Autobiographie d'un broker devenu apprenti yogi
Autobiographie d'un broker devenu apprenti yogi 

Je suis né le 19 Octobre 1958, à Neuilly sur seine à 00h25 minutes et quelques secondes. L’heure si précise de ma naissance a été possible grâce à l’aide d’un astrologue. Il effectua cette recherche à ma demande bien des années plus tard, mes parents n'étant pas sûr de l'heure exacte de ma naissance. Comme beaucoup, j’ai eu, fut un temps, ce besoin d’essayer de deviner un peu mieux le futur en utilisant l’astrologie comme moyen d’investigation. L’heure et le lieu de naissance ont une importance particulière. Ces informations qui semblent au premier abord anodin vont en fait avoir une influence importante pour la compréhension du déroulement de notre vie à venir. Bien sûr personne n’est obligé d’y croire…c’est juste une façon d’essayer de mieux comprendre ou de se rassurer. Une pensée m’est apparue comme certaine on ne nait pas ici ou là par hasard, le hasard n’existe pas.

Il semble, selon ma Mère, que je suis né presqu'à son 10eme mois de grossesse, pesant le jour de ma naissance un bon petit 4kg plein de santé, ce qui fut par la suite un sujet de commentaires humoristiques, ceci tout au long de ma vie, sur ma capacité à rester au repos, bien au chaud, aimant mon confort. J’étais le 3ème enfant d’une fratrie de trois garçons. Ma mère était Hollandaise, née en 1931, issue d’un milieu assez bourgeois, mon grand-père maternel possédait un chantier de construction navale aux Pays-Bas. Il continua son activité professionnelle jusqu’à un âge assez avancé, aux alentours de 72ans si ma mémoire est bonne. De ce fait, ma mère eut une enfance somme toute heureuse, ainsi que ses 3 sœurs ainées, vivant dans une aisance matérielle assez enviable à l’époque. Son adolescence fut marquée par cette période difficile qu'était la guerre et l’occupation de la Hollande par l’armée Allemande. Je ne me rappelle pas vraiment ma grand-mère maternelle, elle est partie en 1965. Je n’avais que 7 ans et n’ai qu’un vague souvenir d’elle.

Mon père, né en 1929, lui venait d’une famille plus modeste financièrement. Mon grand-père paternel était sculpteur et travaillait au Palais de Chaillot. Je ne l’ai pas connu, il décéda alors que mon père n’avait que 19 ans. Ma grand-mère paternelle était une femme discrète et assez gentille. Elle décida de nous quitter durant les années 1970.

Au moment de ma naissance, notre famille venait de s’installer à Saint-Mandé dans le Val de Marne. Cette petite ville limitrophe de Paris, était considérée à l’époque, et peut être de nos jours, comme le « Neuilly » de l’est parisien. Mon père, jeune acheteur de centrale d’achats, semblait mener sa carrière professionnelle rondement. Tout avait l’air de lui réussir durant cette période. Son PDG de l’époque était devenu son mentor et lui faisait gravir les échelons de son entreprise à la vitesse grand « V » et sa réussite matérielle était évidente aux yeux de tous.

Il avait une jeune et jolie femme, 3 fils un appartement, une résidence secondaire, il ne manquait plus que le chien.

De cette courte introduction, on peut imaginer une petite famille bien tranquille ou tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. On découvre rapidement que les contes fées familiaux sont finalement assez rares, nous avons tous nos petits secrets de famille inavouables, nos histoires paraissant anodines pourtant si pleines de souffrances, de non-dits, ces épisodes qui vont nous poursuive tout au long de notre vie d’enfant, d’adolescent, puis d’adulte nous marquant ainsi parfois au fer rouge. Nous trainons avec peine ces boulets d’émotions dans notre conscience avec l’espoir de nous en libérer un jour pour vivre enfin heureux, libres d’être ce que nous sommes vraiment.

Mon père était donc un jeune cadre dynamique profitant de la manne des trente glorieuses. Au-delà de sa réussite sociale et financière bien réelle, il avait comme nous tous, son côté sombre, son petit « Darth Vador » enfoui dans son histoire personnelle. Il est né en 1929. Il a vécu à Paris, Rue du Commerce dans le 15eme arrondissement toute sa jeunesse. Lorsqu’il eut 19 ans, son père décéda. Ce fut clairement très difficile pour lui, même s’il n’en parlait que très rarement. On sentait chez lui un grand respect pour cet homme qui était parti trop tôt. Notre famille avait eu des membres dans la résistance durant l'occupation allemande. Mon grand-père fabriquait de fausses cartes d’identité pour les combattants ou réfugiés ayant besoin de pièces administratives pour circuler dans la France occupée. Comme c’était un homme habile de ses mains, il avait probablement un grand savoir-faire dans leur fabrication. Après la mort de mon grand-père, mon père décida de s’engager dans l’armée. Il avait jeté son dévolu sur « les bérets rouges », les parachutistes. Il fit une préparation militaire, dans l’idée de s’engager, souhaitant par la suite faire Saint-Cyr, prestigieuse école militaire. Durant cette période, où il effectua son service militaire obligatoire, il vécut des évènements peu communs. Il nous raconta comme il avait participé à des interventions de parachutiste contre des grévistes, c’était des interventions ou les soldats se servaient de la crosse de leur fusil pour dégager les usines occupées et briser les piquets de grève. Il me semble que cela s’est passé dans la ville de Tarbes en 1949 ou autour de cette période. Puis il voulut s’engager, devenir militaire professionnel était sa vocation du moment. La guerre battait son plein dans les colonies. Plus tard, lorsqu’il en parlait, nous pouvions ressentir sa fibre patriotique, vouloir défendre « l’empire » était pour lui quelque chose de bien réel. A cette époque, cela était parfaitement compréhensible, car notre pays semblait croire encore à la possibilité de maintenir une présence coloniale ad vitam aeternam. Le destin en décida autrement, car étant mineur, ma grand-mère s’opposa à ce grand dessein et il dut y renoncer. Heureusement pour lui, et notre fratrie à venir, car il aurait été probablement tué à Dien Bien Phu ou quelque autre coin perdu du monde.

Il du réorienter sa vie et commença des études pour devenir ingénieur des pétroles. Là aussi il dut renoncer. Financièrement sa mère n’arrivait plus à joindre les deux bouts, il devait trouver un emploi rapidement. Il commença durant cette période sa carrière d’acheteur. Il rencontra ma mère à cette époque, jeune et jolie étudiante hollandaise qui faisait ses études à la Sorbonne.

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Il est curieux de voir dans les méandres de notre mémoire, l’importance que l’on attache à certains souvenirs plus qu’à d’autres. En y regardant de plus près, notre cocon familial, représentait bien la projection de la société sur la conception de la réussite, une famille aisée réussissant une irrésistible ascension sociale, surtout à cette période de reconstruction du pays. Nous allions en vacances régulièrement, souvent dans des hôtels de catégorie supérieure, nous pouvions pratiquer les sports que nous souhaitions, équitation, escrime, le cout n’étant jamais un problème ceci pendant de nombreuses années, nous avions beaucoup d’amis, mes parents recevaient beaucoup, montrant au monde extérieur, une illusion d’harmonie, tout en laissant penser que tout allait bien, à priori pour le mieux dans le meilleur des mondes. La vie paraissait être un long fleuve tranquille. Pourtant de tous ses aspects positifs d’une sécurité matérielle évidente, l’inconfort voire le désarroi émotionnel étaient sous-jacent, présent dans l’énergie ambiante de notre famille.

 

J’étais bercé dans cette enfance, vivant dans une forme d’abondance matérielle qui représentait pour mes parents, et probablement pour beaucoup personnes de leur génération, la panacée du bonheur. Ils avaient connu la guerre, les privations. Ils étaient maintenant dans une situation de rachat de leurs frustrations, ils pouvaient offrir à leurs enfants ce qui leur avait tant manqué. C’était une réaction normale, louable aussi à certains égards, cela partait d’une logique de l’esprit du moment. Il fallait combler le vide de leur mémoire, car pendant ces années de guerre, leur enfance leur avait été volée. Leur enfance avait été remplie de peur, vide de sérénité. Il y avait une nécessité absolue de vivre dans une abondance permanente pour combler toutes ces angoisses du passé. La nécessité de l’opulence devenait une priorité.

Paradoxalement, offrir cette abondance matérielle créait une véritable pathologie de carence de démonstration affective. L’éducation que je recevais, uniquement basée sur le développement du désir de posséder et de recevoir des biens matériels aussi utiles qu’ils puissent être, faisait oublier à mes parents que la tendresse, l’amour étaient les véritables moteurs pour une éducation réussie. Mes parents étaient typiquement, presque involontairement, dans ce mode de fonctionnement. Plus tard, adulte, parlant à ma mère, lui faisant quelques remontrances sur leur comportement pour le moins distant et l’exemple qu’ils nous donnaient, elle répondait invariablement « tu ne te rends pas compte de tout ce que nous avons fait pour vous, vous pouviez aller en vacances, et puis vous pouviez faire tout ce que vous vouliez sans restriction financières, alors de quoi te plains tu ? ». Tous ces avantages matériels, expliquaient, devaient excuser leurs comportements distants, parfois abusifs qu’ils furent psychologiques ou bien physiques. Il est important de parler de cette tentative de justification de leur part. Dans ma petite cervelle d’enfant, je percevais ce déséquilibre dans l’éducation reçue. Cet amour donné semblait faux, artificiel. Il manquait un véritable contact d’énergie aimante. Quelque chose de subtil, de réconfortant était absent dans notre famille, car mes parents tout occupés à gagner de l’argent, à développer leur patrimoine, à consolider leur statut social, oubliait la raison pour laquelle ils avaient eu des enfants. J’avais l’impression que nous étions exhibés comme des trophées dans les réunions familiales ou mondaines. Mon père, avec son humour bien à lui, nous appelait ces « chères têtes blondes » car nous tenions tous les trois de notre mère et de ses origines bataves, à savoir, être très blonds et aux yeux bleus.

Pour m’échapper de cette ambiance psychologique faite de distance, de ce manque d’amour, je me surprenais souvent dans mes rêves d’enfant à imaginer que mon père était quelqu’un d’autre. Un super héros venu de très loin, sauvant le monde, qui tout d’un coup, me voyait là, et par une réalisation du Saint Esprit devenait mon père. Souvent avant de dormir je me racontais cette histoire. Parfois c’était Superman, ou Zorro, ou bien un personnage sympathique vu à la télévision. C’était un sentiment étrange et rassurant à la fois. Je me cachais, me réconfortais dans mes rêves, mes fantasmes. Je voulais déjà sortir d’une prison. Car cette famille, ma famille ressemblait plus à une prison qu’à un espace de liberté ou de paix. Etrangement, cette insécurité venant de mon proche environnement générait une vie intérieure déjà prometteuse d’espoir pour des jours meilleurs. Il était clair qu’il fallait que je passe par ce cycle, par ces épreuves pour mieux appréhender, mieux comprendre, peut-être, ce que la vie dans sa véritable essence pourrait me révéler à un âge plus mur.

 

Un autre espace de vie important pour l’enfant est bien sur l’école. Je commençais mon éducation scolaire comme la plupart d'entre nous à l'école maternelle, J'ai obtenu relativement rapidement ma première récompense. Un prix ! Mais pas n’importe lequel. C’était le Prix de Camaraderie, ça existait à cette époque. C’est mon seul véritable souvenir de cette année-là, j’avais 4 ans. Puis ce fut l’école primaire. A l’époque, les établissements scolaires n’étaient pas mixtes. Entre garçons, durant les récréations nous passions notre temps à jouer aux billes, en verre de préférences. Elles avaient plus de valeurs, enfin le pensions-nous, que des billes en terre. Je me souviens assez clairement de cette période et de mes copains de classe. Nous nous entendions assez bien. J’arrivais à attirer leur attention en étant un peu mythomane sur les bords. Je racontais des histoires sorties tout droit de mon imagination extrêmement fertile. Par exemple, je faisais croire que mon père vivait dans un harem, dans un gigantesque appartement en haut de notre immeuble, entouré de nombreuses conquêtes féminines. Je crois bien que la plupart de mes camarades y ont cru à un moment ou à un autre.

Puis pour me rassurer, comme je disposais d’un peu d’argent de poche, j’engageais des gardes du corps. Les plus costauds de mes camarades de classe devenaient mes amis achetés bon marché en échange de quelques bonbons ou autres sucreries achetées à la boulangerie du coin. Très jeune j’avais déjà ce désir de gagner énormément d’argent, de devenir très riche, alors je fantasmais et expliquais avec un aplomb incroyable à mes camarades de classe que ma famille possédait des propriétés majestueuses, des voitures dignes de milliardaires et que l’argent coulait à flots dans les coffres de la famille Chauvancy. Parfois il me semble que je finissais par croire mes propres mensonges. C’est vrai qu’à cette époque, ce n’est pas forcément une excuse pour expliquer mes contes à dormir debout, mes parents commençaient à rencontrer quelques difficultés financières, je compensais donc par mes mensonges pour maintenir une certaine sécurité dans mon esprit. Les conversations sur la peur des lendemains allaient bon train dans les discussions de mes parents. C’était aussi une des raisons principales de leurs disputes, l’un accusant l'autre de jeter l'argent par les fenêtres. En réalité il le faisait tous les deux très bien.

Je fréquentais l’école primaire « Mouchotte » à Saint Mandé dans le Val de Marne. Dans les années « 60 », les enseignants étaient plus stricts. Disons-le franchement un peu fachos sur les bords. Je me rappelle particulièrement cette institutrice, dont je tairai le nom même s’il y a maintenant prescription, qui prenait un plaisir certain à donner des fessées aux petits garçons de sa classe, déculottés et fesses nues devant tout le monde. Evidement l’humiliation pour les enfants étaient ultimes, ceux qui regardaient en riant, car les enfants sont souvent cruels, semblaient oublier qu’ils pouvaient être les prochains sur la liste à avoir les fesses à l’air. Cela ne m’est jamais arrivé, car j’étais tellement terrorisé par ces séances que je me tenais à carreau restant assagi dans mes pensées, voulant surtout me faire oublier dans mon petit coin de préférence au fond de la classe près du radiateur quand il y en avait un à disposition. Un autre des instituteurs de cette école en cours moyen deuxième année avait pris l’habitude, avec d’une canne en bois de plusieurs mètres de taper sur la tête de ses élèves. Cela lui évitait de se déplacer…. Un jour il le fit sur la tête de mon frère en cassant la canne sur la même tête. Cette fois-là notre père alla le voir pour tout simplement le prévenir qu’il lui casserait la figure à la prochaine tentative. L’instituteur fut calmé pour un bon moment en voyant le regard aimable de mon père. Pour une fois mon père avait réalisé qu’il pouvait avoir un rôle protecteur et salutaire.

C’était une autre époque ou l’éducation de l’enfant dans la société était très clairement moins libérale. Nous étions certainement plus doués en orthographe et autres matières, je peux faire la comparaison tous les jours avec mes propres enfants, mais notre esprit était probablement moins ouvert que celui de la jeune génération actuelle. Nous étions certainement plus cultivés, surement plus meurtris aussi dans notre psychologie.

 

Cette période à l’école primaire fut pour moi très irrégulière en termes de résultats académiques. Je réussissais une année sur deux. Je passais du très bon au très mauvais avec une facilité déconcertante. Il est vrai que certains instituteurs me plaisaient plus que d’autres incitant plus au travail en comparaison de certains de leurs collègues. Je fonctionnais à la tête du client en quelque sorte Une de mes matières préférées était l’histoire. J’arrivai en général à me distinguer dans ce domaine. Particulièrement la période Napoléonienne. Toutes ces batailles, victoires et défaites de l’Empereur me fascinaient. Je me sentais attirer par tous ces faits d’armes, ces charges de cavalerie, ces hommes qui montaient au combat en terrain découvert et mourraient les armes à la main, au champ d’honneur. Ce courage m’a toujours ému. D’ailleurs, même maintenant, tout ce qui touche à la chose militaire, provoque chez moi une émotion forte. J’ai tendance à penser que durant mes vies antérieures je fus probablement un de ces soldats qui chargeaient sans reculer pour mourir aux pieds des canons qui les mitraillaient à bout portant. Bien sûr je n’ai jamais imaginé que j’aurai pu reculer ne serait-ce qu’une seconde face au feu. J’étais, je suis forcément un héros. Gagnant toujours tous les combats et ressuscitant comme par enchantement après chaque mort successive au cours des milliers de batailles effectuées au cours de l’histoire de mes vies, de mon âme voyageant dans le temps. Car dans mes rêves, je fus, « grognard », gaulois, peaux rouges, chevalier, toujours du côté des perdants potentiels, mais grâce à moi ils renversaient toujours le cours de l’histoire. Un vrai héros en quelque sorte.

 

Pour moi l’école était un refuge et en même temps un endroit que j’abhorrais. Je n’aimais pas étudier. Dès le plus jeune âge, je n’avais pas ce que l’on peut appeler la bosse des études. Je peux affirmer sans hésitation que mes parents ont eu une grande responsabilité dans mes échecs scolaires. Ils ne s’occupaient quasiment pas de savoir si je faisais mes devoirs. Notre fratrie étaient livrées à elle-même, mes parents se donnant bonne conscience en pensant que de jeunes enfants pouvaient tout à fait se prendre en charge et travailler d’arrache-pied pour réussir leur vie scolaire. Parfois mon père, rarement ma mère, comme possédé par une soudaine révélation, en constatant un carnet de notes un peu plus mauvais que d’habitude, essayait de reprendre à sa façon la situation en main. Se mettant dans la tête qu'il pouvait faire de moi en un Dimanche après-midi un spécialiste de la grammaire, il me faisait réviser tout le programme de l’année, en fonction d’un contrôle de connaissance à venir. Je parle de grammaire, car cet épisode fut réel. Mon père m'interrogea sur les conjugaisons et je ne sais quoi d’autres, sans perdre son calme, chose assez remarquable, en vue de me faire passer avec succès ce fameux contrôle. Ce fut réellement un succès. L’institutrice du cours élémentaire qui avait pour lourde tâche de nous instruire un peu de connaissance fut étonnée de voir mes progrès si fulgurants après seulement un week-end. Surtout que cette année-là pour moi, faisait partie d’une de ces mauvaises années. C’était une année « sans ».

Pour être parfaitement honnête j’étais aussi particulièrement paresseux pour la chose scolaire. Je me rappelle d’avoir été souvent face à mon carnet de devoirs, ceux que l’on devait faire chez soi le soir, lisant et relisant les différents exercices proposés. J’étais totalement bloqué. Je ne supportais pas cette idée qu’on puisse me contraindre à faire quelque chose que je n’aimais pas. C’était comme une épreuve insurmontable car je n’éprouvais aucun plaisir à apprendre certaines matières. N’ayant aucun soutien des enseignants ou de mes proches, je maintenais juste la moyenne, parfois un peu plus, souvent un peu moins. On pouvait déjà pressentir que ma carrière académique serait probablement très vite écourtée.

Cette époque, n’est pas un bon souvenir. J’étais terrorisé, lorsque j’avais de mauvais résultats, de la réaction de mon père qui pouvait être totalement imprévisible. Il pouvait un jour ne rien dire du tout et un autre simplement hurler. Je ne peux pas dire qu’il utilisait le châtiment corporel de façon régulière. Il suffisait qu’il crie pour nous faire suffisamment peur. Il marquait son empreinte sur notre psychologie, sur notre vie par une présence et une éducation basée sur l’humiliation verbale et la terreur de recevoir quelques coups. Car même si cela n’était pas souvent, cela pouvait être terrible.

Mon frère ainé en fit les frais. Ce fut une de ces fois dont je me rappelle comme si cela était hier Je pense que cet épisode est celui qui définitivement créa en moi cette peur et ce dégout de la violence.

Ce jour-là mon frère, qui avait par ailleurs de très bons résultats scolaires, était aussi très indiscipliné. Il recevait régulièrement des avertissements à la discipline, il reçut son 21 -ème avertissement. Il avait 11 ans et moi 7 ans. Ce fut « l’avertissement » de trop dans l’esprit de mon père. J’étais à la maison. Mon père rentrait tous les jours pour déjeuner. Mon frère lui ouvrit la porte. La violence de mon père se déchaina. Cela dura de longues minutes. J’étais terrorisé. Ma mère ne disait rien. Quand les coups stoppèrent, mon frère saignait du nez, des poignets…Quand mon père vit ces quelques gouttes de sang, il dit simplement, « ah merde tu saignes ».

Pour mon père le fils ainé devait être l’exemple pour ceux qui suivaient. Il avait un concept moyenâgeux de l’éducation. C’était quelque chose d’irréel. De terrible. Le plus dur dans cet épisode, pour moi, fut avec le temps, de pardonner. Ces images ne peuvent pas disparaitre, la mémoire est toujours là. Rien ne peut s’effacer comme d’un coup de baguette magique, avec le temps, la compréhension, une conscience moins stressée, le pardon est possible. Ce n’est pas aisé de pardonner quand le cœur a été à un jeune âge pétri de peur, encerclé de violence.

Notre père buvait de façon régulière. On appelle ça de nos jours un alcoolique mondain. Le problème est qu’il n’avait pas la cuite gaie mais plutôt violente. Après des années, lorsque je devins adulte, ma mère m’apprit qu’en fait, il fut violent dès le début de leur mariage. Lorsqu’elle tomba enceinte de mon frère ainé il la battait déjà. C’était un homme violent par nature. Pourtant rien dans son histoire familiale ne pouvait laisser présager ce type de comportements, sa mère, son père, son frère étaient des personnes respectueuses, plutôt assez douces et sympathiques.

Il avait sa propre histoire, son passé imprimé dans sa conscience. Paradoxalement c’était un homme d’une grande intelligence, d’une grande culture. On pourrait penser que ce genre de personnes ayant en principe une grande connaissance des choses, devrait être capable de se comporter différemment. Souvent on peut observer que la connaissance intellectuelle n’est pas forcément synonyme d’intelligence tout court. L’intellect est infirme lorsqu’il est incapable de communiquer avec les valeurs subtiles du cœur. Mon père était un exemple criant de ce décalage existant entre un homme cultivé, qualifié d’intelligent par ses pairs et un comportement totalement dysfonctionnel émotionnellement.

Parlons un peu plus de sa vie. Il commença donc à travailler comme acheteur de centrale d’achats aux Nouvelles Galeries, dans les années 50. C’était encore la sortie de la guerre et la reconstruction du pays. Tout était possible. Les gens courageux et volontaires étaient la bienvenue. Il en faisait partie. Un gros bosseur, intelligent, un brin arrogant et un égo qui allait bientôt l’étouffer et lui faire perdre conscience des réalités.

Comme cela arrive parfois, un des dirigeants de la société où il travaillait le remarqua. Ce Monsieur n’avait pas d’enfants, il fit de mon père une sorte de fils adoptif. Grâce à ce soutien précieux, il gravit les échelons de la hiérarchie très rapidement. Âgé de 27 ans, il gagnait pour l’époque des revenus importants. Il avait épousé ma mère qui venait d’un milieu aisé. Il pouvant compter sur le soutien de sa belle-famille. Il acquérait en 1957 un appartement de 110m2 à Saint-Mandé, puis rapidement une résidence secondaire dans l’Yonne, c'était une petite ferme un peu délabrée qu’il fit retaper au cours des années suivantes. Notre famille avait un train de vie très soutenu puisque nous avions 2 femmes de ménage à la maison, 2 voitures. Le luxe en quelque sorte. A l’époque, il pouvait se permettre de changer d'employeur assez facilement. Le marché de l’emploi était ouvert, c’était une période de croissante forte pour le pays.

Son mentor étant décédé à la fin des années cinquante, rien ne le retenait plus, il pouvait voler de ses propres ailes allant d’un emploi à l’autre toujours mieux rémunéré. C’était un grand professionnel dans son domaine.

A cette époque il pensait que le monde tournait autour de lui. Il avait une solide notoriété, celle d’être un excellent professionnel. Mais aussi la réputation d’être particulièrement difficile et très arrogant. Je le découvris bien plus tard auprès de ces anciens collègues ou amis. Alors au début de sa quarantième décennie d’existence, un de ces changements fut celui de trop. Il quitta son emploi très rémunérateur pensant qu’il lui serait facile de trouver un autre employeur rapidement. Toutes les portes se fermèrent. Pendant des mois, des années, il répondit à toutes les annonces possibles et imaginables. Rien n’y fit. Il était bel et bien grillé.

Refusant de se remettre en question et éventuellement d’évoluer vers une autre profession, il préféra s’enfermer dans sa maison de campagne, commençant à boire de façon immodérée, refusant de changer son train de vie. Petit à petit mes parents durent vendre tous les biens qu’ils avaient accumulés au cours de leur période faste. Le plus frustrant était que ces placements avaient été des plus judicieux. Manquant de liquidité, il vendait son patrimoine largement en dessous de sa valeur.

Il possédait un terrain en Corse qu’il vendit pour une bouchée de pain, dix années plus tard il aurait été millionnaire. Il vendit des bois, des maisons appartenant à ma mère dont elle avait hérité à la mort de père, tout y passa. Puis finalement, exsangue, quasiment ruiné, à 42 ans, ma mère avec lucidité voyant son mari s’enfoncer dans l’alcoolisme, le déni de réalité, se mit à travailler. Mon père lui avait interdit de travailler jusqu’à ce moment critique, car il pensait que le rôle d’une épouse était de rester à la maison pour élever les enfants. Mais là, encore, une de ces merveilleuses contradictions de l’esprit humain, il ne s’opposa pas à ce que son épouse travaille. Leur situation financière devenant précaire, il fallait qu’il cède sur l’un de ses grands principes.

A cette occasion ils bénéficièrent d’un coup de pouce de la Nature. Ma mère eut cette intuition presque miraculeuse. Elle parlait quatre langues couramment, l’allemand, l’anglais, le français et le hollandais. Ayant bénéficié d’une éducation assez ouverte sur le monde elle était capable de s’adapter rapidement même n’ayant jamais exercer de profession. Elle décida d’appeler l’Institut Néerlandais à Paris, rue de Lille, pour postuler un emploi. Cet institut était la vitrine culturelle des Pays-Bas en France. De nombreuses expositions de peinture y étaient organisées, des conférences, des cocktails officiels.

Chose assez incroyable, la personne qui lui répondit au téléphone s’étonna de cet appel impromptu. Comment ma mère pouvait-elle savoir que l’institut néerlandais cherchât une collaboratrice en l’occurrence ici pour gérer l’organisation de leur activité évènementielle puisqu’en principe c’était un secret, la décision ayant été prise simplement 24 heures auparavant ? Elle fut invitée dès le lendemain à un entretien, elle se présenta, fut engagée, y travailla jusqu’à sa retraite soit 18 années.

C’est une belle histoire, une leçon. Lorsqu’une situation parait insurmontable, presque désespérée, le destin vous fait un petit clin d’œil pour vous aider à repartir du bon pied. La Nature vous offre une opportunité d’aller de l’avant. Ceci n’est pas gratuit. C’est une façon d’apprendre plus sur soi-même, sur la vie. Accepter toute opportunité avec le cœur, avec gratitude ouvre la conscience à ce domaine d’espérance de toutes possibilités. Rien ne peut résister. La vie se réalise dans sa grandeur nous acculant à transcender nos faiblesses pour ouvrir notre cœur à la compassion. C’est un moment de grâce dont il faut savoir profiter.

Mon père était franc maçon du Grand Orient de France. Il était très cultivé. Fréquentait beaucoup de frères maçons. Il fut d’ailleurs révélateur de constater le vide sidéral de l’aide maçonnique dans les moments critiques de sa vie. A aucun moment ses amis de loge ne vinrent à son aide. Je le souligne car de nos jours on parle beaucoup de la Franc Maçonnerie, de cette confrérie plus ou moins secrète supposée gouvernée le pays dans l’ombre, surtout sensée aider ses frères dans la détresse. Cela relève plus du phantasme que de la réalité. La plupart des « maçons » que j’ai pu rencontrer dans ma vie qui vivaient des moments de grandes difficultés, n’eurent pour aide que silence et indifférence de la part de leurs « frères ». Le mot compassion ne figure pas dans le vocabulaire maçonnique. Les grands principes énoncés par ces grands esprits semblaient disparaitre dans les oubliettes de l’égoïsme primaire. L’emprise de la pensée matérialiste, celle qui ne parle pas avec le cœur, restait bel et bien prédominante dans l’esprit de ses compagnons de loge. Plusieurs de mes amis proches qui ont été franc maçons ont connu la même et douloureuse expérience, expérimentant une douloureuse indifférence, ressentie comme une profonde trahison de l’idéal qu’ils défendaient durant de nombreuses années. Ils pensaient avoir créé des liens durables d’amitiés et de fraternité pour finalement n’obtenir qu’un courant d’air compassé de froideur cérébral. Ils se mirent en congé de cette confrérie finalement pas si exemplaire.

Toutes ces personnes que mon père fréquentait régulièrement, discutaient entre elles pendant des heures entières de grands principes, réformant par le discours un monde trop injuste à leurs yeux. Ils parlaient de compassion, d’entraide. Il m’était déjà facile de mettre en parallèle leurs discours avec cette image d'un père qui battait son épouse, terrorisait ses enfants. Ses « frères maçons » autour de repas bien arrosés continuaient à palabrer, pour finalement, rentrant chez eux, ne rien faire qui puisse contrarier leur vie d’opulence bien réglée.

 

 La parole était aisée, l’art difficile. Je parle de ces épisodes car ils me marquèrent profondément dans ma tête d’enfant puis d’adolescent. De nombreuses questions me taraudaient déjà l’esprit. Comment pouvait-on clamer de tels discours tout en vivant en totale contradiction avec ceux-ci ? Aucunes de ces personnes par leur action ou comportement, semblaient être des exemples à suivre. D’un côté on parlait de réformer le monde et de l’autre, de comment gagner plus d’argent en faisant un enfant dans le dos à un ex-associé ou concurrent. On parlait du rôle de la Femme dans la société pour ensuite interdire à celles-ci de chercher un emploi. On parlait de Dieu, du Grand Architecte de l’Univers, dans leur vie quotidienne, les participants à ces grands débats, oubliaient toutes ces grandes théories pour retourner paisiblement à leur Ego rassurant et dominateur. J’ai toujours pensé que l’emprise du mental, que le flot de nos pensées occultaient notre Nature profonde, dénaturaient ce que nous étions vraiment. A force d’avoir été le témoin assez jeune de ces contradictions dans le monde des adultes, mon sens critique se développa assez rapidement pour me préparer à des prises de conscience salutaires un peu plus tard dans ma vie. Ma famille, dans ces insuffisances, ces drames, sa violence mais aussi son Amour mal géré, creusait un sillon dans ma Conscience qui plus tard pourrait éclore et s’épanouir pour une meilleure compréhension des Êtres et des Choses. Écoutant toutes ces discussions sans fin, je voyais que les valeurs du cœur manquaient à toutes ces analyses et théories. L’intellect déconnecté des valeurs de compassion, d’amour sincère et véritable, ne servait finalement qu’à s’écouter parler et satisfaire des égos surdimensionnés. L’intellect sans y associer la richesse de la compassion est tout simplement infirme. On énonçait des théories dans une ambiance d'intolérance glaciale dissimulée derrière des mots plein de vide.

La pleine jouissance de la vie passe par une meilleure conscience de nos actes au quotidien. Agir en pleine conscience est fondamental. Nous devons développer notre aptitude au discernement, développer notre intuition pour pouvoir créer un environnement favorable à nous-mêmes, pour nos proches, la société en général. Clairement ce n'était un concept qui vint à l'esprit de mon père. Engluer dans ses contradictions, il subissait sa vie pensant le contraire. Sa vie était devenue une litanie de souffrances. Ses distractions se résumaient à faire les mots croisés dans le "Figaro", rencontrer quelques amis vivant dans la région, et s'occuper de nos chiens. Car c'était un homme plein de paradoxe. Autant nous pouvions le voir se laisser dépasser par sa propre violence, en même temps il était incapable de faire du mal à un animal, incapable de couper un arbre qu'il ressentait vraiment comme étant un être vivant, il était très sensible à la nature en général.

Au bout de plusieurs années d'un laissez aller intellectuel et physique, la situation financière de notre famille commença à être un peu difficile. Heureusement pour mes parents, mes frères et moi-même partirent de façon définitive du cocon familial quasiment à notre majorité légale pour suivre nos propres destinées, loin d’une atmosphère pesante et particulièrement stressante. Mon père grâce à un petit coup de piston familial fut embauché dans la fonction publique. On qualifierait ça maintenant probablement d'emploi fictif. Il travaillait au Palais de Justice de Paris, à classer des dossiers. Pour être très honnête je ne crois pas qu’'il se rendait à son bureau plus de 2 ou 3 heures par jour. Cela avait au moins l'avantage de lui occuper son esprit déprimé. Après tout, la société lui ayant refusé le droit à travailler dans une profession ou il excellait, ce n’était pas si amoral de le voir profiter d’un peu de répit. Il se trouvait sans réaction face à une situation difficile. Mon père vécu cette période assez courageusement. Il travaillait dans un emploi que l'on pourrait qualifier de précaire pour un homme de son intelligence. Il se sentait profondément touché dans sa fierté d'homme. Il avait toujours pensé qu'un chef de famille avait vocation de faire vivre sa famille dans le bien-être au moins matériellement, son épouse restant au foyer pour s'occuper des enfants surtout, en aucun cas, ne devant travailler comme le ferait commun des mortels.

Sa vie ressemblait de plus en plus à un immense gâchis. Pourtant en aucunes circonstances il ne fit un retour sur lui-même pour tenter de se sortir de cette impasse. Chaque épreuve dans une vie, positive ou négative, devrait être une chance pour rebondir et grandir spirituellement. Pour cela il faut accepter la vie telle qu’elle se présente. Comme être un témoin de ce qui est. Prendre les choses comme elles viennent. Comprendre et percevoir la relation intime qui existe entre l'épreuve et notre nature intérieure. Rien n'est fait au hasard. Ce qui nous arrive est un miroir. Les situations rencontrées ne sont que le reflet de que nous devons comprendre pour avancer dans cette vie. C’est pour réactiver cette relation entre le manifesté et le non manifesté, le perçu ou le non-perçu que la méditation et la connaissance du Soi sont nécessaire. La méditation Transcendantale permet cette approche avec une facilité déconcertante. Il y a aussi d'autres techniques ou philosophies permettant cette approche. Je parle de celle que je connais bien, cela ne veut pas dire que les autres sont moins efficaces, ce n'est pas un concours ni une course de vitesse. Par une pratique régulière, nous pouvons donc atteindre, réaliser de façon durable l'équanimité de la conscience. A cette époque et durant toute ma jeunesse, je pouvais sentir et voir à quel point mon père était quelque part coupé de lui-même. Le plus triste dans sa situation, était qu'il pensait le contraire, il croyait qu’il était toujours maitre de sa destinée, alors qu'il était tout simplement perdu dans un océan de pensées stériles, souvent négatives, le mental ayant pris le dessus sur la conscience. J’avais pressenti chez lui assez tôt le désarroi imprégnant déjà sa vie. Bien sûr cela se répercutait sur toute notre famille, sa violence physique ou psychologique s'expliquait par cette tristesse. Cela n'excuse en rien les comportements violents qu'il a pu avoir, cependant le temps aidant, il a été plus facile de lui pardonner ses débordements. Sa vie fut certainement quelque part très difficile. Son univers s'était écroulé, son égo avait pris le dessus, il était en perdition. Cela nous concerne tous, car tous, nous connaissons des épreuves de souffrance. La douleur peut être dévastatrice dans une vie qui paraissait parfois bien réglée. Puis un jour, nous voici totalement démuni face à l'adversité. Tout peut basculer en quelques secondes, du meilleur au pire ou l’inverse. Notre conscience dominée par le mental est impuissante, dans le chaos des pensées elle ne peut voir la lumière. La domination de l’activité sur notre nature non manifestée crée ce cycle difficile de la souffrance. Sans conscience transcendantale la vie est identifiée à la peur et à la colère. La vie ignore la nature du Présent. On ne peut parler de connaitre le Présent sans connaitre l 'expérience du transcendant

En même temps, montrer son amour, ses sentiments profonds, lui paraissait être une faiblesse de l'âme. Il était dur avec les autres, pas seulement ses proches. En ai-je souffert ? Certainement. Ce que je retiens de lui, c'est clairement la violence de son caractère. Il me fallut bien des années et de nombreuses méditations pour résorber ce qui fut à une époque tout d’abord une haine profonde, pour passer à l'indifférence, enfin le pardon et la compassion. Sans la pratique de la méditation, il m'aurait été extrêmement difficile surement impossible d'être en paix avec cette période de ma vie. J'ai pu découvrir que la compassion et le pardon étaient deux voies royales pour atteindre une grande autonomie émotionnelle. Accepter la souffrance, c’est comme une délivrance, un pas vers la sérénité infinie de la conscience. C'est accomplir l'action dans le détachement.

Ma mère vivait dans l'ombre de cet homme dominateur. Elle le rencontra au quartier latin, au début des années cinquante. Elle était très attirante, et elle tomba assez vite amoureuse de ce beau français. Ils décidèrent de se marier, contre la volonté de ses parents, qui, hollandais pur sucre, ne comprenaient pas que leur fille veuille se marier avec "un papiste » . Malgré tout, le mariage se fit et mes parents s'installèrent à Saint -Mandé. Elle vécut dans l'ombre de son mari dominateur. Il fallait qu'elle se protège mais aussi qu'elle protège ses enfants. Sa vie fut faite d'ambigüité et de compromis avec son mari, ses enfants et le reste de sa famille. Elle aimait son mari malgré sa violence extrême qui brillait en société par son intelligence. Lorsqu’il battait ma mère, elle ne pouvait plus sortir pendant des semaines tellement elle était physiquement marquée. Le visage tuméfié, le corps meurtri. Ceci en notre présence. Mon père dans sa folie nous prenait à témoins, le genou en travers de la gorge de notre mère allongée sur le sol, expliquant que notre mère était folle, elle nous suppliant d’appeler de l’aide, que pouvions nous faire à 3, 5 et 7 ans ? Ces scènes se répétèrent souvent. Ils se réconciliaient toujours, à notre grande joie, à notre grand désarroi En écrivant ces quelques lignes, j’ai toujours une grande émotion. Ces mémoires sont tellement imprimées dans ma conscience qu’il est difficile de m’en séparer.

Concernant leurs scènes de ménage, ma mère eut un jour cette réponse quelque peu atterrante à une de mes questions. Je voulais comprendre ce qui se passait dans leurs têtes "après coup", après leur scène d'une grande violence. Se rendaient-ils compte de l'impact psychologique que cela pouvait avoir sur leurs enfants ? Elle me répondit qu'ils pensaient que c’était chose courante dans tous les couples, son mari lui avait affirmé, que ma fois cela faisait partie de la vie. Je dois dire que j'en perdis mon latin. Devant mon air hébété, elle se rendit compte de l'énormité de sa réponse, peut être soudainement elle prit conscience que ce qu'elle avait vécu n'était pas du tout quelque chose de normal.

Mes rapports avec elle furent toujours assez affectueux. Il est vrai que mes frères et moi lui pardonnions beaucoup car nous avions été témoins de la violence de mon père. Par son éducation hollandaise, elle était beaucoup plus flexible d’esprit. Certes elle fut souvent sous l'influence de son mari, mais parallèlement elle réussissait parfois à lui faire comprendre que le monde avait évolué et que nous n'étions plus au moyen-âge. De plus j'étais le petit dernier de la famille et il est vrai que j'eus un statut un différent. Le petit dernier est souvent au corps défendant des parents, le plus gâté. On me passait plus de choses, et sans en avoir jamais abusé, cela me servit bien surtout lorsque je fus adolescent.

Ma mère avait un esprit plus ouvert, on pourrait dire plus libéral. Un de mes moments favoris, lorsque j'avais une quinzaine d'année, était le weekend de me lever et d'aller prendre un café avec elle dans la cuisine de notre maison discutant de choses et d'autres. A cette époque je fumais, et je prenais un plaisir extrême à prendre une cigarette avec un bon café. Mes parents nous permettaient de fumer et de boire de l'alcool. Pour eux cela faisait partie de cet aspect "bon vivant" ...La déculpabilisation de ces mauvaises habitudes était totale dans notre famille. Durant ces moments de partage, nous parlions de choses plutôt assez intellectuelles. A la maison, beaucoup de journaux et magazines politiques trainaient un peu partout, notre esprit critique se développait durant ces débats avec nos parents. Ils étaient tous les deux très intelligents et cultivés. Ils recevaient beaucoup d’invités à la maison, de différents milieux. Ils acceptaient plus facilement une contradiction intellectuelle de l'extérieur plutôt que de l'intérieur. Leurs meilleurs amis les appréciaient beaucoup pour leur sens de l'hospitalité et leurs conversations assez riches intellectuellement.

Durant cette première partie de mon existence, ayant vécu au milieu d’une insécurité presque permanente, ma conscience se préparait malgré moi à une renaissance. Mon inconscient allait souhaiter devenir conscient, demandant une révolte salutaire pour sortir de ce carcan familial devenu trop lourd. La vie bientôt allait m’offrir cette opportunité. Rien ne semblait me prédisposer à la découverte de ce qui allait influencer ma vie pour les décennies à venir.

 

 

Dès l’âge de 14 ans jusqu’à mon départ de la maison familiale je partageais mes journées libres avec une bande de copains toujours prêts à faire la bringue. Nous allions régulièrement prendre de sérieuses mufflées aux bars avoisinants.  Nous avions déjà un gout immodéré pour l'alcool. Nous sortions plutôt assez souvent. D’ailleurs à l’aube de mes 15 ans je perdis mon pucelage. J’avais deux amis artistes peintres qui vivaient à cinq kilomètres de chez mes parents. Ils avaient 25 et 35 ans Ils avaient loué une vieille école désaffectée comme il commençait à y en avoir en zone rurale. C’était devenu leur atelier. Ils recevaient tout le monde.  C’était un moulin à rencontres. Mes amis de guindaille et moi-même avions fait leur connaissance. Nous étions devenus très amis, une amitié encore vivante aujourd’hui. Un jour je passais par leur école pour dire un petit bonjour, apportant un peu de vin et de nourriture car ils étaient toujours à cours de tout, la vie d’artiste n’étant toujours lucrative. Deux jeunes femmes de 23 et 25 ans étaient leurs invités. Visiblement pas pour tricoter. L’une d’entre qui s’appelait Claire-Hélène commença à discuter avec moi. Je n’avais pas tout à fait 15 ans mais avec déjà un vécu assez intense ce qui ne me rendait pas trop immature pour une jeune femme de 23 ans.

Je passais la journée avec notre petit groupe. Nous nous amusions bien. Vers 19 ou 20h je devais partir, mes parents m’attendant pour diner. Claire- Hélène me demandait si je pouvais revenir passer la nuit avec elle. J’étai carrément pris de court. Un peu craintif aussi. Une jeune femme de 23 ans assez jolie me proposait à un gamin de faire l’amour.

J’acceptais de grand cœur sans beaucoup d’hésitations. Il fallait que je trouve un plan pour pouvoir faire le mur et rejoindre Claire-Hélène. Nous nous donnions rendez-vous dans une petite rue adjacente de chez moi. Elle viendrait me chercher en voiture et le tour serait joué. L’heure fut fixée à 23H30. Je souhaitais une bonne nuit à mes parents. Je fermais la porte de ma chambre à clef. J’attendais un peu. Mes parents étaient partis se coucher. Je passais par la fenêtre partant au petit trot vers notre point de rendez-vous. J’arrivais avec quelques minutes de retard. Personne ne venait. Une voiture arrivait au loin, pensant que c’était ma conquête de ma nuit je faisais de grand signe. En fait ce n’était pas elle mais des amis de mes copains artistes qui passaient par là. Je les connaissais. M’excusant je leur explique que j’avais un rendez vous chez eux. Pas de problèmes. Ils m’embarquaient dans leur voiture pour me conduire. Arrivant là-bas j’entrais dans la pièce qui servait de bar, salle à manger. Claire -Hélène était toute surprise. On s’étais raté de quelques minutes. Et elle pleurait. Elle était tombée très brièvement amoureuse d’un gamin de 15 ans. Un de mes amis artistes riait. Incroyable me disait-il. Elle pleurait à chaudes larmes ne te voyant pas au rendez-vous. Après quelques plaisanteries, un petit coup de rouge et quelques zakouskis, elle m’emmenait dans sa chambre. Pour une première expérience c’était assez réussi. J’étais très timide. Elle me mettait à l’aise rapidement. Ce fut une nuit qui restera dans mes souvenirs jusqu’à ce jour. Je n’ai jamais revu Claire-Hélène cependant sa douceur, sa gentillesse et sensualité restaient à jamais gravés dans ma mémoire. C’était une belle expérience pour un adolescent de 15 ans.

 

 

 Mes parents me voyaient bien rentrer parfois un peu éméché, mais pour eux ce n'était pas grave, tant que je ne me droguais pas, tout allait bien, picoler, ça faisait partie de la vie ! Jusqu'à l’âge de 17 ans, j’eus cette vie un peu décousue avec quelques copains de l'époque avec qui je partais régulièrement en virée. A plusieurs reprises durant mon adolescence ans, je partis avec l'un de mes frères en Bretagne, quelques copains se joignant à nous, pour plusieurs semaines durant les vacances d'été. Nous logions au camping et tous les soirs sans exception, nous finissions à la crêperie du coin, avec de grande tablée, buvant bière, cidre et autres alcools en grande quantité. J'étais bourré tous les soirs, rentrant au camping à l'aube, réveillant tous les vacanciers du coin avec nos chansons paillardes. Nous nous levions à midi, avec une énorme gueule de bois, pour nous retrouver tous en fin d'après-midi pour recommencer notre manège. Je dois dire que nous avons beaucoup rit. Nous étions une bande de copains très soudés et tout était prétexte à rigoler ivres mais heureux, en tous les cas nous le pensions. L’alcool aidant nous laissions de côté tous nos blocages, toutes nos inhibitions d'adolescent.

Durant l'année scolaire, je vivais avec mon frère dans un appartement qui se trouvait au-dessus d'un magasin de vins et spiritueux que mon père avait ouvert pour essayer de faire quelques choses de sa vie. Mon frère ainé de 2 ans, en était en quelque sorte le gérant car il avait souhaité arrêter ses études à l’âge de 16 ans. Notre père après avoir acheté ce magasin, très rapidement s'y ennuya pensant que laisser la gestion d'un magasin de ce genre à un jeune homme de 18 ans était une bonne idée. Évidement ce fut une catastrophe. Au début mon frère fit l'effort d'essayer de bien gérer ce magasin ; mais sans expérience, sans soutien même moral de nos parents, il ne pouvait pas faire grand-chose. Nous ne voyions notre père uniquement quand il venait se réapprovisionner sur les stocks existant pour éviter de mourir de soif.... Le reste du temps nous étions livrés à nous-mêmes. Je ne vais pas être hypocrite. Pour nous c'était le rêve de tout ado. Libres de tutelle parentale toute la semaine, un appartement spacieux, de l'alcool à profusion... Tous les ingrédients étaient réunis pour nous lancer dans une guindaille effrénée quasiment 5 soirs par semaine ! Étant au lycée, j’invitais régulièrement tous mes potes, jusqu’à souvent des heures très avancées de la nuit nous faisons la fête, arrosée par des grands crus de vin ou autres liquides alcoolisés. Cela dura 2 années. D'ailleurs entre les cigarettes, je fumais entre1 et 2 paquets par jours et l'alcool que j'ingurgitais, je pense que je ne serai pas allé au-delà d'une trentaine d'année d’âge. Cette vie de débauché était mélangée à un réel mal être. Certes durant nos fiestas, nous nous amusions beaucoup, mais lorsque nous étions sobres, nous étions tous très mal dans notre peau. Me voir faire la bringue tout le temps en fait les amusait, comme j'ai toujours eu la cuite gaie, ils se rassuraient par mon rire tonitruant qui remplissait régulièrement la maison.

Cette période festive irréelle, dura environ 4 années.

 

 

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© Philippe Chauvancy