Autobiographie d'un broker devenu apprenti yogi
Autobiographie d'un broker devenu apprenti yogi 

D'ouvrier spécialisé à broker.

 

C'était en Février 1981.Tout d'abord mon premier entretien, ma première interview fut un moment assez mémorable, tellement il fut peu conventionnel. J'étais convoqué à me présenter vers 9 heures du matin dans les bureaux de cette société, une maison de courtage spécialisée dans les transactions sur le marché international des devises se situant au 32 avenue de l'opéra, quartier parisien central pour toutes les sociétés travaillant sur les marchés internationaux que ce soit ceux des actions, ou des devises.

 

L'équipe que je devais rejoindre si je faisais l'affaire était celle du service "comptant". Ils étaient 6 compères et souhaitaient élargir leur équipe avec un peu de jeunesse, car ils avaient tous une bonne trentaine d'année, voire une quarantaine. Sans trop entrer dans les détails, le marché du comptant à l'époque était un peu considéré comme un marché pour des personnes un peu dingues, extrêmement bringueuses, et ultra "speed". Toutes les opérations se faisaient au téléphone en utilisant des plateformes téléphoniques avec une centaine de lignes liées à des banques souhaitant acheter principalement du dollar contre francs français sur la place de Paris, à Londres ou New-York. Ces lignes étaient réparties entre chaque courtier en fonction des affinités qu'il avait avec tel ou tel cambiste (trader) qu'il lui donnait des ordres d'achat ou de vente le plus rapidement possible pour être exécuté le plus rapidement possible. Du fait de la rapidité des échanges, premier ordre donné devenait le premier ordre exécuté si celui-ci était bien sur compétitif. Cela allait extrêmement vite, le jeu étant d'imposer les prix de son client pour obtenir le plus de commissions possibles.

 

Autant dire que durant ces moments d'activité la tension était survoltée dans notre petite salle surnommée par nos collègues d'autres services ainsi que notre PDG, la "cage aux fauves".

 

Donc ma première interview.

 

J'arrivais tout frais dans les locaux, le chef de l'équipe qui était aussi un des partenaires associés de l'entreprise, Serge, m'installa à côté du lui pour qu'il puisse m'expliquer ce qui allait se passer durant cette journée. Les uns et les autres arrivaient tranquillement, quelques échanges très sympathiques entre collègues, puis chacun appelait ses clients dédiés pour demander des cotations pour lancer la machine ! Bien sûr je ne comprenais pas grand-chose sinon qu'il fallait aller vite, très vite et faire preuve d'une saine agressivité pour réaliser le plus d'opérations possibles.

 

La matinée se déroula avec beaucoup d'opérations de plusieurs dizaines de millions de dollars échangés entre intervenants, ce qui pour moi était déjà une découverte car je ne savais même pas que ce genre de profession existait, dans une ambiance électrique mais franchement sympathique.

 

L'heure du déjeuner arriva et là le baptême du feu commença.

 

Tous les courtiers faisaient une permanence à l'heure du déjeuner pour maintenir l'activité. Je partais avec la première équipe, nous étions 3, pour déjeuner à leur "annexe" un petit bistrot en bas du bureau devenu leur quartier général.

 

On commença par me souhaiter la bienvenue avec quelques apéritifs, puis évidemment du vin rouge arrosa le repas et comme j'étais un petit jeune à bizuter, le pousse au crime sous forme de cognac se déversa dans nos verres…Nous commencions à déjeuner à 11h30 pour remonter au bureau à 13h pour permettre aux autres d'aller se sustenter.

 

Autant vous dire que je me trouvais un peu émécher, ce qui amusait beaucoup mes interlocuteurs qui eux visiblement avaient l'habitude et ne semblaient pas déranger le moins du monde. La séance démarrait l'après-midi tout le monde étant bien échauffé, chacun fumant comme des pompiers, Boyards maïs, Gitanes, Gauloises. Dans un espace fermé... sans aération. Soudainement vers 15h à ma grande surprise, des tiroirs de bureau s'ouvrirent pour voir apparaitre des bouteilles d'Armagnac avec quelques verres pour disons donner du carburant aux employés. A noter aussi que tous les matins un énorme frigidaire était rempli de bouteilles de bière à disposition pour tous les courtiers de l'entreprise, une quarantaine à l’époque. Quasiment chaque soir, à la fin de la journée, celui-ci était vidé. Et ceci en dehors de la consommation d'autres boissons alcoolisées stockées dans les tiroirs. Je tachais comme je pouvais de suivre le rythme endiablé de cette journée, n'oubliant pas toutefois que j'étais tout de même dans un entretien d'embauche même très hors du commun mais bien réel. Vers 18h, Serge le responsable de l'équipe et partenaire de la société, m’expliqua quelques petits trucs techniques, puis me raccompagna en me disant qu'il me contactera très vite. Je sortais de ce rendez-vous un peu sonné, me demandant bien quel était cette profession ou l'on buvait autant, ou l'on riait autant, ou il faut bien le dire tout le monde semblait gagner beaucoup d'argent en gagnant des commissions grâce à de la spéculation sur les devises. L'ambiance m'avait plu, tout le monde était vraiment sympathique. Je fus rappelé quelques jours après pour commencer mon apprentissage de courtier de banque. J'étais super heureux. Mon premier salaire était de 4500 francs par mois pour les 3 premier mois pour passer ensuite si tout se passait bien à 5500 francs par moi. C'était Byzance. Pourquoi m'avait on embauché était tout d'abord un mystère. Quelques mois plus tard je demandais à Serge la raison de cette grande opportunité. Il me dit simplement, tu étais sympathique, tu avais de l'humour et surtout tu tenais bien l'alcool. Il est certain que de nos jours ceci peut paraitre surréaliste mais c'est la stricte vérité. Ainsi sans diplômes sans véritables formations financières j'entrais dans le sérail des métiers de la bourse.Je passais la première semaine au back-office qui était le centre des opérations de gestion administratives ou techniques de la société, pour apprendre le suivi après la réalisation des transactions. J'apprenais que 90% des opérateurs n'avaient pas de diplômes, ayant tous été formé sur le tard. Après quelques années, si l'on était performant, les salaires pouvaient augmenter très extrêmement vite. Durant la seconde semaine je m'installai à mon bureau, on me donna deux téléphones pour pouvoir écouter le déroulement et le suivi des transactions de mes nouveaux collègues pendant qu'ils opéraient. Je les suivais sur le "tableau" des lignes qui flashaient le plus vite que je pouvais en attendant que l'on me donne mes premiers vrais clients.

 

Je m'adaptai vite au rythme délirant des journées et à part quelques erreurs de débutant, le métier rentra assez vite dans mes neurones pour devenir autonome relativement rapidement. Après environ 7 mois, j'avais mes clients attitrés et commençais à développer mon réseau de cambistes qui pour certains d'entre eux allaient devenir des amis. C'était un milieu professionnel étrange, déconnecté de la réalité du commun des mortels car brassant des millions de dollars tous les jours pour gagner d'importantes commissions sur chaque transaction, tout le personnel sans qualification particulière sinon celle d'être particulièrement résistant au stress gagnait des salaires et primes très largement au-dessus de la moyenne nationale. Au bout de 3 années mon salaire était de 320 000 francs par an. En comparant mes revenus avec de nombreux amis qui avaient suivi de longues études, parfois même dans de prestigieuses écoles, je constatais que je bénéficiais d'une chance inouïe. A 23 ans c'était presque trop. Je découvrais petit à petit l'avantage du confort matériel et celui de très bien gagner sa vie vite en en jouissant de nombreux autres avantages que cette profession générait. Effectivement pour créer une clientèle, il fallait rencontrer des clients. Dans cette profession, c'était toujours autour d'un déjeuner dans un très bon restaurant, durant des sorties tardives et nocturnes, des week-ends organisés toujours dans de très beaux endroits, tout cela bien sûr en notes de frais. C'était le rêve pour tout commercial car souvent nous disposions de réserves financières suffisantes pour satisfaire tous nos besoins.Pendant mes premières années de broker je sortais 2 à 3 fois par semaines le soir, souvent jusqu'à 3 ou 4 heures du matin, voire même l'aube. Dans ces cas-là je rentrais chez moi pour juste prendre une douche, changer de chemise et repartir au bureau. La période des Fêtes était la plus critique car bien sûr nous profitions de cette période pour remercier nos meilleurs clients avec des soirées homériques. Il faut le dire la plupart d'entre nous avions très rapidement des problèmes matrimoniaux. A force d'être dans ces ambiances très masculines nous en oublions parfois puis souvent nos responsabilités de pères ou de maris. Si malencontreusement les relations au sein du couple étaient déjà tendues, le divorce n'était pas loin.

 

Les personnes travaillant dans ce métier étaient aussi des parieurs invétérés. Tout était sujet à parier. Par exemple en arrivant le matin au bureau je croisais un des directeurs du marché court terme. Un personnage haut et en couleur. J’étais un petit nouveau. Il me regarde, me disant "petit je te parie 100 balles qu'il pleuvra avant midi aujourd'hui". Je le regardai interloquer, ce qui le fit beaucoup rire. Il me dit de laisser tomber. Je pensais qu'il était un original sans aller plus loin.

En fait non. En 1981 c'était l’élection présidentiel en France. Dans notre salle de marché il y avait un grand tableau pour inscrire les ordres des clients. De cette façon chacun pouvait voir qui achetait ou vendait. Le soir, la journée finie, les ordres étaient effacés pour inscrire ls noms des candidats à l'élection. Puis toute la salle pariait sur le futur vainqueur. Dans ce monde imbibé d'argent personne ne pensait que Mitterrand pouvait gagner cette élection. On ne pariait pas seulement sur le candidat victorieux, mais aussi sur le pourcentage et l'écart entre tous les prétendants. Les sommes engagées étaient élevées. Plusieurs milliers de francs. Quelqu'un notait les paris le règlement devant être fait au soir des résultats ou le lendemain au bureau, il fallait payer tout de suite, dette de jeu, dette d'honneur. Ce métier fondé sur la parole donnée ne tolérait aucune faiblesse sur une parole non respectée. Dans l'entre deux tours, un marché se créa aussi pour les deux finalistes, les paris atteignaient des sommes délirantes pour l'époque, dans mon esprit tout au moins. En même temps je réalisais que toutes ces brokers devaient vraiment gagner beaucoup d'argent pour risquer de telles mises sur des sujets qui pouvaient incroyablement frivoles sinon loufoques.

Il y avait des paris sur le nombre de buts qui serait inscrit en coupe du monde de football, sur le nombre de prostituées travaillant rue Godot de Moroy entre 12het 14h. Cette rue était connue à Paris pour cette activité et était proche de nos locaux. Tout était bon pour se lancer dans un pari.

Quand Mitterrand fut élu, une seule personne parmi les 50 employés avait parié sur sa victoire. Il gagna littéralement une petite fortune. Personnellement je n'étais pas très joueur. La seule fois où j'ai vraiment parié fut pour la coupe du monde de football en 1982 ou je perdais une coquète somme d'argent.Les déjeuners pouvaient aussi pouvaient être de vrais traquenards. Toujours copieusement arrosés le retour se faisait vers 15 ou 16h. Le client lui aussi bien allumé s'empressait de prendre son téléphone pour ce qu'on appelait dans le jargon du métier "payer son repas". Pendant le temps restant de la séance des échanges de transaction jusqu'à environ 18 heures celui-ci alimentait le courtier en transactions grassement rémunérés pour le remercier de l'avoir si généreusement invité. La dépense commerciale était ainsi pleinement justifiée, chacun y trouvant son compte.

 

Notre équipe sur le marché du comptant était composé de 6 personnes au début de 1981 lorsque je fus engagé. Gérard, Serge, un directeur et partenaire, Daniel même chose, Claude, René et moi-même. J’étais le plus jeune, j'avais 22 ans les autres plus dans la trentaine. Aucun d'entre nous n'avait suivi des études supérieures. Tout le monde avait appris le métier à la fameuse corbeille de la Bourse que certains d'entre nous il y a plusieurs décennies ont pu voir la télévision à la fin du journal de 13H.La finance à cette époque était bien artisanale, souvent les transactions effectuées autour d'un gueuleton à la fin des séances officielles.

 

Dans ces cas-là, les cambistes autour d'une table au restaurant qui existe toujours sur la place de la Bourse à Paris, de préférence avec leurs brokers préférés effectuaient des transactions "off markets » notant sur des tickets pour gérer leur position en rentrant au bureau. Sur chaque ticket était indiqué le montant du courtage que le courtier allait lui aussi enregistré en rentrant à son bureau. Tout ce petit monde rentrait vers 15 ou 16H repu, content, un peu plus riche.

 

Quand je suis arrivé en 1981, ce petit manège avait cessé, les transactions se faisant via téléphone. Chaque courtier avait une platine avec des lignes directes permettant d'entrer en relation avec les cambistes juste en appuyant sur un bouton. Parfois quand un client était particulièrement actif sur le marché, on pouvait le mettre sur une "boite". Cela veut dire qu'il était branché sur un hautparleur en ligne ouverte entendant tous les prix lancés par son broker, pouvant intervenir à la seconde même ou le prix de la devise traitée lui convenait. Il était possible d’avoir jusqu'à douze clients en ligne de cette manière. Le jeu étant de bien reconnaitre les voix sur chaque intervention car le premier à traiter était le premier servi. Ce système était plus courant sur la place de Londres la France étant à l'époque très artisanale sur les marché financiers, la City ayant déjà attiré les plus grosses institutions financières internationales.

 

Il faut comprendre que la France a toujours été méfiante vis à vis des marchés, même encore maintenant contrairement à ce que l'on pourrait croire. Nous le voyons encore de nos jours, Londres, New-York, Frankfort prédominent. Les salaires étaient 2 à 3 fois plus élevés pour le même travail particulièrement à Londres et New York. Les brokers anglo-saxons étaient le fer de lance du développement des places financières, soutenus par leurs gouvernements, les courtages étaient fixés par la Banque d’Angleterre, les banques ne pouvaient pas négocier les courtages. La personne politique qui changea le système permettant de faire jouer la concurrence entre les maisons de courtage fut Margaret Thatcher au nom du libéralisme et de la déréglementation des marchés financiers. A Paris c'était toujours un peu à la bonne franquette, l'artisanat et la fête du beaujolais en prime.

 

Pour compenser cette disparité entre les salaires étrangers et français, un système de rémunération au noir s'était mis tranquillement en place en France, Par exemple un cambiste actif sur le marché de paris avec plusieurs courtiers parisiens touchait des rétrocessions au noir de la part de ceux-ci. Si ce cambiste officiellement était facturé 50000 francs par mois le courtier discrètement à la fin du mois lui remettait une enveloppe en liquide représentant entre 15 et 20% du montant. Cela avec 3 ou 4 maisons de courtage différente.

 

Je découvris l'existence dans ce système mes collègues m'expliquant très vite les règles du marché parisien. Voici une petite anecdote amusante. Un cambiste qui avait été courtier auparavant, convoqua tous les courtiers avec lesquels il travaillait autour d'une bonne table parisienne, de préférence un étoilé Michelin. Les directeurs des maisons de courtage tous réunis, il leur fit ce petit discours. « Bon voyez-vous j'ai été broker, on ne va pas tourner autour du pot et entrer dans des comptes d'apothicaires, ce sera donc 15% en cash pour tout le monde. Cependant si je génère moins de 25000 de courtage par mois chez vous, je ne prends rien. Voilà ce n'est pas négociable, bon appétit » : !!!!

 

Ce système était un secret de polichinelle. Mon Directeur général me raconta qu'un jour il souleva le problème avec un responsable de la Banque de France. Pour rendre la place de Paris plus honnête et transparente des voix commençaient à se faire entendre. La réponse fut assez symptomatique de l'esprit qui régnait à l'époque. Ce directeur de la BDF avec un petit sourire bienveillant répondit que ce système faisait partie du charme de la Place de Paris, qu'il n'y avait aucune raison de le perturber.

 

D'ailleurs les courtiers anglosaxons l'avaient bien compris ne tentant même pas de pénétrer le marché français connaissant les us et coutumes de la place française. De toute façon ils étaient beaucoup plus contrôlés par leur régulateur, leurs marchés beaucoup liquide pouvaient se passer de la place de Paris. Prendre le risque d'avoir sa licence professionnelle suspendue pour "Paris" n'en valait vraiment pas la peine.

 

Cependant ne pensez pas que nos amis britanniques ou américains étaient des saints. Simplement le système était transparent. On ne versait pas de liquide mais très officiellement on invitait les gros clients au sport d'hiver pendant deux semaines, de préférence à Saint Moritz ou Courchevel, ou bien faire du bateau dans les caraïbes, pouvoir obtenir les meilleurs place du tournoi des 5 nations, de coupe du monde de football, ne parlons pas des call girls les plus chères de la City, rien n'était trop beau ou trop cher. Surtout tout était comptabilisés et déductibles des impôts sur les sociétés. Des avantages en nature bien réels. Quoique pour les call-girls je pense qu'il devait y avoir une petite dissimulation comptable.

 

Les courtiers anglais avaient des comptes ouverts dans de nombreux pubs voire même en possédaient car la consommation d'alcool dans ce milieu était légendaire. A la fermeture des marchés sur toutes les places du monde les bars, restaurants, boites de nuit autour des quartiers de la finance faisaient bombance. J'ai connu chez un courtier britannique un directeur qui avait deux secrétaires qui ne savaient pas taper à la machine, qui l'accompagnait très souvent au pub pour rencontrer des clients, en tout bien tout honneur bien entendu. Elles étaient tout à fait ravissantes il faut bien le dire.

 

Je me dois raconter ce grand classique du marché parisien. Cette histoire se passa au début des années 80 ou fin des années 70. Le trésorier d'une grande banque parisienne connu comme le loup blanc sur les marchés internationaux car particulièrement brillant dans ses transactions, avait aussi cette réputation d'être une personnalité hors du commun et grand fêtard devant l'éternel.

Un vendredi soir, ce Monsieur comme il le faisait régulièrement, donna rendez-vous à ses courtiers favoris pour boire un verre ou plusieurs dans un bar assez connu boulevard des Capucines. Cet établissement avait quelques hôtesses pour inciter la clientèle à consommer. Le nom de ce débit de boisson s'appelait "le Trou dans le mur », ça ne s'invente pas.

Voici l'équipée de courtiers et ce banquier attablés à plusieurs tables, il est environ 22H, soit 16H à New York, ce détail a son importance pour la suite des évènements.

Notre banquier décide d'appeler New York avec le téléphone du bar, pour traiter quelques opérations sur le dollar contre franc français. C'est déjà un risque énorme en cas de litige. A l’époque les transactions téléphoniques étaient systématiquement enregistrées.

Il contacte son courtier favori sur Wall Street lui demandant une cotation. Le courtier s’exécute, notre banquier achète. Il renouvelle l'opération de nombreuses fois qu'à tel point le dollar se met à monter contre toute attente créant un petit mouvement de panique sur les marchés, ajouté d'une petite onde d'inquiétude. Comment un banquier à maintenant 23H, heure de Paris dont les marchés sont censés être fermés depuis plusieurs heures peut-il traiter aussi agressivement ?

Notre banquier continue inlassablement. La réaction des autorités à New York ne se fait pas attendre. Elles contactent le Gouverneur de la banque de France pour l'avertir que probablement un fou à Paris fait décaler le marché. Le Gouverneur contacte le directeur général de la banque pour demander des explications, Celui-ci comprend tout de suite. Son trésorier est chaud bouillant, ce n'est pas la première fois qu'il a ce genre d’incartade. Il contacte à son tour les subordonnés de son trésorier qui sont chez eux en famille aux quatre coins de Paris. Les voici en mission pour retrouver le trésorier en transe.

Entretemps notre banquier après avoir acheté beaucoup de dollars décide de clôturer sa position en revendant tout. Il le fait avec un profit important.

Pour remercier ses courtiers de leur invitation au "Trou dans le mur" il note sur toutes les opérations une commission conséquente.

Le lundi il sera convoquer par le directeur général pour une mise au point. Il ne sera pas congédié mais mis au placard sous forme de promotion. Cette histoire fit le tour du monde, le "Trou dans le mur" un mausolée du marché, qui disparut un peu plus tard.

Ce genre de situation est bien sûr inconcevable de nos jours. A cette époque, les marchés fonctionnaient de façon artisanale. Les cambistes, les courtiers étaient peu contrôlés. Il n'y avait pas de vérifications des profits ou pertes réalisés, les courtages pas décomptés des bénéfices réalisées par les cambistes, leur bonus pourtant étant calculés sur ces mêmes bénéfices. Souvent en déduisant les courtages, il ne restait plus grand chose. Tout le monde travaillait comme une grande famille de copains.

Cette histoire donne une idée de l'irréalité de ce qui se déroulait dans ce petit monde.

Personnellement avec mes collègues nous participions à des soirées mémorables, rentrant à l'aube, sérieusement éméchés, prenant rapidement une douche pour aller travailler. Après quelques mois dans cet univers ayant pris le rythme de croisière, un matin ou je venais d'arriver au bureau après une nuit d'agapes avec des brokers anglais associés de notre société notre PDG vint me voir car il me voyait peiner mais toujours battant. Il me glissa à l'oreille, "c'est bien Philippe vous vous y êtes bien mis". Il pouvait le dire j'étais en plein dedans vraiment jusqu'au cou.

Un petit détail amusant, les initiales du nom de notre PDG étaient "JR", pour ceux qui connaissent l'histoire du feuilleton "Dallas" qui fut diffusé sur les antennes il y a quelques décennies ils en comprendront la signification.

De mon succès bien réel à travailler dans ce métier de courtier de banque, la récompense financière ne se faisait pas attendre.

A chaque fin d'année, JR convoquait les membres du personnel en tête à tête pour leur signifier leur prime de fin d'année. Lors de ma première convocation fin 1981, je ne savais pas du tout à quoi m'attendre. JR avait la réputation de faire la distribution quelque peu à la tête du client. Il m'aimait bien, Je le savais mais quand il s'agit d'argent, l'affection peut se transformer en grande indifférence.

JR commença par me faire un discours assez sympathique, quelques félicitations, il se lança dans une explication arithmétique pour expliquer le fonctionnement de rémunération de sa société.

 

Donc "Philippe vous avez gagné cette année 5500 francs par mois, l'année prochaine vous gagnerez 8000 francs par mois plus des primes trimestrielles qui s'ajouterons à votre salaire." ces primes restaient à être définies.

En clair j'allais recevoir 30000 francs de prime, ces 30000 francs étaient divisés pour l'année suivante en 12 ceci s'ajoutant au salaire de 5500 francs, j’avais une augmentation de 2500 francs par mois. A 23 ans c'était plutôt encourageant.

J'étais sous le choc.je ne pensais pas pouvoir gagner si rapidement autant, si jeune avec des possibilités d'augmentation exponentielle.

 

Durant cette épopée, mon statut d'apprenti yogi se vérifiait. Parallèlement à une activité dans un monde stressant, à une débauche physique et mentale, je maintenais contre vents et marées, sorties et beuveries, mon rythme de pratique de la MT. Je ne manquais jamais une méditation. Je faisais régulièrement des retraites pour me requinquer ; Je participais à de nombreuses activités pour aider les centres de MT, gagnant déjà bien ma vie j'aidais financièrement des personnes dans le besoin.

A l'intérieur de moi je sentais bien ce paradoxe. Une vie de bringueur le soir, dans la journée de broker hyperactif, En dehors de ces engagements professionnels, je menais une vie tranquille, sereine. Je menais de front deux vies bien distinctes. J'ai envie de dire, l'absolu et le relatif s'entremêlaient sans que je m'en rende compte.

L'expérience qui me permit de m'ajuster à ce rythme de vie fut assez claire, plutôt rapidement. Je constatais que mes excès consentis pour des raisons professionnelles étaient en quelque sorte toléré karmiquement par la Nature lorsque cela correspondait à une obligation réelle pour ma réussite

. Cependant lorsque je me lançais dans des libations à des fins de plaisirs sans réelle justification sinon celle de me laisser totalement submerger par le plaisir, la Nature m'envoyait un message très rapidement pour me calmer sous forme de contre temps, contrariété ou échec assez cinglant. Le plus amusant est que je réalisais très vite ce jeu d'action et réaction. Tant que je me lançais dans des actions impliquant une avancée pour moi, tout fonctionnait normalement. Dès que je m'en écartais, c'était la baffe de rappel. Il m'arrivait parfois de faire un test pour vérifier la véracité de mes intuitions. Je ne me suis jamais trompé.

L'explication est simple. L’évolution peut prendre divers aspects. Pour moi je devais passer par ces expériences tout en restant vigilant pour ne pas véritablement sombrer. En méditant ma vigilance était bien réelle. Mon but final clairement dessiné. Je savais que je devais m'établir avec une clientèle solide pour un jour gravir les échelons hiérarchiques m’évitant d'avoir à m'exposer dans des soirées ruineuses de santé. C’était un tremplin, un cadeau à condition de rester honnête avec moi-même.

Tout au long de ma vie, je n'ai jamais quitté des yeux la réalité de ce que je souhaitais. A savoir la réalisation du Soi. Ce qui pouvait paraitre comme une contradiction entre la méditation et mon comportement dans mon activité professionnelle n'était que l'expression de ce que je devais intégrer et comprendre. Pour grandir, pour évoluer, j'allais devoir passer par plusieurs vies dans cette incarnation. Le regard des autres n'étant d'aucune importance, sentant la pertinence de mon chemin rien ne pouvait m'empêcher d'aller de l'avant. Il ne faut jamais avoir honte de ce que l'on est. Simplement être conscient, vigilant, afin de ne pas se laisser partir en vrille, en perdant de vue la réalité ultime de ce que nous devons réaliser dans cette vie. Toutes les indulgences coupables, négatives ou générant négativité pour le Soi engendre systématiquement une réaction s'avérant parfois plus douloureuse qu'escomptée. Chaque expérience est, doit être une leçon pour grandir. Il n'y a aucune exception à la règle. Il n'était pas question non plus de faire semblant d'être un saint, faire semblant d'être végétarien, faire semblant de ne pas ’aimer le vin, la sexualité, de ne pas aimer fumer une cigarette avec un café le matin. Mon intuition m'indiquait qu'il fallait que tout s'intègre dans la conscience, naturellement sans effort. J'ai rencontré beaucoup d'apprenti yogi ayant honte de fumer ou de manger un steak bien saignant, pensant que ce n'était pas satvique, pas harmonieux. Certainement il faut faire preuve de lucidité mais vivre en état de frustration constante n'est pas forcément un signe de sainteté. Paradoxalement vivant à plein dans ma vie relative je structurais mon Absolu. Je me laissais emporter souvent dans la spirale de mon activité qui englobait tout ce qui pouvait paraitre contraire à la logique spirituelle bienpensante, le sexe, l’alcool, l’argent, tous les ingrédients pouvant aboutir à des résultats catastrophiques. Pourtant c'était le contraire qui se passait. La Méditation Transcendantale petit à petit m'équilibrait structurait la connaissance dans ma conscience, tout en vivant la folie ambiante de ma vie d'homme occidental en totale effervescence.

 

Durant ces années fastueuses pour les marchés internationaux qui se développèrent à grande vitesse durant les années 80 sous l'impulsion au Royaume Uni de Margaret Thatcher, de Ronald Reagan aux USA, de Kohl en Allemagne, de Bérégovoy en France, le métier de courtier devait s'adapter à tous ces changements. Tous les moyens étaient utilisés pour séduite la clientèle. Les courtages pouvant dorénavant être négociés par les banques diminuèrent drastiquement ouvrant une ère de concurrence sauvage entre les maisons de courtage. La libéralisation des marchés avait ouvert les vannes de la concurrence.

Certaines sociétés n'hésitaient à créer des services composés uniquement de jeunes et jolies jeunes femmes pour attirer les cambistes dans leurs escarcelles. Il existait à Paris un service de produits financiers particulièrement concurrentiel, composé de jeunes femmes brokers. Elles se vantaient ouvertement de s'envoyer en l 'air avec certains de leur client.

J'ai entendu la réflexion de l'une d'entre elle disant "j'ai rencontré untel à Londres, ça s'est bien passé j'ai juste eu besoin de lui faire une pipe, je n'ai pas eu besoin de coucher avec lui".

Parfois il est arrivé que certaines d'entre elles trouvent une vraie histoire d'amour, épousant l'un de leur client. Tout pouvait arriver. Une chose est bien réelle, question business le système fonctionnait, la direction fermait les yeux, les jeunes femmes en question profitaient de ce qu'elles pensaient être la vie de grand luxe, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

 

Mon but était d'aller travailler à la City Londres car considéré comme étant la Mecque des marchés financiers.

 

Autant les courtiers à Paris étaient traités par les cambistes comme la dernière roue du carrosse, Les cambistes parisiens étaient souvent dédaigneux, sans montrer beaucoup de respect La situation à Londres était radicalement différente. Les courtiers avaient un véritable statut, étant très respectés par leurs clients. En France très souvent les cambistes traitaient leur courtier comme des laquais à leur service. A Londres il n'en était pas question, le pouvoir des courtiers anglais grâce à leur rayonnement international. Ils avaient t un véritable pouvoir de négociation. ll imposait respect. D'ailleurs les cambistes français qui plus tard commencèrent à travailler directement avec des brokers sur la place Londonienne ne s'y trompaient pas, faisant preuve d'un respect prudent. Une maison de courtage en Angleterre proposait des services dans les toutes devises existantes au monde, toute maturité de prêts ou d'emprunts, sous n'importe quelle forme. Ils avaient des succursales dans toutes les grandes places financières du monde majeures ou mineures. Un courtier parisien lui était à Paris, c'était tout. Il ne faisait peur à personne. D’autre part pour effectuer des transactions pour des produits plus spécifiques ou de gros montants, rien ne pouvait se faire sans la place de Londres. Si un courtier décidait de ne plus travailler avec une banque, le plus gêné était le banquier.

 

Pour le moment j'étais à Paris, bâtissant mon réseau, créant ma clientèle. De 1981 à 1984, mon salaire augmenta rapidement. Fin 1984 je gagnais presque 300000 francs par an. J’avais un réel savoir-faire sur le marché du comptant. Je menais rondement mon début de carrière.

 

Ma vie familiale était bien sûr perturbée. Surtout mon mariage avec Caroline était ressenti de mon côté comme une véritable erreur de jeunesse. Nous avions deux enfants qui étaient super mignons, c'était eux qui maintenaient le ciment de notre couple. Cependant dès que je le pouvais je m'éloignais de mon épouse qui avait aussi un caractère plutôt compliqué, Nous n'arrêtions pas de nous disputer. Pourtant elle aussi méditait. Cela prouvait bien que la méditation ne peut pas forcer la Nature de la réalité. Caroline faisait partie d'un épisode de ma vie. Indirectement grâce à elle, par son beau-père j'avais eu cette chance inouïe de travailler dans cette profession que j'adorais véritablement. En dehors de ça toute complicité allait s'effriter pour disparaitre.

Pourtant nous eûmes un sursis., une seconde chance.

 

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© Philippe Chauvancy