par la proposition à laquelle je m’attendais, celle de venir pimenter ce ménage à 3 par un ménage à 4. Un hôtel n’était pas loin de la gare et nous allions passer un bon moment, surtout qu’à 20 ans en pleine force de l’âge j’allais pouvoir tenir la dragée haute à tout ce petit monde. Je déclinais l’offre. Pour être totalement honnête, une expérience à plusieurs était tentante mais quelque chose d’extrêmement malsain émanait de cette conversation, je préférais continuer ma route à Paris.

 

Enfin une rencontre parmi tant d’autres qui fut vraiment sympathique. Je faisais une fois de plus le trajet Toulon –Paris. A un péage pas très loin de mon point de départ, une famille de parisien rentrant de vacances me prit dans leur Renault familiale. Un couple et leurs deux enfants. Je devais m’arrêter à Auxerre, nous allions donc faire un petit bout de chemin ensemble. Ils m’invitèrent à déjeuner sur un resto route. Ils étaient d’une très grande gentillesse. Durant l’un de nos arrêts, j’en profitais pour leur acheter un petit cadeau, une boite de bonbons que je leur donnais au moment où ils me déposèrent à ma destination. Nous avons échangé nos adresses et promis de rester en contact. Un an plus tard, je recevais un faire-part de naissance de leur part, ils venaient d’avoir leur troisième enfant, ils se rappelaient toujours ce voyage rapide que nous avions partagé, comme moi ils en avaient gardé un bon souvenir. C’était il y 35 ans environ. Il m’arrive parfois de penser à eux car vraiment c’était des personnes d’une très grande gentillesse.

 

En dehors de ces 3 situations, il y en eu bien d’autres plus ou moins amusantes. L’auto –stop permettait ce genre de rencontres. C’est une façon de voyager qui a disparu, c'est dommage.

 

 

Après cet emploi à Collobrières, je trouvais pendant quelques mois de quoi gagner un peu d’argent au sein de l’organisation « Tourisme et Travail » comme plongeur. Pas « faire de la plongée » mais essuyer la vaisselle. Cette association était affiliée au Parti communiste et permettait à des personnes disposant de peu de revenu d’aller en vacances. Il était clair que toutes les personnes utilisant les services de « Tourisme et Travail » appartenaient majoritairement au Parti Communiste. Il existait dans ce camp de vacances une ambiance assez bon enfant avec bien sûr beaucoup de discussions politiques durant les repas mais les gens étaient vraiment sympathiques.  Je n’avais jamais expérimenté ce genre de village de vacance, c’était pour moi la découverte d’un milieu social que je ne connaissais pas. A l’époque les communistes étaient perçues comme étant des gens extrémistes, assez rigides dans leur mode de fonctionnement. En 1980 l’idéologie communiste commençait à être battue en brèche. Je dois bien dire d’après cette courte expérience je constatais qu’une véritable nomenklatura semblait exister à tous les niveaux de l’organisation de cette association et le centralisme démocratique une réalité même au simple niveau d’un de vacances.

 

Autrement les soirées y étaient sympathiques, les mœurs très libérales, pour dire le moins. Faisant la plonge j’avais fait la connaissance d’une jeune stéphanoise, Michelle, qui faisait le service de restauration. Je fis très rapidement parti du menu participait à remettre le couvert plusieurs fois.

 

 

 

A la suite de ce cours intermède, je trouvais un stage qui j’espérai aller me donner un revenu plus stable et une formation qui me permettrait de voir un avenir plus ambitieux. J’avais une foi inébranlable en ma bonne étoile, pour moi chaque expérience était bonne à prendre pour pouvoir évoluer dans le monde de la matière, mais aussi dans le domaine spirituel qui à mon sens était le fondement de toute réussite. Le succès matériel ne représentait à mes yeux que l’ouverture et l’adaptabilité de ma conscience à accepter le monde tel qu’il se présentait à moi que ce soit pour le meilleur ou pour le pire. Mes choix reflétaient mon désir d’évoluer spirituellement, car le vrai bonheur ne pouvait que se réaliser qu’en expérimentant le Soi libéré. Je pratiquais la méditation transcendantale depuis environ 3 ans et chaque jour je pouvais en apprécier les effets positifs. A cette époque, un livre eut une très grande influence sur ma compréhension de la méditation et de sa valeur pour mon développement intérieur. Un ami me conseilla de lire « Autobiographie d’un Yogi » de Yogananda. Ce fut une véritable révélation. Chaque page que je lisais amenait ma conscience à vivre des moments de paix intérieure indescriptible. Lire la vie de ce grand Maitre, ses rencontres avec les grands sages des Himalaya, faisait vibrer ma conscience, tout mon être semblait en communion avec tout ce qui était écrit dans ce livre. Je me sentais en totale harmonie avec la lignée des maitres de la tradition de Yogananda, celle du Krya yoga. Cela me renforçait dans mon assiduité à pratiquer la méditation. La méditation transcendantale me permettait d’expérimenter rapidement ces états décrits dans ce livre. Je trouvais à travers ce récit de Yogananda que j’étais définitivement sur la bonne voie, il me fallait simplement persévérer.

 

 

Par l’agence nationale pour l’emploi, je m’inscrivais dans un stage de 4 mois pour devenir ouvrier spécialisé. Il s’agissait d’apprendre à devenir » sableur-pistoleteur-métalliseur ». Les ouvriers formés étaient souvent embauchés sur les chantiers navals pour le carénage des navires qu’ils soient pétroliers, navires marchands ou yachts privés. Pour moi qui avais toujours été très réfractaire au travail manuel ou au bricolage, c’était une nouvelle découverte. Cette période dura environ dix-huit mois. Nous étions peut-être une douzaine de jeunes chômeurs sélectionnés pour ce stage. A la fin de celui-ci juste 5 ou 6 seraient employés par une entreprise locale qui cherchait des ouvriers pour ses chantiers dans la région de Toulon et aussi pour leur succursale à Saint Nazaire. Notre formateur était Edgar, la trentaine, d’origine Guadeloupéenne, costaud ayant travaillé sur de nombreux chantiers à travers la France et le monde. Super sympa, intelligent en diable il nous fixa les règles du jeu rapidement, une relation de confiance s’établit avec lui assez vite.

 

 

Dans l’équipe de stagiaires, des affinités virent le jour et véritablement deux groupes distincts se formèrent. Sans antagonismes, simplement par la nature des choses. Nous venions sur le chantier pour apprendre notre métier tous les jours, nous déjeunions dans un petit bistrot pas loin, nous étions rémunérés au smic. Après quelques jours, une franche camaraderie régnait sur le chantier, et je dois dire que parfois nos déjeuners s’éternisaient un peu autour de bouteilles de rosé ou de rouges, si bien qu’il nous est arrivé assez régulièrement de retourner sur le chantier avec un petit coup dans le nez. Edgar, notre chef, n’était d’ailleurs pas franchement le dernier à se prendre un petit coup d’étrier avant de s’en retourner travailler à notre formation. Nous avons beaucoup ri. Souvent nous échangions des blagues d’un gout douteux mais qui nous faisaient quand même rire, et je dois dire que de nos jours, ces mêmes blagues ne seraient vraiment pas du tout politiquement correctes !

 

Néanmoins nous apprenions et notre stage atteignait sa phase finale. Nous allions savoir de l’équipe qui allait être engagé à temps pleins. Quatre d’entre nous furent sélectionnés. Edgar fit son choix et indiqua à l’entreprise qui avait organisés et financer ce stage, la Sonocar, quelle devait être les heureux élus. Sur les 4 ,3 faisaient partis de mon groupe. Il s’agissait de Jean-François, Christian et moi-même, le dernier étant Michel. Edgar serait notre chef d’équipe. Durant notre entretien d’embauche définitive, le directeur des RH de la Sonocar nous annonça que nous partions tous en déplacement pour plusieurs mois à Saint -Nazaire pour travailler au carénage de pétroliers. J’étais super content. Certes caroline et Raphael allait rester seuls à Toulon pendant quelques temps mais j’aurai la possibilité de rentrer un weekend par mois et j’allais disposer d’un salaire et d’un revenu fixe. C’était un nouveau départ. Parallèlement, Caroline se trouva un job de vendeuse et une halte-garderie au siège du Medef à Toulon ou Raphael pouvait être pris en charge pour un cout raisonnable. Entre Mai et septembre 1979 je partais à Saint Nazaire avec mes camarades de chantier pour une expérience que je n’oublierai jamais. Ce fut une belle et riche période de ma vie. Beaucoup de rencontres, de partages et d’amitiés virent le jour.

 

 

Au départ de Toulon, seuls Jean-François, Christian et moi prirent le train. Michel hésitait encore à venir car il venait juste de se marier. Edgar lui allait nous rejoindre quelques jours plus tard. Nous allions là-bas en train couchette. A l’époque nous fumions tous, nous avions don pour le voyage un stock de cigarettes, quelques morceaux de saucissons, quelques bières, nous étions parés à toute éventualité. Nous sommes arrivés à Saint- Nazaire dans l’après-midi il me semble. Nous allions être logés dans un petit hôtel près de la zone du chantier à Penhoët. Cet hôtel s’appelait le « Le café maritime » et appartenait à Roland, solide Breton de 30 ans qui gérait son affaire avec sa femme Annette. Comment décrire Roland ? Un grand gaillard d’1m 90, il avait une ressemblance indiscutable avec Jean Yanne, grosse baraque, toujours prêt à faire les 400 coups, bon buveur, grand guindailleur devant Dieu et ses représentants, un cœur d’or… Nous avons sympathisé avec lui dès le premier soir. Il nous fit visiter les troquets du coin, nous rencontrâmes ses amis de guindaille, en 48 heures nous connaissions tout Penhoët. Il faut dire que ce quartier de Saint Nazaire n’avait pas très bonne réputation, cet endroit était surnommé « Chicago ». Après plusieurs jours, je trouvais ce surnom assez injuste, l’ambiance était certes différente d’un centre-ville, mais ni plus ni moins dangereux qu’ailleurs.

 

 

Nos chambres étaient sobres et confortables. Les cloisons n’étaient pas très épaisses et nous pouvions entendre tout ce qui se passait dans les chambres voisines. Cela a pu générer quelques bonnes crises de rigolade, certains d’entre nous ayant leur petite amie ou épouse venant les visiter. Nous avions droit à tout le kamasoutra en audio.

 

Annette, la femme de Roland s’occupait de gérer la cuisine et le bon fonctionnement de son établissement, et Roland, disons qu’il s’occupait de maintenir la bonne humeur et le moral de ses clients. Il y arrivait avec un succès certain.

 

Notre travail sur le chantier commençait à cinq heures du matin pour finir vers 13h. Durant l’été il faisait trop chaud dans les cales du bateau, le soleil chauffant les parois en métal. Notre travail consistait à peindre ces cales avec une peinture très toxique. Nous portions deux combinaisons car la peinture transperçait le tissu. Nous fermions hermétiquement avec du chatterton les manches car cette peinture brulait la peau à son contact. Bien sûr nous avions des gants très solides. Enfin un masque à oxygène relié à une pompe et des tuyaux aux pots de peinture. Equipé de cette façon nous descendions dans les cales pour peindre les parois. Un assistant nous suivait pour être sûr que nos tuyaux ne se coinçaient pas ou pour essuyer la visière de notre masque qui se recouvrait vite de peinture. Ces assistants étaient des travailleurs immigrés sénégalais. Pour les appeler et les reconnaitre, un système avait été mis en place. La plupart d’entre eux avaient le même prénom. Celui dont je me rappelle particulièrement était « Bissenti ». Pour être sûr de s’adresser au bon « Bissenti » nous collions derrière leur prénom leur date de naissance. Nous avions donc Bisseni 58, Bissenti 59 et ainsi de suite. Mais c’était tous des « Bissentis » très sympathiques.

 

 

Pour peindre il nous fallait souvent ramper dans les soutes du bateau, car celles-ci étaient divisées par un maillage, comme une ruche. Nous devions glisser d’une maille à l’autre. L’idéal était de peindre entre 1000 et 1200m2 dans la journée. L’aide de nos « Bissentis » était primordiale dans le déroulement des opérations. A vrai dire je ne souviens pas si nous avions réussi cette performance en une seule journée. Cependant en rentrant à notre hôtel les 3 ou 4 premiers jours, nous sommes tous allés faire la sieste car nous étions à genou. L’ambiance du chantier me plaisait bien. Tout le monde s’entraidait, il y avait une véritable solidarité entre les ouvriers. Nos chefs d’équipe faisaient en sorte que le métier rentre vite.

 

Puis Edgar arriva pour diriger notre petit groupe. Michel nous rejoignit aussi, en compagnie de son épouse. Ils s’installèrent dans la chambre à côté de la mienne ! Les nuits étaient plus que mouvementées. Au petit matin nous avions tous des commentaires plus que gras sur ce que nous avions entendus la nuit précédente Mais Michel et sa femme avait des airs si heureux et épanouis que nous ne pouvions qu’espérer que la fatigue les gagnerait bien un jour.

 

 

Après quelques jours, j’eus un petit accident. Je me cassais bêtement le poignet en faisant une virée avec Roland et mes camarades de chantier, une mauvaise chute. Je devais rentrer à Toulon pour 3 ou 4 semaines. Cependant avant de partir, Roland qui se sentait un peu coupable car il avait été l’instigateur de cette sortie nocturne, se fit un devoir de me faire visiter Penhoët, ses bars, ses amis, ses amies, cela dura 2 ou 3 jours avant mon départ. J’ai passé ces journées à boire, à manger et à rigoler. Roland ne savait pas quoi faire pour me faire plaisir…. Ce furent des moments inoubliables.

 

 Un des grands plaisirs de Roland était la conduite rapide. Particulièrement passer le péage du pont de Saint Brévin à très grandes vitesses, car il ne payait jamais le péage comme tous les riverains à l’époque qui considéraient ce péage comme étant un abus de pouvoir de l’administration. Donc régulièrement, en compagnie de mon nouvel ami, nous passions ce péage à de très grandes vitesses. Heureusement que la plupart du temps, étant dans un état d’ébriété consciente et heureuse je ne me rendais pas compte du danger, d'éventuels cris de terreur ne dérangeraient pas la conduite et la concentration de Roland.

 

Enfin je rentrais dans le midi. Je récupérais tranquillement pour quelques semaines. Caroline et Raphael allaient plutôt bien. Je ne me vantais pas de mes sorties nocturnes auprès de Caroline. Dans mon esprit, ce que je vivais à Saint Nazaire était incompréhensible pour une femme. Ça sonne terriblement machiste, mais il y a parfois des ambiances typiquement masculines, pas toujours exemplaires, difficiles à décrire ou expliquer à son partenaire.

 

 

Néanmoins nous avions un peu d’argent car je gagnais correctement ma vie en ajoutant des heures supplémentaires et pouvions vivre relativement confortablement. J’ai retrouvé une de mes anciennes fiches de paie, je gagnais certains mois 7500 francs et ceci en 1979.

 

 

De plus, Caroline et moi étions assez dépensiers, nous n’aimions pas nous priver. Alors quitte à serrer la ceinture en fin de mois, nous n’hésitions pas parfois, à nous offrir des produits de luxe, des restaurants un peu chics, cela venait de notre éducation. Nous avions aussi cette insouciance de la jeunesse, c’est un peu un stéréotype mais une réalité que nous vivions. Rien ne nous faisait peur, nous savions que nous ne serions jamais dans le besoin. Nous avons eu plusieurs fois l’électricité coupée, ou le gaz, pourtant jamais nous n’étions paniqués. Pour nous cela faisait partie des aléas de la vie. Nous pratiquions la méditation très régulièrement, incontestablement notre force intérieure et notre vision de la vie étaient renforcée par cette pratique. Rien ne pouvait nous résister, la vie était perçue jour après jour de façon plus sereine. Notre vie intérieure se mettait au diapason de notre vie matérielle. Il n’existait pas de séparation entre les deux.

 

 

Pour élever notre fils nous manquions parfois, à vrai dire même souvent, de maturité. Il n’était pas toujours facile de prendre une décision juste. D’autre part, le châtiment corporel, plus communément appeler la fessée ne faisait pas partie de notre idée sur la façon d'éduquer nos enfants. Peut-être parce que j’avais vu et vécu trop de violence dans ma famille, je prenais consciemment à mon compte une méthode douce d’éducation, Caroline partageait aussi cet esprit. D’ailleurs en méditant nous étions devenus très patients, plus détendus. Comme tous parents nous avions nos moments d’agacement quand Raphael faisait un caprice d’enfant, pourtant nous arrivions toujours à gérer la situation sans avoir recours à la fessée. Dans notre génération, c’était assez courant, considérer même comme normal et nécessaire d’utiliser celle-ci pour l’éducation des enfants.

 

Je me rappelle cette phrase d’un Maitre spirituel qui disait « Lever la main sur un enfant, c’est insulter la Mère Divine ». Cette maxime correspondait tout à fait à ce que je ressentais. J’ai dû craquer une ou deux fois avec mes quatre enfants, je me souviens très clairement qu’après coup je me suis senti particulièrement morveux et honteux, c’était effectivement un sentiment d’avoir insulté la Nature, de ne pas avoir su être suffisamment présent à moi-même pour me laisser aller à une solution de facilité, car oui, utiliser la force physique est un véritable aveu d'impuissance.

 

Même si mes enfants ne s'en rappellent pas, c'était pour moi, dans ma conscience un réel sentiment de culpabilité. Un petit échec, une petite faiblesse.

 

Après ce repos plus ou moins forcé, je retournais à Saint Nazaire pour retrouver mes camarades de chantier. Tout le monde s’était mis dans la routine. Je fus accueilli à bras ouverts par mes amis et je commençais très vite à descendre dans les soutes du bateau pour aider au carénage de celui-ci. L’ambiance était très bonne durant les heures de travail, c’était carrément festif en rentrant à l’hôtel. Tout d’abord nous prenions une douche et ensuite nous allions déjeuner, nous avions forcément de très gros appétits car nous avions un emploi très physique. Puis après déjeuner nous allions nous promener dans Penhoët. En fait nous allions dans un café du coin, tenu par Mustapha qui était devenu très rapidement un ami de notre petite équipe et quasiment tous les soirs nous y allions faire la fête. Nous pouvions sympathiser avec les autres ouvriers du coin, Jean-François s’était mis en ménage avec la barmaid du troquet. Nous étions les rois car nous mettions une sacrée ambiance avec notre bonne humeur, nous dépensions une grosse partie de nos salaires dans ce débit de boisson à offrir des tournées au monde entier. Il y avait une faune sociologique un peu surréaliste. Des anciens repris de justice, des homos de passage, quelques prostituées, les ouvriers du chantier, beaucoup de nationalités étaient représentées. Parfois quelques petites bagarres sans gravité, Jean-François qui était un peu mon chaperon et garde du corps s’était proposé de m’apprendre à me servir de mes poings. Je subissais cet entrainement dans le bar de Mustapha, ce fut absolument épique ! Un vrai combat de bande dessinée avec les chaises e les tables volantes dans tous les sens. Nous eûmes justes quelques bleus mais une sacrée rigolade. Je n’ai pas appris grand-chose durant cet échauffement sinon qu’il valait mieux que je m’abstienne de venir aux mains avec qui que ce soit. Et d’ailleurs heureusement nous ne l’avons fait qu’une fois...

 

 

Sur les trois mois passés par la suite en Bretagne, je ne retournais que deux fois à Toulon. Durant le weekend pour nous occuper nous visitions la région. Jean-François s’était acheté une voiture, n’ayant pas le permis j’utilisais ses services de chauffeur. Nous allions régulièrement à La Baule qui n’était pas si loin. Lors d’une de nos virées, Jean –François et moi étions dans un état d'ébriété avancé. Ce soir-là, il y eut un Dieu pour les ivrognes. Sur la route à quatre voies Jean-François perdit le contrôle de sa voiture en roulant à 130 km/h selon l'estimation des gendarmes arrivés sur les lieux, la voiture se retourna sur le capot, arracha la haie centrale de buissons pour glisser sur environ 150 mètres, peut-être plus je n'en suis pas sûr, pour atterrir de l’autre côté, sur la route venant dans l’autre sens. Il était 2 ou 3 heures du matin. Je me rappelle d’avoir fermé les yeux en attendant un choc, une blessure, quelque chose de violent, j’ai senti la voiture se retourner et glisser dans un bruit de ferraille rouillée. Puis tout s’arrêta. Nous avons émergé, dans le silence, regardant si nous étions toujours en un seul morceau. Ça sentait un peu l’essence, à cet instant, Jean-François sortit une boite d’allumette, et me dis "merde on ne voit rien » et veut l’allumer. Dans un moment de lucidité ultime je l’invite à trouver une autre solution vue l’odeur de combustibles aux alentours. Finalement nous sortons par les fenêtres, déjà d’autres automobilistes sont arrêtés pour éventuellement nous porter secours, voyant l’état de la voiture, la plupart des badauds pensaient que les occupants devaient être en miettes. En fait nous étions parmi eux à faire des commentaires, d’ailleurs Jean-François demandaient des chewing gums un peu à tout le monde car ils ne voulaient pas trop sentir l’alcool lorsque les gendarmes allaient arriver. La voiture était devenue un petit tas de tôles froissées et déchiquetées. Par je ne sais quel miracle nous étions en vie, et intacts. Je rentrais à l’hôtel grâce à des automobilistes qui me conduisirent gracieusement. En arrivant je m’effondrais sur mon lit… La nature avait décidé que ce n’était pas mon heure, qu’il me fallait apprendre encore beaucoup de choses dans cette vie. Le lendemain matin je méditais tranquillement et réalisait à quel point nous avions une chance incroyable d’être encore en vie. Ce fut une leçon que je ne fus pas prêt d’oublier. En dehors de cet accident notre vie suivait un rythme assez routinier dans la bringue.Tous au chantier à partir de 5 heures du matin, retour à 13h, déjeuner, repos, puis virée… Je ne ratais jamais une méditation durant cette période. Mes camarades respectaient parfaitement mes quelques minutes de solitude du matin et du soir. Il me laissait tranquille et je les retrouvais à notre quartier général, chez Mustapha, lorsque j’avais fini. Je peux dire que grâce à la MT je tenais plutôt bien le coup. Heureusement que je pratiquais la méditation. Elle m’aidait à me tempérer dans mes excès et turpitudes, même si en lisant ces quelques lignes cela ne parait pas évident. Durant cette période, je me posais de sérieuses questions car je sentais un décalage évident entre ma quête intérieure et mon comportement quotidien. Je méditais régulièrement et souhaitais ardemment évoluer vers une vie plus harmonieuse, plus spirituelle, moins dépendante de mes désirs. D’un côté je m’éclatais à picoler, à sortir, fumer, draguer et parallèlement je creusais en méditant à l’intérieur de ma conscience pour me défaire de cette aliénation qu’était ce besoin de me tourner vers l’extérieur, comme si cet extérieur pouvait être la réponse à mes questions, comme si tout cette vie d’excès me permettait d’exister. Durant toute cette période, j’essayais de maintenir une vigilance pour maitriser tout débordement qui aurait pu devenir incontrôlable. En réalité il n’était pas question dans mon esprit de faire semblant de quoi que ce soit. Si j’aimais boire, fumer, faire la bringue des nuits entières, tout en sachant pertinemment que ce n’était pas sain, je me refusais à stopper pour montrer que j’étais en quelque sorte « éveiller » avant l’heure. Il fallait que ma conscience intègre de façon naturelle la nuisance de ce rythme de vie. Karmiquement je sentais que je trainais de sérieuses valises et que ce gout immodéré pour les libations revenait de loin. Il me faudra plusieurs années pour me débarrasser de ces mauvaises habitudes mais cela arrivera de façon définitive et paradoxalement facilement. Il fallait m’accrocher et avoir de la patience.

 

Cette prise de conscience se manifesta en relation avec mon devoir paternel. Raphael était super craquant et grandissait vite. Par contre Caroline commençait à devenir très difficile à vivre. La méditation ainsi que notre recherche spirituelle étaient le ciment de notre couple. Cela masquait les problèmes au quotidien. Caroline n’aimait pas s’occuper du quotidien. L’appartement était souvent bordélique, et même si elle était une bonne mère, elle avait à cette époque un poil dans la main qui lui servait de canne. Mes journées au chantier étaient assez longues et fastidieuse, souvent quand je rentrais, rien n’était fait à la maison. C’était dans notre couple, contrairement à l’idée communément reçue, « l’homme » qui devais faire deux journées. M’occuper des courses, de notre fils, faire un semblant de rangement, un peu de ménage. Caroline à cette époque montrait sa totale immaturité pour gérer notre foyer, au même titre que mon immaturité s’était révélée dans ma vie à Saint Nazaire. Par notre manque d’expérience, nous ne percevions pas l’importance d’intégrer dans la vie matérielle nos valeurs spirituelles. La méditation nous permettait subtilement de changer et d’avancer intérieurement mais cela ne gommait pas nos différences, nos réalités propres. Au contraire. La méditation faisait ressortir tout ce qui était caché au tréfonds de notre conscience pour se révéler au grand jour. Je percevais que notre couple n’irait pas bien loin. Je réalisais que nos gouts étaient réellement très différents. A cette époque sans la méditation, nous ne serions pas restés ensemble. Simplement nous avions un bout de chemin à faire en commun dans cette vie, il en fallait en tirer le plus d’enseignements avec les joies et les souffrances allant de pair avec notre évolution. Un jour l’occasion ferait le larron et la vie changerait de cours.

 

Nous sommes restés à La Seyne pendant presque trois années. Après quelques temps sur les chantiers je trouvais un stage de formation à Paris. Caroline restait dans le midi tandis que je logeais chez mes parents qui avaient un petit appartement à Paris dans le 12ème arrondissement. Durant ce stage je sympathisais avec un autre stagiaire, un peu bringueur sur les bords. Nous avons vite trouvé un terrain d’entente, le stage consistant pour nous deux à sortir quasiment tous les soirs et à récupérer pendant les heures de cours. Cette période dura 3 mois, je descendais à Toulon le weekend. Puis mes beaux-parents sentirent à l’époque que notre couple partait en vrille car je sortais beaucoup et montrait des velléités d’indépendance, souvent de façon inconsciente. Mon beau-père au cours d’une promenade dans Paris rencontra un de ses anciens collègues qui était devenu directeur dans une maison de courtage de banque. Au cours de leur conversation il lui indiquait qu’cherchait de jeunes talents pour devenir courtiers, pas de diplômes requis, simplement être rapide, avoir les nerfs solides et surtout ne pas être timide. Je fus tout de suite recommandé et mon premier entretien d’embauche, qui allait définir le reste de ma carrière professionnelle, fut organisé promptement.

 

 

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© Philippe Chauvancy