Autobiographie d'un broker devenu apprenti yogi
Autobiographie d'un broker devenu apprenti yogi 

Autobiographie d'un broker apprenti Yogi

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Commentaires

  • Hélène (lundi, 11. juin 2018 16:46)

    trop court !!!! la suiiiiiite !! :)

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Naissance d'un futur broker et apprenti yogi

 

 

Je suis né le 19 Octobre 1958, à Neuilly sur seine à 00h25 minutes et quelques secondes. L’heure si précise de ma naissance a été possible grâce à l’aide d’un astrologue. Il effectua cette recherche à ma demande bien des années plus tard, mes parents n'étant pas sûr de l'heure exacte de ma naissance. Comme beaucoup, j’ai eu, fut un temps, ce besoin d’essayer de deviner un peu mieux le futur en utilisant l’astrologie comme moyen d’investigation. L’heure et le lieu de naissance ont une importance particulière. Ces informations qui semblent au premier abord anodin vont en fait avoir une influence importante pour la compréhension du déroulement de notre vie à venir. Bien sûr personne n’est obligé d’y croire…c’est juste une façon d’essayer de mieux comprendre ou de se rassurer. Une pensée m’est apparue comme certaine on ne nait pas ici ou là par hasard, le hasard n’existe pas.

Il semble, selon ma Mère, que je suis né presqu'à son 10eme mois de grossesse, pesant le jour de ma naissance un bon petit 4kg plein de santé, ce qui fut par la suite un sujet de commentaires humoristiques, ceci tout au long de ma vie, sur ma capacité à rester au repos, bien au chaud, aimant mon confort. J’étais le 3ème enfant d’une fratrie de trois garçons. Ma mère était Hollandaise, née en 1931, issue d’un milieu assez bourgeois, mon grand-père maternel possédait un chantier de construction navale aux Pays-Bas. Il continua son activité professionnelle jusqu’à un âge assez avancé, aux alentours de 72ans si ma mémoire est bonne. De ce fait, ma mère eut une enfance somme toute heureuse, ainsi que ses 3 sœurs ainées, vivant dans une aisance matérielle assez enviable à l’époque. Son adolescence fut marquée par cette période difficile qu'était la guerre et l’occupation de la Hollande par l’armée Allemande. Je ne me rappelle pas vraiment ma grand-mère maternelle, elle est partie en 1965. Je n’avais que 7 ans et n’ai qu’un vague souvenir d’elle.

Mon père, né en 1929, lui venait d’une famille plus modeste financièrement. Mon grand-père paternel était sculpteur et travaillait au Palais de Chaillot. Je ne l’ai pas connu, il décéda alors que mon père n’avait que 19 ans. Ma grand-mère paternelle était une femme discrète et assez gentille. Elle décida de nous quitter durant les années 1970.

Au moment de ma naissance, notre famille venait de s’installer à Saint-Mandé dans le Val de Marne. Cette petite ville limitrophe de Paris, était considérée à l’époque, et peut être de nos jours, comme le « Neuilly » de l’est parisien. Mon père, jeune acheteur de centrale d’achats, semblait mener sa carrière professionnelle rondement. Tout avait l’air de lui réussir durant cette période. Son PDG de l’époque était devenu son mentor et lui faisait gravir les échelons de son entreprise à la vitesse grand « V » et sa réussite matérielle était évidente aux yeux de tous.

Il avait une jeune et jolie femme, 3 fils un appartement, une résidence secondaire, il ne manquait plus que le chien.

De cette courte introduction, on peut imaginer une petite famille bien tranquille ou tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. On découvre rapidement que les contes fées familiaux sont finalement assez rares, nous avons tous nos petits secrets de famille inavouables, nos histoires paraissant anodines pourtant si pleines de souffrances, de non-dits, ces épisodes qui vont nous poursuive tout au long de notre vie d’enfant, d’adolescent, puis d’adulte nous marquant ainsi parfois au fer rouge. Nous trainons avec peine ces boulets d’émotions dans notre conscience avec l’espoir de nous en libérer un jour pour vivre enfin heureux, libres d’être ce que nous sommes vraiment.

Mon père était donc un jeune cadre dynamique profitant de la manne des trente glorieuses. Au-delà de sa réussite sociale et financière bien réelle, il avait comme nous tous, son côté sombre, son petit « Darth Vador » enfoui dans son histoire personnelle. Il est né en 1929. Il a vécu à Paris, Rue du Commerce dans le 15eme arrondissement toute sa jeunesse. Lorsqu’il eut 19 ans, son père décéda. Ce fut clairement très difficile pour lui, même s’il n’en parlait que très rarement. On sentait chez lui un grand respect pour cet homme qui était parti trop tôt. Notre famille avait eu des membres dans la résistance durant l'occupation allemande. Mon grand-père fabriquait de fausses cartes d’identité pour les combattants ou réfugiés ayant besoin de pièces administratives pour circuler dans la France occupée. Comme c’était un homme habile de ses mains, il avait probablement un grand savoir-faire dans leur fabrication. Après la mort de mon grand-père, mon père décida de s’engager dans l’armée. Il avait jeté son dévolu sur « les bérets rouges », les parachutistes. Il fit une préparation militaire, dans l’idée de s’engager, souhaitant par la suite faire Saint-Cyr, prestigieuse école militaire. Durant cette période, où il effectua son service militaire obligatoire, il vécut des évènements peu communs. Il nous raconta comme il avait participé à des interventions de parachutiste contre des grévistes, c’était des interventions ou les soldats se servaient de la crosse de leur fusil pour dégager les usines occupées et briser les piquets de grève. Il me semble que cela s’est passé dans la ville de Tarbes en 1949 ou autour de cette période. Puis il voulut s’engager, devenir militaire professionnel était sa vocation du moment. La guerre battait son plein dans les colonies. Plus tard, lorsqu’il en parlait, nous pouvions ressentir sa fibre patriotique, vouloir défendre « l’empire » était pour lui quelque chose de bien réel. A cette époque, cela était parfaitement compréhensible, car notre pays semblait croire encore à la possibilité de maintenir une présence coloniale ad vitam aeternam. Le destin en décida autrement, car étant mineur, ma grand-mère s’opposa à ce grand dessein et il dut y renoncer. Heureusement pour lui, et notre fratrie à venir, car il aurait été probablement tué à Dien Bien Phu ou quelque autre coin perdu du monde.

Il du réorienter sa vie et commença des études pour devenir ingénieur des pétroles. Là aussi il dut renoncer. Financièrement sa mère n’arrivait plus à joindre les deux bouts, il devait trouver un emploi rapidement. Il commença durant cette période sa carrière d’acheteur. Il rencontra ma mère à cette époque, jeune et jolie étudiante hollandaise qui faisait ses études à la Sorbonne.

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Il est curieux de voir dans les méandres de notre mémoire, l’importance que l’on attache à certains souvenirs plus qu’à d’autres. En y regardant de plus près, notre cocon familial, représentait bien la projection de la société sur la conception de la réussite, une famille aisée réussissant une irrésistible ascension sociale, surtout à cette période de reconstruction du pays. Nous allions en vacances régulièrement, souvent dans des hôtels de catégorie supérieure, nous pouvions pratiquer les sports que nous souhaitions, équitation, escrime, le cout n’étant jamais un problème ceci pendant de nombreuses années, nous avions beaucoup d’amis, mes parents recevaient beaucoup, montrant au monde extérieur, une illusion d’harmonie, tout en laissant penser que tout allait bien, à priori pour le mieux dans le meilleur des mondes. La vie paraissait être un long fleuve tranquille. Pourtant de tous ses aspects positifs d’une sécurité matérielle évidente, l’inconfort voire le désarroi émotionnel étaient sous-jacent, présent dans l’énergie ambiante de notre famille.

 

J’étais bercé dans cette enfance, vivant dans une forme d’abondance matérielle qui représentait pour mes parents, et probablement pour beaucoup personnes de leur génération, la panacée du bonheur. Ils avaient connu la guerre, les privations. Ils étaient maintenant dans une situation de rachat de leurs frustrations, ils pouvaient offrir à leurs enfants ce qui leur avait tant manqué. C’était une réaction normale, louable aussi à certains égards, cela partait d’une logique de l’esprit du moment. Il fallait combler le vide de leur mémoire, car pendant ces années de guerre, leur enfance leur avait été volée. Leur enfance avait été remplie de peur, vide de sérénité. Il y avait une nécessité absolue de vivre dans une abondance permanente pour combler toutes ces angoisses du passé. La nécessité de l’opulence devenait une priorité.

Paradoxalement, offrir cette abondance matérielle créait une véritable pathologie de carence de démonstration affective. L’éducation que je recevais, uniquement basée sur le développement du désir de posséder et de recevoir des biens matériels aussi utiles qu’ils puissent être, faisait oublier à mes parents que la tendresse, l’amour étaient les véritables moteurs pour une éducation réussie. Mes parents étaient typiquement, presque involontairement, dans ce mode de fonctionnement. Plus tard, adulte, parlant à ma mère, lui faisant quelques remontrances sur leur comportement pour le moins distant et l’exemple qu’ils nous donnaient, elle répondait invariablement « tu ne te rends pas compte de tout ce que nous avons fait pour vous, vous pouviez aller en vacances, et puis vous pouviez faire tout ce que vous vouliez sans restriction financières, alors de quoi te plains tu ? ». Tous ces avantages matériels, expliquaient, devaient excuser leurs comportements distants, parfois abusifs qu’ils furent psychologiques ou bien physiques. Il est important de parler de cette tentative de justification de leur part. Dans ma petite cervelle d’enfant, je percevais ce déséquilibre dans l’éducation reçue. Cet amour donné semblait faux, artificiel. Il manquait un véritable contact d’énergie aimante. Quelque chose de subtil, de réconfortant était absent dans notre famille, car mes parents tout occupés à gagner de l’argent, à développer leur patrimoine, à consolider leur statut social, oubliait la raison pour laquelle ils avaient eu des enfants. J’avais l’impression que nous étions exhibés comme des trophées dans les réunions familiales ou mondaines. Mon père, avec son humour bien à lui, nous appelait ces « chères têtes blondes » car nous tenions tous les trois de notre mère et de ses origines bataves, à savoir, être très blonds et aux yeux bleus.

Pour m’échapper de cette ambiance psychologique faite de distance, de ce manque d’amour, je me surprenais souvent dans mes rêves d’enfant à imaginer que mon père était quelqu’un d’autre. Un super héros venu de très loin, sauvant le monde, qui tout d’un coup, me voyait là, et par une réalisation du Saint Esprit devenait mon père. Souvent avant de dormir je me racontais cette histoire. Parfois c’était Superman, ou Zorro, ou bien un personnage sympathique vu à la télévision. C’était un sentiment étrange et rassurant à la fois. Je me cachais, me réconfortais dans mes rêves, mes fantasmes. Je voulais déjà sortir d’une prison. Car cette famille, ma famille ressemblait plus à une prison qu’à un espace de liberté ou de paix. Etrangement, cette insécurité venant de mon proche environnement générait une vie intérieure déjà prometteuse d’espoir pour des jours meilleurs. Il était clair qu’il fallait que je passe par ce cycle, par ces épreuves pour mieux appréhender, mieux comprendre, peut-être, ce que la vie dans sa véritable essence pourrait me révéler à un âge plus mur.

 

Un autre espace de vie important pour l’enfant est bien sur l’école. Je commençais mon éducation scolaire comme la plupart d'entre nous à l'école maternelle, J'ai obtenu relativement rapidement ma première récompense. Un prix ! Mais pas n’importe lequel. C’était le Prix de Camaraderie, ça existait à cette époque. C’est mon seul véritable souvenir de cette année-là, j’avais 4 ans. Puis ce fut l’école primaire. A l’époque, les établissements scolaires n’étaient pas mixtes. Entre garçons, durant les récréations nous passions notre temps à jouer aux billes, en verre de préférences. Elles avaient plus de valeurs, enfin le pensions-nous, que des billes en terre. Je me souviens assez clairement de cette période et de mes copains de classe. Nous nous entendions assez bien. J’arrivais à attirer leur attention en étant un peu mythomane sur les bords. Je racontais des histoires sorties tout droit de mon imagination extrêmement fertile. Par exemple, je faisais croire que mon père vivait dans un harem, dans un gigantesque appartement en haut de notre immeuble, entouré de nombreuses conquêtes féminines. Je crois bien que la plupart de mes camarades y ont cru à un moment ou à un autre.

Puis pour me rassurer, comme je disposais d’un peu d’argent de poche, j’engageais des gardes du corps. Les plus costauds de mes camarades de classe devenaient mes amis achetés bon marché en échange de quelques bonbons ou autres sucreries achetées à la boulangerie du coin. Très jeune j’avais déjà ce désir de gagner énormément d’argent, de devenir très riche, alors je fantasmais et expliquais avec un aplomb incroyable à mes camarades de classe que ma famille possédait des propriétés majestueuses, des voitures dignes de milliardaires et que l’argent coulait à flots dans les coffres de la famille Chauvancy. Parfois il me semble que je finissais par croire mes propres mensonges. C’est vrai qu’à cette époque, ce n’est pas forcément une excuse pour expliquer mes contes à dormir debout, mes parents commençaient à rencontrer quelques difficultés financières, je compensais donc par mes mensonges pour maintenir une certaine sécurité dans mon esprit. Les conversations sur la peur des lendemains allaient bon train dans les discussions de mes parents. C’était aussi une des raisons principales de leurs disputes, l’un accusant l'autre de jeter l'argent par les fenêtres. En réalité il le faisait tous les deux très bien.

Je fréquentais l’école primaire « Mouchotte » à Saint Mandé dans le Val de Marne. Dans les années « 60 », les enseignants étaient plus stricts. Disons-le franchement un peu fachos sur les bords. Je me rappelle particulièrement cette institutrice, dont je tairai le nom même s’il y a maintenant prescription, qui prenait un plaisir certain à donner des fessées aux petits garçons de sa classe, déculottés et fesses nues devant tout le monde. Evidement l’humiliation pour les enfants étaient ultimes, ceux qui regardaient en riant, car les enfants sont souvent cruels, semblaient oublier qu’ils pouvaient être les prochains sur la liste à avoir les fesses à l’air. Cela ne m’est jamais arrivé, car j’étais tellement terrorisé par ces séances que je me tenais à carreau restant assagi dans mes pensées, voulant surtout me faire oublier dans mon petit coin de préférence au fond de la classe près du radiateur quand il y en avait un à disposition. Un autre des instituteurs de cette école en cours moyen deuxième année avait pris l’habitude, avec d’une canne en bois de plusieurs mètres de taper sur la tête de ses élèves. Cela lui évitait de se déplacer…. Un jour il le fit sur la tête de mon frère en cassant la canne sur la même tête. Cette fois-là notre père alla le voir pour tout simplement le prévenir qu’il lui casserait la figure à la prochaine tentative. L’instituteur fut calmé pour un bon moment en voyant le regard aimable de mon père. Pour une fois mon père avait réalisé qu’il pouvait avoir un rôle protecteur et salutaire.

C’était une autre époque ou l’éducation de l’enfant dans la société était très clairement moins libérale. Nous étions certainement plus doués en orthographe et autres matières, je peux faire la comparaison tous les jours avec mes propres enfants, mais notre esprit était probablement moins ouvert que celui de la jeune génération actuelle. Nous étions certainement plus cultivés, surement plus meurtris aussi dans notre psychologie.

 

Cette période à l’école primaire fut pour moi très irrégulière en termes de résultats académiques. Je réussissais une année sur deux. Je passais du très bon au très mauvais avec une facilité déconcertante. Il est vrai que certains instituteurs me plaisaient plus que d’autres incitant plus au travail en comparaison de certains de leurs collègues. Je fonctionnais à la tête du client en quelque sorte Une de mes matières préférées était l’histoire. J’arrivai en général à me distinguer dans ce domaine. Particulièrement la période Napoléonienne. Toutes ces batailles, victoires et défaites de l’Empereur me fascinaient. Je me sentais attirer par tous ces faits d’armes, ces charges de cavalerie, ces hommes qui montaient au combat en terrain découvert et mourraient les armes à la main, au champ d’honneur. Ce courage m’a toujours ému. D’ailleurs, même maintenant, tout ce qui touche à la chose militaire, provoque chez moi une émotion forte. J’ai tendance à penser que durant mes vies antérieures je fus probablement un de ces soldats qui chargeaient sans reculer pour mourir aux pieds des canons qui les mitraillaient à bout portant. Bien sûr je n’ai jamais imaginé que j’aurai pu reculer ne serait-ce qu’une seconde face au feu. J’étais, je suis forcément un héros. Gagnant toujours tous les combats et ressuscitant comme par enchantement après chaque mort successive au cours des milliers de batailles effectuées au cours de l’histoire de mes vies, de mon âme voyageant dans le temps. Car dans mes rêves, je fus, « grognard », gaulois, peaux rouges, chevalier, toujours du côté des perdants potentiels, mais grâce à moi ils renversaient toujours le cours de l’histoire. Un vrai héros en quelque sorte.

 

Pour moi l’école était un refuge et en même temps un endroit que j’abhorrais. Je n’aimais pas étudier. Dès le plus jeune âge, je n’avais pas ce que l’on peut appeler la bosse des études. Je peux affirmer sans hésitation que mes parents ont eu une grande responsabilité dans mes échecs scolaires. Ils ne s’occupaient quasiment pas de savoir si je faisais mes devoirs. Notre fratrie étaient livrées à elle-même, mes parents se donnant bonne conscience en pensant que de jeunes enfants pouvaient tout à fait se prendre en charge et travailler d’arrache-pied pour réussir leur vie scolaire. Parfois mon père, rarement ma mère, comme possédé par une soudaine révélation, en constatant un carnet de notes un peu plus mauvais que d’habitude, essayait de reprendre à sa façon la situation en main. Se mettant dans la tête qu'il pouvait faire de moi en un Dimanche après-midi un spécialiste de la grammaire, il me faisait réviser tout le programme de l’année, en fonction d’un contrôle de connaissance à venir. Je parle de grammaire, car cet épisode fut réel. Mon père m'interrogea sur les conjugaisons et je ne sais quoi d’autres, sans perdre son calme, chose assez remarquable, en vue de me faire passer avec succès ce fameux contrôle. Ce fut réellement un succès. L’institutrice du cours élémentaire qui avait pour lourde tâche de nous instruire un peu de connaissance fut étonnée de voir mes progrès si fulgurants après seulement un week-end. Surtout que cette année-là pour moi, faisait partie d’une de ces mauvaises années. C’était une année « sans ».

Pour être parfaitement honnête j’étais aussi particulièrement paresseux pour la chose scolaire. Je me rappelle d’avoir été souvent face à mon carnet de devoirs, ceux que l’on devait faire chez soi le soir, lisant et relisant les différents exercices proposés. J’étais totalement bloqué. Je ne supportais pas cette idée qu’on puisse me contraindre à faire quelque chose que je n’aimais pas. C’était comme une épreuve insurmontable car je n’éprouvais aucun plaisir à apprendre certaines matières. N’ayant aucun soutien des enseignants ou de mes proches, je maintenais juste la moyenne, parfois un peu plus, souvent un peu moins. On pouvait déjà pressentir que ma carrière académique serait probablement très vite écourtée.

Cette époque, n’est pas un bon souvenir. J’étais terrorisé, lorsque j’avais de mauvais résultats, de la réaction de mon père qui pouvait être totalement imprévisible. Il pouvait un jour ne rien dire du tout et un autre simplement hurler. Je ne peux pas dire qu’il utilisait le châtiment corporel de façon régulière. Il suffisait qu’il crie pour nous faire suffisamment peur. Il marquait son empreinte sur notre psychologie, sur notre vie par une présence et une éducation basée sur l’humiliation verbale et la terreur de recevoir quelques coups. Car même si cela n’était pas souvent, cela pouvait être terrible.

Mon frère ainé en fit les frais. Ce fut une de ces fois dont je me rappelle comme si cela était hier Je pense que cet épisode est celui qui définitivement créa en moi cette peur et ce dégout de la violence.

Ce jour-là mon frère, qui avait par ailleurs de très bons résultats scolaires, était aussi très indiscipliné. Il recevait régulièrement des avertissements à la discipline, il reçut son 21 -ème avertissement. Il avait 11 ans et moi 7 ans. Ce fut « l’avertissement » de trop dans l’esprit de mon père. J’étais à la maison. Mon père rentrait tous les jours pour déjeuner. Mon frère lui ouvrit la porte. La violence de mon père se déchaina. Cela dura de longues minutes. J’étais terrorisé. Ma mère ne disait rien. Quand les coups stoppèrent, mon frère saignait du nez, des poignets…Quand mon père vit ces quelques gouttes de sang, il dit simplement, « ah merde tu saignes ».

Pour mon père le fils ainé devait être l’exemple pour ceux qui suivaient. Il avait un concept moyenâgeux de l’éducation. C’était quelque chose d’irréel. De terrible. Le plus dur dans cet épisode, pour moi, fut avec le temps, de pardonner. Ces images ne peuvent pas disparaitre, la mémoire est toujours là. Rien ne peut s’effacer comme d’un coup de baguette magique, avec le temps, la compréhension, une conscience moins stressée, le pardon est possible. Ce n’est pas aisé de pardonner quand le cœur a été à un jeune âge pétri de peur, encerclé de violence.

Notre père buvait de façon régulière. On appelle ça de nos jours un alcoolique mondain. Le problème est qu’il n’avait pas la cuite gaie mais plutôt violente. Après des années, lorsque je devins adulte, ma mère m’apprit qu’en fait, il fut violent dès le début de leur mariage. Lorsqu’elle tomba enceinte de mon frère ainé il la battait déjà. C’était un homme violent par nature. Pourtant rien dans son histoire familiale ne pouvait laisser présager ce type de comportements, sa mère, son père, son frère étaient des personnes respectueuses, plutôt assez douces et sympathiques.

Il avait sa propre histoire, son passé imprimé dans sa conscience. Paradoxalement c’était un homme d’une grande intelligence, d’une grande culture. On pourrait penser que ce genre de personnes ayant en principe une grande connaissance des choses, devrait être capable de se comporter différemment. Souvent on peut observer que la connaissance intellectuelle n’est pas forcément synonyme d’intelligence tout court. L’intellect est infirme lorsqu’il est incapable de communiquer avec les valeurs subtiles du cœur. Mon père était un exemple criant de ce décalage existant entre un homme cultivé, qualifié d’intelligent par ses pairs et un comportement totalement dysfonctionnel émotionnellement.

Parlons un peu plus de sa vie. Il commença donc à travailler comme acheteur de centrale d’achats aux Nouvelles Galeries, dans les années 50. C’était encore la sortie de la guerre et la reconstruction du pays. Tout était possible. Les gens courageux et volontaires étaient la bienvenue. Il en faisait partie. Un gros bosseur, intelligent, un brin arrogant et un égo qui allait bientôt l’étouffer et lui faire perdre conscience des réalités.

Comme cela arrive parfois, un des dirigeants de la société où il travaillait le remarqua. Ce Monsieur n’avait pas d’enfants, il fit de mon père une sorte de fils adoptif. Grâce à ce soutien précieux, il gravit les échelons de la hiérarchie très rapidement. Âgé de 27 ans, il gagnait pour l’époque des revenus importants. Il avait épousé ma mère qui venait d’un milieu aisé. Il pouvant compter sur le soutien de sa belle-famille. Il acquérait en 1957 un appartement de 110m2 à Saint-Mandé, puis rapidement une résidence secondaire dans l’Yonne, c'était une petite ferme un peu délabrée qu’il fit retaper au cours des années suivantes. Notre famille avait un train de vie très soutenu puisque nous avions 2 femmes de ménage à la maison, 2 voitures. Le luxe en quelque sorte. A l’époque, il pouvait se permettre de changer d'employeur assez facilement. Le marché de l’emploi était ouvert, c’était une période de croissante forte pour le pays.

Son mentor étant décédé à la fin des années cinquante, rien ne le retenait plus, il pouvait voler de ses propres ailes allant d’un emploi à l’autre toujours mieux rémunéré. C’était un grand professionnel dans son domaine.

A cette époque il pensait que le monde tournait autour de lui. Il avait une solide notoriété, celle d’être un excellent professionnel. Mais aussi la réputation d’être particulièrement difficile et très arrogant. Je le découvris bien plus tard auprès de ces anciens collègues ou amis. Alors au début de sa quarantième décennie d’existence, un de ces changements fut celui de trop. Il quitta son emploi très rémunérateur pensant qu’il lui serait facile de trouver un autre employeur rapidement. Toutes les portes se fermèrent. Pendant des mois, des années, il répondit à toutes les annonces possibles et imaginables. Rien n’y fit. Il était bel et bien grillé.

Refusant de se remettre en question et éventuellement d’évoluer vers une autre profession, il préféra s’enfermer dans sa maison de campagne, commençant à boire de façon immodérée, refusant de changer son train de vie. Petit à petit mes parents durent vendre tous les biens qu’ils avaient accumulés au cours de leur période faste. Le plus frustrant était que ces placements avaient été des plus judicieux. Manquant de liquidité, il vendait son patrimoine largement en dessous de sa valeur.

Il possédait un terrain en Corse qu’il vendit pour une bouchée de pain, dix années plus tard il aurait été millionnaire. Il vendit des bois, des maisons appartenant à ma mère dont elle avait hérité à la mort de père, tout y passa. Puis finalement, exsangue, quasiment ruiné, à 42 ans, ma mère avec lucidité voyant son mari s’enfoncer dans l’alcoolisme, le déni de réalité, se mit à travailler. Mon père lui avait interdit de travailler jusqu’à ce moment critique, car il pensait que le rôle d’une épouse était de rester à la maison pour élever les enfants. Mais là, encore, une de ces merveilleuses contradictions de l’esprit humain, il ne s’opposa pas à ce que son épouse travaille. Leur situation financière devenant précaire, il fallait qu’il cède sur l’un de ses grands principes.

A cette occasion ils bénéficièrent d’un coup de pouce de la Nature. Ma mère eut cette intuition presque miraculeuse. Elle parlait quatre langues couramment, l’allemand, l’anglais, le français et le hollandais. Ayant bénéficié d’une éducation assez ouverte sur le monde elle était capable de s’adapter rapidement même n’ayant jamais exercer de profession. Elle décida d’appeler l’Institut Néerlandais à Paris, rue de Lille, pour postuler un emploi. Cet institut était la vitrine culturelle des Pays-Bas en France. De nombreuses expositions de peinture y étaient organisées, des conférences, des cocktails officiels.

Chose assez incroyable, la personne qui lui répondit au téléphone s’étonna de cet appel impromptu. Comment ma mère pouvait-elle savoir que l’institut néerlandais cherchât une collaboratrice en l’occurrence ici pour gérer l’organisation de leur activité évènementielle puisqu’en principe c’était un secret, la décision ayant été prise simplement 24 heures auparavant ? Elle fut invitée dès le lendemain à un entretien, elle se présenta, fut engagée, y travailla jusqu’à sa retraite soit 18 années.

C’est une belle histoire, une leçon. Lorsqu’une situation parait insurmontable, presque désespérée, le destin vous fait un petit clin d’œil pour vous aider à repartir du bon pied. La Nature vous offre une opportunité d’aller de l’avant. Ceci n’est pas gratuit. C’est une façon d’apprendre plus sur soi-même, sur la vie. Accepter toute opportunité avec le cœur, avec gratitude ouvre la conscience à ce domaine d’espérance de toutes possibilités. Rien ne peut résister. La vie se réalise dans sa grandeur nous acculant à transcender nos faiblesses pour ouvrir notre cœur à la compassion. C’est un moment de grâce dont il faut savoir profiter.

Mon père était franc maçon du Grand Orient de France. Il était très cultivé. Fréquentait beaucoup de frères maçons. Il fut d’ailleurs révélateur de constater le vide sidéral de l’aide maçonnique dans les moments critiques de sa vie. A aucun moment ses amis de loge ne vinrent à son aide. Je le souligne car de nos jours on parle beaucoup de la Franc Maçonnerie, de cette confrérie plus ou moins secrète supposée gouvernée le pays dans l’ombre, surtout sensée aider ses frères dans la détresse. Cela relève plus du phantasme que de la réalité. La plupart des « maçons » que j’ai pu rencontrer dans ma vie qui vivaient des moments de grandes difficultés, n’eurent pour aide que silence et indifférence de la part de leurs « frères ». Le mot compassion ne figure pas dans le vocabulaire maçonnique. Les grands principes énoncés par ces grands esprits semblaient disparaitre dans les oubliettes de l’égoïsme primaire. L’emprise de la pensée matérialiste, celle qui ne parle pas avec le cœur, restait bel et bien prédominante dans l’esprit de ses compagnons de loge. Plusieurs de mes amis proches qui ont été franc maçons ont connu la même et douloureuse expérience, expérimentant une douloureuse indifférence, ressentie comme une profonde trahison de l’idéal qu’ils défendaient durant de nombreuses années. Ils pensaient avoir créé des liens durables d’amitiés et de fraternité pour finalement n’obtenir qu’un courant d’air compassé de froideur cérébral. Ils se mirent en congé de cette confrérie finalement pas si exemplaire.

Toutes ces personnes que mon père fréquentait régulièrement, discutaient entre elles pendant des heures entières de grands principes, réformant par le discours un monde trop injuste à leurs yeux. Ils parlaient de compassion, d’entraide. Il m’était déjà facile de mettre en parallèle leurs discours avec cette image d'un père qui battait son épouse, terrorisait ses enfants. Ses « frères maçons » autour de repas bien arrosés continuaient à palabrer, pour finalement, rentrant chez eux, ne rien faire qui puisse contrarier leur vie d’opulence bien réglée.

 

 La parole était aisée, l’art difficile. Je parle de ces épisodes car ils me marquèrent profondément dans ma tête d’enfant puis d’adolescent. De nombreuses questions me taraudaient déjà l’esprit. Comment pouvait-on clamer de tels discours tout en vivant en totale contradiction avec ceux-ci ? Aucunes de ces personnes par leur action ou comportement, semblaient être des exemples à suivre. D’un côté on parlait de réformer le monde et de l’autre, de comment gagner plus d’argent en faisant un enfant dans le dos à un ex-associé ou concurrent. On parlait du rôle de la Femme dans la société pour ensuite interdire à celles-ci de chercher un emploi. On parlait de Dieu, du Grand Architecte de l’Univers, dans leur vie quotidienne, les participants à ces grands débats, oubliaient toutes ces grandes théories pour retourner paisiblement à leur Ego rassurant et dominateur. J’ai toujours pensé que l’emprise du mental, que le flot de nos pensées occultaient notre Nature profonde, dénaturaient ce que nous étions vraiment. A force d’avoir été le témoin assez jeune de ces contradictions dans le monde des adultes, mon sens critique se développa assez rapidement pour me préparer à des prises de conscience salutaires un peu plus tard dans ma vie. Ma famille, dans ces insuffisances, ces drames, sa violence mais aussi son Amour mal géré, creusait un sillon dans ma Conscience qui plus tard pourrait éclore et s’épanouir pour une meilleure compréhension des Êtres et des Choses. Écoutant toutes ces discussions sans fin, je voyais que les valeurs du cœur manquaient à toutes ces analyses et théories. L’intellect déconnecté des valeurs de compassion, d’amour sincère et véritable, ne servait finalement qu’à s’écouter parler et satisfaire des égos surdimensionnés. L’intellect sans y associer la richesse de la compassion est tout simplement infirme. On énonçait des théories dans une ambiance d'intolérance glaciale dissimulée derrière des mots plein de vide.

La pleine jouissance de la vie passe par une meilleure conscience de nos actes au quotidien. Agir en pleine conscience est fondamental. Nous devons développer notre aptitude au discernement, développer notre intuition pour pouvoir créer un environnement favorable à nous-mêmes, pour nos proches, la société en général. Clairement ce n'était un concept qui vint à l'esprit de mon père. Engluer dans ses contradictions, il subissait sa vie pensant le contraire. Sa vie était devenue une litanie de souffrances. Ses distractions se résumaient à faire les mots croisés dans le "Figaro", rencontrer quelques amis vivant dans la région, et s'occuper de nos chiens. Car c'était un homme plein de paradoxe. Autant nous pouvions le voir se laisser dépasser par sa propre violence, en même temps il était incapable de faire du mal à un animal, incapable de couper un arbre qu'il ressentait vraiment comme étant un être vivant, il était très sensible à la nature en général.

Au bout de plusieurs années d'un laissez aller intellectuel et physique, la situation financière de notre famille commença à être un peu difficile. Heureusement pour mes parents, mes frères et moi-même partirent de façon définitive du cocon familial quasiment à notre majorité légale pour suivre nos propres destinées, loin d’une atmosphère pesante et particulièrement stressante. Mon père grâce à un petit coup de piston familial fut embauché dans la fonction publique. On qualifierait ça maintenant probablement d'emploi fictif. Il travaillait au Palais de Justice de Paris, à classer des dossiers. Pour être très honnête je ne crois pas qu’'il se rendait à son bureau plus de 2 ou 3 heures par jour. Cela avait au moins l'avantage de lui occuper son esprit déprimé. Après tout, la société lui ayant refusé le droit à travailler dans une profession ou il excellait, ce n’était pas si amoral de le voir profiter d’un peu de répit. Il se trouvait sans réaction face à une situation difficile. Mon père vécu cette période assez courageusement. Il travaillait dans un emploi que l'on pourrait qualifier de précaire pour un homme de son intelligence. Il se sentait profondément touché dans sa fierté d'homme. Il avait toujours pensé qu'un chef de famille avait vocation de faire vivre sa famille dans le bien-être au moins matériellement, son épouse restant au foyer pour s'occuper des enfants surtout, en aucun cas, ne devant travailler comme le ferait commun des mortels.

Sa vie ressemblait de plus en plus à un immense gâchis. Pourtant en aucunes circonstances il ne fit un retour sur lui-même pour tenter de se sortir de cette impasse. Chaque épreuve dans une vie, positive ou négative, devrait être une chance pour rebondir et grandir spirituellement. Pour cela il faut accepter la vie telle qu’elle se présente. Comme être un témoin de ce qui est. Prendre les choses comme elles viennent. Comprendre et percevoir la relation intime qui existe entre l'épreuve et notre nature intérieure. Rien n'est fait au hasard. Ce qui nous arrive est un miroir. Les situations rencontrées ne sont que le reflet de que nous devons comprendre pour avancer dans cette vie. C’est pour réactiver cette relation entre le manifesté et le non manifesté, le perçu ou le non-perçu que la méditation et la connaissance du Soi sont nécessaire. La méditation Transcendantale permet cette approche avec une facilité déconcertante. Il y a aussi d'autres techniques ou philosophies permettant cette approche. Je parle de celle que je connais bien, cela ne veut pas dire que les autres sont moins efficaces, ce n'est pas un concours ni une course de vitesse. Par une pratique régulière, nous pouvons donc atteindre, réaliser de façon durable l'équanimité de la conscience. A cette époque et durant toute ma jeunesse, je pouvais sentir et voir à quel point mon père était quelque part coupé de lui-même. Le plus triste dans sa situation, était qu'il pensait le contraire, il croyait qu’il était toujours maitre de sa destinée, alors qu'il était tout simplement perdu dans un océan de pensées stériles, souvent négatives, le mental ayant pris le dessus sur la conscience. J’avais pressenti chez lui assez tôt le désarroi imprégnant déjà sa vie. Bien sûr cela se répercutait sur toute notre famille, sa violence physique ou psychologique s'expliquait par cette tristesse. Cela n'excuse en rien les comportements violents qu'il a pu avoir, cependant le temps aidant, il a été plus facile de lui pardonner ses débordements. Sa vie fut certainement quelque part très difficile. Son univers s'était écroulé, son égo avait pris le dessus, il était en perdition. Cela nous concerne tous, car tous, nous connaissons des épreuves de souffrance. La douleur peut être dévastatrice dans une vie qui paraissait parfois bien réglée. Puis un jour, nous voici totalement démuni face à l'adversité. Tout peut basculer en quelques secondes, du meilleur au pire ou l’inverse. Notre conscience dominée par le mental est impuissante, dans le chaos des pensées elle ne peut voir la lumière. La domination de l’activité sur notre nature non manifestée crée ce cycle difficile de la souffrance. Sans conscience transcendantale la vie est identifiée à la peur et à la colère. La vie ignore la nature du Présent. On ne peut parler de connaitre le Présent sans connaitre l 'expérience du transcendant

En même temps, montrer son amour, ses sentiments profonds, lui paraissait être une faiblesse de l'âme. Il était dur avec les autres, pas seulement ses proches. En ai-je souffert ? Certainement. Ce que je retiens de lui, c'est clairement la violence de son caractère. Il me fallut bien des années et de nombreuses méditations pour résorber ce qui fut à une époque tout d’abord une haine profonde, pour passer à l'indifférence, enfin le pardon et la compassion. Sans la pratique de la méditation, il m'aurait été extrêmement difficile surement impossible d'être en paix avec cette période de ma vie. J'ai pu découvrir que la compassion et le pardon étaient deux voies royales pour atteindre une grande autonomie émotionnelle. Accepter la souffrance, c’est comme une délivrance, un pas vers la sérénité infinie de la conscience. C'est accomplir l'action dans le détachement.

Ma mère vivait dans l'ombre de cet homme dominateur. Elle le rencontra au quartier latin, au début des années cinquante. Elle était très attirante, et elle tomba assez vite amoureuse de ce beau français. Ils décidèrent de se marier, contre la volonté de ses parents, qui, hollandais pur sucre, ne comprenaient pas que leur fille veuille se marier avec "un papiste » . Malgré tout, le mariage se fit et mes parents s'installèrent à Saint -Mandé. Elle vécut dans l'ombre de son mari dominateur. Il fallait qu'elle se protège mais aussi qu'elle protège ses enfants. Sa vie fut faite d'ambigüité et de compromis avec son mari, ses enfants et le reste de sa famille. Elle aimait son mari malgré sa violence extrême qui brillait en société par son intelligence. Lorsqu’il battait ma mère, elle ne pouvait plus sortir pendant des semaines tellement elle était physiquement marquée. Le visage tuméfié, le corps meurtri. Ceci en notre présence. Mon père dans sa folie nous prenait à témoins, le genou en travers de la gorge de notre mère allongée sur le sol, expliquant que notre mère était folle, elle nous suppliant d’appeler de l’aide, que pouvions nous faire à 3, 5 et 7 ans ? Ces scènes se répétèrent souvent. Ils se réconciliaient toujours, à notre grande joie, à notre grand désarroi En écrivant ces quelques lignes, j’ai toujours une grande émotion. Ces mémoires sont tellement imprimées dans ma conscience qu’il est difficile de m’en séparer.

Concernant leurs scènes de ménage, ma mère eut un jour cette réponse quelque peu atterrante à une de mes questions. Je voulais comprendre ce qui se passait dans leurs têtes "après coup", après leur scène d'une grande violence. Se rendaient-ils compte de l'impact psychologique que cela pouvait avoir sur leurs enfants ? Elle me répondit qu'ils pensaient que c’était chose courante dans tous les couples, son mari lui avait affirmé, que ma fois cela faisait partie de la vie. Je dois dire que j'en perdis mon latin. Devant mon air hébété, elle se rendit compte de l'énormité de sa réponse, peut être soudainement elle prit conscience que ce qu'elle avait vécu n'était pas du tout quelque chose de normal.

Mes rapports avec elle furent toujours assez affectueux. Il est vrai que mes frères et moi lui pardonnions beaucoup car nous avions été témoins de la violence de mon père. Par son éducation hollandaise, elle était beaucoup plus flexible d’esprit. Certes elle fut souvent sous l'influence de son mari, mais parallèlement elle réussissait parfois à lui faire comprendre que le monde avait évolué et que nous n'étions plus au moyen-âge. De plus j'étais le petit dernier de la famille et il est vrai que j'eus un statut un différent. Le petit dernier est souvent au corps défendant des parents, le plus gâté. On me passait plus de choses, et sans en avoir jamais abusé, cela me servit bien surtout lorsque je fus adolescent.

Ma mère avait un esprit plus ouvert, on pourrait dire plus libéral. Un de mes moments favoris, lorsque j'avais une quinzaine d'année, était le weekend de me lever et d'aller prendre un café avec elle dans la cuisine de notre maison discutant de choses et d'autres. A cette époque je fumais, et je prenais un plaisir extrême à prendre une cigarette avec un bon café. Mes parents nous permettaient de fumer et de boire de l'alcool. Pour eux cela faisait partie de cet aspect "bon vivant" ...La déculpabilisation de ces mauvaises habitudes était totale dans notre famille. Durant ces moments de partage, nous parlions de choses plutôt assez intellectuelles. A la maison, beaucoup de journaux et magazines politiques trainaient un peu partout, notre esprit critique se développait durant ces débats avec nos parents. Ils étaient tous les deux très intelligents et cultivés. Ils recevaient beaucoup d’invités à la maison, de différents milieux. Ils acceptaient plus facilement une contradiction intellectuelle de l'extérieur plutôt que de l'intérieur. Leurs meilleurs amis les appréciaient beaucoup pour leur sens de l'hospitalité et leurs conversations assez riches intellectuellement.

Durant cette première partie de mon existence, ayant vécu au milieu d’une insécurité presque permanente, ma conscience se préparait malgré moi à une renaissance. Mon inconscient allait souhaiter devenir conscient, demandant une révolte salutaire pour sortir de ce carcan familial devenu trop lourd. La vie bientôt allait m’offrir cette opportunité. Rien ne semblait me prédisposer à la découverte de ce qui allait influencer ma vie pour les décennies à venir.

 

 

Dès l’âge de 14 ans jusqu’à mon départ de la maison familiale je partageais mes journées libres avec une bande de copains toujours prêts à faire la bringue. Nous allions régulièrement prendre de sérieuses mufflées aux bars avoisinants.  Nous avions déjà un gout immodéré pour l'alcool. Nous sortions plutôt assez souvent. D’ailleurs à l’aube de mes 15 ans je perdis mon pucelage. J’avais deux amis artistes peintres qui vivaient à cinq kilomètres de chez mes parents. Ils avaient 25 et 35 ans Ils avaient loué une vieille école désaffectée comme il commençait à y en avoir en zone rurale. C’était devenu leur atelier. Ils recevaient tout le monde.  C’était un moulin à rencontres. Mes amis de guindaille et moi-même avions fait leur connaissance. Nous étions devenus très amis, une amitié encore vivante aujourd’hui. Un jour je passais par leur école pour dire un petit bonjour, apportant un peu de vin et de nourriture car ils étaient toujours à cours de tout, la vie d’artiste n’étant toujours lucrative. Deux jeunes femmes de 23 et 25 ans étaient leurs invités. Visiblement pas pour tricoter. L’une d’entre qui s’appelait Claire-Hélène commença à discuter avec moi. Je n’avais pas tout à fait 15 ans mais avec déjà un vécu assez intense ce qui ne me rendait pas trop immature pour une jeune femme de 23 ans.

Je passais la journée avec notre petit groupe. Nous nous amusions bien. Vers 19 ou 20h je devais partir, mes parents m’attendant pour diner. Claire- Hélène me demandait si je pouvais revenir passer la nuit avec elle. J’étai carrément pris de court. Un peu craintif aussi. Une jeune femme de 23 ans assez jolie me proposait à un gamin de faire l’amour.

J’acceptais de grand cœur sans beaucoup d’hésitations. Il fallait que je trouve un plan pour pouvoir faire le mur et rejoindre Claire-Hélène. Nous nous donnions rendez-vous dans une petite rue adjacente de chez moi. Elle viendrait me chercher en voiture et le tour serait joué. L’heure fut fixée à 23H30. Je souhaitais une bonne nuit à mes parents. Je fermais la porte de ma chambre à clef. J’attendais un peu. Mes parents étaient partis se coucher. Je passais par la fenêtre partant au petit trot vers notre point de rendez-vous. J’arrivais avec quelques minutes de retard. Personne ne venait. Une voiture arrivait au loin, pensant que c’était ma conquête de ma nuit je faisais de grand signe. En fait ce n’était pas elle mais des amis de mes copains artistes qui passaient par là. Je les connaissais. M’excusant je leur explique que j’avais un rendez vous chez eux. Pas de problèmes. Ils m’embarquaient dans leur voiture pour me conduire. Arrivant là-bas j’entrais dans la pièce qui servait de bar, salle à manger. Claire -Hélène était toute surprise. On s’étais raté de quelques minutes. Et elle pleurait. Elle était tombée très brièvement amoureuse d’un gamin de 15 ans. Un de mes amis artistes riait. Incroyable me disait-il. Elle pleurait à chaudes larmes ne te voyant pas au rendez-vous. Après quelques plaisanteries, un petit coup de rouge et quelques zakouskis, elle m’emmenait dans sa chambre. Pour une première expérience c’était assez réussi. J’étais très timide. Elle me mettait à l’aise rapidement. Ce fut une nuit qui restera dans mes souvenirs jusqu’à ce jour. Je n’ai jamais revu Claire-Hélène cependant sa douceur, sa gentillesse et sensualité restaient à jamais gravés dans ma mémoire. C’était une belle expérience pour un adolescent de 15 ans.

 

 

 Mes parents me voyaient bien rentrer parfois un peu éméché, mais pour eux ce n'était pas grave, tant que je ne me droguais pas, tout allait bien, picoler, ça faisait partie de la vie ! Jusqu'à l’âge de 17 ans, j’eus cette vie un peu décousue avec quelques copains de l'époque avec qui je partais régulièrement en virée. A plusieurs reprises durant mon adolescence ans, je partis avec l'un de mes frères en Bretagne, quelques copains se joignant à nous, pour plusieurs semaines durant les vacances d'été. Nous logions au camping et tous les soirs sans exception, nous finissions à la crêperie du coin, avec de grande tablée, buvant bière, cidre et autres alcools en grande quantité. J'étais bourré tous les soirs, rentrant au camping à l'aube, réveillant tous les vacanciers du coin avec nos chansons paillardes. Nous nous levions à midi, avec une énorme gueule de bois, pour nous retrouver tous en fin d'après-midi pour recommencer notre manège. Je dois dire que nous avons beaucoup rit. Nous étions une bande de copains très soudés et tout était prétexte à rigoler ivres mais heureux, en tous les cas nous le pensions. L’alcool aidant nous laissions de côté tous nos blocages, toutes nos inhibitions d'adolescent.

Durant l'année scolaire, je vivais avec mon frère dans un appartement qui se trouvait au-dessus d'un magasin de vins et spiritueux que mon père avait ouvert pour essayer de faire quelques choses de sa vie. Mon frère ainé de 2 ans, en était en quelque sorte le gérant car il avait souhaité arrêter ses études à l’âge de 16 ans. Notre père après avoir acheté ce magasin, très rapidement s'y ennuya pensant que laisser la gestion d'un magasin de ce genre à un jeune homme de 18 ans était une bonne idée. Évidement ce fut une catastrophe. Au début mon frère fit l'effort d'essayer de bien gérer ce magasin ; mais sans expérience, sans soutien même moral de nos parents, il ne pouvait pas faire grand-chose. Nous ne voyions notre père uniquement quand il venait se réapprovisionner sur les stocks existant pour éviter de mourir de soif.... Le reste du temps nous étions livrés à nous-mêmes. Je ne vais pas être hypocrite. Pour nous c'était le rêve de tout ado. Libres de tutelle parentale toute la semaine, un appartement spacieux, de l'alcool à profusion... Tous les ingrédients étaient réunis pour nous lancer dans une guindaille effrénée quasiment 5 soirs par semaine ! Étant au lycée, j’invitais régulièrement tous mes potes, jusqu’à souvent des heures très avancées de la nuit nous faisons la fête, arrosée par des grands crus de vin ou autres liquides alcoolisés. Cela dura 2 années. D'ailleurs entre les cigarettes, je fumais entre1 et 2 paquets par jours et l'alcool que j'ingurgitais, je pense que je ne serai pas allé au-delà d'une trentaine d'année d’âge. Cette vie de débauché était mélangée à un réel mal être. Certes durant nos fiestas, nous nous amusions beaucoup, mais lorsque nous étions sobres, nous étions tous très mal dans notre peau. Me voir faire la bringue tout le temps en fait les amusait, comme j'ai toujours eu la cuite gaie, ils se rassuraient par mon rire tonitruant qui remplissait régulièrement la maison.

Cette période festive irréelle, dura environ 4 années.

 

Au milieu de cette période presque suicidaire, lorsque j'eus 17 ans, je rencontrais ce qui allait devenir le moteur essentiel de ma vie et de mon développement personnel.

 

Deux de mes amis très proches étaient tombés, par hasard, si le hasard existe, sur un centre de méditation transcendantale au cœur de la campagne française, à Saint Sauveur en Puisaye. Ils apprirent assez rapidement, pratiquant de façon assidue cette technique. Ils m'en parlèrent, expliquant comment en si peu de temps ils avaient senti déjà des changements dans leur esprit et dans leur vie au quotidien.

Discutant avec eux assez souvent, j’observais avec l'œil du témoin chacun de leurs gestes, je les voyais changer leur rythme de vie, tout cela de façon très subtile. Ce n'était jamais de grands chamboulements. Simplement ces petites choses du quotidien qui ont parfois une grande influence sur notre comportement ou notre façon de penser. Très rapidement, ils diminuèrent leur consommation de tabac, puis ils commencèrent à réduire leur consommation d'alcool, à être beaucoup plus ouverts dans leurs relations avec les autres. Tout cela juxtaposé m'intriguait au plus haut point. Il y avait ce mélange de choses très concrètes comme tout simplement s'arrêter de fumer, sans effort apparent, mais surtout ils paraissaient tout simplement plus heureux.

 

 

Ce qui m'étonnait était la rapidité avec laquelle ces changements intervenaient, comme ça, tranquillement, sans chercher midi à quatorze heures. Puis petit à petit d'autres amis apprirent à méditer et l'expérience se renouvela, chacun semblait y trouver son compte...La méditation semblait permettre à tous de s'améliorer là ou en fait ils en avaient le plus besoin, surtout cette amélioration était toujours facile et harmonieuse. Nous avions tous des motivations très différentes pour commencer à pratiquer la Méditation. Certains avaient été convaincus que le repos donné par cette pratique permettait une récupération en cas de profonde fatigue, plus rapide que d'ordinaire, alors ils se dirent qu'ils pourraient sortir faire la bringue beaucoup plus souvent pouvant ainsi récupérer deux fois plus vite. Une motivation comme une autre. D’autres par curiosité, puis ceux qui avaient une quête spirituelle semblaient trouver une réponse adéquate à leurs questions existentielles. Nous étions aussi à un moment de notre vie ou la curiosité innée de la jeunesse primait. Nous étions prêts à nous lancer dans tout ce qui pouvait être nouveau afin d'avancer pour le mieux dans nos vies respectives.

Après ces quelques mois d'observation, je me décidai à apprendre. La décision finale fut comme une évidence. J’avais assez attendu, il n'y avait aucune raison d'attendre plus longtemps. Le coût à l'époque était de 200 francs. Je réunissais la somme. Étant mineur, j’avais besoin d'une autorisation d'une personne majeure, un de frères me l'a fait. Autant être clair, il n'était même pas envisageable de demander à mes parents une autorisation écrite pour apprendre à méditer, leurs réponses auraient été évidements négatifs.

 

 

Le 16 Mai 1976 je fus initié à la méditation transcendantale. La pratique étant de vingt minutes matin et soir, je gérais au mieux mon temps afin de pratiquer régulièrement. Dans la foulée d'autres de mes amis apprirent, certains ayant aussi leurs parents instruits.

 

 

J'eus une expérience assez étrange lors de ma première méditation à notre domicile familiale. J'étais tout seul dans notre maison, vers 18h si mes souvenirs sont bons, je m'installais pour ma méditation du soir. Nous avions trois chiens qui passaient la plupart du temps dans notre jardin qui était assez grand, environ 6000m2. Ils fouinaient à l'autre bout de notre terrain, lorsque je fermais les yeux pour commencer à méditer. Une chose assez stupéfiante se passa, quasiment à la seconde près, ils coururent du fond du jardin aboyant en entrant dans notre maison, notre plus gros chien qui était un briard bien costaud savait ouvrir les portes d'un coup de patte, ouvrit donc la porte de ma chambre suivie de ses deux compères de jeu, les trois se couchant à mes pieds durant toute la méditation pour ensuite se retirer lorsque j'eus fini. C'était assez magique. Du fond du jardin ils avaient donc senti quelque chose de spécial qui les avait fait venir directement près de moi juste le temps d'une méditation. Cela n'arriva qu'une fois, mais par la suite, nos chiens aimaient se coucher à mes pieds ou tout simplement devant la porte de ma chambre très souvent lors que je pratiquais.

 

 

D’ailleurs ma mère l'ayant remarqué par la suite fut très impressionnée à l'époque. Elle sentait bien qu'il y avait là quelque chose de peu ordinaire. Ceci est bien sur un peu anecdotique, mais ce fut une expérience sortante de l’ordinaire.

Je persévérais assidument dans ma pratique. Pourquoi cette assiduité dès le début, je ne sais pas trop, pourquoi s'assoir matin et soir, les yeux fermés, pour méditer ? Dans mon souvenir, au début, c'était tout simplement quelque chose de très agréable. Je me sentais plus tranquille. Il me semblait que je me retrouvais dans un monde de tranquillité. Tout ce qui était autour de moi semblait soudainement harmonieux, facile. Rien de miraculeux. Simplement de la douceur et de la quiétude. Vu l'environnement familial, le contraste était très fort. Pendant ces quelques minutes d'apaisement, la vie prenait une toute autre dimension. Ce qui parfois était de la colère, de la frustration, se transmutait en quelque chose d'infiniment spécial. Il y a eu un côté un peu magique.

 

Mon père fut tout d'abord plutôt ouvert à l'idée de me voir méditer tous les jours 20 minutes matin et soir. L'ouverture de son esprit ne dura pas très longtemps. Au bout de quelques semaines, il décréta qu'il m'interdisait de méditer avec un avertissement très clair, s'il me voyait méditer il me casserait la figure, ni plus ni moins.

Il passait son temps à m’espionner, entrant abruptement dans ma chambre, dans la salle de bains, me questionnant sur mes activités avec mes amis. Il ne lâchait rien. Alors le jour de ma majorité le 19 octobre 1976, ne supportant plus l'ambiance délétère de notre famille j''allais lui annoncer que j'arrêtais mes études pour devenir professeur de Méditation Transcendantale. Le résultat fut un moment épique et quelque part fondateur pour ma vie future.

C’était l'année de mon bac Je dois dire que cette annonce à mes parents eut un effet de détonateur provoquant une réaction particulièrement violente.

Je m'étais un peu préparé pour faire face à toutes éventualités, connaissant mon père, je pressentais une réaction particulièrement houleuse.

J'avais préparé mon plan de départ que je pensais être béton.

Célébrant mon anniversaire et ma majorité nouvellement acquise avec une bande de copains de mon lycée, j'envisageais de partir dès le lendemain matin avec mon sac à dos et surtout de ne plus rentrer chez mes parents. Durant cette soirée, un de mes amis vint me voir, me donnant son avis, au lieu de partir à la sauvette, sans rien dire à mes parents, je devrais les confronter pour clarifier la situation. J’acceptai l'idée, surtout parce que j'étais dans un état d'ébriété avancé, donc plein de courage à ce moment-là, toute mon inhibition ayant disparue dans des vapeurs d'alcool. Le lendemain, la gueule de bois un peu résorbée, je réalisais que je devais aller dire à mon père en face à face que j'arrêtais mes études. Pour être franc, je n'en menais pas large ! Me voici donc parti pour la maison familiale, pour affronter ce qui resta dans vie un moment très marquant. J'arrivai à la maison et tombais nez à nez avec lui, et d'une voix un peu fébrile et angoissée, je lui annonçais que je souhaitais devenir professeur de Méditation Transcendantale et quitter le lycée, après tout j'étais majeur. La première réaction fut une baffe, pas trop douloureuse physiquement…Psychologiquement un peu plus. Devant cette réaction, à laquelle je m'attendais un peu, j'essayais de prendre mes jambes à mon cou, il me rattrapa par mon manteau. Tombant par terre, il s'arrêta aussitôt. Ma mère arriva à ce moment-là, elle rentrait de chez le coiffeur...Bien sûr elle tomba aussi des nues. Dans son ambiguïté traditionnelle, elle prit parti pour son mari, sans chercher d'explication. Pour corser l'affaire, mes parents venaient d'apprendre qu'un de nos chiens préférés s'appelant Gédéon venant d'être abattu lors d'une de ses escapades dans les poulaillers avoisinant par un agriculteur irascible. Cela évidement faisait beaucoup de peine à mes parents car Gédéon était un fidèle compagnon. Toutes ces émotions entre le chien abattu, le fils, petit dernier et un peu préféré, voulant arrêter ses études pour devenir professeur de méditation provoquèrent un déferlement de colère et d'invectives contre ma personne, et pendant qu'on y était, contre mes frères aussi, qui devaient forcément être coupables de quelques crimes inavoués. Leur conclusion, après s'être calmés fut que leurs chiens, nous en avions trois au total, étaient décidément beaucoup plus gentils et affectueux que leurs enfants, qui étaient eux le summum de l'ingratitude. En racontant cet épisode avec le recul du temps, j’ai pu réaliser combien il fut douloureux. Mon père était vraiment comme fou. Enfin à aucun moment la question de savoir pourquoi l'un de leurs fils souhaitait s'en aller n'a effleuré leur esprit. La maitrise du moment présent avait été annihilée. Imaginez-vous cette scène, c'était presque surnaturel...La maison s'était remplie d'une énergie de désespoir ... Mes parents craquaient, je craquais... Tous leurs concepts d'éducation, leurs idées reçues volaient en éclat. Sans vraiment le vouloir, j'avais mis mes parents face à leurs contradictions.

Cette situation ne s'était pas matérialisée par la vertu du Saint Esprit. C'était pour moi une sorte d'aboutissement à la suite d'une longue maturation, et d'un mal être certain. Mes parents n'avaient jamais compris ou peut-être même essayer de comprendre ce qui pouvait se passer dans ma tête

 

Pour mes parents ce fut un bouleversement. Ils ne comprenaient pas, et encore actuellement, ma mère n'a toujours pas vraiment saisi le pourquoi de mon départ. Comme matériellement nous étions quelque peu à l'abri, que pouvions nous aller chercher mes amis et moi, dans ce qu'ils pensaient être une "secte » ? Avec le recul du temps et l'expérience d'une vie, je les comprends. Cela ne devait pas être facile à digérer. Tous les deux avaient déjà envisagé mon avenir. Sciences Po à minima. Tout était planifié dans leur esprit. Malheureusement pour eux cela n'était pas ma destinée.

 

 Finalement, je quittai le domicile familial avec pertes et fracas pour suivre une voie qui à mon sens me permettrait de jouir pleinement de ce qu'une vie peut apporter de positif. Avec le recul du temps, je perçois très bien l'inquiétude qui a pu ronger mes parents. Non seulement leurs certitudes s'effondraient, mais en plus je m’éloignais d'eux pour quelque chose que leur mental ne parvenait pas à saisir.

 

Lorsque je suis parti, ce ne fut pas dans l'angoisse. Le jour de ma majorité je partais pour trouver ce qui à l'époque me semblait être une voie toute désignée. Vivre dans notre famille était véritablement stressant. Les études ne me passionnaient pas. Je n'ai jamais été un élève brillant.  Je ne me voyais pas faire de longues études.

 

Me voici donc le 19 Octobre 1976 parti pour vivre ma vie. Je pris un car de Montargis à Saint Sauveur en Puisaye, là ou un centre de Méditation transcendantale existait à l’époque, je fus accueilli avec une infinie gentillesse

Je restais à Saint Sauveur une année. Je commençais à suivre des cours pour devenir professeur de MT. L’ambiance était bon enfant. Dans la journée chacun participait au bon fonctionnement de la vie quotidienne. Nous étions peut-être une quarantaine à y vivre de façon permanente, et durant l'été 150 à 200. C'était un petit manoir avec un grand parc et de nombreuses chambres. Les gens venaient y suivre des cours ou bien apprendre la technique de méditation transcendantale. Le fonctionnement de cet endroit était comme celui d'un hôtel, certains étaient aux cuisines, au ménage, à l’approvisionnement. Tous le "staff" étaient composés de volontaires qui restaient le temps qu'ils souhaitaient et qui en échange recevaient des "crédits" pour pouvoir suivre des cours en résidence s'ils n'avaient pas les moyens financiers. Chacun y trouvait son compte !

Puis en Mars 1977 je partais pour un petit village en Ardèche, La Louvesc, ou l'association avait pu louer un hôtel à des prix hors saison pour loger et former des professeurs de MT. Nous étions un petit groupe d'une douzaine de personne à vouloir suivre ce cours qui devait durer 3 mois en résidence. C'est un souvenir extraordinaire d'avoir pu partager ces moments avec des personnes venant de milieu social très différents mais cherchant tous à développer leur compréhension des mécanismes de la vie d'une manière simple et efficace. Faire ce choix en 1977 n'était pas si évident Néanmoins nous profitions pleinement de cette période. Nous avions l'impression d'être coupé du monde à certains moments. Ce village se situe à 1000 mètres d'altitude, et nous eûmes quelques tempêtes de neige qui rendait l'accès à notre village d'accueil très problématique. Nous avions un emploi du temps basé sur de longues méditations et autres enseignements sur la tradition védique. C'était des moments assez magiques et véritablement très enrichissant. Durant cette période, ma petite amie s'appelait Caroline. Je l'avais connue au lycée. Lorsque j'ai appris à pratiquer la MT, je lui en avais parlé avec toute la foi que peut avoir un ado de 17 ans et, convaincue, elle aussi apprit, ainsi que d'autres de nos camarades. Lorsque je pris la décision de quitter le domicile familial, elle décida de faire la même chose quelques mois plus tard pour suivre ce cours en Ardèche. Une relation plus intime commença entre nous à cette époque. Nous avions tous les deux une pêche d'enfer et étions extrêmement motivés dans notre but de devenir professeur de Méditation Transcendantale. A la suite de ces 3 mois en résidence, nous devions aller faire nos preuves sur le terrain. Faire des conférences publiques, aider des méditant à vérifier leur pratique quotidienne, coller des affiches, organiser des conférences...A l'époque il existait un centre à Nice et nous fumes désignés pour aller seconder les professeurs sur place qui semblaient avoir besoin d'un peu de support logistique. Nous partîmes en Mai 1977 pour y rester jusqu'en Septembre. Là aussi je dois dire que je garde de très beaux souvenirs de nombreuses personnes rencontrées ! De plus étant assez jeune, pouvoir discuter avec des personnes ayant une expérience plus importante de la vie, était toujours un enrichissement très appréciable pour ma recherche personnelle. Et puis l'innocence et la foi d'un jeune homme de 18 ans créait souvent chez mes interlocuteurs des interrogations. Comment quelqu'un de si jeune pouvait-il parler de choses si sérieuses comme "la réalisation du Soi" en pratiquant une méditation apparemment si simple ? Beaucoup avait cherché pendant de nombreuses années ne serait-ce qu'une expérience de transcendance, et voilà que soudainement on proposait de rendre cette expérience systématique, et en plus un gamin de 18 ans le professait avec un toupet incroyable ! Il est vrai que j'avais cette arrogance et cette assurance que donne parfois la jeunesse. Ce sentiment d'avoir forcément raison, et que décidément mes ainés étaient bien ringards et bien peureux. La jeunesse est toujours la même, quel que soit l'époque pourrait-on dire. Puis en Octobre, je pensais aller suivre la dernière phase du cours de formation pour devenir professeur de MT. Cela devait se passer en Suisse pour une période de 4 mois il me semble, je ne suis plus très sûr de la durée de ce cours. La destinée en décida autrement. Ma petite amie de l'époque, Caroline, tomba enceinte. Les projets de devenir enseignant dans la Méditation tombèrent à l'eau. Voulant faire les choses correctement, nous nous sommes mariés le 19 Novembre 1977, dans une petite église de l'Yonne avec une cérémonie assez simple avec juste quelques membres de la famille et amis. Nous étions bien jeunes. Avec le recul du temps, je considère ce mariage comme ayant été une erreur de jeunesse, mais de l'autre côté, nous avons eu 2 enfants très jeunes, ce fut est une belle expérience même si pas toujours évidente à assumer. D'ailleurs avec Caroline, nous avons connu notre premier grand défi durant les débuts de sa grossesse. Lors d'une vérification de routine au centre médical à la suite d'un test sanguin, le médecin nous annonça que Caroline montrait des signes avant-coureurs de toxoplasmose. A l'époque, cette "maladie des chats" semblait peu connue mais le médecin nous en expliqua les risques pour l’enfant. Il y avait une probabilité que l'enfant naisse handicapé. Lorsque l'on a 19 ans, c'est un choc. Il nous fallait prendre une décision puisque d'un côté il y avait un risque de mettre au monde un enfant handicapé et de l'autre la solution alternative était l'avortement. Nous avons donc ressassé dans nos esprits quel pouvait être notre réponse à cette épreuve qui était tout de même difficile à affronter. Nous sommes allés voir des spécialistes, certains nous disant tout de go, qu'ils refusaient de pratiquer un avortement et que de toute façon les résultats sanguins montrant la toxoplasmose n’étaient pas véritablement concluant. Dans nos familles respectives, nos parents ne savaient eux non plus pas trop quoi faire. Dans ce genre de situation, on se retrouve réellement face à Soi- même, aucune aide n’est possible, aucun conseil ne peut clarifier l'esprit. Nous devions prendre une décision qui nous apparaissait comme étant la plus juste et la plus lucide. Après quelques semaines, nous décidions de garder l'enfant. Nous avons été soutenus par la plupart de nos proches durant toute la grossesse de Caroline. Elle a dû prendre un traitement, je me rappelle le nom de ce médicament, la "rovamycine". Nous avons quitté Paris pour nous installer à Toulon ou le père de Caroline m’avait trouvé un emploi comme VRP. Il s’agissait de vendre des collections de livres un peu haut de gamme au porte à porte. Nous nous sommes installés début Décembre 1977 dans un petit appartement à la Seyne sur mer qui donnait directement sur la mer. Nous étions plutôt assez heureux de nous retrouver seuls. Nous voyions de temps en temps le père de Caroline, mais lui aussi étant quelqu’un de très indépendant, nous pouvions suivre tranquillement notre petit bonhomme de chemin.

 

 

Pendant cette période, et du fait de cette incertitude concernant la santé de notre futur enfant, nous avons mené une vie extrêmement saine et tranquille. Caroline méditait plusieurs fois par jour pour se relaxer, je lui faisais des massages à l’huile d’amande douce sur son ventre. Nous étions végétariens et elle se nourrissait de façon équilibrée afin de ne pas être carencée. Son gynécologue, Docteur Lebessou, je me rappelle encore son nom, nous pris visiblement en sympathie, car nous étions deux gamins et il semblait toucher par la jeunesse de notre couple. Et puis nous lui avons demandé très rapidement d’accoucher Caroline à l’aide de la méthode Leboyer, naissance sans violence pour la mère et l’enfant. Pour un médecin de l’époque et je dirai de sa génération, il fut tout à fait ouvert pour cette expérience qu’il n’avait jamais tentée mais qu’il trouvait très intéressante. Il n’était pas ravi que mon épouse soit végétarienne mais d’un autre côté, il constatait jour après jour que non seulement elle ne dépérissait pas mais qu’en plus elle n’était pas sous-alimentée, ni carencée en quoi que ce soit. D’ailleurs durant sa grossesse Caroline ne prit que 9 kg et notre fils faisait 3,6 kg à sa naissance. Nous avions beaucoup d’amis dans la région, et comme je n’avais ni voiture, ni permis de conduire, nous profitions de nos amis pour visiter la Provence et l’arrière-pays. Régulièrement Caroline faisait des examens sanguins pour détecter une éventuelle évolution de la maladie mais rien ne semblait bouger sur ce front-là. Nous n’avons réellement jamais douté d’une issue heureuse pour notre enfant nous-mêmes. C’est difficile à expliquer avec des mots, mais quelque part nous sentions intuitivement que notre décision avait été aussi une sorte de test pour nous. Accepter de garder de bébé fut pour nous comme une sorte de bénédiction. Nous étions en notre âme et conscience intimement convaincu que justement parce que nous avions accepté cette situation dans une ouverture totale, une acceptation sereine, que forcément rien ne pouvait nous arriver. C’était une expérience spirituelle vivante. Nous étions en totale harmonie avec notre décision et l’acceptation de ce qui pouvait se produire. Nous vivions en pleine confiance et pleine certitude de la validité de notre choix qui pour certains pouvait apparaitre comme une forme d’inconscience mais qui pour nous avait une essence spirituelle réelle et vécue par nous deux.

 

Du fait de cette foi en la Nature, nous n’étions pas vraiment inquiets. Nous vivions dans notre petit appartement des « Sablettes » près de la Seyne sur mer tranquillement nous émerveillant de la chance que nous avions de vivre au bord de la mer, après tout cela n’était pas donner à tout le monde. Bien sûr il fallut que je trouve un emploi pour pouvoir subvenir aux besoins de notre petite famille ! Je commençais de nombreux petits jobs. Le premier véritable travail fut celui de VRP. Je devais vendre aux portes à porte des livres de collection. Cet emploi m’avait été trouvé par mon beau-père, Jean-François, qui vivait à Uchaux, petit village de l’arrière-pays provençal. Faisons une petite parenthèse sur Jean-François, car il était véritablement un personnage hors du commun. Un peu fou, un peu délirant, plein d’humour…sauf quand il avait un petit coup dans le nez ! Dans ce moment-là il perdait tout contrôle, s’en prenant au monde entier, à ses filles, ses maitresses, ses amis, ne parlons pas de ses ennemis…seul son chat qu’il avait nommé « Robbe Grillet » était épargné par ses malédictions verbales. Il avait pour compagne une jeune femme, Véronique, qui dirigeait une agence de vente de livres aux portes à porte d’une maison d’édition régionale, les Editions François Beauval. Pour rendre service à son vieil amant elle nous donna du travail à son agence. Jean-François qui s’était évertué toute sa vie à ne pas s’occuper de ses trois filles, avait probablement parfois un sentiment de culpabilité et se mettait en quatre pour trouver des solutions à tout problème survenant dans la vie de sa progéniture. La situation fut assez coquace car Jean –François ne voulait absolument pas que nous découvrions que Véronique était sa maitresse, elle avait 29 ans, il en avait peut-être 55…Il avait quelque principe un peu Vieille France. Néanmoins, avec Caroline nous nous rendîmes compte très rapidement au travers de leurs regards complices qu’il y avait là bien plus que de l’amitié dans leur relation. D’ailleurs rapidement nous en faisions quelques allusions à Véronique qui dans un grand éclat de rire le reconnut bien volontiers. Elle trouvait, elle aussi, ces cachotteries un peu ridicules. Nous devînmes rapidement de bons amis.

 

Nous commençâmes en Janvier 1978.Dans notre mallette de VRP il y avait différentes maquettes de collections entre autres les « Grands procès de l’histoire », une encyclopédie pour des jeunes enfants, des romans plus classiques. Je suivais une formation de 2 ou 3 jours, je ne me souviens plus très bien, pour apprendre à déjà comment convaincre quelqu’un d’ouvrir sa porte et de me laisser entrer pour déjà écouter un argumentaire de vente sans qu’en fait , le client potentiel sache qu’il s’agisse d’un argumentaire de vente !Bien sur nos clients potentiels avaient bien un petit doute mais parfois ils étaient aussi bien content de faire un petit brin de conversation, se disant qu’après ils n’achèteraient probablement rien du tout !Mon salaire était de 1400 francs par mois, qui était le smic de l’époque, puis après 3 mois ,j’étais payé uniquement sur commissions, recevant un pourcentage sur chaque vente réussie.

 

Après cette formation rapide, je fus confiée à une chef de d’équipe, Madame Robin, petite dame pimpante et fort sympathique, qui m’emmena les premiers jours dans différents quartiers de Toulon et de sa région pour essayer de vendre nos collections. Nous avions une zone de prospection attribuée et du matin au soir, et bien il fallait sonner aux portes, et essayer de vendre le plus possible bien sûr ! C’était assez difficile, mais nous pouvions rencontrer aussi beaucoup de gens vraiment très sympathiques, parfois loufoques, rarement mal aimables mais cela pouvait arriver.

 

La hantise pour un VRP était de tomber sur une « Témoin de Jéhovah » ! Expliquons le pourquoi en détail. Ces personnes sont tellement convaincues du bien fondé de leurs croyances, que chaque occasion de pouvoir convaincre une autre âme probablement en détresse, est utilisée à cette fin. Donc lorsque je frappais une porte, l’accueil était toujours super sympa. On m’installait dans un bon fauteuil en m’offrant un petit biscuit, me laissant tranquillement dérouler mon argumentaire, toujours avec un petit sourire bienveillant, pauvre brebis égarée que j’étais, pour, tout d‘un coup, au milieu de ma présentation, voir une Bible arriver sur la table, et un sermon puissamment asséné dans ma petite cervelle ! La seule solution, il faut bien le dire, était la fuite, avec ce sentiment énervant d’avoir perdu plusieurs heures à essayer de gagner ma vie, pour entendre un sermon un peu désuet et très mécanique, car il faut bien le dire, ces braves gens n’achetaient jamais rien, nous n’étions nous autres VRP qu’un exercice intellectuel leur permettant d’étendre leur connaissance biblique. C’était en quelque sorte un sermon sans cœur. Evidemment, lors de ces premières rencontres, je restais bien élevé, prenant un air intéressé à ce déluge de conseils religieux assénés avec force et conviction, me disant qu’après tout j’arriverai bien à caser une petite encyclopédie ? Et bien non… Les VRP de Jéhovah, avaient beaucoup plus de patience que moi, et les fois suivantes je coupais court rapidement à tout enlisement intellectuel !

 

Une deuxième catégorie de clients potentiels était les personnes de milieux aisés. C’était un peu une récréation de sonner à leur porte. Effectivement, en général, ces bourgeois du centre-ville ouvraient très aimablement leurs portes, parfois par erreur, n’ayant pas compris que cette personne sonnant à leur domicile venait essayer de leur vendre un produit dont ils n’avaient probablement pas besoin. La porte ouverte, m’invitant à m’installer confortablement dans leur intérieur cossu, souvent ils m’offraient un petit café, parfois même un gâteau sec, durant ce moment je déroulais mon argumentaire, les voyant faire semblant de prêter attention à mon déferlement de paroles qui se voulaient commerciales et convaincantes, tout en restant dignes et avenants. Et puis après une quarantaine de minutes, voyant bien une forme d’impatience naitre dans leurs regards, j’accélérai ma sortie, ne voulant pas devenir un boulet insupportable dans leur emploi du temps. Bien sûr vous l’avez compris, je n’ai jamais vendu une de mes belles collections à une de ces familles, mais je passais néanmoins toujours d’excellents moments avec souvent des gens cultivés et surtout aimables, ce qui mettaient un peu de gaieté dans nos pérégrinations quotidiennes. On se pose toujours la question de savoir pourquoi le destin nous met dans certaines situations. Et pour moi mon statut de VRP, ne correspondait pas à l’idée que j’avais de ma carrière future. Je voulais gagner beaucoup d’argent, profité du luxe, voir le monde…vendre des livres au porte à porte ne me paraissait pas toujours comme étant une évidence de réussite professionnelle. Pourtant, et cela grâce à ma pratique de la Méditation Transcendantale, je pouvais percevoir de façon très intuitive le pourquoi…. Plus tard dans ma carrière l’évidence en sera encore plus grande d’ailleurs. En frappant toutes ces portes, en rencontrant tous ces gens, j’apprenais à perdre toute timidité, à être plus à l’aise en société, à accepter plus facilement les reproches, les insultes, car il y en avait aussi, à 20 ans j’apprenais à entrer dans le monde adulte professionnel mais avec une sérénité certaine et un optimisme à toute épreuve. Cet état d’optimisme était un cadeau magnifique de la Nature. Voir et comprendre l’adversité dans la positivité étaient l’intégration d’une approche résolument conquérante de la vie. Je réalisais rapidement que ma pratique de la Méditation Transcendantale avait une conséquence concrète et tangible dans mon quotidien. Après uniquement trois années de pratique, je pouvais ressentir des changements importants dans mon comportement non seulement par rapport à moi-même mais aussi vis-à-vis de mon environnement proche. Une nouvelle expérience de vie vérifiable par moi-même semblait naitre tout doucement.

 

Je continuai à arpenter les routes et immeubles du Var en compagnie de Madame Robin durant quelques mois. Je gagnais suffisamment d’argent pour payer notre loyer de 760 francs par mois, deux pièces face à la mer, et subvenir à nos besoins au quotidien. Puis les « Editions François Beauval », et surtout probablement la vente aux portes à porte de façon générale, commença à péricliter lentement mais surement. Je quittais la vente de livres me disant que peut être un autre produit serait plus vendable !

Ce fut une courte mais amusante expérience dans la vente de robots de cuisine. Cette machine, un modèle fabriqué par la société Vorwerk, était un des tous premiers ancêtres des robots ultra perfectionnés d’aujourd’hui proposait aux ménagères de réaliser des dizaines de recettes et ceci juste à partir d’un récipient et d’un mixer intégré. Bon il faut bien le dire, rien de bien gastronomique mais néanmoins rendant bien service. Mais pour vendre ces robots, Il fallait réaliser une démonstration chez le client potentiel. Parfois, il pouvait y avoir quelques imprévus. Lors de l’une de ces « démos » je faisais une petite mixture et démontrait à ma cliente combien cet ustensile avait sa place dans sa belle cuisine…. Mais j’eus un petit problème…d’allumage, car au moment de mettre le robot en marche, je fermais mal le couvercle et mon robot fit gicler dans toute la cuisine la merveilleuse mixture que j’avais préparée avec amour ! Heureusement cette personne fut extrêmement compréhensive et après le choc du premier instant, elle prit la situation avec beaucoup d’humour après que bien sûr je nettoyais pendant une petite heure sa cuisine ! Je ne me souviens plus si elle m’acheta ce robot mais en tous les cas ce fut un souvenir amusant de cette période. J’essayai de vendre pendant encore environ six semaines ces instruments, pour finalement rendre mon tablier ne parvenant pas à gagner suffisamment de commissions.

 

Après cette période professionnelle qui en fait ne dura que quelques mois, je restai au chômage, ne trouvant aucun emploi, surtout que je n’avais aucuns diplômes, et en France, déjà à l’époque, ne pas avoir de diplôme signifiait la mise à l’index du marché du travail. De plus Caroline devait accoucher au mois de Mai 1978, et nous arrivions à joindre les deux bouts entre les différentes allocations reçues et l’aide très appréciée de mes beaux-parents et dans une moindre mesure des miens. N’ayant pas le permis de conduire, un de nos amis Francis, nous donna son numéro de téléphone pour qu’il puisse nous conduire à la clinique à la moindre alerte, celle –ci se trouvait à une dizaine de kilomètres de notre domicile. Caroline ressenti les premières contractions dans la soirée du 18 Mai, je téléphonais à Francis qui arriva sur les chapeaux de roues ! L’accouchement fut un peu difficile et douloureux car à l’époque il n’y avait pas encore la « péridurale ». Le Docteur Lebessou sachant que sa patiente en train d’accoucher était Caroline, se déplaça spécialement pour l’assister tout le long, il voulait probablement que son premier accouchement réalisé avec la Méthode Leboyer fût un succès. Il fit préparer la salle d’accouchement avec un bain d’eau chaude prêt à recevoir le nouveau-né que je devais prendre dans mes bras et baigner doucement, les lumières furent baissées pour être plus douces, notre fils naquit à 9 heures du matin après une longue nuit. La première question de Caroline fut « est-il normal » ? Le Docteur Lebessou répondit rapidement pour la rassurer, quelque chose comme « mais oui il a l’air tout à fait bien, tout à fait normal » ! Ce fut bien sûr un soulagement…Après avoir baigné notre fils, et oui c’était un petit garçon de 3,7kg, je le plaçais délicatement sur le ventre de Caroline qui le garda quelques instants, profitant de ce moment magique qu’est une naissance. C’était un sentiment étrange, car caroline, comme moi-même n avions ce sentiment que ce petit bout de chou venait de nous être confier, mais surtout qu’il ne nous appartenait pas. Toute idée de projection sur sa vie future, toute idée un peu possessive venaient de disparaitre de notre champ de conscience. Plus tard nous avons souvent parlé ensemble de ce moment qui fut assez doux, assez magique, un instant ou toute identification disparaissait… Un sentiment de liberté, de pureté prédominait. Cela est resté un beau souvenir. Raphaël venait d’arriver dans notre vie.

 

Caroline et Raphaël restèrent une semaine à la clinique, elle se situait dans la banlieue de Toulon et je m’y rendais en bus ou en auto-stop. Caroline avait une chambre seule. Elle gardait Raphaël auprès d’elle et il faut bien le dire ils furent tous les deux traités comme des stars ! N’ayant peur de rien, nous brulions des bâtons d’encens dans sa chambre et je lui amenais comme nourriture des produits « bio » de la Vie Claire. Nous avions beaucoup lu sur le végétarisme, étant nous-mêmes végétariens, et nous avions des idées très claires pour nous nourrir de façon équilibrée et saine….

 

Grâce à nos petits conseils particulièrement sur l’allaitement et comment avoir du lait, Caroline avait une ligne d’attente de jeunes Mères devant la porte de sa chambre pour avoir quelques tuyaux, car Caroline contrairement aux autres Maman avait beaucoup lait. En voici l’une des raisons principales. Lors d’une rencontre avec Monsieur Geoffroy, fondateur de la Vie Claire, celui-ci voyant mon épouse enceinte lui avait donné ce conseil qui s’avéra extrêmement efficace pour « produire » du lait à profusion pour notre enfant à venir… Il suffisait de manger du pain complet ou intégral « bio » avec une ou deux cuillérées de confit d’amandes. Je dois témoigner que le résultat de ce traitement oh combien naturel dépassa toutes nos espérances…. Les seins de caroline étaient devenus pour Raphaël une source d’approvisionnement sans fins ! Les autres mamans ayant de grandes difficultés à nourrir leurs enfants nous demandèrent conseils si bien que tout ce petit monde mangea à sa faim et déjà « bio », ce qui pour l’époque était assez remarquable.

 

Le Docteur Lebessou venait régulièrement discuter dans sa chambre, car il semblait aimer notre compagnie. Nous parlions beaucoup méditation et spiritualité avec lui et il partageait avec nous son expérience d’avoir accouché Caroline avec la Méthode Leboyer. C’était un homme très affable, et sympathique semblant s’intéressé à tout. Aussi nous étions assez jeunes, et une sorte de tendresse paternelle émanait de lui. C’était un médecin en avance sur son époque prête à découvrir de nouvelles méthodes, acceptant de se remettre en question sans état d’âme mais avec professionnalisme.

 

Après une semaine, nous rentrâmes dans notre petit appartement. L’arrivée ne fut pas triomphale. Voyez-vous à 20ans je ne me rendais pas vraiment compte qu’un petit bouquet de fleurs ou une maison à peu près bien rangée aurait pu avoir un effet certain sur le moral d’une jeune mère rentrant après un accouchement. J’observais dans le regard de Caroline une petite larme de déception, je ne comprenais pas vraiment pourquoi. Cet instant passé, et une explication plus tard, nous installâmes Raphaël dans son lit. Nous commencions à nous organiser. C’était une véritable découverte d’avoir cet enfant. A un âge ou la plupart de nos amis sortaient et faisaient des études, nous étions parents et devions prendre nos responsabilités. Tout d’abord, Caroline et moi-même entreprirent de faire des massages à Raphaël le matin au lever. Au début il trouvait ça un peu bizarre puis petit à petit pris un réel plaisir à se faire masser son petit corps. Nous utilisions comme bréviaire le livre de Leboyer, » Shantala » qui montrait comme les femmes en Inde massaient leurs bébés. Lors de ces séances, l’enfant est tellement décontracté qu’il peut être amené à uriner plusieurs fois, le livre de Leboyer le mentionnait et conseillait de mettre une protection en plastique sur soi… La première fois, nous avons oublié cette précaution et bien sûr Raphaël dans un éclat de rire naturel et décontracté se soulagea allégrement la vessie ! Nous constations aussi un phénomène très utile pour notre sommeil. Lorsque nous pratiquions la Méditation transcendantale dans sa chambre, Raphael s’endormait systématiquement. Mais surtout même lorsqu’il pleurait le soir ou dans la nuit il suffisait que l’un d’entre nous nous commence à méditer, et il s’endormait dans les cinq minutes qui suivaient. Autant le dire, nous étions aux anges, surtout après toutes les histoires que nous avions entendues sur les jeunes parents ne pouvant pas dormir à cause de leurs nouveaux nés pleurant toute la nuit. Entre les massages, la méditation, les promenades au bord la mer, la vie de Raphael commençait sous les meilleurs auspices.

 

De plus nous tachions de l’emmener partout où nous allions. A l’époque, occasionnellement nous donnions des conférences d’information sur la pratique de la Méditation Transcendantale. Nous prenions Raphael dans son couffin, le mettions sur une table à côté de nous durant nos présentations. Son calme et son silence faisaient l’admiration de tout le monde. Nous avions trouvé un médecin homéopathe à Toulon pour le suivre. Notre confiance dans la médecine allopathique était très limitée car notre première expérience avec un pédiatre allopathique nous avait passablement refroidis. Nous avions pris rendez-vous avec ce jeune docteur. Il semblait un peu vert, mais bon, nous n’avions pas d’a priori contre lui bien au contraire, mais lorsque notre fils ne réagissait pas à son auscultation, il déclara qu’il était trop calme, que ce n’était anormal, décidant promptement de le pincer. Pas violemment, certes mais suffisamment pour faire hurler notre fils.  Nous restâmes totalement hébétés devant son comportement. Puis continuant son examen, il constata une petite suppuration au niveau de la bouche, pour être sûr de ne pas se tromper, il ouvrit son encyclopédie médicale, pour finalement appeler un de ses confrères, visiblement il semblait un peu dépassé par les évènements. La cause était entendue, il ne nous reverrait plus jamais. Dès lors notre médecin homéopathe s’occupa de notre fils pour notre plus grande satisfaction.

 

Au niveau des tâches ménagères, il faut bien dire que Caroline en faisait le moins possible. Elle avait du mal à réaliser qu’elle n’était plus une étudiante ou simplement une adolescente pouvant jouir de la vie avec une totale insouciance, elle était une jeune maman avec d’autres responsabilités. Etant assez papa poule je m’occupais beaucoup de Raphaël, que ce soit pour le changer, jouer avec lui, faire ses repas, mais aussi ranger notre appartement car il ne l’était pas souvent.

 

A cette période, je n’étais plus VRP et je cherchais un peu partout un emploi. Après quelques semaines je trouvais un contrat intérimaire Je fus engagé comme auxiliaire pour la période estivale dans un centre pour enfants handicapés à Collobrières. Pour moi c’était un peu comme si le destin voulait me montrer à quoi j’avais échappé La nature me montrait par l’expérience ce que c’était réellement de prendre soins de quelqu’un vivant un handicap physique ou mental. Nous avions décidé de garder notre enfant, assumant que nous aurions la force de gérer la situation au cas où le pire serait arrivé. Après trois mois passés dans ce centre je pris conscience à quel point nous avions sous-estimés la difficulté, le courage, et la dévotion que cela demandait. La nature nous avait béni où nous donnant cet enfant en parfaite santé mais elle semblait vouloir me montrer aussi ce que cela aurait pu être d’élever un enfant souffrant d’handicap. Cette expérience fut formatrice. Non seulement j’approchais des enfants mais aussi leur famille dans des situations de stress importantes en même temps je pouvais voir aussi à quel point les personnes à l’époque s’occupant de ces enfants, comme moi-même étions sous qualifiés. Malgré toutes les meilleures volontés du monde, il était difficile de rester émotionnellement sereins.

 

Mes horaires étaient décalés et comme je vivais la Seyne sur mer, il me fallait un moyen de locomotion pour aller à Collobrières. Un de nos amis me prêta sa mobylette, une « Motobécane ». Parfois je commençais le matin à 6h, d’autres fois, je faisais les nuits de 23h à l’aube ou bien de 13h à 23h. Avec ma mobylette je faisais les allez retours … Pour être à l’heure à 6 heures le matin je partais à 4h30, je méditais toujours mes 20 minutes avant de prendre la route, ceci fut ma routine pendant 3 mois. De même que la Nature me fit faire cette expérience pour peut-être mieux comprendre la souffrance d’autrui, quelque part dans ma conscience, je me disais que notre fils, lui aussi, avait été béni et serait probablement toute sa vie chanceuse et heureuse. Il avait quelque part échappé à une épreuve de vie, la nature le soutiendrait tout au long de son chemin. Intuitivement je le savais, cela ne s’explique pas, c’est juste la nature des choses.

 

En dehors de la mobylette il y avait aussi l’auto-stop. Et ici je dois dire que j’eus des expériences plutôt rigolotes voir même hors du commun. Faire de l’auto-stop dans les années 70 et début 80 était quelque chose de tout à fait courant. Par exemple, partant de Paris il suffisait d’aller à la Porte d’Orléans, des dizaines d’auto- stoppeurs se trouvaient là. L’été ils étaient bien sûr beaucoup plus nombreux. C’était pratique pour ceux qui n’avaient pas le permis ou un autre moyen de locomotion ou tout simplement pas les moyens de prendre un transport collectif. C’était aussi une façon de rencontrer des gens. Souvent il était possible de partager des moments de convivialité fort enrichissants. D’autre part, utiliser ce système était certainement moins dangereux à cette époque que maintenant. Il y avait entre deux trajets, parfois des rencontres coquaces, incongrues Un jour allant de Toulon à Collobrières, je devais y aller en stop. Une voiture s’arrête relativement rapidement, j’annonce l’endroit où je souhaite me rendre, le conducteur, avec un sourire engageant se propose de m’avancer quelques kilomètres. Nous ne parlions pas beaucoup, et je regardais distrait le paysage, lorsque soudainement, mon chauffeur mis lestement sa main sur mes parties intimes et me proposa d’un air très gourmand « Tu ne veux pas que je te suce » ? Quelque peu stupéfait, je déclinais promptement son offre en lui suggérant de me déposer dès que possible. Et bien, pas rancunier, le bougre, me proposa de m’emmener le plus loin possible avec un grand sourire plein de regrets mais néanmoins plein de gentillesse.

 

Une autre rencontre un peu originale survint un soir. J’étais coincé au péage d’Orange. Il était environ minuit et peu de voitures passaient à cette heure-là, je me voyais passer la nuit à cet endroit jusqu’à l’aube. Finalement une voiture s’arrêta. J’allais à Paris, il pouvait me déposer à Lyon. J’étais ravi. Dans la voiture se trouvait deux personnes. Le chauffeur, un homme d’une trentaine d’année, assis à côté de lui, un homme d’environ 45 ans. Ce passager était un nain. Nous commencions à discuter, ils me demandaient ce que je faisais, ou j’habitais, enfin les questions d’usage lorsque l’on rencontre une nouvelle personne. Puis la conversation pris un tour plus intime. Ils m’expliquaient avec force de détails qu’en fait ils étaient amants, que le plus jeune des deux qui était marié allait chercher sa femme à la gare de Lyon Perrache car en fait ils vivaient un à ménage à trois. Et là j’eus le droit à un inventaire détaillé de leurs recherches érotiques à trois. Pour bien sur finir par la proposition à laquelle je m’attendais, celle de venir pimenter ce ménage à 3 par un ménage à 4. Un hôtel n’était pas loin de la gare et nous allions passer un bon moment, surtout qu’à 20 ans en pleine force de l’âge j’allais pouvoir tenir la dragée haute à tout ce petit monde. Je déclinais l’offre. Pour être totalement honnête, une expérience à plusieurs était tentante mais quelque chose d’extrêmement malsain émanait de cette conversation, je préférais continuer ma route à Paris.

 

Enfin une rencontre parmi tant d’autres qui fut vraiment sympathique. Je faisais une fois de plus le trajet Toulon –Paris. A un péage pas très loin de mon point de départ, une famille de parisien rentrant de vacances me prit dans leur Renault familiale. Un couple et leurs deux enfants. Je devais m’arrêter à Auxerre, nous allions donc faire un petit bout de chemin ensemble. Ils m’invitèrent à déjeuner sur un resto route. Ils étaient d’une très grande gentillesse. Durant l’un de nos arrêts, j’en profitais pour leur acheter un petit cadeau, une boite de bonbons que je leur donnais au moment où ils me déposèrent à ma destination. Nous avons échangé nos adresses et promis de rester en contact. Un an plus tard, je recevais un faire-part de naissance de leur part, ils venaient d’avoir leur troisième enfant, ils se rappelaient toujours ce voyage rapide que nous avions partagé, comme moi ils en avaient gardé un bon souvenir. C’était il y 35 ans environ. Il m’arrive parfois de penser à eux car vraiment c’était des personnes d’une très grande gentillesse.

 

En dehors de ces 3 situations, il y en eu bien d’autres plus ou moins amusantes. L’auto –stop permettait ce genre de rencontres. C’est une façon de voyager qui a disparu, c'est dommage.

 

 

Après cet emploi à Collobrières, je trouvais pendant quelques mois de quoi gagner un peu d’argent au sein de l’organisation « Tourisme et Travail » comme plongeur. Pas « faire de la plongée » mais essuyer la vaisselle. Cette association était affiliée au Parti communiste et permettait à des personnes disposant de peu de revenu d’aller en vacances. Il était clair que toutes les personnes utilisant les services de « Tourisme et Travail » appartenaient majoritairement au Parti Communiste. Il existait dans ce camp de vacances une ambiance assez bon enfant avec bien sûr beaucoup de discussions politiques durant les repas mais les gens étaient vraiment sympathiques.  Je n’avais jamais expérimenté ce genre de village de vacance, c’était pour moi la découverte d’un milieu social que je ne connaissais pas. A l’époque les communistes étaient perçues comme étant des gens extrémistes, assez rigides dans leur mode de fonctionnement. En 1980 l’idéologie communiste commençait à être battue en brèche. Je dois bien dire d’après cette courte expérience je constatais qu’une véritable nomenklatura semblait exister à tous les niveaux de l’organisation de cette association et le centralisme démocratique une réalité même au simple niveau d’un de vacances.

 

Autrement les soirées y étaient sympathiques, les mœurs très libérales, pour dire le moins. Faisant la plonge j’avais fait la connaissance d’une jeune stéphanoise, Michelle, qui faisait le service de restauration. Je fis très rapidement parti du menu participait à remettre le couvert plusieurs fois.

 

 

 

A la suite de ce cours intermède, je trouvais un stage qui j’espérai aller me donner un revenu plus stable et une formation qui me permettrait de voir un avenir plus ambitieux. J’avais une foi inébranlable en ma bonne étoile, pour moi chaque expérience était bonne à prendre pour pouvoir évoluer dans le monde de la matière, mais aussi dans le domaine spirituel qui à mon sens était le fondement de toute réussite. Le succès matériel ne représentait à mes yeux que l’ouverture et l’adaptabilité de ma conscience à accepter le monde tel qu’il se présentait à moi que ce soit pour le meilleur ou pour le pire. Mes choix reflétaient mon désir d’évoluer spirituellement, car le vrai bonheur ne pouvait que se réaliser qu’en expérimentant le Soi libéré. Je pratiquais la méditation transcendantale depuis environ 3 ans et chaque jour je pouvais en apprécier les effets positifs. A cette époque, un livre eut une très grande influence sur ma compréhension de la méditation et de sa valeur pour mon développement intérieur. Un ami me conseilla de lire « Autobiographie d’un Yogi » de Yogananda. Ce fut une véritable révélation. Chaque page que je lisais amenait ma conscience à vivre des moments de paix intérieure indescriptible. Lire la vie de ce grand Maitre, ses rencontres avec les grands sages des Himalaya, faisait vibrer ma conscience, tout mon être semblait en communion avec tout ce qui était écrit dans ce livre. Je me sentais en totale harmonie avec la lignée des maitres de la tradition de Yogananda, celle du Krya yoga. Cela me renforçait dans mon assiduité à pratiquer la méditation. La méditation transcendantale me permettait d’expérimenter rapidement ces états décrits dans ce livre. Je trouvais à travers ce récit de Yogananda que j’étais définitivement sur la bonne voie, il me fallait simplement persévérer.

 

 

Par l’agence nationale pour l’emploi, je m’inscrivais dans un stage de 4 mois pour devenir ouvrier spécialisé. Il s’agissait d’apprendre à devenir » sableur-pistoleteur-métalliseur ». Les ouvriers formés étaient souvent embauchés sur les chantiers navals pour le carénage des navires qu’ils soient pétroliers, navires marchands ou yachts privés. Pour moi qui avais toujours été très réfractaire au travail manuel ou au bricolage, c’était une nouvelle découverte. Cette période dura environ dix-huit mois. Nous étions peut-être une douzaine de jeunes chômeurs sélectionnés pour ce stage. A la fin de celui-ci juste 5 ou 6 seraient employés par une entreprise locale qui cherchait des ouvriers pour ses chantiers dans la région de Toulon et aussi pour leur succursale à Saint Nazaire. Notre formateur était Edgar, la trentaine, d’origine Guadeloupéenne, costaud ayant travaillé sur de nombreux chantiers à travers la France et le monde. Super sympa, intelligent en diable il nous fixa les règles du jeu rapidement, une relation de confiance s’établit avec lui assez vite.

 

 

Dans l’équipe de stagiaires, des affinités virent le jour et véritablement deux groupes distincts se formèrent. Sans antagonismes, simplement par la nature des choses. Nous venions sur le chantier pour apprendre notre métier tous les jours, nous déjeunions dans un petit bistrot pas loin, nous étions rémunérés au smic. Après quelques jours, une franche camaraderie régnait sur le chantier, et je dois dire que parfois nos déjeuners s’éternisaient un peu autour de bouteilles de rosé ou de rouges, si bien qu’il nous est arrivé assez régulièrement de retourner sur le chantier avec un petit coup dans le nez. Edgar, notre chef, n’était d’ailleurs pas franchement le dernier à se prendre un petit coup d’étrier avant de s’en retourner travailler à notre formation. Nous avons beaucoup ri. Souvent nous échangions des blagues d’un gout douteux mais qui nous faisaient quand même rire, et je dois dire que de nos jours, ces mêmes blagues ne seraient vraiment pas du tout politiquement correctes !

 

Néanmoins nous apprenions et notre stage atteignait sa phase finale. Nous allions savoir de l’équipe qui allait être engagé à temps pleins. Quatre d’entre nous furent sélectionnés. Edgar fit son choix et indiqua à l’entreprise qui avait organisés et financer ce stage, la Sonocar, quelle devait être les heureux élus. Sur les 4 ,3 faisaient partis de mon groupe. Il s’agissait de Jean-François, Christian et moi-même, le dernier étant Michel. Edgar serait notre chef d’équipe. Durant notre entretien d’embauche définitive, le directeur des RH de la Sonocar nous annonça que nous partions tous en déplacement pour plusieurs mois à Saint -Nazaire pour travailler au carénage de pétroliers. J’étais super content. Certes caroline et Raphael allait rester seuls à Toulon pendant quelques temps mais j’aurai la possibilité de rentrer un weekend par mois et j’allais disposer d’un salaire et d’un revenu fixe. C’était un nouveau départ. Parallèlement, Caroline se trouva un job de vendeuse et une halte-garderie au siège du Medef à Toulon ou Raphael pouvait être pris en charge pour un cout raisonnable. Entre Mai et septembre 1979 je partais à Saint Nazaire avec mes camarades de chantier pour une expérience que je n’oublierai jamais. Ce fut une belle et riche période de ma vie. Beaucoup de rencontres, de partages et d’amitiés virent le jour.

 

 

Au départ de Toulon, seuls Jean-François, Christian et moi prirent le train. Michel hésitait encore à venir car il venait juste de se marier. Edgar lui allait nous rejoindre quelques jours plus tard. Nous allions là-bas en train couchette. A l’époque nous fumions tous, nous avions don pour le voyage un stock de cigarettes, quelques morceaux de saucissons, quelques bières, nous étions parés à toute éventualité. Nous sommes arrivés à Saint- Nazaire dans l’après-midi il me semble. Nous allions être logés dans un petit hôtel près de la zone du chantier à Penhoët. Cet hôtel s’appelait le « Le café maritime » et appartenait à Roland, solide Breton de 30 ans qui gérait son affaire avec sa femme Annette. Comment décrire Roland ? Un grand gaillard d’1m 90, il avait une ressemblance indiscutable avec Jean Yanne, grosse baraque, toujours prêt à faire les 400 coups, bon buveur, grand guindailleur devant Dieu et ses représentants, un cœur d’or… Nous avons sympathisé avec lui dès le premier soir. Il nous fit visiter les troquets du coin, nous rencontrâmes ses amis de guindaille, en 48 heures nous connaissions tout Penhoët. Il faut dire que ce quartier de Saint Nazaire n’avait pas très bonne réputation, cet endroit était surnommé « Chicago ». Après plusieurs jours, je trouvais ce surnom assez injuste, l’ambiance était certes différente d’un centre-ville, mais ni plus ni moins dangereux qu’ailleurs.

 

 

Nos chambres étaient sobres et confortables. Les cloisons n’étaient pas très épaisses et nous pouvions entendre tout ce qui se passait dans les chambres voisines. Cela a pu générer quelques bonnes crises de rigolade, certains d’entre nous ayant leur petite amie ou épouse venant les visiter. Nous avions droit à tout le kamasoutra en audio.

 

Annette, la femme de Roland s’occupait de gérer la cuisine et le bon fonctionnement de son établissement, et Roland, disons qu’il s’occupait de maintenir la bonne humeur et le moral de ses clients. Il y arrivait avec un succès certain.

 

Notre travail sur le chantier commençait à cinq heures du matin pour finir vers 13h. Durant l’été il faisait trop chaud dans les cales du bateau, le soleil chauffant les parois en métal. Notre travail consistait à peindre ces cales avec une peinture très toxique. Nous portions deux combinaisons car la peinture transperçait le tissu. Nous fermions hermétiquement avec du chatterton les manches car cette peinture brulait la peau à son contact. Bien sûr nous avions des gants très solides. Enfin un masque à oxygène relié à une pompe et des tuyaux aux pots de peinture. Equipé de cette façon nous descendions dans les cales pour peindre les parois. Un assistant nous suivait pour être sûr que nos tuyaux ne se coinçaient pas ou pour essuyer la visière de notre masque qui se recouvrait vite de peinture. Ces assistants étaient des travailleurs immigrés sénégalais. Pour les appeler et les reconnaitre, un système avait été mis en place. La plupart d’entre eux avaient le même prénom. Celui dont je me rappelle particulièrement était « Bissenti ». Pour être sûr de s’adresser au bon « Bissenti » nous collions derrière leur prénom leur date de naissance. Nous avions donc Bisseni 58, Bissenti 59 et ainsi de suite. Mais c’était tous des « Bissentis » très sympathiques.

 

 

Pour peindre il nous fallait souvent ramper dans les soutes du bateau, car celles-ci étaient divisées par un maillage, comme une ruche. Nous devions glisser d’une maille à l’autre. L’idéal était de peindre entre 1000 et 1200m2 dans la journée. L’aide de nos « Bissentis » était primordiale dans le déroulement des opérations. A vrai dire je ne souviens pas si nous avions réussi cette performance en une seule journée. Cependant en rentrant à notre hôtel les 3 ou 4 premiers jours, nous sommes tous allés faire la sieste car nous étions à genou. L’ambiance du chantier me plaisait bien. Tout le monde s’entraidait, il y avait une véritable solidarité entre les ouvriers. Nos chefs d’équipe faisaient en sorte que le métier rentre vite.

 

Puis Edgar arriva pour diriger notre petit groupe. Michel nous rejoignit aussi, en compagnie de son épouse. Ils s’installèrent dans la chambre à côté de la mienne ! Les nuits étaient plus que mouvementées. Au petit matin nous avions tous des commentaires plus que gras sur ce que nous avions entendus la nuit précédente Mais Michel et sa femme avait des airs si heureux et épanouis que nous ne pouvions qu’espérer que la fatigue les gagnerait bien un jour.

 

 

Après quelques jours, j’eus un petit accident. Je me cassais bêtement le poignet en faisant une virée avec Roland et mes camarades de chantier, une mauvaise chute. Je devais rentrer à Toulon pour 3 ou 4 semaines. Cependant avant de partir, Roland qui se sentait un peu coupable car il avait été l’instigateur de cette sortie nocturne, se fit un devoir de me faire visiter Penhoët, ses bars, ses amis, ses amies, cela dura 2 ou 3 jours avant mon départ. J’ai passé ces journées à boire, à manger et à rigoler. Roland ne savait pas quoi faire pour me faire plaisir…. Ce furent des moments inoubliables.

 

 Un des grands plaisirs de Roland était la conduite rapide. Particulièrement passer le péage du pont de Saint Brévin à très grandes vitesses, car il ne payait jamais le péage comme tous les riverains à l’époque qui considéraient ce péage comme étant un abus de pouvoir de l’administration. Donc régulièrement, en compagnie de mon nouvel ami, nous passions ce péage à de très grandes vitesses. Heureusement que la plupart du temps, étant dans un état d’ébriété consciente et heureuse je ne me rendais pas compte du danger, d'éventuels cris de terreur ne dérangeraient pas la conduite et la concentration de Roland.

 

Enfin je rentrais dans le midi. Je récupérais tranquillement pour quelques semaines. Caroline et Raphael allaient plutôt bien. Je ne me vantais pas de mes sorties nocturnes auprès de Caroline. Dans mon esprit, ce que je vivais à Saint Nazaire était incompréhensible pour une femme. Ça sonne terriblement machiste, mais il y a parfois des ambiances typiquement masculines, pas toujours exemplaires, difficiles à décrire ou expliquer à son partenaire.

 

 

Néanmoins nous avions un peu d’argent car je gagnais correctement ma vie en ajoutant des heures supplémentaires et pouvions vivre relativement confortablement. J’ai retrouvé une de mes anciennes fiches de paie, je gagnais certains mois 7500 francs et ceci en 1979.

 

 

De plus, Caroline et moi étions assez dépensiers, nous n’aimions pas nous priver. Alors quitte à serrer la ceinture en fin de mois, nous n’hésitions pas parfois, à nous offrir des produits de luxe, des restaurants un peu chics, cela venait de notre éducation. Nous avions aussi cette insouciance de la jeunesse, c’est un peu un stéréotype mais une réalité que nous vivions. Rien ne nous faisait peur, nous savions que nous ne serions jamais dans le besoin. Nous avons eu plusieurs fois l’électricité coupée, ou le gaz, pourtant jamais nous n’étions paniqués. Pour nous cela faisait partie des aléas de la vie. Nous pratiquions la méditation très régulièrement, incontestablement notre force intérieure et notre vision de la vie étaient renforcée par cette pratique. Rien ne pouvait nous résister, la vie était perçue jour après jour de façon plus sereine. Notre vie intérieure se mettait au diapason de notre vie matérielle. Il n’existait pas de séparation entre les deux.

 

 

Pour élever notre fils nous manquions parfois, à vrai dire même souvent, de maturité. Il n’était pas toujours facile de prendre une décision juste. D’autre part, le châtiment corporel, plus communément appeler la fessée ne faisait pas partie de notre idée sur la façon d'éduquer nos enfants. Peut-être parce que j’avais vu et vécu trop de violence dans ma famille, je prenais consciemment à mon compte une méthode douce d’éducation, Caroline partageait aussi cet esprit. D’ailleurs en méditant nous étions devenus très patients, plus détendus. Comme tous parents nous avions nos moments d’agacement quand Raphael faisait un caprice d’enfant, pourtant nous arrivions toujours à gérer la situation sans avoir recours à la fessée. Dans notre génération, c’était assez courant, considérer même comme normal et nécessaire d’utiliser celle-ci pour l’éducation des enfants.

 

Je me rappelle cette phrase d’un Maitre spirituel qui disait « Lever la main sur un enfant, c’est insulter la Mère Divine ». Cette maxime correspondait tout à fait à ce que je ressentais. J’ai dû craquer une ou deux fois avec mes quatre enfants, je me souviens très clairement qu’après coup je me suis senti particulièrement morveux et honteux, c’était effectivement un sentiment d’avoir insulté la Nature, de ne pas avoir su être suffisamment présent à moi-même pour me laisser aller à une solution de facilité, car oui, utiliser la force physique est un véritable aveu d'impuissance.

 

Même si mes enfants ne s'en rappellent pas, c'était pour moi, dans ma conscience un réel sentiment de culpabilité. Un petit échec, une petite faiblesse.

 

Après ce repos plus ou moins forcé, je retournais à Saint Nazaire pour retrouver mes camarades de chantier. Tout le monde s’était mis dans la routine. Je fus accueilli à bras ouverts par mes amis et je commençais très vite à descendre dans les soutes du bateau pour aider au carénage de celui-ci. L’ambiance était très bonne durant les heures de travail, c’était carrément festif en rentrant à l’hôtel. Tout d’abord nous prenions une douche et ensuite nous allions déjeuner, nous avions forcément de très gros appétits car nous avions un emploi très physique. Puis après déjeuner nous allions nous promener dans Penhoët. En fait nous allions dans un café du coin, tenu par Mustapha qui était devenu très rapidement un ami de notre petite équipe et quasiment tous les soirs nous y allions faire la fête. Nous pouvions sympathiser avec les autres ouvriers du coin, Jean-François s’était mis en ménage avec la barmaid du troquet. Nous étions les rois car nous mettions une sacrée ambiance avec notre bonne humeur, nous dépensions une grosse partie de nos salaires dans ce débit de boisson à offrir des tournées au monde entier. Il y avait une faune sociologique un peu surréaliste. Des anciens repris de justice, des homos de passage, quelques prostituées, les ouvriers du chantier, beaucoup de nationalités étaient représentées. Parfois quelques petites bagarres sans gravité, Jean-François qui était un peu mon chaperon et garde du corps s’était proposé de m’apprendre à me servir de mes poings. Je subissais cet entrainement dans le bar de Mustapha, ce fut absolument épique ! Un vrai combat de bande dessinée avec les chaises e les tables volantes dans tous les sens. Nous eûmes justes quelques bleus mais une sacrée rigolade. Je n’ai pas appris grand-chose durant cet échauffement sinon qu’il valait mieux que je m’abstienne de venir aux mains avec qui que ce soit. Et d’ailleurs heureusement nous ne l’avons fait qu’une fois...

 

 

Sur les trois mois passés par la suite en Bretagne, je ne retournais que deux fois à Toulon. Durant le weekend pour nous occuper nous visitions la région. Jean-François s’était acheté une voiture, n’ayant pas le permis j’utilisais ses services de chauffeur. Nous allions régulièrement à La Baule qui n’était pas si loin. Lors d’une de nos virées, Jean –François et moi étions dans un état d'ébriété avancé. Ce soir-là, il y eut un Dieu pour les ivrognes. Sur la route à quatre voies Jean-François perdit le contrôle de sa voiture en roulant à 130 km/h selon l'estimation des gendarmes arrivés sur les lieux, la voiture se retourna sur le capot, arracha la haie centrale de buissons pour glisser sur environ 150 mètres, peut-être plus je n'en suis pas sûr, pour atterrir de l’autre côté, sur la route venant dans l’autre sens. Il était 2 ou 3 heures du matin. Je me rappelle d’avoir fermé les yeux en attendant un choc, une blessure, quelque chose de violent, j’ai senti la voiture se retourner et glisser dans un bruit de ferraille rouillée. Puis tout s’arrêta. Nous avons émergé, dans le silence, regardant si nous étions toujours en un seul morceau. Ça sentait un peu l’essence, à cet instant, Jean-François sortit une boite d’allumette, et me dis "merde on ne voit rien » et veut l’allumer. Dans un moment de lucidité ultime je l’invite à trouver une autre solution vue l’odeur de combustibles aux alentours. Finalement nous sortons par les fenêtres, déjà d’autres automobilistes sont arrêtés pour éventuellement nous porter secours, voyant l’état de la voiture, la plupart des badauds pensaient que les occupants devaient être en miettes. En fait nous étions parmi eux à faire des commentaires, d’ailleurs Jean-François demandaient des chewing gums un peu à tout le monde car ils ne voulaient pas trop sentir l’alcool lorsque les gendarmes allaient arriver. La voiture était devenue un petit tas de tôles froissées et déchiquetées. Par je ne sais quel miracle nous étions en vie, et intacts. Je rentrais à l’hôtel grâce à des automobilistes qui me conduisirent gracieusement. En arrivant je m’effondrais sur mon lit… La nature avait décidé que ce n’était pas mon heure, qu’il me fallait apprendre encore beaucoup de choses dans cette vie. Le lendemain matin je méditais tranquillement et réalisait à quel point nous avions une chance incroyable d’être encore en vie. Ce fut une leçon que je ne fus pas prêt d’oublier.

 

En dehors de cet accident notre vie suivait un rythme assez routinier dans la bringue.

 

Tous au chantier à partir de 5 heures du matin, retour à 13h, déjeuner, repos, puis virée… Je ne ratais jamais une méditation durant cette période. Mes camarades respectaient parfaitement mes quelques minutes de solitude du matin et du soir. Il me laissait tranquille et je les retrouvais à notre quartier général, chez Mustapha, lorsque j’avais fini. Je peux dire que grâce à la MT je tenais plutôt bien le coup. Heureusement que je pratiquais la méditation. Elle m’aidait à me tempérer dans mes excès et turpitudes, même si en lisant ces quelques lignes cela ne parait pas évident. Durant cette période, je me posais de sérieuses questions car je sentais un décalage évident entre ma quête intérieure et mon comportement quotidien. Je méditais régulièrement et souhaitais ardemment évoluer vers une vie plus harmonieuse, plus spirituelle, moins dépendante de mes désirs. D’un côté je m’éclatais à picoler, à sortir, fumer, draguer et parallèlement je creusais en méditant à l’intérieur de ma conscience pour me défaire de cette aliénation qu’était ce besoin de me tourner vers l’extérieur, comme si cet extérieur pouvait être la réponse à mes questions, comme si tout cette vie d’excès me permettait d’exister. Durant toute cette période, j’essayais de maintenir une vigilance pour maitriser tout débordement qui aurait pu devenir incontrôlable. En réalité il n’était pas question dans mon esprit de faire semblant de quoi que ce soit. Si j’aimais boire, fumer, faire la bringue des nuits entières, tout en sachant pertinemment que ce n’était pas sain, je me refusais à stopper pour montrer que j’étais en quelque sorte « éveiller » avant l’heure. Il fallait que ma conscience intègre de façon naturelle la nuisance de ce rythme de vie. Karmiquement je sentais que je trainais de sérieuses valises et que ce gout immodéré pour les libations revenait de loin. Il me faudra plusieurs années pour me débarrasser de ces mauvaises habitudes mais cela arrivera de façon définitive et paradoxalement facilement. Il fallait m’accrocher et avoir de la patience.

 

Cette prise de conscience se manifesta en relation avec mon devoir paternel. Raphael était super craquant et grandissait vite. Par contre Caroline commençait à devenir très difficile à vivre. La méditation ainsi que notre recherche spirituelle étaient le ciment de notre couple. Cela masquait les problèmes au quotidien. Caroline n’aimait pas s’occuper du quotidien. L’appartement était souvent bordélique, et même si elle était une bonne mère, elle avait à cette époque un poil dans la main qui lui servait de canne. Mes journées au chantier étaient assez longues et fastidieuse, souvent quand je rentrais, rien n’était fait à la maison. C’était dans notre couple, contrairement à l’idée communément reçue, « l’homme » qui devais faire deux journées. M’occuper des courses, de notre fils, faire un semblant de rangement, un peu de ménage. Caroline à cette époque montrait sa totale immaturité pour gérer notre foyer, au même titre que mon immaturité s’était révélée dans ma vie à Saint Nazaire. Par notre manque d’expérience, nous ne percevions pas l’importance d’intégrer dans la vie matérielle nos valeurs spirituelles. La méditation nous permettait subtilement de changer et d’avancer intérieurement mais cela ne gommait pas nos différences, nos réalités propres. Au contraire. La méditation faisait ressortir tout ce qui était caché au tréfonds de notre conscience pour se révéler au grand jour. Je percevais que notre couple n’irait pas bien loin. Je réalisais que nos gouts étaient réellement très différents. A cette époque sans la méditation, nous ne serions pas restés ensemble. Simplement nous avions un bout de chemin à faire en commun dans cette vie, il en fallait en tirer le plus d’enseignements avec les joies et les souffrances allant de pair avec notre évolution. Un jour l’occasion ferait le larron et la vie changerait de cours.

 

Nous sommes restés à La Seyne pendant presque trois années. Après quelques temps sur les chantiers je trouvais un stage de formation à Paris. Caroline restait dans le midi tandis que je logeais chez mes parents qui avaient un petit appartement à Paris dans le 12ème arrondissement. Durant ce stage je sympathisais avec un autre stagiaire, un peu bringueur sur les bords. Nous avons vite trouvé un terrain d’entente, le stage consistant pour nous deux à sortir quasiment tous les soirs et à récupérer pendant les heures de cours. Cette période dura 3 mois, je descendais à Toulon le weekend. Puis mes beaux-parents sentirent à l’époque que notre couple partait en vrille car je sortais beaucoup et montrait des velléités d’indépendance, souvent de façon inconsciente. Mon beau-père au cours d’une promenade dans Paris rencontra un de ses anciens collègues qui était devenu directeur dans une maison de courtage de banque. Au cours de leur conversation il lui indiquait qu’cherchait de jeunes talents pour devenir courtiers, pas de diplômes requis, simplement être rapide, avoir les nerfs solides et surtout ne pas être timide. Je fus tout de suite recommandé et mon premier entretien d’embauche, qui allait définir le reste de ma carrière professionnelle, fut organisé promptement.

 

D’ouvrier spécialisé à broker. Une nouvelle étape.

 

 

C'était en Février 1981.Tout d'abord mon premier entretien, ma première interview fut un moment assez mémorable, tellement il fut peu conventionnel. J'étais convoqué à me présenter vers 9 heures du matin dans les bureaux de cette société, une maison de courtage spécialisée dans les transactions sur le marché international des devises se situant au 32 avenue de l'opéra, quartier parisien central pour toutes les sociétés travaillant sur les marchés internationaux que ce soit ceux des actions, ou des devises.

 

L'équipe que je devais rejoindre si je faisais l'affaire était celle du service "comptant". Ils étaient 6 compères et souhaitaient élargir leur équipe avec un peu de jeunesse, car ils avaient tous une bonne trentaine d'année, voire une quarantaine. Sans trop entrer dans les détails, le marché du comptant à l'époque était un peu considéré comme un marché pour des personnes un peu dingues, extrêmement bringueuses, et ultra "speed". Toutes les opérations se faisaient au téléphone en utilisant des plateformes téléphoniques avec une centaine de lignes liées à des banques souhaitant acheter principalement du dollar contre francs français sur la place de Paris, à Londres ou New-York. Ces lignes étaient réparties entre chaque courtier en fonction des affinités qu'il avait avec tel ou tel cambiste (trader) qu'il lui donnait des ordres d'achat ou de vente le plus rapidement possible pour être exécuté le plus rapidement possible. Du fait de la rapidité des échanges, premier ordre donné devenait le premier ordre exécuté si celui-ci était bien sur compétitif. Cela allait extrêmement vite, le jeu étant d'imposer les prix de son client pour obtenir le plus de commissions possibles.

 

Autant dire que durant ces moments d'activité la tension était survoltée dans notre petite salle surnommée par nos collègues d'autres services ainsi que notre PDG, la "cage aux fauves".

 

Donc ma première interview.

 

J'arrivais tout frais dans les locaux, le chef de l'équipe qui était aussi un des partenaires associés de l'entreprise, Serge, m'installa à côté du lui pour qu'il puisse m'expliquer ce qui allait se passer durant cette journée. Les uns et les autres arrivaient tranquillement, quelques échanges très sympathiques entre collègues, puis chacun appelait ses clients dédiés pour demander des cotations pour lancer la machine ! Bien sûr je ne comprenais pas grand-chose sinon qu'il fallait aller vite, très vite et faire preuve d'une saine agressivité pour réaliser le plus d'opérations possibles.

 

La matinée se déroula avec beaucoup d'opérations de plusieurs dizaines de millions de dollars échangés entre intervenants, ce qui pour moi était déjà une découverte car je ne savais même pas que ce genre de profession existait, dans une ambiance électrique mais franchement sympathique.

 

L'heure du déjeuner arriva et là le baptême du feu commença.

 

Tous les courtiers faisaient une permanence à l'heure du déjeuner pour maintenir l'activité. Je partais avec la première équipe, nous étions 3, pour déjeuner à leur "annexe" un petit bistrot en bas du bureau devenu leur quartier général.

 

On commença par me souhaiter la bienvenue avec quelques apéritifs, puis évidemment du vin rouge arrosa le repas et comme j'étais un petit jeune à bizuter, le pousse au crime sous forme de cognac se déversa dans nos verres…Nous commencions à déjeuner à 11h30 pour remonter au bureau à 13h pour permettre aux autres d'aller se sustenter.

 

Autant vous dire que je me trouvais un peu émécher, ce qui amusait beaucoup mes interlocuteurs qui eux visiblement avaient l'habitude et ne semblaient pas déranger le moins du monde. La séance démarrait l'après-midi tout le monde étant bien échauffé, chacun fumant comme des pompiers, Boyards maïs, Gitanes, Gauloises. Dans un espace fermé... sans aération. Soudainement vers 15h à ma grande surprise, des tiroirs de bureau s'ouvrirent pour voir apparaitre des bouteilles d'Armagnac avec quelques verres pour disons donner du carburant aux employés. A noter aussi que tous les matins un énorme frigidaire était rempli de bouteilles de bière à disposition pour tous les courtiers de l'entreprise, une quarantaine à l’époque. Quasiment chaque soir, à la fin de la journée, celui-ci était vidé. Et ceci en dehors de la consommation d'autres boissons alcoolisées stockées dans les tiroirs. Je tachais comme je pouvais de suivre le rythme endiablé de cette journée, n'oubliant pas toutefois que j'étais tout de même dans un entretien d'embauche même très hors du commun mais bien réel. Vers 18h, Serge le responsable de l'équipe et partenaire de la société, m’expliqua quelques petits trucs techniques, puis me raccompagna en me disant qu'il me contactera très vite. Je sortais de ce rendez-vous un peu sonné, me demandant bien quel était cette profession ou l'on buvait autant, ou l'on riait autant, ou il faut bien le dire tout le monde semblait gagner beaucoup d'argent en gagnant des commissions grâce à de la spéculation sur les devises. L'ambiance m'avait plu, tout le monde était vraiment sympathique. Je fus rappelé quelques jours après pour commencer mon apprentissage de courtier de banque. J'étais super heureux. Mon premier salaire était de 4500 francs par mois pour les 3 premier mois pour passer ensuite si tout se passait bien à 5500 francs par moi. C'était Byzance. Pourquoi m'avait on embauché était tout d'abord un mystère. Quelques mois plus tard je demandais à Serge la raison de cette grande opportunité. Il me dit simplement, tu étais sympathique, tu avais de l'humour et surtout tu tenais bien l'alcool. Il est certain que de nos jours ceci peut paraitre surréaliste mais c'est la stricte vérité. Ainsi sans diplômes sans véritables formations financières j'entrais dans le sérail des métiers de la bourse.Je passais la première semaine au back-office qui était le centre des opérations de gestion administratives ou techniques de la société, pour apprendre le suivi après la réalisation des transactions. J'apprenais que 90% des opérateurs n'avaient pas de diplômes, ayant tous été formé sur le tard. Après quelques années, si l'on était performant, les salaires pouvaient augmenter très extrêmement vite. Durant la seconde semaine je m'installai à mon bureau, on me donna deux téléphones pour pouvoir écouter le déroulement et le suivi des transactions de mes nouveaux collègues pendant qu'ils opéraient. Je les suivais sur le "tableau" des lignes qui flashaient le plus vite que je pouvais en attendant que l'on me donne mes premiers vrais clients.

 

Je m'adaptai vite au rythme délirant des journées et à part quelques erreurs de débutant, le métier rentra assez vite dans mes neurones pour devenir autonome relativement rapidement. Après environ 7 mois, j'avais mes clients attitrés et commençais à développer mon réseau de cambistes qui pour certains d'entre eux allaient devenir des amis. C'était un milieu professionnel étrange, déconnecté de la réalité du commun des mortels car brassant des millions de dollars tous les jours pour gagner d'importantes commissions sur chaque transaction, tout le personnel sans qualification particulière sinon celle d'être particulièrement résistant au stress gagnait des salaires et primes très largement au-dessus de la moyenne nationale. Au bout de 3 années mon salaire était de 320 000 francs par an. En comparant mes revenus avec de nombreux amis qui avaient suivi de longues études, parfois même dans de prestigieuses écoles, je constatais que je bénéficiais d'une chance inouïe. A 23 ans c'était presque trop. Je découvrais petit à petit l'avantage du confort matériel et celui de très bien gagner sa vie vite en en jouissant de nombreux autres avantages que cette profession générait. Effectivement pour créer une clientèle, il fallait rencontrer des clients. Dans cette profession, c'était toujours autour d'un déjeuner dans un très bon restaurant, durant des sorties tardives et nocturnes, des week-ends organisés toujours dans de très beaux endroits, tout cela bien sûr en notes de frais. C'était le rêve pour tout commercial car souvent nous disposions de réserves financières suffisantes pour satisfaire tous nos besoins.Pendant mes premières années de broker je sortais 2 à 3 fois par semaines le soir, souvent jusqu'à 3 ou 4 heures du matin, voire même l'aube. Dans ces cas-là je rentrais chez moi pour juste prendre une douche, changer de chemise et repartir au bureau. La période des Fêtes était la plus critique car bien sûr nous profitions de cette période pour remercier nos meilleurs clients avec des soirées homériques. Il faut le dire la plupart d'entre nous avions très rapidement des problèmes matrimoniaux. A force d'être dans ces ambiances très masculines nous en oublions parfois puis souvent nos responsabilités de pères ou de maris. Si malencontreusement les relations au sein du couple étaient déjà tendues, le divorce n'était pas loin.

 

Les personnes travaillant dans ce métier étaient aussi des parieurs invétérés. Tout était sujet à parier. Par exemple en arrivant le matin au bureau je croisais un des directeurs du marché court terme. Un personnage haut et en couleur. J’étais un petit nouveau. Il me regarde, me disant "petit je te parie 100 balles qu'il pleuvra avant midi aujourd'hui". Je le regardai interloquer, ce qui le fit beaucoup rire. Il me dit de laisser tomber. Je pensais qu'il était un original sans aller plus loin.

En fait non. En 1981 c'était l’élection présidentiel en France. Dans notre salle de marché il y avait un grand tableau pour inscrire les ordres des clients. De cette façon chacun pouvait voir qui achetait ou vendait. Le soir, la journée finie, les ordres étaient effacés pour inscrire ls noms des candidats à l'élection. Puis toute la salle pariait sur le futur vainqueur. Dans ce monde imbibé d'argent personne ne pensait que Mitterrand pouvait gagner cette élection. On ne pariait pas seulement sur le candidat victorieux, mais aussi sur le pourcentage et l'écart entre tous les prétendants. Les sommes engagées étaient élevées. Plusieurs milliers de francs. Quelqu'un notait les paris le règlement devant être fait au soir des résultats ou le lendemain au bureau, il fallait payer tout de suite, dette de jeu, dette d'honneur. Ce métier fondé sur la parole donnée ne tolérait aucune faiblesse sur une parole non respectée. Dans l'entre deux tours, un marché se créa aussi pour les deux finalistes, les paris atteignaient des sommes délirantes pour l'époque, dans mon esprit tout au moins. En même temps je réalisais que toutes ces brokers devaient vraiment gagner beaucoup d'argent pour risquer de telles mises sur des sujets qui pouvaient incroyablement frivoles sinon loufoques.

Il y avait des paris sur le nombre de buts qui serait inscrit en coupe du monde de football, sur le nombre de prostituées travaillant rue Godot de Moroy entre 12het 14h. Cette rue était connue à Paris pour cette activité et était proche de nos locaux. Tout était bon pour se lancer dans un pari.

Quand Mitterrand fut élu, une seule personne parmi les 50 employés avait parié sur sa victoire. Il gagna littéralement une petite fortune. Personnellement je n'étais pas très joueur. La seule fois où j'ai vraiment parié fut pour la coupe du monde de football en 1982 ou je perdais une coquète somme d'argent.Les déjeuners pouvaient aussi pouvaient être de vrais traquenards. Toujours copieusement arrosés le retour se faisait vers 15 ou 16h. Le client lui aussi bien allumé s'empressait de prendre son téléphone pour ce qu'on appelait dans le jargon du métier "payer son repas". Pendant le temps restant de la séance des échanges de transaction jusqu'à environ 18 heures celui-ci alimentait le courtier en transactions grassement rémunérés pour le remercier de l'avoir si généreusement invité. La dépense commerciale était ainsi pleinement justifiée, chacun y trouvant son compte.

 

Notre équipe sur le marché du comptant était composé de 6 personnes au début de 1981 lorsque je fus engagé. Gérard, Serge, un directeur et partenaire, Daniel même chose, Claude, René et moi-même. J’étais le plus jeune, j'avais 22 ans les autres plus dans la trentaine. Aucun d'entre nous n'avait suivi des études supérieures. Tout le monde avait appris le métier à la fameuse corbeille de la Bourse que certains d'entre nous il y a plusieurs décennies ont pu voir la télévision à la fin du journal de 13H.La finance à cette époque était bien artisanale, souvent les transactions effectuées autour d'un gueuleton à la fin des séances officielles.

 

Dans ces cas-là, les cambistes autour d'une table au restaurant qui existe toujours sur la place de la Bourse à Paris, de préférence avec leurs brokers préférés effectuaient des transactions "off markets » notant sur des tickets pour gérer leur position en rentrant au bureau. Sur chaque ticket était indiqué le montant du courtage que le courtier allait lui aussi enregistré en rentrant à son bureau. Tout ce petit monde rentrait vers 15 ou 16H repu, content, un peu plus riche.

 

Quand je suis arrivé en 1981, ce petit manège avait cessé, les transactions se faisant via téléphone. Chaque courtier avait une platine avec des lignes directes permettant d'entrer en relation avec les cambistes juste en appuyant sur un bouton. Parfois quand un client était particulièrement actif sur le marché, on pouvait le mettre sur une "boite". Cela veut dire qu'il était branché sur un hautparleur en ligne ouverte entendant tous les prix lancés par son broker, pouvant intervenir à la seconde même ou le prix de la devise traitée lui convenait. Il était possible d’avoir jusqu'à douze clients en ligne de cette manière. Le jeu étant de bien reconnaitre les voix sur chaque intervention car le premier à traiter était le premier servi. Ce système était plus courant sur la place de Londres la France étant à l'époque très artisanale sur les marché financiers, la City ayant déjà attiré les plus grosses institutions financières internationales.

 

Il faut comprendre que la France a toujours été méfiante vis à vis des marchés, même encore maintenant contrairement à ce que l'on pourrait croire. Nous le voyons encore de nos jours, Londres, New-York, Frankfort prédominent. Les salaires étaient 2 à 3 fois plus élevés pour le même travail particulièrement à Londres et New York. Les brokers anglo-saxons étaient le fer de lance du développement des places financières, soutenus par leurs gouvernements, les courtages étaient fixés par la Banque d’Angleterre, les banques ne pouvaient pas négocier les courtages. La personne politique qui changea le système permettant de faire jouer la concurrence entre les maisons de courtage fut Margaret Thatcher au nom du libéralisme et de la déréglementation des marchés financiers. A Paris c'était toujours un peu à la bonne franquette, l'artisanat et la fête du beaujolais en prime.

 

Pour compenser cette disparité entre les salaires étrangers et français, un système de rémunération au noir s'était mis tranquillement en place en France, Par exemple un cambiste actif sur le marché de paris avec plusieurs courtiers parisiens touchait des rétrocessions au noir de la part de ceux-ci. Si ce cambiste officiellement était facturé 50000 francs par mois le courtier discrètement à la fin du mois lui remettait une enveloppe en liquide représentant entre 15 et 20% du montant. Cela avec 3 ou 4 maisons de courtage différente.

 

Je découvris l'existence dans ce système mes collègues m'expliquant très vite les règles du marché parisien. Voici une petite anecdote amusante. Un cambiste qui avait été courtier auparavant, convoqua tous les courtiers avec lesquels il travaillait autour d'une bonne table parisienne, de préférence un étoilé Michelin. Les directeurs des maisons de courtage tous réunis, il leur fit ce petit discours. « Bon voyez-vous j'ai été broker, on ne va pas tourner autour du pot et entrer dans des comptes d'apothicaires, ce sera donc 15% en cash pour tout le monde. Cependant si je génère moins de 25000 de courtage par mois chez vous, je ne prends rien. Voilà ce n'est pas négociable, bon appétit » : !!!!

 

Ce système était un secret de polichinelle. Mon Directeur général me raconta qu'un jour il souleva le problème avec un responsable de la Banque de France. Pour rendre la place de Paris plus honnête et transparente des voix commençaient à se faire entendre. La réponse fut assez symptomatique de l'esprit qui régnait à l'époque. Ce directeur de la BDF avec un petit sourire bienveillant répondit que ce système faisait partie du charme de la Place de Paris, qu'il n'y avait aucune raison de le perturber.

 

D'ailleurs les courtiers anglosaxons l'avaient bien compris ne tentant même pas de pénétrer le marché français connaissant les us et coutumes de la place française. De toute façon ils étaient beaucoup plus contrôlés par leur régulateur, leurs marchés beaucoup liquide pouvaient se passer de la place de Paris. Prendre le risque d'avoir sa licence professionnelle suspendue pour "Paris" n'en valait vraiment pas la peine.

 

Cependant ne pensez pas que nos amis britanniques ou américains étaient des saints. Simplement le système était transparent. On ne versait pas de liquide mais très officiellement on invitait les gros clients au sport d'hiver pendant deux semaines, de préférence à Saint Moritz ou Courchevel, ou bien faire du bateau dans les caraïbes, pouvoir obtenir les meilleurs place du tournoi des 5 nations, de coupe du monde de football, ne parlons pas des call girls les plus chères de la City, rien n'était trop beau ou trop cher. Surtout tout était comptabilisés et déductibles des impôts sur les sociétés. Des avantages en nature bien réels. Quoique pour les call-girls je pense qu'il devait y avoir une petite dissimulation comptable.

 

Les courtiers anglais avaient des comptes ouverts dans de nombreux pubs voire même en possédaient car la consommation d'alcool dans ce milieu était légendaire. A la fermeture des marchés sur toutes les places du monde les bars, restaurants, boites de nuit autour des quartiers de la finance faisaient bombance. J'ai connu chez un courtier britannique un directeur qui avait deux secrétaires qui ne savaient pas taper à la machine, qui l'accompagnait très souvent au pub pour rencontrer des clients, en tout bien tout honneur bien entendu. Elles étaient tout à fait ravissantes il faut bien le dire.

 

Je me dois raconter ce grand classique du marché parisien. Cette histoire se passa au début des années 80 ou fin des années 70. Le trésorier d'une grande banque parisienne connu comme le loup blanc sur les marchés internationaux car particulièrement brillant dans ses transactions, avait aussi cette réputation d'être une personnalité hors du commun et grand fêtard devant l'éternel.

Un vendredi soir, ce Monsieur comme il le faisait régulièrement, donna rendez-vous à ses courtiers favoris pour boire un verre ou plusieurs dans un bar assez connu boulevard des Capucines. Cet établissement avait quelques hôtesses pour inciter la clientèle à consommer. Le nom de ce débit de boisson s'appelait "le Trou dans le mur », ça ne s'invente pas.

Voici l'équipée de courtiers et ce banquier attablés à plusieurs tables, il est environ 22H, soit 16H à New York, ce détail a son importance pour la suite des évènements.

Notre banquier décide d'appeler New York avec le téléphone du bar, pour traiter quelques opérations sur le dollar contre franc français. C'est déjà un risque énorme en cas de litige. A l’époque les transactions téléphoniques étaient systématiquement enregistrées.

Il contacte son courtier favori sur Wall Street lui demandant une cotation. Le courtier s’exécute, notre banquier achète. Il renouvelle l'opération de nombreuses fois qu'à tel point le dollar se met à monter contre toute attente créant un petit mouvement de panique sur les marchés, ajouté d'une petite onde d'inquiétude. Comment un banquier à maintenant 23H, heure de Paris dont les marchés sont censés être fermés depuis plusieurs heures peut-il traiter aussi agressivement ?

Notre banquier continue inlassablement. La réaction des autorités à New York ne se fait pas attendre. Elles contactent le Gouverneur de la banque de France pour l'avertir que probablement un fou à Paris fait décaler le marché. Le Gouverneur contacte le directeur général de la banque pour demander des explications, Celui-ci comprend tout de suite. Son trésorier est chaud bouillant, ce n'est pas la première fois qu'il a ce genre d’incartade. Il contacte à son tour les subordonnés de son trésorier qui sont chez eux en famille aux quatre coins de Paris. Les voici en mission pour retrouver le trésorier en transe.

Entretemps notre banquier après avoir acheté beaucoup de dollars décide de clôturer sa position en revendant tout. Il le fait avec un profit important.

Pour remercier ses courtiers de leur invitation au "Trou dans le mur" il note sur toutes les opérations une commission conséquente.

Le lundi il sera convoquer par le directeur général pour une mise au point. Il ne sera pas congédié mais mis au placard sous forme de promotion. Cette histoire fit le tour du monde, le "Trou dans le mur" un mausolée du marché, qui disparut un peu plus tard.

Ce genre de situation est bien sûr inconcevable de nos jours. A cette époque, les marchés fonctionnaient de façon artisanale. Les cambistes, les courtiers étaient peu contrôlés. Il n'y avait pas de vérifications des profits ou pertes réalisés, les courtages pas décomptés des bénéfices réalisées par les cambistes, leur bonus pourtant étant calculés sur ces mêmes bénéfices. Souvent en déduisant les courtages, il ne restait plus grand chose. Tout le monde travaillait comme une grande famille de copains.

Cette histoire donne une idée de l'irréalité de ce qui se déroulait dans ce petit monde.

Personnellement avec mes collègues nous participions à des soirées mémorables, rentrant à l'aube, sérieusement éméchés, prenant rapidement une douche pour aller travailler. Après quelques mois dans cet univers ayant pris le rythme de croisière, un matin ou je venais d'arriver au bureau après une nuit d'agapes avec des brokers anglais associés de notre société notre PDG vint me voir car il me voyait peiner mais toujours battant. Il me glissa à l'oreille, "c'est bien Philippe vous vous y êtes bien mis". Il pouvait le dire j'étais en plein dedans vraiment jusqu'au cou.

Un petit détail amusant, les initiales du nom de notre PDG étaient "JR", pour ceux qui connaissent l'histoire du feuilleton "Dallas" qui fut diffusé sur les antennes il y a quelques décennies ils en comprendront la signification.

De mon succès bien réel à travailler dans ce métier de courtier de banque, la récompense financière ne se faisait pas attendre.

A chaque fin d'année, JR convoquait les membres du personnel en tête à tête pour leur signifier leur prime de fin d'année. Lors de ma première convocation fin 1981, je ne savais pas du tout à quoi m'attendre. JR avait la réputation de faire la distribution quelque peu à la tête du client. Il m'aimait bien, Je le savais mais quand il s'agit d'argent, l'affection peut se transformer en grande indifférence.

JR commença par me faire un discours assez sympathique, quelques félicitations, il se lança dans une explication arithmétique pour expliquer le fonctionnement de rémunération de sa société.

 

Donc "Philippe vous avez gagné cette année 5500 francs par mois, l'année prochaine vous gagnerez 8000 francs par mois plus des primes trimestrielles qui s'ajouterons à votre salaire." ces primes restaient à être définies.

En clair j'allais recevoir 30000 francs de prime, ces 30000 francs étaient divisés pour l'année suivante en 12 ceci s'ajoutant au salaire de 5500 francs, j’avais une augmentation de 2500 francs par mois. A 23 ans c'était plutôt encourageant.

J'étais sous le choc.je ne pensais pas pouvoir gagner si rapidement autant, si jeune avec des possibilités d'augmentation exponentielle.

 

Durant cette épopée, mon statut d'apprenti yogi se vérifiait. Parallèlement à une activité dans un monde stressant, à une débauche physique et mentale, je maintenais contre vents et marées, sorties et beuveries, mon rythme de pratique de la MT. Je ne manquais jamais une méditation. Je faisais régulièrement des retraites pour me requinquer ; Je participais à de nombreuses activités pour aider les centres de MT, gagnant déjà bien ma vie j'aidais financièrement des personnes dans le besoin.

A l'intérieur de moi je sentais bien ce paradoxe. Une vie de bringueur le soir, dans la journée de broker hyperactif, En dehors de ces engagements professionnels, je menais une vie tranquille, sereine. Je menais de front deux vies bien distinctes. J'ai envie de dire, l'absolu et le relatif s'entremêlaient sans que je m'en rende compte.

L'expérience qui me permit de m'ajuster à ce rythme de vie fut assez claire, plutôt rapidement. Je constatais que mes excès consentis pour des raisons professionnelles étaient en quelque sorte toléré karmiquement par la Nature lorsque cela correspondait à une obligation réelle pour ma réussite

. Cependant lorsque je me lançais dans des libations à des fins de plaisirs sans réelle justification sinon celle de me laisser totalement submerger par le plaisir, la Nature m'envoyait un message très rapidement pour me calmer sous forme de contre temps, contrariété ou échec assez cinglant. Le plus amusant est que je réalisais très vite ce jeu d'action et réaction. Tant que je me lançais dans des actions impliquant une avancée pour moi, tout fonctionnait normalement. Dès que je m'en écartais, c'était la baffe de rappel. Il m'arrivait parfois de faire un test pour vérifier la véracité de mes intuitions. Je ne me suis jamais trompé.

L'explication est simple. L’évolution peut prendre divers aspects. Pour moi je devais passer par ces expériences tout en restant vigilant pour ne pas véritablement sombrer. En méditant ma vigilance était bien réelle. Mon but final clairement dessiné. Je savais que je devais m'établir avec une clientèle solide pour un jour gravir les échelons hiérarchiques m’évitant d'avoir à m'exposer dans des soirées ruineuses de santé. C’était un tremplin, un cadeau à condition de rester honnête avec moi-même.

Tout au long de ma vie, je n'ai jamais quitté des yeux la réalité de ce que je souhaitais. A savoir la réalisation du Soi. Ce qui pouvait paraitre comme une contradiction entre la méditation et mon comportement dans mon activité professionnelle n'était que l'expression de ce que je devais intégrer et comprendre. Pour grandir, pour évoluer, j'allais devoir passer par plusieurs vies dans cette incarnation. Le regard des autres n'étant d'aucune importance, sentant la pertinence de mon chemin rien ne pouvait m'empêcher d'aller de l'avant. Il ne faut jamais avoir honte de ce que l'on est. Simplement être conscient, vigilant, afin de ne pas se laisser partir en vrille, en perdant de vue la réalité ultime de ce que nous devons réaliser dans cette vie. Toutes les indulgences coupables, négatives ou générant négativité pour le Soi engendre systématiquement une réaction s'avérant parfois plus douloureuse qu'escomptée. Chaque expérience est, doit être une leçon pour grandir. Il n'y a aucune exception à la règle. Il n'était pas question non plus de faire semblant d'être un saint, faire semblant d'être végétarien, faire semblant de ne pas ’aimer le vin, la sexualité, de ne pas aimer fumer une cigarette avec un café le matin. Mon intuition m'indiquait qu'il fallait que tout s'intègre dans la conscience, naturellement sans effort. J'ai rencontré beaucoup d'apprenti yogi ayant honte de fumer ou de manger un steak bien saignant, pensant que ce n'était pas satvique, pas harmonieux. Certainement il faut faire preuve de lucidité mais vivre en état de frustration constante n'est pas forcément un signe de sainteté. Paradoxalement vivant à plein dans ma vie relative je structurais mon Absolu. Je me laissais emporter souvent dans la spirale de mon activité qui englobait tout ce qui pouvait paraitre contraire à la logique spirituelle bienpensante, le sexe, l’alcool, l’argent, tous les ingrédients pouvant aboutir à des résultats catastrophiques. Pourtant c'était le contraire qui se passait. La Méditation Transcendantale petit à petit m'équilibrait structurait la connaissance dans ma conscience, tout en vivant la folie ambiante de ma vie d'homme occidental en totale effervescence.

 

Durant ces années fastueuses pour les marchés internationaux qui se développèrent à grande vitesse durant les années 80 sous l'impulsion au Royaume Uni de Margaret Thatcher, de Ronald Reagan aux USA, de Kohl en Allemagne, de Bérégovoy en France, le métier de courtier devait s'adapter à tous ces changements. Tous les moyens étaient utilisés pour séduite la clientèle. Les courtages pouvant dorénavant être négociés par les banques diminuèrent drastiquement ouvrant une ère de concurrence sauvage entre les maisons de courtage. La libéralisation des marchés avait ouvert les vannes de la concurrence.

Certaines sociétés n'hésitaient à créer des services composés uniquement de jeunes et jolies jeunes femmes pour attirer les cambistes dans leurs escarcelles. Il existait à Paris un service de produits financiers particulièrement concurrentiel, composé de jeunes femmes brokers. Elles se vantaient ouvertement de s'envoyer en l 'air avec certains de leur client.

J'ai entendu la réflexion de l'une d'entre elle disant "j'ai rencontré untel à Londres, ça s'est bien passé j'ai juste eu besoin de lui faire une pipe, je n'ai pas eu besoin de coucher avec lui".

Parfois il est arrivé que certaines d'entre elles trouvent une vraie histoire d'amour, épousant l'un de leur client. Tout pouvait arriver. Une chose est bien réelle, question business le système fonctionnait, la direction fermait les yeux, les jeunes femmes en question profitaient de ce qu'elles pensaient être la vie de grand luxe, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

 

Mon but était d'aller travailler à la City Londres car considéré comme étant la Mecque des marchés financiers.

 

Autant les courtiers à Paris étaient traités par les cambistes comme la dernière roue du carrosse, Les cambistes parisiens étaient souvent dédaigneux, sans montrer beaucoup de respect La situation à Londres était radicalement différente. Les courtiers avaient un véritable statut, étant très respectés par leurs clients. En France très souvent les cambistes traitaient leur courtier comme des laquais à leur service. A Londres il n'en était pas question, le pouvoir des courtiers anglais grâce à leur rayonnement international. Ils avaient t un véritable pouvoir de négociation. ll imposait respect. D'ailleurs les cambistes français qui plus tard commencèrent à travailler directement avec des brokers sur la place Londonienne ne s'y trompaient pas, faisant preuve d'un respect prudent. Une maison de courtage en Angleterre proposait des services dans les toutes devises existantes au monde, toute maturité de prêts ou d'emprunts, sous n'importe quelle forme. Ils avaient des succursales dans toutes les grandes places financières du monde majeures ou mineures. Un courtier parisien lui était à Paris, c'était tout. Il ne faisait peur à personne. D’autre part pour effectuer des transactions pour des produits plus spécifiques ou de gros montants, rien ne pouvait se faire sans la place de Londres. Si un courtier décidait de ne plus travailler avec une banque, le plus gêné était le banquier.

 

Pour le moment j'étais à Paris, bâtissant mon réseau, créant ma clientèle. De 1981 à 1984, mon salaire augmenta rapidement. Fin 1984 je gagnais presque 300000 francs par an. J’avais un réel savoir-faire sur le marché du comptant. Je menais rondement mon début de carrière.

 

Ma vie familiale était bien sûr perturbée. Surtout mon mariage avec Caroline était ressenti de mon côté comme une véritable erreur de jeunesse. Nous avions deux enfants qui étaient super mignons, c'était eux qui maintenaient le ciment de notre couple. Cependant dès que je le pouvais je m'éloignais de mon épouse qui avait aussi un caractère plutôt compliqué, Nous n'arrêtions pas de nous disputer. Pourtant elle aussi méditait. Cela prouvait bien que la méditation ne peut pas forcer la Nature de la réalité. Caroline faisait partie d'un épisode de ma vie. Indirectement grâce à elle, par son beau-père j'avais eu cette chance inouïe de travailler dans cette profession que j'adorais véritablement. En dehors de ça toute complicité allait s'effriter pour disparaitre.

Pourtant nous eûmes un sursis., une seconde chance.

 

Départ à la City de Londres

 

Fin 1984 j'étais approché par un broker anglais pour développer un marché de dollar contre franc français. Il me proposait un contrat qu'il était difficile de refuser. Tout d'abord je fus invité à Londres par un des directeurs de la société. Je lui expliquai ce que je voulais. Principalement je voulais une maison de fonction. Il accepta, me proposant d'aller tout de suite avec son chauffeur et sa secrétaire visiter des maisons pour moi et ma famille. Il ne me donnait pas de budget, je savais qu'il fallait être raisonnable. Nous visitions plusieurs endroits. Je jetais mon dévolu rapidement sur une résidence de 220m2 avec jardin. Elle se situait à Putney près de Richmond Park. C'était une location d'un an renouvelable.

 

En plus d'une augmentation de mon salaire de 20%, le déménagement payé en parti une voiture de société de mon choix était mise à ma disposition, l’école des enfants payée Un poste de management. Une clause de sécurité au cas où mes résultats seraient décevants.

 

C'était un rêve qui se réalisait. Caroline était d'accord car c'était une battante.

Je signais très rapidement.

Maintenant il fallait démissionner car tous mes collègues à Paris étaient aussi mes amis. Le PDG très paternaliste s'était toujours montré affable et correct avec moi.

Il y avait deux solutions. Ou bien je démissionnais avant la distribution des primes avec le risque d'être privé de ce revenu important ou après la date de distribution pour rafler la mise.

Mon intuition me recommandait de partir la tête haute. Je présentais ma démission avant la distribution des bonus. JR me regarda un peu agacer, me disant, vous comprendrez bien que je ne vous donnerai pas de bonus cette année. Je lui répondis, voyez-vous j'aurai pu partir dans 2 semaines avec le magot, j'ai décidé d'être honnête avec vous, j'attends la même chose de votre part.

 

Il resta silencieux, ouvrit son tiroir, jeta un coup d'œil et me dit « ok je vous donnerai ce montant".

 

Cette anecdote fut importante car j'ai gardé par la suite d'excellente relation avec cette société. J’étais toujours bien reçu. Cela me servi grandement à certains moments de ma carrière. J'aurai pu prendre tout mon bonus, perdant un contact important, des amis aussi. En jouant la transparence on obtient beaucoup plus, ceci avec les opportunités se présentant dans une vie. Mon honnêteté avait payé. L'efficacité et le professionnalisme des brokers anglais se fit ressentir tout de suite. Ma démission entérinée je téléphonais à Londres. Les choses furent prises en main avec une rapidité rassurante pour mon avenir au sein de cette nouvelle entreprise. La maison louée, mon contrat envoyé par courrier spécial, ma voiture de fonction dans le garage de ma nouvelle maison. Je prenais 2 semaines de vacances pour préparer notre départ. Une nouvelle aventure allait commencer.

 

Je venais d'avoir 26 ans

 

Notre déménagement fut encombré de mésaventures. Nous avions choisi le mauvais déménageur. Tout d’abord une importante somme en liquide nous fut dérobée par l’un des employés. Mon épouse avait mis un montant de liquide dans son sac à main, le temps de s’absenter, le forfait était commis. Elle ne s’en rendit pas compte tout de suite. Ils étaient partis avec nos meubles pour l’Angleterre. Nous appelions le directeur qui bien sûr ne voulut ou ne put rien faire. C’était notre faute, nous étions un peu inconscients aussi.

Nous partions à Londres pour réceptionner nos meubles 2 jours plus tard. Un dimanche matin, coup de téléphone de la douane à Douvres. Notre déménageur est bloqué. Il n’a pas les documents nécessaires je dois y aller où il rentre en France. J’arrive sur place après quelques heures.

Je suis surpris de constater que nos déménageurs sont deux jeunes hommes de 20 ans. Ne parlant pas anglais, un peu perdus. Je monte avec eux dans le camion et nous voilà partis. Nous voici arrivés à Putney ou mon épouse et les enfants attendent. Le travail de déménagement commence. Nous n’avions pas beaucoup de meubles. Ils finissent très tard dans la soirée. Ils n’ont pas d’argent pour manger, pas d’argent pour dormir à l’hôtel. Ce sont des gamins, nous les logeons, nourrissons et leur donnons un peu de liquide pour leur voyage de retour.

Nous n’entendrons plus jamais parler de ce déménageur qui grand seigneur s’excusa de tous nos désagréments, en gardant notre argent.

Etant philosophes, nous pensions voilà une petite purification karmique pour bien démarrer. Les enfants sont heureux, ils ont chacun leur chambre, un jardin assez spacieux pour pouvoir jouer. Tout était parfait. Ces petits désagréments font partis de la vie. Pas la peine de s’énerver.

Détail amusant, j’avais demandé une voiture de fonction par réflexe. Mais ni moi ni mon épouse n’avions le permis de conduire ; la voiture allait rester dans le garage pendant quelques mois. Les jours suivants nous visitions le quartier, les écoles, les transports en commun. Nous étions végétariens déjà à l’époque, très fanatiques sur la qualité des produits alimentaire. Nous trouvions vite un magasin bio pour faire nos courses. Ce commerçant voyant ce jeune couple de français débarqué dans son magasin fut ravi. Nous ne regardions pas à la dépense. Très vite il nous proposa de nous livrer à domicile en attendant de pouvoir conduire notre véhicule.

 

Je me préparais pour mon premier jour. J’avais 50 minutes de transport pour aller au bureau. Station Mansion House, au cœur de la City. Cependant en Angleterre, sur les marchés, on commençait à 7 heures du matin, pas à 9 heures comme en France. Pour pratiquer la MT et d’autres techniques avancées que j’avais ajouté à la MT, il me fallait une quarantaine de minutes supplémentaires pour tout faire en plus de ma douche. Je me levais donc tous les matins à 4h30. 

J’arrivais au bureau. Premier jour de baptême à l’anglaise. Je remplis tous les documents nécessaires, on me présente un peu à tout le monde. Puis à 11H30, je suis attendu au pub. Avec des managers et futurs collègues. Pour moi 11H30 c’est encore l’heure de boire un café. Dans la City, au pub c’est l’heure de la première bière, sans aucune possibilité de déroger à la règle. Je prends donc une bière espérant un petit quelque chose à déjeuner. Mais voilà. Ce déjeuner est appelé un déjeuner liquide. Les bières se succèdent. Je leur explique que ça fait un peu beaucoup de liquide, je préfèrerai autre chose. Qu’à cela ne tienne, je vois arriver le fameux screwdriver, tournevis en français, en fait une vodka avec du jus d’orange, en fait une large portion de vodka et peu de jus d’oranges. Il est 14H, nous devons rentrer. Je suis dans un état second. J’ai réussi à limiter les dégâts. Heureusement car je fini par m’endormir dans les toilettes du bureau rendant tous mes nouveaux collègues hilares. C’était mon baptême. Ce fut une leçon pour contrôler ma consommation à venir d’alcool en apprenant à savoir refuser.

Mon anglais était encore très scolaire, mais devant parler toute la journée en anglais, je faisais des progrès rapidement. Après quelques semaines, la direction souhaiterait développer ses relations avec les banques françaises sur le marché phare au comptant à savoir le dollar contre Deutsch mark allemand.

Ayant fait mes preuves, je contactai des grandes banques françaises réputées pour être actives sur ce marché. Ne touchant pas au marché dollar contre franc qui est verrouillé par les courtiers français, les cambistes sont plutôt réceptifs sur d’autres marchés. Je pars faire ma tournée des salles de marché parisiennes. Mon budget n’est pas illimité mais très conséquent. J’invite mes futurs clients chez Laserre, Le Grand Véfour, Ledoyen, Le Chiberta, en résumer toutes les grandes tables de Paris à l’époque. Je sais que mes compatriotes sont extrêmement sensibles à ce genre d’attention. Je réalise un grand schlem. Je rentre à Londres et ouvrent des lignes directes sur le marché du dollar mark avec Paris. C’est la première fois qu’un courtier anglais arrive à s’imposer. C’est un succès.

Me voici intégrer à l’équipe reine. Seize brokers parlants chacun à 12 banques à la fois en ligne ouverte, générant un chiffre d’affaire quotidien de 100 000 livres. C’est la crème de la crème. Nous travaillons avec Moscou, New York, Hong-Kong. C’est du non-stop de 7 heures du matin à 18 h le soir.

A Londres la consommation d’alcool était interdite dans les bureaux sous peine de licenciement. On pouvait rentrer éméché d’un déjeuner liquide avec un client, c’était normal ça faisait partie du métier, les collègues surveillant notre activité du coin de l’œil. J’avais aussi de la chance car travaillant exclusivement avec des clients basés à Paris je n’avais pas besoin de sortir souvent le soir. Juste e temps en temps pour me présenter à des cambistes locaux. Les opérations avec Paris amenèrent un surplus de volumes traités sur notre desk. Je m’entendais bien avec tout le monde.

Après quelques mois, Caroline, mon épouse s’ennuyait à la maison ; Elle voulait travailler en devenant broker. Dans un premier temps la direction refusa. Avoir un couple travaillant côte à côte n’était pas une bonne idée. Après quelques semaines, grâce à mon succès ils acceptèrent avec des conditions très strictes. Si ça n’allait pas elle dégageait rapidement, pas de sursis. Elle commença. Elle était excellente. Sur le marché du comptant il fallait une agressivité exceptionnelle, sans aucun doute elle la possédait. Pendant quelques mois nous allions travailler ensemble. Nous étions le « french couple » un peu comme deux mascottes.

 

Pour mieux comprendre l’agressivité, le stress régnant dans notre salle de marché, je me dois de donner une petite explication technique.

Dans le marché au comptant ou « spot », la rapidité et un caractère affirmé sont l’essence pour un bon broker.

Tout d’abord imaginez une salle avec un bureau en forme de cercle avec une vingtaine de personnes autour. Ce bureau est divisé en 20 positions, chacune équipée d’un micro. Chacune de ces positions à 12 lignes directes c’est-à-dire ouverte avec des cambistes travaillant dans des banques différentes. Ces lignes directes sont sur haut-parleur permettant au broker de mieux entendre les ordres passés par ses clients et aux clients d‘entendre tout ce qui se passe dans la salle de marché du broker. Ceci au nom de la transparence. Chaque bureau dispose de deux lumières placées à la gauche et à la droite de chaque broker, une rouge pour les ordres de vente, une verte pour les ordres d’achat de cette façon un collègue à l’autre bout de la salle sait où il peut acheter ou vendre pour satisfaire les besoins de ses propres clients.

Donc si mon client « X » me donne un ordre d’achat j’allume ma lumière verte, pour la vente la lumière rouge. Si un ordre d’achat survient meilleur que le mien de la part d’un de mes collègues, je dois éteindre ma lumière sur le champ.

Comment s’effectuent les transactions ? Prenons par exemple comme c’était le cas à l’époque une devise traitée comme le dollar contre deutsche mark. C’était la devise reine, la plus traitée au monde. Imaginons que le cours était de 1,50 c’est-à-dire le nombre de marks nécessaires pour acheter un dollar. Sur un marché le montant minimum pour une transaction était de 3 millions de dollars. Pour un montant inférieur le cambiste devait l’annoncer à son broker. Le prix d’achat pouvait être 1,5010, le prix de vente 1,5020. Effectivement entre 1,50 et 1,51 le marché est divisé en centimes.

Le banquier dit à son broker dollar/mark je traite 1,5010-20, ça veut dire qu’il propose un prix d’achat et un prix de vente au même moment car il a peut-être des ordres de sa clientèle ou tout simplement qu’il teste le marché pour spéculer.

Imaginons que je suis le broker en question. J’allume mes deux lumières. Je hurle dans la salle $/DM, dollar mark,10-20. Tous mes collègues hurlent dans leurs micros 10-20 ensemble. Un de leur client hurle dans un des hauts parleurs « je prends » 5 millions de $ ou en anglais « mine ». Cela veut dire j’achète au cours vendeur proposé de 1,5020. Ou alors « je donne », « yours » en anglais cela veut dire qu’il vend au prix de 1,5010. Sans vouloir aller trop loin dans le détail, vous comprenez que chaque prix est donné instantanément à toutes les banques soit entre 160 et 200, sans compter les filiales à l’étranger qui ont aussi accès à nos ordres. Un prix est présenté à des centaines d’institutions à travers le monde. La première banque à réagir gagne la transaction, payant une commission à son courtier.

 

Sur les 10 à 12 banques gérées par un broker, toutes n’étaient pas forcément très actives. Il y avait ce qu’on appelait les « markets makers » dont la vocation étaient purement spéculatives pour alimenter le marché. Les autres plus conservatrices, couvrant les ordres de leur clientèle bancaire. Un « market maker » pouvait traiter à l’achat-vente plusieurs centaines de millions de dollars par jour.

Les banques américaines comme Chemical Bank, banque qui n’existe plus, avaient vocation à alimenter le marché pour tout montant et toutes devises. C’était leur business principal. De remarquables professionnels.

Ce processus d’achat et de vente commençait à 7 heures du matin finissant à 17 heures le soir sur la place de Londres, non-stop, souvent en déjeunant sur notre bureau en effectuant les transactions. Au sein d’un groupe hautement compétitif comme c’était le cas, l’agressivité était vitale pour s’imposer. Par la rapidité, la qualité des cotations de ses clients, le volume traité par ses mêmes clients, tous ces éléments créaient la valeur marchande d’un broker. Dans de nombreux cas un lien d’amitié, de connivence s’installait entre le courtier et son client. Si un broker avait une base de market maker conséquent, cela se savait rapidement dans le marché. Souvent une maison concurrente le contactait lui offrant plus d’argent, une plus grosse voiture ou un poste de responsabilité.

Car dans chacune de ces salles de marché, il fallait un chef d’orchestre capable de gérer les volumes, de surveiller les transactions en cas d’erreur, de calmer les égos souvent surdimensionnés. C’était un stress considérable. En échange ce stress était rémunéré à sa juste valeur. C’est-à-dire très cher.

J’adorais cette ambiance. Lorsque les premières cotations fusaient le matin, je sentais l’adrénaline monté. Nous étions tous au top. Chaque journée était différente passant à une vitesse inimaginable. Les ordres, les hurlements, les transactions réussies, échouées, tout était électrique. Malgré nos égos, il régnait une véritable camaraderie. Il faut le dire aussi, c’était un milieu totalement mysogine.

Mon épouse qui avait réussi à s’imposer avait réalisé un véritable tour de force. Les femmes étaient considérées comme trop faibles émotionnellement pour tenir le choc. J’ai pu constater plusieurs fois qu’effectivement beaucoup de femmes dans la tourmente d’un marché très actif perdaient un peu leurs moyens finissant par des larmes. Quand les larmes commençaient à couler, c’était l’hallali. Les commentaires et jugements fusaient de tous les côtés. La personne était transférée ailleurs. C’était spécifique au marché spot. Les opérateurs sur les marchés spots avaient la réputation d’être de doux dingues.

Au début on me surnommait le « frog », la grenouille, surnom souvent donné aux français par les anglais car nous sommes des mangeurs de grenouille, pour se moquer de moi. Après quelques mois on m’appelait « frog » avec respect. Je les traitais de « roastbeef » l’équivalent à leur égard du « frog », en les traitant copieusement de tous les noms de la terre avec mon accent français ce qui les faisait beaucoup rire. Durant cette période, j’ai dû apprendre tout l’argot existant dans la langue anglaise. Le mot « fuck You » employé peut être 50 fois par minute, était devenu tellement commun dans notre jargon qu’il fallait se surveiller quand nous sortions à l’extérieur chez les gens normaux.

A Londres chaque devise majeure traitée au sein des maisons de courtage anglaises étaient couvertes par des équipes de 20 à 50 brokers. Chacune d’entre elle avait une spécialité, un marché phare. Là où je travaillais nous étions les rois du dollar contre yen japonais. Nous étions les numéros 2 sur le dollar contre Deutsch mark. Le franc français n’était pas considéré comme une devise majeure. De plus les banques de la place de Paris transféraient leurs salles de marché à la City, exportant du coup les talents. De toute façon les plus talentueux ne restaient pas à Paris. Les salaires étaient trop bas. Plus tard plusieurs banques à Paris ont créé des filiales dédiées à gérer ces primes exceptionnelles pour garder leurs meilleurs éléments en leur payant des bonus à l’anglosaxonne tout en échappant à la surveillance des syndicats. Malgré cela la City ou New York restaient des places plus attractives financièrement mais aussi pour obtenir plus vite des responsabilités. Les performances d’un trader, d’un broker étaient mieux appréciées qu’à Paris. Le marché de trading n’était pas et n’est toujours pas totalement intégrée dans notre culture comme étant une valeur ajoutée à l’économie.

D’autre part cette période des années 80s était fascinante car les le tumulte régnait sur les marchés. Au début de l’élection de François Mitterrand le franc avait dévalué plusieurs fois, sous Ronald Reagan la parité du dollar avec les autres devises avait explosé. Par exemple pour acheter un dollar pendant quelques mois il fallait 10 francs ; les banques centrales intervenaient régulièrement créant des mouvements erratiques sur les marchés. De plus en Angleterre la Banque centrale intervenait directement chez les brokers pour créer un impact plus fort.

Il y a eu ce jour en 1985. Il me semble que c’était cette année-là. Nous étions en train d’acheter et de vendre tranquillement pour nos clients, le dollar ne cessait de monter. Tout d’un coup le broker chargé de couvrir la banque d’Angleterre se lève, les bras au ciel hurlant « je vends pour la banque d’Angleterre ». Toutes les vannes d’une vraie panique s’ouvrirent d’un coup. Le monde voulait vendre, et pas d’acheteur en vue. C’était bien sûr le but recherché par la banque centrale, parallèlement la Bundesbank vendait aussi, la Banque de France aussi et ainsi de suite pour ralentir la montée du dollar.

Il y a un proverbe dans le marché qui dit, à la fin les marchés ont toujours raison. Ce fut le cas après les premières minutes de paniques, d’hurlement, le dollar reparti à la hausse.

J’ai vécu dans ma carrière plus d’une fois ce genre d’évènements. C’était toujours des moments de forte tension. Le taux d’adrénaline inonde le cerveau. C’était comme des électrochocs, une ambiance de fin du monde. Les cambistes pris dans un courant vendeur ne pouvant se sortir d’une position perdante hurlaient à se faire éclater les poumons. Une foire d’empoigne irréelle.

Cette école d’apprentissage à l’anglaise était réellement un plus dans mon CV. Travaillant dans une des sociétés les plus prestigieuses de Londres, je pouvais démarcher de nombreuses banques à Paris développant mon réseau.

Pendant que nous étions pris par nos occupations professionnelles nos enfants allaient à l’école anglaise. Nous avions engagé une fille au pair pour s’occuper d’eux. Nous avons eu deux différentes. Les enfants s’entendaient bien avec elles. La première s’appelait Karen. Une anglaise pur jus. Nous l’aimions bien, très drôle, faisant bien son travail. La deuxième était israélienne, jeune étudiante, un peu tête en l’air parfois du genre oublié d’aller chercher les enfants à l’école, ou très en retard. Comme en dehors du bureau nous étions des personnes normales et sympathiques, nous la réprimandions calmement lui demandant de simplement faire un effort. Notre confiance fut récompensée. D’ailleurs c’était elle que les enfants ont préféré.

Les weekends nous allions souvent dans des centres de méditation pour nous requinquer participant à des retraites. En Angleterre à cette époque l’association de la MT avait bénéficié de dons de résidences de la part de personnes très fortunées pratiquant la MT. C’était des endroits magnifiques dans la campagne anglaise. Nous emmenions les enfants qui étaient ravis, car tous jeunes, plutôt extravertis, ils étaient la coqueluche des personnes vivant dans ces centres ou participant aux retraites. Parlant anglais avec un petit zeste d’accent français, ils faisaient craquer tout le monde. Particulièrement quand ils allaient dans les cuisines pour déguster les différentes pâtisseries proposées.

Ces weekends nous permettaient de déconnecter profondément. Nous nous reposions avec efficacité. Souvent nos collègues quand nous rentrions le lundi matin nous demandaient d’où nous venions car nous semblions avoir rajeunis de plusieurs années. Comme nous étions très ouverts et à l’aise nous leur expliquions notre pratique de la MT. Les bienfaits étant visibles sur nos bonnes mines, tout le monde paraissait assez convaincu ou à défaut, voyait bien que ça ne faisait pas de mal.

Nous sommes allés aussi dans le nord de l’Angleterre dans un village habitée par une large communauté de méditant. Souvent des weekends y étaient organisés pour se reposer ou se ressourcer.

Ma femme ayant passé son permis de conduite avant de travailler à mes côtés nous allions là- bas en voiture. Moi-même j’avais pris des leçons de conduite, mais échoué à mon examen. Tout bêtement à ma première manœuvre en reculant j’avais percuté la voiture de derrière. Evidement ce n’était pas un démarrage très réussi. Néanmoins, sans me départir de mon assurance légendaire, après cette petite déconvenue je conduisais allègrement ma voiture sans avoir le permis.  Les contrôles n’étaient pas très fréquents, c’était une de petites inconsciences du moment.

Nos revenus nous permettaient d’aller aux sports d’hiver, de nous balader un peu partout. La Méditation Transcendantale nous aidait à gérer notre profession au mieux. A mieux faire la part des choses. Nous avions les vacances matérielles et spirituelles

La deuxième année nous avons dû déménager, les propriétaires voulant récupérer leur maison. Nous trouvions un superbe appartement pas très loin de la première maison encore plus près de Richmond Park. C’était une bonne période pour nous. Nous nous étions bien ajustés à la vie anglaise. Pourtant nous n’aimions pas beaucoup Londres. Ce n’était pas une ville qui nous plaisait beaucoup. Durant notre deuxième année nous commencions à avoir le mal du pays. Nous songions à rentrer en France. Pour cela nous devions d’abord nous assurer d’un emploi et d’un nouveau lieu de vie

 

 

L’avantage d’être broker dans ces années-là était de pouvoir voyager souvent, toujours dans des hôtels de luxe. J’allais très régulièrement à Paris. Toujours au Grand Hôtel rue Scribe qui a depuis changé de nom et de propriétaire. Les places d’avion toujours en business class, les trains aussi. Rien n’était trop beau. Surement une très mauvaise habitude aussi. A 23 ans pouvoir profiter de ces avantages comme étant la moindre des choses, pouvait faire perdre une certaine notion de la réalité. La vie n’était pas si douce pour tout le monde. C’était une bonne chose de pratiquer la méditation transcendantale. Grâce à cette pratique, un recul salutaire s’intégrait à ma vie. Je n’oubliais pas quand j’y pensais de remercier la Nature de m’avoir offert cette opportunité. Très important, ne jamais oublier de remercier. Certes l’égo restait bien présent. Simplement l’identification aux situations était de moins en moins puissante. C’est un peu la clef. Toute action ou le Soi est totalement identifié trahit notre nature profonde. Car le Soi noyé dans l’action se laisse prendre au jeu de l’illusion d’être parfois quelqu’un de supérieur aux autres particulièrement dans cet environnement ultra compétitif, violent pour le système nerveux et le respect de Soi. L’égo se gonfle. Le métier de broker est le piège parfait pour se laisser croire que l’on est une personne extraordinairement supérieure. Imaginez-vous manipuler des milliards de dollars tous les jours, vivre dans un cocon de luxe en permanence, pouvoir vous offrir tout et n’importe quoi, comment à un certain moment ne pas se laisser attraper par cette illusion ? L’argent peut donner ce sentiment de puissance, presque d’impunité. J’ai connu des dizaines de brokers sombrant dans ce mirage. Alcool, drogue, débordements irrespectueux des autres et de l’environnement tout ça dans une forme d’inconscience malsaine. Car identifiée à cette vie d’une extrême intensité la majorité des traders et brokers plutôt assez jeunes et immatures n’étaient pas équipés mentalement pour résister à une telle pression. J’avais cet outil magnifique qu’est la Méditation Transcendantale me permettant de me détacher petit à petit dans ma conscience de ce monde irréel, déconnecté du bon sens, pour en récolter de plus en plus les fruits sans trop pâtir de mon implication dans mon activité professionnelle qui était totale et sans concession. Je voulais être le meilleur. Pas seulement en étant un broker. Je voulais être le meilleur partout, parallèlement je voulais le faire avec justesse et honnêteté sans aucune naïveté ni assurance excessive connaissant bien la nature de l’environnement ou j’évoluais. De toute façon plus j’avançais dans le temps, plus la nature par des signes plus ou moins forts me rappelait à l’ordre. Quelque part je n’avais plus le droit d’invoquer une forme d’ignorance pour me laisser aller à différentes turpitudes. Mon ange gardien veillait au grain, lui aussi sans concession, si nécessaire avec un gros gourdin à la main.

Vivre ce contraste entre ma vie professionnelle et mon Silence intérieur c’était expérimenter l'équanimité établie et vécue dans la conscience de façon permanente, « l’âme égale dans le succès et l'insuccès", est un bon test pour ceux qui souhaitent pouvoir cerner un plus pratiquement ce que peut être le ressenti dans la conscience au fur et à mesure que la recherche avance.

L'équanimité est cet espace ou le changeant et le non changeant font Un. C'est un domaine où le changeant n'affecte plus le non changeant. C'est un endroit ou l'immuable règne. On peut appeler cela un "état" car plus rien ne bouge. Ce n'est rien de bouleversant. Ce n'est rien de magique. Il n'y a pas de charge émotionnelle. L'équanimité c'est être réellement présent parce que la conscience est non affectée par le monde relatif.

L'équanimité établie veut dire que la conscience est devenue consciente d'elle-même. La conscience accepte sa propre réalité transcendantale.  L’équanimité est potentiellement là, toujours présente. Il s'agit de la rendre consciente de sa Présence.

L'équanimité c'est être libérer de l'illusion des fluctuations du monde relatif. Il n'y a ni bien ni mal, ni joie ni peine.  C’est être témoin de tout ce qui existe autour de soi sans y perdre sa conscience. L'identification de la conscience à l'activité créer le désordre dans tous les aspects de la vie.

Intégrer cette valeur petit à petit me permettait de prendre mes distances tout en restant totalement impliqué dans l’activité. Cela ne veut pas dire être indifférent. Etre dans l’équanimité, c’est "Etre" de façon permanente en harmonie avec le sous-jacent de toutes choses. C’est être libre de son futur, de son passé et accepter l'aventure de la Vie telle qu'elle doit être vécue. Ce travail se faisait même à mon insu, inexorablement juste en pratiquant la MT deux fois par jour.

Notre routine de vie durant la deuxième année à Londres était assez équilibrée. La semaine, la folie des marchés.  Le weekend souvent des retraites de méditation ou visites de Londres et de ses environs avec les enfants. Nous allions de temps en temps en France visiter nos familles.

 

La lassitude nous gagna. J’avais fait mes preuves sur le marché anglais J’avais envie de changé. Je voulais essayer autre chose. Après avoir été broker je voulais tenter l’expérience du trading. Un de mes anciens clients qui était devenu un ami devait monter une nouvelle équipe de trader à Paris dans une banque à capitaux du Moyen-Orient mais avec un actionnaire majoritaire français. Je le contactais pour savoir s’il pouvait me faire une proposition pour venir travailler avec lui dans cette banque.

Connaissant les salaires des brokers à Londres, il m’avertit tout de suite qu’il n’avait pas le budget pour me payer une rémunération aussi élevée. En fait il me proposait environ trois fois moins, même quatre fois si je comptais les avantages en nature dont je bénéficiais à Londres. Il y avait d’autres compensations. Un plan retraite étoffé, plus de vacances, ce qui n’était pas négligeable. Néanmoins c'était un choix pour un changement de rythme de vie assez radical. Comme je voulais tenter l’expérience je négociais pour la forme, sachant au fond de moi que j’allais accepter. Travaillant dans un cadre sympathique, Place Vendôme à Paris, avec quelques collègues que je connaissais depuis longtemps, l’aventure me paraissait jouable.

Je devrais effectuer des transactions sur le dollar contre Deutsch Mark allemand. Je n’avais pas de budget à réaliser. Il me fallait assurer la couverture de la clientèle de la banque, faire des cotations pour le marché sans prendre trop de risques tout étant modérément actif. Pour une première expérience, tout s’annonçait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

J’allais annoncer mon souhait de rentrer en France à ma direction de Londres. Ils étaient très déçus parce que ma petite entreprise française au sein de l’équipe fonctionnait bien. Ils ne voulaient pas perdre cette nouvelle clientèle avec mon départ. Ils me proposèrent d’organiser un voyage à Paris afin de présenter notre direction et quelques brokers qui reprendraient les lignes des banques françaises. D’autre part ils étaient rassurés car je ne partais pas chez un concurrent mais dans une banque, c’est-à-dire devenir un client potentiel. Et puis ils nous aimaient bien. Nous avions toujours eu d’excellents rapports. Ils me dirent que si un jour je voulais revenir travailler chez eux ou dans n’importe laquelle dans leur filiale, ils auraient toujours un job pour moi. C’était vraiment sympathique de leur part. Cette proposition n’était pas tomber dans l’oreille d’un sourd. J’utiliserai cette offre quelque temps plus tard.

Le voyage de présentation à Paris fut organisé promptement. Il fut probablement l’un des plus épiques, drôles et chers de toute ma carrière avec un excellent retour sur investissement pour mes presque anciens collègues et moi-même.

L’un de nos directeurs les plus importants dans notre société se joignait à nous ce qui annonçait un budget extrêmement conséquent pour satisfaire nos clients en transmettant le flambeau du marché français à nos amis anglais.

Nous sommes partis à cinq. Caroline moi-même, notre directeur les deux brokers choisis pour couvrir le marché français à l’avenir. Première bonne surprise, nous allions loger au Crillon place de la Concorde. Pour nous une suite avait été réservée. Pour plus de sureté nous sommes allés demander à notre directeur David si ce n’était une erreur. Sa réponse fut très simple. Vous nous avez tellement aidé ces deux dernières années que nous voulions à notre façon vous en remercier. Nous étions vraiment touchés de cette attention. C’était totalement inattendu. Ils nous avaient réservé cette suite pendant une semaine car il savait que nous devions rester à Paris pour signer le bail d’un appartement que nous avions trouvé dans le 17 -ème arrondissement. David et ses deux collaborateurs devaient partir après trois jours de libations gastronomiques.

Car il s’agissait bien ici de tournée gastronomique et plus encore. David voulait mettre les petits plats dans les grands. Le Lundi, premier déjeuner. Nous invitons les traders de notre client le plus important. Destination choisie, Lucas carton place de la Madeleine, une table de 12 personnes. Nous nous installons. Notre client est très impressionné. Les brokers français n'invitent jamais dans des établissements aussi chers. David laisse le chef cambiste de la banque choisir les vins. Un risque calculé car bien sûr ses choix seront modérés mais il en sera très flatté. Nous commençons à 12h30 finissant à 16H sur des coupes de champagne. Nous sentons que ces quelques jours à venir vont être un véritable parcours du combattant car nous aurons7 banques à visiter avec le même entrain et la même déférence.

Le soir, diner avec un autre client heureux élu de notre tournée des popotes. Juste le temps de rentrer à l’hôtel, petite méditation de 20 minutes, rebelotte. Grande tablée, grand gueuleton, Ce sera au restaurant les Ambassadeurs au Crillon. Nous sortons de table assez tardivement pensant aller peut-être dormir un peu.

Que nenni. David veut aller en boite de nuit. Pas très loin, l’Elysée Matignon était la boite à la mode. Nous voilà tous en route pour parachever cette soirée en clôturant cette très longue journée et maintenant très longue nuit en beauté. Champagne à gogo, franches rigolages, nous ferons la clôture à 5H du matin.

Il faudra être un peu frais pour le deuxième jour qui s’annonce aussi épique. Le Mardi midi ce sera Lasserre. Grande tablée, grands vins, belle ambiance. Tout se passe bien car tout le monde s’amuse beaucoup. Les brokers sont par essence de bons commerciaux. Nous racontons nos histoires de marché, des bonnes blagues un peu salaces, nous sommes au top de notre forme. Il vaut mieux car le soir ce sera le Grand Véfour. Autant le dire nos foies commencent déjà à crier au secours. Les repas pantagruéliques, les boissons ajoutées aux sorties nocturnes nous épuisent à petit feu. Car le second soir nous retournons à l’Elysée Matignon qui devient pour ces quelques jours notre quartier général de nuit. Nous aurons beaucoup de fous rire. L’alcool aidant, toute la pression pour nous-mêmes et nos clients se relâche d’un coup. Chacun y va de ses petites histoires, s’éclatant à coup de bouteilles de Crystal Roederer et de screwdriver plus communément appelé vodka orange.

Au petit matin en sortant de l’Elysée Matignon, David a un petit creux. A vrai dire tout le monde mangerait bien un morceau. Question boisson nous avons été modéré car à moitié mourant d’épuisement ! Je suggère d’aller au Grand Café près de l’Opéra, brasserie ouverte 24h sur 24h.Spécialité ? Les fruits de mer.

Tout le monde est partant. Nous sautons dans des taxis. Il est peut-être 5h du matin. Nous arrivons. A ce moment précis, je pense que nous allons tous nous écrouler. Pas du tout. L’organisme humain a une force de résilience assez extraordinaire quand il s’agit de faire la bringue. Comme c’est David le grand maitre de cérémonie il passe la commande. Il est 6 h du matin. Ce sera huitres, langoustines, praires, palourdes, langoustes, bulots tout arrosés de vin d’alsace. Maintenant j'en suis convaincu, oui, c’est sûr nous allons tous mourir ce matin. Le vin d’Alsace ne sera que peu touché. Il y a un moment où il faut savoir rendre les armes. De mon côté je n’avais pas beaucoup consommé. J’avais pris cette habitude de faire semblant de boire.je trempais juste mes lèvres dans un verre. Dans un groupe personne ne fait vraiment attention. Comme j’étais drôle même en étant sobre, tout le pensait que moi aussi j’étais éméché comme le reste de la troupe.

 

David en profite pour draguer quelques petites françaises au restaurant, il avait le sang chaud le bougre. Ses collaborateurs aussi.

Le troisième jour nous allions presque rendre les armes. Nous étions dans un état second. Nous n’avions pas de diner prévu. Juste un déjeuner. Ce serait relâche le soir, en principe. Grâce à Dieu.Le déjeuner de ce dernier jour de notre opération commando sera dans la même dynamique ou presque. Nous sommes un peu secoués physiquement. Le corps doit récupérer un peu de tous ces excès. Le soir nous resterons sagement à l’hôtel. Nous dinerons au restaurant du Crillon. Salade verte et steak grillé pour certains, soupe de légumes pour d’autres. Nous n’honorons pas la réputation gastronomique de cet endroit qui par ailleurs en dehors de la cuisine raffinée est magnifique. David et ses deux collaborateurs devaient rentrer à Londres le lendemain, j’allais suivre tout ce petit monde la semaine d’après pour clôturer ces deux années passées à la City, pour saluer une dernière fois toutes les personnes avec qui j’avais partagé mon temps et mes soirées au pub. Le dernier commentaire de notre PDG sur notre voyage à Paris fut un petit reproche amical. Il se demande bien ce que nous avions pu faire avec David dans la capitale française car il n’avait jamais signé de sa carrière des notes de frais aussi élevées. Il s’en amusait car nous étions devenus amis et le resterons pour de nombreuses années. A vrai dire sa jalousie bienveillante était compréhensibles. Il avait vu les lieux visités durant cette virée mémorable. Il y avait de quoi faire pâlir n'importe qui.

 

 

Je rentre à Paris, je repars à New -York

 

 

Me voici rentrer à Paris début 1987. Nous avions trouvé un appartement dans le 17eme arrondissement pas très loin de la Place Vendôme ou j’allais travailler. J’avais signé mon contrat comme prévu avec la banque arabe que j’avais dragué pendant quelques temps par l’intermédiaire de mon ami chef cambiste. J’allais être maintenant le client parlant avec des brokers anglais. J’aurai aussi un broker français qui avait réussi à se créer un petit marché de niche sur le dollar Deutsch Mark sur la place de Paris. Un petit groupe sympathique avec lequel je travaillerai avec plaisir.

Dans notre équipe de cambistes nous étions quatre dont une femme qui avait été dans le métier depuis une bonne quinzaine d’années. Elle s’occuperait de notre clientèle et des opérations sur des devises un peu exotiques, celles qui étaient peu liquides sur le marché. Elle superviserait aussi des transactions un peu plus techniques comme par exemple des swaps. Il y avait Arthur qui traiterait le dollar contre franc, moi-même le dollar contre Deutsch mark. Notre rôle à Arthur et moi seraient de maintenir une présence continue sur le marché. Nous avions des limites d’exposition à respecter. Nous ne pouvions pas traiter plus de cinq millions de dollars à la fois, sauf ordre spécifique. En cas de non-respect de cette règle c’était une faute professionnelle passible de licenciement immédiat. Notre chef  lui prendrait en charge les positions de fond Une position de fond veut dire qu’il achèterait ou vendrait de temps en temps en fonction des nouvelles économiques du marché, de son intuition, des décisions de la direction générale des montants importants. Ces positions seraient gardées, surveillés jusqu’à un niveau d’achat ou de vente considérées comme suffisant pour réaliser un profit important. Le risque étant parallèlement de faire une perte importante. L’art d’être un bon trader, c’est de ne pas être têtu. Savoir prendre une perte ou un gain est la condition incontournable pour réaliser un gain important, ou limiter la casse.

 

 

C’était un peu le monde à l’envers pour moi. Le métier de trader est totalement différent. Quand on est trader on donne les ordres pour qu’ils soient exécutés avec pour unique responsabilité de gagner le plus d’argent possible. Le broker exécute, le trader décide. Je découvrais rapidement qu’être trader était beaucoup plus fatiguant qu’être broker. Le broker est fatigué physiquement à la fin de sa journée. Le trader lui est fatigué plus mentalement. C’est un job fonctionnant quasiment 24h sur 24h. Souvent un trader prend des positions la nuit qu’il confie à des correspondants en fonction des décalages horaires sur différentes places financières du monde. Ces ordres sont donnés à la clôture du marché parisien. S’ils sont exécutés il est appelé la nuit.

Me voici attaquant le marché plein pot. Les brokers aussi m’attendaient. Ils étaient curieux. Qui était cet ex-broker qui venait travailler dans une banque ? Allait-t-il travailler avec tout le monde ou bien privilégié ses anciens amis et collègues à Londres ? Surtout, chose primordiale, pour un broker, allait-t-il ajouter de la liquidité au marché, payant ainsi d’importantes commissions ?

Ma première journée allait se révéler comme étant une bonne tôle, ce qui veut dire que je perdais de l’argent. Pas beaucoup mais ça me refroidissait un peu. Les jours suivants je m’adaptais au marché. Je l'observais sous un nouveau jour.  Je sympathisais avec un courtier anglais. Il s’appelait Robin. Un vieux briscard. Mais on se comprenait bien. Je travaillais aussi avec le courtier français, afin de mettre un peu de liquidité sur le marché parisien qui était tout de même bien moribond. Ce serait une petite goutte d’eau mais question de principe je souhaitais aider la place parisienne.

Notre équipe tournais bien. Nous nous amusions énormément entre les transactions. Le soir nous sortions souvent tous ensemble. Des courtiers venaient nous rencontrer pour mieux nous connaitre. Ce n’était plus moi qui invitait mais qui serait l’invité. J’allais très bien m’y adapter.

Nous avions une filiale à New York à laquelle nous passions nos ordres le soir à la fermeture de notre marché. Au téléphone notre correspondante, Leila, est tordante. D’origine libanaise, des études au lycée français de Beyrouth, elle parlait le français mieux que nous. Sa voix était enjouée. Elle avait un humour à toute épreuve surtout avec des hommes de marché comme nous quelque peu bourrin sur les bords.

Nous ne l’avions pas vu physiquement pour l’instant. Cependant Arthur et moi faisions notre enquête auprès du personnel de la banque. Etait-elle jolie, telle était la question. Leila, elle aussi, qui n’était pas timide demande un jour à Arthur notre profil physique. Il lui disait sans rire, moi je suis plutôt Al Pacino, Philippe plutôt Robert Redford. La glace était brisée. Elle était morte de rire. Nous devions absolument nous rencontrer.

En même temps nous allions accueillir une jeune stagiaire plutôt assez mignonne qui travaillerait dans notre équipe. Il faut comprendre que notre chef est ce qu’on appelle vulgairement un queutar. Il a une très jolie femme. Arthur un peu cavaleur aussi. Moi pas vraiment mon couple vacillant depuis quelques temps j’étais néanmoins sensible à la tentation du moment. L’occasion faisait le larron.

Notre chef cambiste avait une véritable addiction pour toutes les femmes. Il aura deux maitresses dans la banque Nous serions ses complices pour cacher ses turpitudes. Voilà pour nous un mauvais karma pour complicité de ses mauvaises mœurs. La petite stagiaire ne cachait pas qu’elle s’intéressait à notre petite équipe. Avec mon chef nous faisions un pari. Le premier qui réussissait à la mettre dans son lit obtiendrait un gueuleton du perdant. Pour dire l’entière vérité sur ce pari, nous étions persuadés qu’elle n’avait jamais connu d’hommes pour l’instant. Il s’agissait de prouver notre bonne intuition. Nous nous étions donnés six mois pour conclure. L’âge respectif des concurrents était le suivant, 39 ans pour l’un, j’en avais29, Stéphane aussi. Notre supposée conquête à venir 21 ans. Elle se rendait vite compte du petit manège. Elle en était très flattée. Tous les coups étaient permis pour gagner le prix. Invitations au restaurant, cadeaux, fleurs tout y passe. Elle allait en profiter avec beaucoup d’intelligence et d’humour. Elle allait faire durer le plaisir car en fait elle s’amusait de notre petit jeu. De plus elle avait déjà décidé avec lequel elle souhaiterait conclure. Comme nous allons le voir, la nature va exaucer son désir

Arthur, lui, déclarait forfait car il avait rencontré une jeune et jolie jeune femme qui deviendra sa future compagne.  Moi pas encore, je restais encore partie prenante du challenge.  Je suis toujours marié. Mon mariage est très houleux, avec des tempêtes de force 10. Je ne me sens plus obligé vis-à-vis de mon épouse N’étant pas à priori un cavaleur, j’aimais bien flirter pour m’amuser. J’étais un allumeur en quelque sorte. Quelques mois plus tard la direction nous annonçait que Leila allait venir en stage six mois à Paris. Nous étions très impatients de faire sa connaissance.

Le grand jour arriva. Elle était tout simplement ravissante. Nous craquions pour la nouvelle venue car en plus elle était très drôle. Personnellement j’étais un peu plus distant. Je ne sais pas trop pourquoi. Peut-être une intuition, un peu de timidité. Elle logeait à l’hôtel pas très loin de la banque. Comme elle était seule à Paris, elle voulait rencontrer du monde et profiter de la vie parisienne. Elle allait être servie.

Comme nous sortions souvent avec des brokers nous visitant, elle se joignait régulièrement à nous. Un soir, Robin, mon broker préféré de Londres venait à Paris. Il m’invitait à diner. Je proposais à Leila de se joindre à nous. Elle acceptait avec joie et nous voilà partis en vadrouille. Restaurant puis boite de nuit, nous nous amusions beaucoup. Robin draguant quelques françaises sur la piste de danse, Leila et moi-même en profitions entre deux verres de champagne pour faire plus ample connaissance.  Elle m’expliquait que sa famille chrétienne libanaise avait émigré aux Etats-Unis en 1978 pendant la guerre du Liban. Elle avait fait ses études à New York. A l’origine elle voulait être journaliste puis un jour, répondant à une petite annonce elle s’est retrouvée cambiste dans une banque. C’est un peu un raccourci, mais c’est l’idée générale.

Presque à l’aube, je la raccompagnais à son hôtel. Nous ne le savions pas encore, mais un petit déclic s’était déclenché.  Nous continuions à travailler tranquillement dans une ambiance assez décontractée. Nous ne gagnions pas beaucoup d’argent pour la banque. L'essentiel pour l'instant était de ne pas en perdre.

Quelques jours plus tard après notre soirée avec Robin, mon courtier anglais, Leila était rentrée à son hôtel plus tôt que d’habitude. Comme je n’avais pas envie de rentrer tout de suite chez moi, je l’appelais lui proposant de diner ensemble. Elle m’avait fait la confidence lors de notre soirée avec Robin qu’elle adorait les roses jaunes. J’allais chez un fleuriste près de la banque. Je prenais 11 roses jaunes, jamais de chiffre pair. Je partais à son hôtel sans vraiment savoir ce qui allait se passer, mais avec tout de même une petite idée derrière la tête. Je montais dans sa chambre. Je lui offrais les roses. Elle était ravie. On s’est regardé quelques secondes pas plus. Nous n’irons pas diner ce soir-là. Je resterai dans sa chambre jusqu’à l’aube. Notre histoire vient de commencer. Un nouveau chapitre de ma vie vient de commencer avec encore bien des aventures et des voyages.

Notre relation devenait de plus en plus évidente auprès de nos collègues. Comme tout le monde ou presque avait des aventures plus ou moins sérieuses, il y régnait une ambiance bon enfant. Le tout était de ne pas s’afficher en maintenant un minimum de discrétion.

Durant cette période à la banque je fus contacté par le trader d’une banque suisse. Avec beaucoup de circonvolutions, il m’expliquait qu’il y avait un moyen de gagner des montants considérables en utilisant un système pas très catholique. Il m’approchait car l’équipe de traders qui nous avait précédé, avait utilisé ses services. Ils avaient effectivement empoché plusieurs millions de dollars avec un stratagème simple mais efficace. Surtout leur trésorier, le responsable de la salle de tous les marchés existants dans la banque, prenait aussi sa dime. Donc aucune chance ou presque d’être pris la main dans le sac. Cette équipe partante avait démissionner de la banque après avoir réalisé un gros coup espérant pouvoir prendre une retraite anticipée. Le trader suisse pensait bien sûr que nous allions maintenir cette activité illicite. Je refusais catégoriquement. Connaissant les lois du karma, je savais que bien mal acquis ne profite jamais. D’ailleurs plus tard j’apprendrai que la plupart des membres de l’équipe qui était partie les poches pleines avait vécu des évènements très difficiles par la suite.

En revanche par ce biais je découvrais une facette de la banque que je ne connaissais pas. A cette époque il était facile pour un trader de voler la banque avec quasiment aucune chance de se faire prendre. De nombreuses fortunes se sont bâties de cette façon dans ce milieu. J’en ai connu quelques-uns. Cela faisait partie du jeu. Le marché n’avait pas encore des outils de contrôle suffisamment sophistiqués pour éviter les détournements à des fins personnelles. C’était un système très rémunérateur. Il suffisait d’avoir accès à un réseau. Je savais que dans les équipes de la banque, sur d’autres marchés, cette activité continuait.

Quelques années plus tard, j’appris que le trader suisse fut pris la main dans le sac. Il avait été licencié. Je ne pense pas qu’il se soit par la suite retrouvé dans la misère ayant accumulé durant des années des montants conséquents.

Notre chef cambiste, André, lui, s’activait avec ses maitresses. Nous avons vécu quelques moments mémorables de drôlerie. Un soir avec Leila et André nous décidions d’aller fêter mon anniversaire. André invite ses deux maitresses en même temps. En fait l’une était la maitresse officielle, la deuxième étant la stagiaire de notre pari. André n’a toujours pas renoncé voulant conclure ce soir même, la plaisanterie a assez duré. Elle n’était pas encore officiellement sa maitresse. Il fallait que ce soit ce soir-là.

L’une et l’autre de ces demoiselles n’avaient aucune idée de la situation réelle. Leila et moi nous savons. Durant cette soirée nous observons un petit manège vaudevillesque. André a préparé le terrain. Il leur confie qu’elles doivent être d’une grande discrétion devant moi et Leila. Donc personne ne devait s’afficher. En réalité dès que l’une s’absentait il roucoulait auprès de la seconde. Après le diner, la maitresse officielle devait rentrer chez elle. André, bon prince, lui proposait de la ramener. Il nous confiait la deuxième élue nous disant qu’il nous retrouverait au night-club pour finir la soirée avec nous. Chose promise, chose due. Il nous rejoignait. Là-dessus comme il était insatiable, il me glissait à l’oreille qu’il voudrait maintenant en finir avec la petite stagiaire, me demandant les clefs de mon appartement. Je lui donnais. Quelques minutes plus tard, ils partaient. Avec Leila nous leur donnions deux heures. Il était déjà très tard. Nous rentrions vers 4 h du matin. Ils avaient nos clefs. Nous sonnions. Pas de réponse. Très bien. Visiblement ils étaient occupés, nous faisions le tour du pâté de maison. Une fois, deux, trois fois. La quatrième fois une voix essoufflée nous répondait. Enfin ils se décidaient à nous ouvrir. André était heureux. Notre amie stagiaire aux anges, visiblement tout s’était bien passé. La raison de notre pari avait été une bonne intuition .la différence étant que notre stagiaire avait finalement décidée elle-même du jour et de l'heure de sa première nuit d'amour. L'égo d'André en prenait un coup.

André aura ses deux maitresses pendant de long mois. Nous pourrons tous observer un peu amusés son petit manège pour maintenir le secret.

Professionnellement je m’ennuyais un peu. Derrière l’aspect trading il y avait une grande bureaucratie dans le système bancaire. C'est normal il faut bien gérer toutes ces opérations même les opérations fantômes. Cependant écrire des rapports en permanence ne m’amusait pas. Le courtier français spécialisé dans le dollar mark voulait créer une nouvelle équipe pour couvrir un nouveau marché qui était en plein boum. Le Deutsch Mark contre franc français. Déjà quelques banques et maisons de courtage étaient devenues très actives, les montants traités deviennent considérables. Il y a de la place pour tous pour réaliser des profits juteux. Le directeur me contacte. Il souhaiterait que je rejoigne cette équipe. L’occasion fait le larron. Je n’hésitais pas très longtemps. J’allais voir André. En fait il était plutôt content que je parte. Je n’étais pas très bon comme trader. Je ne perdais pas mais ne gagnais pas non plus car un peu comme au casino dès que je faisais un peu de profit, je ne pouvais pas m’empêcher de retourner traiter sur le marché pour reperdre mes gains. Comme nous étions réellement de bons copains, il ne pouvait pas non plus me demander de partir. De plus licencier quelqu’un dans une banque coutait beaucoup d’argent en indemnités multiples et variées. Lui annonçant que je partais de moi-même arrangeait tout le monde.

Je serai resté une petite année dans cette banque.

Me voici retourné à mes premiers amours. Je suis plus à l’aise comme courtier. La nouvelle équipe rassemblée fonctionnait bien. Très rapidement nous faisions un carton. Je retrouvais mes marques. Je m’amusais de nouveau. Leila elle trouvait un nouvel emploi dans une banque, elle était ma cliente. Logiquement elle me confiait tous ses ordres. Nos volumes explosaient. C’était un grand succès.

Parallèlement Leila se posait beaucoup de questions. Nous nous entendions bien. Nous vivions dans un appartement dans le 17eme arrondissement. Je me suis séparé de mon épouse deux mois après notre première nuit. La procédure de divorce en était à ses débuts. Cela prendra 3 années car n’était pas un divorce à l’amiable, loin de là. J’avais aussi deux enfants. Elle les a rencontrés. Le courant passe très bien avec le deuxième, le premier c’est plus compliqué. Après quelques semaines, elle souhaitait rentrer aux Etats-Unis pour faire le point.

Elle aime beaucoup la France, mais trouve les français très racistes. Elle est dans ses atours très belle, très libanaise. Elle entend souvent dans la rue ou ailleurs des commentaires plus que désobligeants ou déplacés. Elle en a un peu marre. Elle me dit que jamais elle n’avait connu ce type de comportement en vivant à New-York. Après de longues discussions, elle décide de faire une pause dans notre relation. Je flippe un peu et je la comprends. J’irai lui rendre visite plusieurs fois les prochains mois durant de longs weekends. Nous aurons aussi des notes de téléphone exorbitantes  

Après six mois elle décidera de revenir. Nous nous retrouvons très amoureux. Quelques semaines passent. Elle travaillera dans une banque. Moi chez mon courtier. Un soir elle me demande si je ne souhaiterai pas m’expatrier aux Etats-Unis.

Travailler à Wall-Street ? Voilà une idée intéressante qui me parle tout de suite. Je dois m’organiser pour continuer à gérer ma situation familiale. La procédure du divorce traine. Je dois rassurer les enfants. Ce n’est pas facile, je dois trouver les mots justes pour qu’ils comprennent que je ne les laisse pas tomber ni maintenant ni jamais. Leur réaction me surprendra. Les enfants sont souvent beaucoup plus matures qu’on ne le pense.

 

 

 

 

Je contacte mon ancien directeur à Londres lui expliquant que je souhaiterai travailler à New- York, peut-il m’aider. De plus Leila est amie avec l’un des directeurs de leur filiale à New-York. 48 heures passent, je reçois mon contrat via DHL. Je suis engagé au salaire de $95000 par an sans compter les bonus.

Nous préparons nos valises. Finalement mon retour à Paris n’aura été qu’une courte parenthèse.Nous arrivons en février 2009.

J’ai obtenu un appartement de fonction pour six mois en attendant que nous trouvions un logement sur place. Nous sommes logés à côté de ce qui était le World Trade Centrale quartier se nomme Battery Park. Nous logeons au 23 -ème étage avec une superbe vue sur l’Hudson. Nous avons très peu d’argent pour démarrer mais en Amérique on vit à crédit, je vais apprendre grâce à Leila à utiliser le système américain.

 

La première semaine sera particulière car je vais me retrouver à l’hôpital. Petite anecdote amusante. Leila et moi-même étions au milieu d’une sieste améliorée. Tout d’un coup au moment crucial de nos ébats, je suis saisi d’une violente douleur au poumon gauche. Ma respiration devient douloureuse. La sieste est écourtée. Je vais chez un médecin qui diagnostique un pneumothorax. Me voici entrant à l’hôpital du Mount Sinaï à New York. Je n’ai pas encore commencé à travailler que je suis hors de combat pour deux semaines. Petit contretemps.

Après une récupération rapide j’arrive dans mes nouveaux bureaux, je réalise que je suis à New-York, le temple de la finance internationale. Les salles de marché se composent de plusieurs centaines de brokers sur le même « floor » sur de nombreux étages.

N’étant pas marié avec Leila, j’ai besoin d’un visa de travail. Mon premier rendez-vous est avec l’avocat spécialiste de l’immigration pour remplir les documents nécessaires. Cependant je peux travailler légalement en attendant de finir la procédure.

Quelle va être mon job ? Je vais créer de toute pièce un marché de Deutsch mark contre franc à New York. Les traders américains sur le marché des devises ne connaissent que le dollar. Pour eux le reste, les autres devises c’est de l’exotisme, en dehors du dollar point de salut. De plus je réalise que les cambistes américains sont beaucoup moins techniques que leurs homologues européens.

A New York les banques françaises sont bien implantées. Il y a de nombreux traders français expatriés. Bien entendu, je vais vite faire leur connaissance. Particulièrement l’un d’entre eux à qui je devrais beaucoup. Il me permettra de réussir très vite grâce à un soutien indéfectible de sa part. Il s’appelait Guy. Un homme au cœur d’or, à l’énergie débordante, et au professionnalisme irréprochable.

 

En même temps Leila décroche un emploi une autre banque française comme cambiste pour développer leur réseau de clientèle dans les grandes entreprises du CAC 40

Au début, je suis tout seul à couvrir ce marché. J’ai une douzaine de banque, des correspondants parisiens dont mon ancien employeur qui sont devenus des amis.

Le premier jour où je démarre, un certain Guy m’appelle. Je ne le connais pas. Il me dit voilà, je m’appelle Guy, je suis le chef cambiste de cette banque, comme tu es le nouveau français à New York je vais te donner un coup de main. C’est un festival. Il m’alimente en cotations pour tous volumes en Deutsch mark contre francs. Nous tournons ensemble en quelques minutes environ 400 millions de deutsche mark. Il s’arrête. Me demande, ça va tu es content ? Je le remercie mille fois. Il me dit à demain. On recommencera ce manège plusieurs semaines de suite. Grâce lui je serai le premier broker à new York sur ce marché tout neuf et que de nombreux concurrents vont essayer à leur tour de couvrir.

Après quelques mois dans cette société new-yorkaise mon business explosait. Tout seul avec mes clients français devenant tous des amis ou presque petit à petit je générais entre $50000 et $60000 par mois de commission. Mon salaire et différents couts ajoutés ne représentaient que $15000 pour mon employeur. Je m’attendais donc à un bonus en conséquence. Je reçus $5000. J’étais très énervé. Je m’attendais à au moins $25000.

Comme la Nature a dû sentir dans l’atmosphère ma grande irritation, un concurrent spécialisé dans les devises européennes à New York me contacta. Ils avaient à Londres une équipe très performante sur ce marché spécifique du Deutsch mark contre francs. Ils leurs manquaient une équipe outre atlantique pour assurer la continuité de leur marché qu’ils perdaient l’après-midi faute de soutien du marché américain.

Etant très chafouin contre mon employeur, j’acceptais une entrevue avec leur directeur des marchés. On ne traina pas. Je lui annonçais que je souhaitais $130000 par an avec bien sûr un bonus conséquent. Ils voulaient me faire signer un contrat de 3 ans. Ce n’était pas le même prix. Nous trouvions un terrain d’entente. Un salaire de base pour démarrer de $115000 la première année. Une augmentation de $15000 chaque année suivante. Bonus trimestriel assuré en fonction de des revenues du desk. Nous allions nous partager 40% des revenus au-dessus de notre point mort. J’allais avoir sous ma responsabilité une équipe de quatre brokers. J’étais le responsable de la distribution des bonus. La cause était entendue. Je démissionnais. Le directeur de la compagnie que je quittais n’étais pas très content. Je lui expliquais le pourquoi de mon départ. Finalement il comprenait que dans ce métier, l’argent sonnant et trébuchant faisait office d’arbitre.

 

Notre vie New Yorkaise avec Leila démarrait bien. Elle était toujours comme un poisson dans l’eau partout où elle allait. Totalement extravertie elle s’adaptait à toutes les situations. Quand nous avons décidé de vivre ensemble, je lui avais expliqué ma pratique de la Méditation Transcendantale. Je lui avais demandé d’apprendre aussi. Je lui expliquais qu’il serait mieux d’aller ensemble vers le même but. Elle avait accepté, apprenant elle aussi. Sa motivation n’était pas aussi forte que la mienne. Elle pratiqua pendant deux années puis petit à petit s’arrêta. Elle me disait que je méditais pour toute la famille et que de toute façon la MT c’était bien pour les autres pas pour elle. Pour c’était moi une petite déception, je pressentais qu’à terme un fossé pourrait se creuser entre nous. Nous vivions à Manhattan, sortions beaucoup, vivions à cent à l’heure. Entretemps mon divorce en France avançait lentement mais sûrement. Il le fallait car les services de l’immigration trainaient des pieds. Pour justifier mon contrat d’embauche dans une compagnie américaine il était nécessaire de démontrer que j’apportais par mes diplômes ou mon expérience un plus à l’économie américaine. N’ayant aucuns diplômes ça ne se présentait pas très bien.

Leila travaillait pour une banque française très active sur les marchés à New York. Elle était chargée de développer la clientèle française qui gérait leur trésorerie en devises. Les grands groupes comme Aérospatial, Peugeot, Renault Finance faisaient de nombreuses transactions avec une multitude de banques à travers le monde. En peu de temps elle allait devenir la cambiste clientèle sur New - York la plus réputée auprès des clients français. Cette banque avait été surnommée à l’époque le « Goldman Sachs » français.

Parallèlement nous préparions notre mariage en perspective d’un divorce, sûrement, nous l’espérions bientôt prononcer.

Nous avions trouvé un restaurant assez réputé au World Trade Center, dans un des bâtiments adjacents au rez de chaussé. La salle principale avait une vue sur l’Hudson. C’était un endroit féérique. Nous voulions un mariage simple, pas trop de monde. De mon côté ma famille ne pouvait pas se déplacer. Mes amis étaient principalement à l’étranger, je venais d’arrivé à New York. Je n’avais pas encore créé de liens très proches avec les gens rencontrés à New York jusqu’à présent. Pour un obtenir un mariage un peu religieux que Leila souhaitait, c’était impossible avec l’église catholique. Nous trouvions néanmoins un prêtre de l’église unitarienne ou quelque chose comme ça. Il accepta de bénir notre union. Je demandais à mon nouvel ami Guy d’être mon témoin. Tout commençait à se mettre en place. L’organisation d’un mariage aux Etats-Unis était déjà dans ces années-là une véritable industrie. Rien n’était trop beau ni trop cher. Petit à petit nous avions quand même atteint le nombre de 70 invités principalement des amis du marché anglais et américains. Certains allaient se déplacer venant de Londres et de Paris.

Mon divorce fut prononcé le 20 Septembre 1990. Heureusement car nous avions envoyé toutes les invitations pour le 6 Octobre. Nous avions eu chaud. Nous sommes partis en voyage de noce pendant une semaine. Nous ne pouvions pas partir plus longtemps car le devoir nous appelait. Nous étions l’un et l’autre dans une situation professionnelle très prometteuse, il nous fallait enfoncer le clou.

Ma nouvelle équipe se mettait en place. Il fallait partir de zéro avec des brokers n’ayant jamais travaillé sur ce type de produits. Dans mon équipe j’avais des personnalités assez pittoresques. Particulièrement une. Il s’appelait Léonard. Il avait une cinquantaine d’années ce qui pour notre métier était assez âgé.  Italo-Américain vivant à Brooklyn, c’était le vrai « Wise Guy ». Cela veut dire un peu mafiosi sur les bords. Il avait travaillé de très longues années pour une maison de courtage à New-York réputée pour être une machine à laver l’argent sale pour la mafia italienne. Il nous racontait inlassablement des anecdotes sur l’ambiance qui régnait dans cette entreprise. C’était très instructif parfois très drôle car il nous montrait le fonctionnement d’une entreprise gérée véritablement par un parrain mafieux authentique. Il avait travaillé plus de 20 dans cette compagnie.

Tous les employés ou presque était italo-américain. Tous ou presque étaient des fils ou filles de personnes du voisinage du patron-parrain qui n’ayant jamais fait d’études cherchant un emploi. Tony, le patron, embauchait toujours à un salaire 3 à 4 fois inférieurs au salaire moyen du marché. En échange c’était un emploi garanti à vie dans les deux sens. C’est-à-dire travailler pour Tony voulait dire pour toujours. Si l’un des jeunes employés s’avérait être un excellent broker, Tony rapidement lui achetait une voiture. Toujours une Cadillac. Si cet employé se mariait, Tony payait les frais du mariage. Il souhaitait acheter une maison ? Tony achetait la maison pour lui. Ou bien lui prêtait l’argent à taux zéro. Jamais d’emprunt à une banque. Une petite prime par-ci par-là pour la naissance d’un enfant par exemple.

Les Lundis les bookmakers passaient relever les comptes. Tous les paris pris pour une raison ou pour une autre devaient être régler rubis sur l’ongle. Un retard ? La menace était claire. Lundi prochain autrement on te casse un bras ou une jambe. Toujours annoncé sous forme de plaisanterie. Il valait mieux ne pas tenter le diable.

Leonard nous raconta cette petite histoire. Tony aimait le dimanche regarder les enfants du quartier de Brooklyn jouer au base-ball avec le club de la paroisse. Il discutait régulièrement avec le prêtre. Ce n’était pas vraiment un terrain de jeu. Plutôt un espace assez vaste pour taper la balle. Le prêtre discutait avec Tony lui expliquant combien il était triste de ne pas avoir à sa disposition un vrai terrain de sport se prêtant à la pratique de ce sport national. Tony ne répondit, rentrant chez lui. La semaine suivante, les bulldozers arrivaient, le terrain délimité. Tony, avait acheté le terrain le faisant transformer en terrain de jeu pour les enfants de la paroisse. 

Leonard avait la fonction de Senior Vice-Président chez ce courtier. Il gagnait $27000 par an. Par comparaison, là où il travaillait maintenant un SVP gagnait un minimum de $120000 pour la même période. Je lui posais la question évidente. Tu n’as jamais essayé d’aller ailleurs ? Pour gagner plus. Il me regarda comme si j’étais complètement fou. Pour rien au mon il n’aurait quitté Tony. Il avait sa Cadillac neuve tous les deux ans. Quand il avait besoin d’un peu d’extra il demandait à Tony. Sa maison avait été acheté par Tony. On ne trahissait pas Tony.

Il me raconta cette histoire. Un nouveau directeur d’une maison concurrente arriva à New-York. Il était anglais. Il ne connaissait pas les us et coutumes du marché. Il voulait débaucher chez ce fameux courtier italo-américain quelques brokers ayant d’excellentes réputations. Il prit contact avec certains d’entre eux. Quelques jours plus tard, Tony lui-même appela cet anglais qui se permettait de contacter les employés de Tony. Il lui expliqua que ça ne se faisait pas à New-York. Ce n’était pas une pratique acceptée. Il valait mieux que ça s’arrête rapidement. Tout ça dit avec le sourire et une grande politesse. Notre anglais le prit un peu de haut. Comprenez c’est le marché de l’offre et de la demande. Je peux faire ce que je veux. Tony raccrocha. Quelques jours plus tard, ce directeur anglais recevait dans sa boite aux lettres des photos de ses enfants allant à l’école. Courier anonyme. Accompagné dans sa boite aux lettres d’un poisson mort, symbole de menace dans la mafia. Il renonça à contacter d’autres brokers chez Tony, présentant même ses excuses. Cette histoire me fut confirmée par le concerné en personne lorsque j’étais à New-York.

Peu de temps après, Tony décéda. Son fils, Tony Junior reprit les rênes. Il fut arrêté par les autorités américaines et fut condamné à une peine d’emprisonnement. L’entreprise fut rachetée par une entreprise propre. C’est comme ça que léonard avait finalement atterri dans mon équipe. A son grand regret. Tony était son Dieu.

Une jeune femme, Kimberley, avait souhaité joindre notre petit groupe de broker. Elle travaillait dans un autre service chargé du suivi des transactions et du bon déroulement des confirmations des opérations faites aux contreparties en indiquant les montants des commissions. En cas de litiges elle s’adressait à nous pour plus d’informations.

Après quelques années dans ce service elle voulait devenir broker. Elle savait que je cherchais quelqu’un pour étoffer mon équipe, d’autre part j’avais la réputation d’être très équilibré dans la gestion de ma petite troupe. Avoir une femme comme collègue dans un métier ultra machos et particulièrement agressif dans le langage parlé était un grand risque elle et pour nous. Nous n’avions pas le temps de faire du baby-sitting avec une nouvel arrivante. Elle venait me voir pour proposer sa candidature. Je lui expliquais les risques sous toutes les coutures. Nous n’étions pas des enfants de cœur. Nous étions extrêmement agressifs dans nos échanges verbaux, jamais méchants cependant très directs. Il faudrait qu’elle s’impose car une réalité indéniable elle allait se trouver au milieu d’une meute de braillards vulgaires, un peu mysogine , totalement intolérants pour les erreurs des autres. Notre équipe était très performante ne laissant pas beaucoup de place à l’erreur.

Cette description apocalyptique de l’ambiance à laquelle elle devrait s’attendre aurait dû un peu la découragée. Pas du tout. Elle relevait le gant. Elle arriva toute pimpante le premier jour. Nous lui donnions les taches à accomplir comme à tout débutant. Cette période allait durer deux semaines. Puis on lui donnerait des clients faciles, pas trop actifs pour se faire les dents. Une directive expresse de ma part, incontournable sous peine de licenciement immédiat, ne jamais mentir, toujours avouer une erreur avant qu’elle ne tourne en catastrophe ingérable. Je voyais dès les premiers jours à son regard qu’elle se demandait si elle allait supporter cette pression. Pour quelqu’un d’extérieur à notre groupe on pouvait penser que nous allions nous entretuer à chaque seconde. En fait pas du tout. C’était notre univers naturel. Nous étions très copains fonctionnant à la perfection comme un petite meute.  Ceci compliquait d’autant plus l’intégration à notre groupe.

Après les deux semaines d’échauffement je lui donnais une ou deux banques à couvrir. Elle essayait de suivre tant bien que mal. Nous étions compréhensifs à ce stade comprenant bien qu’il lui fallait un peu de temps pour intégrer notre petite machine de guerre.

Elle fit quelques opérations malheureuses. Ce n’était pas grave. En revanche elle essayait de cacher ses erreurs. Non seulement elle me mentait mais elle soutenait mordicus que non. Après ces incidents, la confiance n’existait plus. Ça allait être très compliqué pour elle mes collègues la mettant en quarantaine ne lui passant rien.  Elle pleurait à chaudes larmes tous les jours ce qui rendait la situation encore plus difficile car au lieu d’être compassionné nous étions encore plus durs. Je l’emmenais plusieurs fois en réunion pour essayer de rectifier le tir. Elle voulait s’accrocher. Voyant qu’elle ne tiendrait pas le coup je demandais à mes collaborateurs de la laisser tranquille, juste de la surveiller pour éviter tout dérapage. Après 3 mois et des bassines de larmes je lui demandais de quitter notre équipe. Je lui offrais une porte de sortie honorable. En général les personnes partantes n’avaient aucunes compensations dans notre métier. Ayant un salaire assez bas je proposais 4 mois de salaire et ses dépenses de santé couvertes pendant 6 mois. Elle partait soulagée. Elle avait clairement vécu un petit enfer. Ce n’était pas que nous étions plus durs avec elle qu’une autre personne. Femme ou homme notre comportement ne changeait pas. Notre agressivité faisait partie du jeu. Ou bien on était capable d’encaisser ou bien on craquait. C’était aussi simple que ça.

Cependant cette histoire ne s’arrêtait pas là.

 

Après quelques semaines notre directeur général m’invita dans son bureau. Il m’expliquait que Kimberley m’attaquait en justice pour cruauté verbale, harcèlement psychologique et je ne sait plus quoi d’autres. J’en étais sur le derrière. Mon Directeur m’expliqua qu’un accord avait été déjà trouvé, que nous allions lui verser $25000, fin de l’histoire. Ça l’amusait beaucoup, il avait l’habitude de ce genre de situation moi pas du tout. J’étais furieux.

Comme le monde est petit presque une année plus tard, un de mes collègues qui était dans un vol en direction de la Floride pour ses vacances se trouvait assis juste à côté de cette jeune femme. Il la reconnaissait. Il lui demandait ce qu’elle faisait maintenant. Elle lui expliquait très candidement que grâce aux $25000 gagné par son avocat contre notre compagnie, elle avait pu reprendre ses études. Elle allait passer son diplôme prochainement. Elle ajoutait, en fait, elle n’avait rien contre moi ou notre direction. Au contraire même puisque nous lui avions donner une compensation très correcte. Simplement quand elle avait expliqué à son avocat sa situation, il lui avait dit, mais nous pouvons obtenir encore plus. Comme elle voulait retourner à l’université ça tombait bien. Apprenant cette explication, je pensais que finalement elle avait bien fait. Elle avait utilisé son argent avec intelligence.

Cette anecdote était la conséquence logique de ce qui se déroulait aux Etats-Unis au début des années 1990s.

En 1991, le juge Clarence Thomas fut nominé par le Président Bush à la cour suprême des Etats-Unis. C’est un poste prestigieux. Il fut mis en cause par une ancienne de ses collègues qui affirmait qu’elle avait été sexuellement harcelée par Mr Thomas. Après enquête il s’avéra que le témoignage de cette personne n’était pas totalement fiable. Néanmoins cet épisode créa une prise de conscience dans le pays et par la suite dans le monde sur ce problème bien réel. Par la suite une multitude d’affaire de ce genre virent le jour dans le pays. Nombre de compagnies pour éviter des scandales préféraient acheter pour des sommes relativement modestes le silence des plaignantes sans même chercher à connaitre la vérité.

Kimberley avait profité de cette tendance. Tant mieux pour elle.

Quelques mois plus tard, tous les courtiers de notre compagnie étaient invités à suivre des cours obligatoires pour comprendre ce qu’était pratiquement et légalement un harcèlement sexuel. L’avocat -professeur eut bien du mal avec nous. Notre truculence légendaire à laquelle il ne s’attendait absolument pas le laissa sans voix à plusieurs reprises. Visiblement il se demandait s’il n’était pas avec des fous. Nos débordements étaient tels que notre direction générale nous convoqua tous. Elle nous remonta les bretelles. Nous allions écouter de gré ou de force. Surtout nous allions éviter de ridiculiser l’homme de loi payé à prix d’or pour nous enseigner un comportement décent vis-à-vis de la gente féminine dans nos locaux, même si elle était très minoritaire.

Nous savions aussi que notre jeune PDG était un cavaleur de première main. Toutes ses secrétaires ou proches collaboratrices étaient passés dans son lit. Nous pensions tous presque à voix haute qu’il devrait suivre un cours renforcé dans ce domaine. Plus tard il suivra une thérapie pour addiction sexuelle, les actionnaires ayant atteint le point maximum de leur tolérance après plusieurs transactions avec des plaintives.

 

 

 

La première étape primordiale pour ma nouvelle équipe était d’avoir un correspondant à Paris. Nous étions aussi sensés développé le marché du dollar contre franc en même temps que le Deutsch mark contre francs. Je ne croyais pas beaucoup à ce marché du dollar. Trop de concurrent, pas de liquidité. Nos efforts seraient dirigés sur le marché le plus liquide. Mon directeur et moi partions trois jours à Paris pour obtenir des lignes directes avec des maisons de courtage parisiennes. Traversée transatlantique en 1ere classe. On ne lésinait pas sur le confort. Mon ancien employeur le plus récent nous reçut comme des princes. Je présentais mon directeur qui s’appelle Ray. Nous sommes invités au restaurant de l’intercontinental rue de Castiglione. Nous allons droit au but dès les premières minutes. Nous nous mettions d’accord. Nous nous appellerons et travaillerons ensemble dès le Lundi suivant. Le broker français de leur équipe qui nous parlera s’appelait René. Nous nous connaissions déjà bien. Notre collaboration s’annonçait dès plus fructueuse. Nous étions une tablée de sept. Nous déjeunions sur la terrasse du restaurant. Ray était très impressionné par l’accueil reçu. Il ne s’attendait pas à une telle réception. Pourtant ce n’était qu’un début. Après avoir pris un peu de champagne notre hôte nous proposait d’aller diner tous ensemble à Deauville à la Ferme Saint Siméon grande maison réputée du Guide Michelin. Il passait un rapide coup de téléphone. Une stretch limousine avec son chauffeur venait nous embarquer depuis la Rue Castiglione pour aller en Normandie. Nous avions rempli le mini frigidaire de la limousine de champagne, bière, et un peu d’eau…. Nous voici en route.

Sur les quais nous étions bloqués dans un embouteillage. Ray qui admirait la Seine par la fenêtre vit une deux chevaux, Citroën mythique, passer à côté de nous. Il me demandait très intéressé s’il pouvait se procurer une voiture comme celle-ci. Je lui expliquais que je n’en savais rien. Sérieusement il me demandait de proposer au conducteur de cette deux chevaux de la lui acheter. Nous ouvrions le toit de la limousine. Je faisais des signes au propriétaire. Je lui expliquais que nous avions un bord de notre voiture un richissime américain qui voulait lui acheter sa voiture. Tout d’abord croyant à une plaisanterie, il souriait me répondant que son véhicule n’était pas à vendre. Ray ne se démontait pas. Il me demandait de lui proposer $2000 cash. L’interlocuteur était interloqué. Moi aussi à vrai dire. Réponse négative. $2500 ? Réponse négative. Dernière offre $4000 ? Le deal ne se faisait pas.

Entretemps mes camarades de vadrouille étaient sortis de la voiture offrant du champagne aux automobilistes autour, plaisantant et rigolant, créant une ambiance très sympathique dans cet embouteillage.  Je me suis longtemps demandé pourquoi le conducteur de cette deux chevaux avait refusé de vendre son véhicule. De mémoire l’offre représentait le double de sa valeur. Il ne paraissait pas particulièrement amoureux de son véhicule.  Il ne nous avait probablement pas pris au sérieux. Nous n’avions jamais été aussi sérieux.

Après ce petit interlude, nous voici en route. Nous arrivions à Deauville. Il était trop tard pour diner au restaurant réservé. Nous allions donc chercher un endroit ouvert dans la ville. Nous nous sommes installés dans une brasserie, commencions à commander tout ce qu’il était possible de manger et boire. Nous nous sommes énormément amusés. Après quelques heures passées à ripailler il était temps de repartir à Paris si nous voulions arriver pour l’ouverture des marchés. Nous voici en route. Le problème était que notre chauffeur était sérieusement éméché. Nous l’avions convié à partager nos agapes. Il ne pouvait pas conduire. Aucun d’entre nous était en état de prendre le volant sauf ? Ray. Mon directeur. Nous installions le chauffeur devant à la place du mort Ray devenait notre chauffeur jusqu’à Paris. Il adora l’expérience de conduire une limousine. C’était un souvenir de Paris qu’il devait garder très longtemps.

Rentrant à New-York il était temps de passer aux choses sérieuses. Nous commencions à démarcher de nouveaux clients. Chaque membre de mon équipe avait ses lignes attitrées avec des opérateurs américains. Moi-même tous les français et opérateurs de langues françaises. Comme dans tout démarrage, les débuts sont un peu balbutiants. Une fois de plus le soutien de Guy était déterminant. Son apport en cotations et liquidités attirait les clients chez nous comme du miel attirent les gros ours. Après quelques mois, nous sentions un frémissement. L’augmentation de nos revenus devenait significative. Nous étions devenus les courtiers principaux à New York du Deutsch mark contre franc avec une estimation de 70 % des parts de marché.

Nous bénéficions aussi des circonstances politiques de l’époque qui par ricochet créait des mouvements de panique sur les marchés. La conséquence directe était une augmentation considérable de la liquidité. Les marchés se nourrissaient des incertitudes.

Durant cette période en Europe avait été créé l’ancêtre de l’Euro. Il s’appelait l’Ecu. Un système monétaire, SME, européen était en place pour petit à petit venir créer l’Euro. C’était aussi la période du traité de Maastricht. Un référendum en France devait avoir lieu pour entériner tous ces accords européens. Mais voilà les sondages n’étaient pas favorables en France au traité créant des tensions sur les monnaies. Particulièrement sur le franc et la lire italienne.

Dans le SME une règle était établie. Chaque devise avait une marge de fluctuation accordée à l’intérieur du système. Il y avait un cours plancher et un cours plafond. Si la valeur de la devise crevait le plafond elle sortait du système et de facto était considérée comme dévaluée. Ou bien la devise concernée était défendue bec et ongles par les banques centrales pour maintenir le cours dans le SME pour garantir la stabilité du marché.

Face à ce système il y avait des spéculateurs prêts à en découdre pour faire exploser le système, faire dévaluer des monnaies et faire de gigantesques profits sur les dévaluations engendrées par ses attaques spéculatives.

Je fus le témoin, acteur indirect, mon équipe aussi d’une de ces crises monétaires avec une attaque en règle de Goldman Sachs sur tout d’abord la lire italienne qui fut obligée de dévaluer. Pour ensuite s’en prendre au franc. Ce fut une bagarre apocalyptique entre la banque d’investissement américaine suivie par d’autres, la banque de France, la Bundesbank, banque centrale allemande et finalement le gouvernement français

A New York j’organisais ma vie dans une routine la plus saine possible. Il existait un centre de Méditation Transcendantale sur la 21 rue entre la 5ème et 6ème avenue. Je m’arrangeais pour y aller le plus souvent possible pour méditer avec d’autres personnes. Les méditations de groupe étant beaucoup puissantes, j’en ressentais des bienfaits de récupération immense. J’y allais une fois par semaine. J’avais constaté qu’à chaque fois que j’allais au centre le lendemain au bureau, notre équipe faisait un carton plein. Facilement. Sans forcer aucunement. Les transactions s’alignaient les unes après les autres. La première fois je m’étais posé la question. Coïncidence peut-être ? Puis la deuxième fois, la troisième fois je ne me posais plus de questions. C’était devenu une habitude.

Une fois par an j’allais faire une retraite d’une semaine dans le centre des Etats-Unis dans l’Iowa. Programme intensif de méditation, cure de Panchakarma, un processus de nettoyage de l’organisme basée sur les principes de la médecine ayurvédique. Après une semaine je revenais dans l’activité comme neuf. Comme je devais être au bureau à 7 heures le matin, je me levais entre 4H30 et 5H pour pratiquer mon programme de MT. Ça dépendait des jours. Mon épouse ne se joignait pas à moi puisque j’étais le méditant désigner pour la famille dans son esprit. Ce n’était pas tout à faux considérant la vitesse à laquelle la Nature semblait soutenir notre activité professionnelle. Sans la MT il aurait été très difficile de maintenir le rythme que j’avais. A vrai dire je ne me rendais pas compte que mon énergie ou mon comportement étaient différents de ceux de mes collègues. C’étaient eux un jour qui me le firent remarquer. Je n’affichais pas le fait que je méditais. Ce n’était pas de la gêne. Aux Etats-Unis la MT était déjà largement reconnue comme étant bénéfique contrairement à la France ou des jugements hâtifs plutôt dus à l’ignorance circulaient encore dans la conscience des autorités ou des médias. J’étais assez sidéré de lire les âneries, contrevérités ou commentaires faites sur la MT en France.

Un matin discutant avec mes camarades de desk, un Starbucks dans la main avant le début des festivités, ils me demandaient comment je faisais pour être aussi calme dans ces marchés aussi fluctuants. J’étais très surpris car je pensais être aussi disons disjonctés qu’eux. Ce n’était pas leur perception. Ils avaient particulièrement remarqué les lendemains de mes méditations au centre que j’étais différent. L’un d’eux me dit un jour qu’il adorait ces jours-là car nous faisions des cartons dans la bonne humeur.

Je gérais mon équipe à la française. Tranquille. Pas de surmenage et d’excitation excessive. Le vendredi nous étions souvent très calmes car l’Europe étant parti en weekend à midi notre heure du fait du décalage horaire, c’était un peu la décontraction pour tout le monde. Je décidais que le vendredi serait jour de bombance. Je faisais commander dans un steak house très réputé à déjeuner pour mon équipe. Nous envoyions un stagiaire en limousine chercher les repas. Sur le floor il y avait 150 autres brokers travaillant sur d’autres marchés. Eux avaient le droit à la pizza. Ils voyaient les plats arrivés chez nous, l’odeur appétissante se répandant partout. Pour tous nos collègues autour de nous le français se la pétait un peu. Pour notre équipe c’était un bon moment à partager, de discuter un peu, de mieux se connaitre aussi.

Durant cette période, notre couple décida de quitter New-York pour s’installer à 40km dans une petite ville du New-Jersey ou habitaient les parents de mon épouse. La raison en était que ma femme était enceinte. Nous ne voulions pas rester à Manhattan. Nous achetions une maison de 300m2 avec piscine. Elle nous couta $315000, nous empruntions un crédit important car aux Etats -Unis les intérêts payés sur les crédits immobiliers sont déductibles à 100% des impôts sur le revenu. Si bien que tout le monde achète à crédit, le maximum possible. La première année je fus très étonné car malgré nos salaires, les impôts étant prélevés à la source, la déduction fiscale de notre crédit nous fit bénéficier d’un chèque de l’état car nous en avions trop payés. C’était véritablement un pays étonnant auquel je sentais que j’allais vite m’adapter.

L’autre raison était que ma belle-mère et belle-sœur très gentiment avaient proposé de faire les baby-sitters pour le futur nouveau-né. Dans une famille libanaise pas question de confier à une étrangère la garde d’un enfant quand cela peut être évité.

Après l’achat de cette maison, nous voulions changer toute la décoration intérieure. Ainsi dit, ainsi fait. Nous étions définitivement installés dans nos meubles.

A New York parmi les cambistes je m’étais fait un autre ami. Un jeune français, Jean, expatrié avec ses parents depuis presque toujours à New York mais qui avait conservé un petit accent du sud-ouest des plus sympathique. Il travaillait comme junior trader dans une banque canadienne couvrant les devises européennes. Il n’était pas très actif, ce n’était pas grave. Je m’occupais de mes clients junior ou senior de la même façon. Tous avaient le droit aux mêmes traitements de faveur. Je l’invitais dans un restaurant haut de gamme, nous passions un bon moment. Puis il disparut de la circulation momentanément. Un an plus tard, je l’avais oublié pour être honnête, la ligne avec City Bank clignote sur ma platine. Je décroche. Cette banque ne travaillait pas encore les devises comme le Deutsch mark contre devises, j’étais un peu surpris. Quelle n’est pas mon étonnement d’entendre la voix de Jean, qui me dit je suis maintenant le trader qui couvrir pour la banque le Deutsch mark contre francs. Entre lui et moi ça allait être rock and roll sur le marché car nous allions avoir l’exclusivité totale de son business[pc1] .

 

 

 

Crise monétaire et ébullition du marché

 

Le 20 Septembre 1992, le référendum du traité de Maastricht devait être voté en France. Déjà les semaines précédentes, les banques d’investissement américaines avaient agressivement attaqué la lire italienne pour la faire dévaluée. Chaque jour, sans états d’âme les cambistes allaient vendre de la lire pour la faire chutée. La banque centrale italienne intervenait comme elle le pouvait. Elle n’avait pas le soutien de la Bundesbank, la banque centrale allemande gendarme et défenseur du dogme économique de la bonne gestion des budgets.

 La banque centrale italienne assez rapidement ne pouvait plus intervenir. Les réserves s épuisaient vite. Elle baissait les bras et acceptait la dévaluation. La rumeur disait qu’une des banques d’investissement impliquée Goldman Sachs en l’occurrence avait gagné 45 millions de dollar sur cette attaque en règle.

Il faut expliquer un peu ce que représentait Goldman Sachs dans les marchés financiers. Une banque d’investissement n’est pas une banque de dépôts. Son rôle est d’investir sur des produits financiers, parfois très sophistiqués, pour elle-même à des fins spéculatives ou pour ses clients, des grandes multinationales. Elle a aussi un rôle de conseillère dans des activités de fusion-acquisition. Le travail de ses traders étant de faire un maximum de profits sur les transactions effectuées.

Comment était sélectionner les candidats à l’embauche chez Goldman Sachs ? Tout d’abord ils venaient des plus grandes universités américaines. Souvent par groupe d’une vingtaine, ils arrivaient à la banque pour une période d’essai de plusieurs mois. C’était littéralement une forme d’esclavagisme consenti. Ils étaient être soumis à toutes les contraintes possibles et imaginables. On testait leur caractère, leur résilience face à toutes les situations. Ils travaillaient 18H par jour, dormaient souvent au bureau. Ils étaient prévenus d’amener un sac de couchage au cas où. Pour faire partie de l’élite, des sacrifices étaient nécessaires.

Leur look était un peu une sorte d’uniforme. Les cheveux plaqués en arrière, lunettes rondes, bretelles à la Wall-Street, appelées « suspenders », un petit air condescendant même chez les plus jeunes., surtout chez les plus jeunes, qui avaient de bonnes têtes à claques à certaines occasions.

D’autres plus âgés étaient plus modestes, moins clinquant. Quand on connaissait le moule Goldman Sachs, en s’y adaptant, nous pouvions avoir des conversations presque normales avec leurs traders. L’air condescendant, lui, ne pouvait jamais disparaitre.

En contrepartie, ces opérateurs de marché, réellement brillants par leur intelligence dans la plupart des cas, gagnaient des salaires mirobolants. Les avantages sociaux offerts par la banque étaient sans pareil dans l’industrie bancaire. Couverture de santé pour la famille à 100%, n’oublions pas que c’est un système de santé privé aux Etats-Unis, les primes de fin d’année se chiffrait en millions de dollars. Chez Goldman Sachs on était là pour gagner de l’argent, sans état d’âmes.

L’un des directeurs de Goldman Sachs avec lequel nous travaillions vivait dans la même petite ville que moi. Il avait acheté une maison un peu en hauteur sur une colline. C’était un passionné de basket Ball, jouant régulièrement avec ses amis ou collègues. Il voulait pouvoir jouer chez lui. Il fit creuser dans la colline en dessous de sa maison pour installer un court de basket Ball et des petites tribunes pour les amis et visiteurs. Ainsi il pouvait s’entrainer comme il le souhaitait. C’était plus pratique que d’aller jouer dehors.

Le décor était planté. Maintenant au tour de s’attaquer au franc, déjà le marché pressentait une confrontation imminente entre la Banque de France et le reste du monde en quelque sorte. Nos volumes augmentaient considérablement. Le mark contre franc montait dangereusement sous les coups de boutoir du marché américain. Plusieurs fois le niveau plafond de la parité entre les deux devises avait été testé, risquant donc une dévaluation du franc. Il n’y avait rien d’économique. C’était une attaque spéculative massive. Notre équipe se trouvait être l’intermédiaire préféré des protagonistes de cet épisode. Goldman Sachs était un de nos plus gros clients. Nous avions toutes les banques françaises en ligne. Celles-ci allaient relayer avec la Banque de France l’intervention sur le marché. Elle allait sonner la charge pour soutenir le franc. Quelques jours avant le vote, je ne suis plus très sûr du moment choisi par la banque américaine, celle-ci commença par acheter massivement par notre intermédiaire bloquant le marché au cours plafond du franc dans le SME. Par lots de transactions de 100,200,300 millions de Marks, elle achetait. En face, Paribas, BNP, Crédit Lyonnais vendaient massivement exécutant les ordres de la banque de France. Autour de notre desk c’était de la folie furieuse. Car venant de tous les autres desks du floor des ordres d’achats et de ventes s’alignaient les uns derrière les autres. Hurlements, cris, jurons, tout y était. C’était un moment inoubliable. Nous avions à un moment tellement de transactions que nous ne pouvions plus les écrire pour les enregistrées. Je décidais de fermer les opérations pendant 10 minutes pour tout mettre au clair. Bien mal m’en pris. Nos clients appelaient par les lignes extérieures. On fermait une porte, ils entraient par la fenêtre. Nos correspondants parisiens entraient dans la danse, plusieurs milliards de marks contre francs étaient échangés dans un vent de folie pure. C’était grandiose. Le franc tenait bon ce premier jour. Il allait falloir remettre ça le lendemain.

Pour faire à cette situation d’urgence nous décidions de venir au bureau à 1 heure du matin pour l’ouverture du marché européen. Tous nos clients faisaient de même. La responsable de la City Bank, Rita, jeune femme cambiste d’origine italienne, qui aidait Jean dans cette folie se mit à discuter avec moi avant le lancement des opérations. Elle me confia un peu amusée et désabusée, tu sais Philippe, me voir ici, à 1 heure du matin pour travailler dans ce marché de fou, et bien je me dis qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans ma vie.

Elle n’avait pas tort. Et c’était notre métier. Vers 8 heures du matin, heure de paris, 2 heures à New York, les hostilités se déclenchaient. Même scénario. Les acheteurs repartaient à l’assaut du SME. Cependant il y avait une chose que visiblement ces mêmes acheteurs n’avaient pas prévus. La Bundesbank qui avait laissé l’Italie se dépatouiller allait participer à l’intervention pour soutenir le franc et la BDF. Les volumes explosaient, personne ne semblait vouloir lâcher du lest. L’un des cambistes acheteur hurlait dans un de nos hauts parleurs, « où est cette putain de banque de France, j’ai besoin d’acheter moi ! » Il ne fut pas déçu. A l’aube, nos collègues arrivant au bureau pour travailler sur les autres marchés nous observaient assez admiratifs, un peu envieux, en train de vociférer, de clore des transactions. J’étais debout un téléphone dans chaque main gesticulant, hurlant, pour indiquer à mes collègues dans quel sens mes clients effectuaient leurs transactions. Ventes ou achats, nous avions un langage des mains donnant les bonnes indications aux brokers travaillant sur le desk pour faciliter l’exécution des ordres. Le floor entier observait les tas de tickets avec les confirmations de transactions s’amonceler dans les corbeilles prévues à cet effet. Nos collègues imaginaient probablement les commissions et les primes qui en découleraient pour notre équipe après cette journée de folie, sans compter celles qui allaient venir. Notre PDG et sa garde rapprochée arrivaient à leur tour vers 7h30 avec des litres de café, des pizzas, hamburgers et donuts.  C’était un travail d’équipe, l’intendance nous suivait de très près. Car cela allait continuer jusqu’à la clôture de New- York, 17 heures. Dire que nous étions fatigués serait un euphémisme. Nous étions épuisés mais totalement transcendés par cette nuit que nous avions vécue.  Nous étions au milieu d’une bataille qui ne se présentait pas souvent dans la vie d’un broker.

Cette crise sur le SME dura plusieurs jours. Les banques centrales avaient décidé de ne rien lâcher. Des milliards de Deutsch Mark s’échangeaient de banque à banque. Finalement après deux semaines la vague spéculative s’arrêta. Des bruits circulaient concernant une intervention du gouvernement français auprès de Goldman Sachs les avertissant de sérieuses représailles en France et en Europe si ce petit jeu continuait. Nous ne saurons jamais si c’était une rumeur fondée. Toujours est-il que cet épisode homérique s’arrêta, le franc retrouvant une parité correspondante à sa valeur réelle. Plus tard un entrefilet dans des journaux économiques fit mention d’une opération importante entre Goldman Sachs et la Banque de France sur une grosse position de change. Il y a fort à parier que la banque d’investissement revendant les marks qu’elle avait achetés à des niveaux trop élevés prenait sa perte en clôturant sa position spéculative contre le franc. Elle avait perdu ce match.

Durant ces jours de folie mon ami Jean à la City Bank était particulièrement actif. Avec sa responsable Rita, ils étaient devenus des « markets makers » pour notre marché. Ils cotaient tout prix pour tout montant, exclusivement ou presque avec notre équipe. Nous faisions exploser les compteurs. Nous commissions s’élevaient à $60000 par jour. Nous étions cinq à couvrir ce marché seulement. Nous allions avoir un mois record en volume et revenus.

Un autre épisode peu courant se déroula avec un autre intervenant. C’était un vendredi en début d’après- midi. Les marchés étaient calmes, nous dégustions nos déjeuners avec un petit verre de vin rouge en prime. C’était totalement interdit. Mais il y avait une tolérance pour le desk français. Tout le monde semblait comprendre qu’un français devait boire son petit coup de rouge. En réalité je n’en buvais jamais, j’en commandais pour mes collaborateurs. Ce n’était jamais plus d’une bouteille, pour le gout, pour agrémenter notre repas.

Nous étions tous plus ou moins en train de discuter surveillant d’un œil distrait ce qui se passait dans le marché. Tout d’un coup un de nos clients, chef cambiste dans une banque norvégienne, une banque très peu active, nous demanda de lui trouver une cotation pour un montant conséquent de Deutsch marks contre francs. Pas de problèmes. Nous lui trouvions un prix, il vend 100 millions de Marks. Nous voilà bien réveillés. Un vendredi après-midi, une banque assez discrète d’ordinaire qui commençait à vendre des montants importants, ça sentait le coup fourré.  Il demandait de nouveau. Le prix d’achat proposé à ce banquier norvégien baisse de plus en plus, de façon artificielle. Le marché comprenant qu’il souhaite vendre vont bien évidement vouloir acheter au plus bas. Même pas peur, il continuait imperturbablement de vendre. Il créa un vend de panique sur le marché. Tous les opérateurs sortaient de leur torpeur du vendredi pour essayer de comprendre ce qui se passait. Avec cette baisse soudaine, brutale, des ordres de vente de clients dans les banques se déclenchaient créant un effet boule de neige sur la parité de la devise. Cette banque vendra un milliard cinq cents millions de Marks dans l’après-midi. Personne ne comprenait ou ne savait pourquoi. Il ne discutait pas les prix, simplement il vendait. Tout paraissait illogique.

Nous clôturions ce vendredi plus actif que d’ordinaire satisfaits de cet accroit d’activité inattendue. Le lundi matin en arrivant au bureau, le chef cambiste de la banque norvégienne m’appelle pour m’informer de ce qui s’était produit le vendredi précédent. Il exécutait des ordres de vente pour leur cambiste basé à Oslo. A priori rien d’anormal. Il était habilité à le faire. Cependant les services de la banque découvrirent que le cambiste norvégien en question avait tout vendu d’une cabine téléphonique à Oslo. Il avait fait une dépression soudaine. Il avait craqué, décidant après quelques pintes de bière de crasher sa banque. Les opérations ne pouvaient pas être annulés, mais pour la réputation de la banque il valait mieux jouer la transparence. Le chef cambiste à New York comptait sur notre soutien pour tuer dans l’œuf toutes fausses rumeurs dont le marché était friand. Le cambiste à Oslo fut envoyé dans une maison de repos pendant quelques temps. Logiquement il quitta définitivement la planète trading.

Nous avions comme clients des personnalités hors normes. L’un d’eux particulièrement. Un trader américain travaillant dans une banque française. Il était très bon. Générant entre 10 et 12 millions de dollars de profit par an pour sa banque il était le roi du marché du Mark contre francs. En même temps pour nous autres brokers, il était particulièrement difficile à gérer. Il avait un caractère de cochon. Un vrai caractériel. Mon premier vrai contact téléphonique avec lui fut assez symptomatique, je lui demandais un petit service sur une transaction. Rien d’extraordinaire. Sa réponse fut rapide, sans appel, « You know what Philip ? Just suck my unit ». La traduction n’est pas utile ici, cependant cela révélait le personnage.

Comme il générait pour nous des milliers de dollar en commission nous devions faire preuve de diplomatie. D’un autre côté mon épouse travaillait dans la même banque, lui permettant de gagner beaucoup d’argent sur les ordres de ses clients. Du coup il était un peu plus souple avec notre équipe. Mais très teigneux quand même.

Mon ami Guy lui travaillait à l’ancienne. Beaucoup de commissions signifiaient beaucoup de gueuletons et de sorties nocturnes. Simple et transparent. Il payait les commissions, je l’invitais à une tournée des grands ducs. Il y avait un restaurant à New York tenu par un Monsieur français qui vivait aux Etats-Unis depuis des années. Ce lieu s’appelait le Manoir. Tous les cambistes français se retrouvaient régulièrement là-bas. Nous organisions de grandes tablées. Un jour Guy me présenta à son trésorier qui était américain. Un grand bringueur devant l’éternel. Nous discutions un peu, une petite bière, un peu de champagne, Philippe, me disait-il il faut que je te montre une photo. Bien volontiers, pourquoi pas ? Il me montrait une photo un peu bizarre, on ne voyait grand-chose, un peu opaque. Il voyait mon air perplexe. Je lui demandais ce que cela représentait. Sans se départir de son sérieux il me répondait, « c’est la photo de ma coloscopie ce matin ». Tout notre groupe éclata de rire. Ce n’était pas de la grande distinction. Mais efficace pour créer de l’ambiance.

Mon ami Jean et sa collègue Rita méritaient une récompense particulièrement à la hauteur de leur soutien. Je réservais une table chez Pétrossian, fameux pour son caviar et ses spécialités gastronomiques russes. Ce serait une soirée champagne et caviar. Rita n’en avait jamais gouté. Elle était très heureuse de pouvoir faire cette expérience. Ce fut une soirée magnifique, très mondaine. Nous passions un excellent moment, racontant obligatoirement nos histoires de marché, toujours plus amusante les unes que les autres en tous les cas pour nous pas forcément pour ceux étant extérieurs à notre monde bien particulier. Pétrossian était le restaurant ou j’emmenais mes clients les plus méritants. Toujours des additions un peu salées mais en comparaison du retour sur investissement une babiole.

Cette période de trouble sur le marché des devises européennes s’estompa un peu. Nous revenions à un volume de transactions un peu plus normal. Nous sortions nos clients de temps en temps le soir pour maintenir une bonne relation commerciale voire même amicale. A New-York une mode venait d’éclore. Les « topless bars ». C’était comme des boites de nuit, assez vastes, parfois avec un groupe « live », avec une grande différence, il y avait littéralement des centaines de jeunes filles aux seins nus qui effectuaient quelques contorsions appelées exagérément « danse ». A l’entrée on devait échanger du cash sonnant et trébuchant contre ce qu’on appelait de la « funny money » traduction, « argent drôle ». Le principe étant qu’à chaque petit déhanchement de deux ou trois minutes d’une de ces jeunes filles le client glissait un faux billet de vingt dollars minimums sur le côté de la très petite culotte de l’élue du moment. Il y avait deux établissements ultra connus à New York. Flashdance et Scores. Le deuxième était plus huppé. On pouvait y croiser régulièrement des stars du show-business, Madona par exemple y était à certaines occasions. Le soir très tard on retrouvait toutes les stars du marché financier. Les brokers échangeaient des centaines de dollars pour leurs clients pour s’attirer les faveurs des jeunes danseuses. Tout ça arrosé de champagne à gogo. J’ai eu l’occasion de discuter avec quelques-unes d’entre elles, elles étaient majoritairement étudiantes. Un de mes collègues tomba amoureux de l’une d’entre elle. Après quelques moi ils se marièrent, il était australien, il la ramena dans son pays.

Durant une de ces soirée topless, un de mes clients français me demanda de lui rendre un petite service. Il avait un visiteur venant de Paris qui n’avait jamais mis les pieds à New York, encore moins dans bar topless. Il me demandait de lui faire son éducation. J’invitais mon ami Jean de la City Bank comme Co-éducateur. Je réservais une table au meilleur restaurant français de New-York, Le Cirque, je réservais une de ces longues limousines pour la soirée. Nous étions fin prêts pour accueillir notre heureux élu. Petit diner sympathique. Nous ne lui disons rien sur la prochaine étape de notre soirée. En sortant du restaurant, nous marchions dans la rue, la limousine toute blanche roulant au pas juste à côté de nous, puis nous décidions d’emmener notre invité chez Scores. Arrivant là-bas notre jeune français faillit faire une crise d’apoplexie quand la porte du club s’ouvrit. Il pouvait voir à perte de vue toutes ces jeunes filles se trémoussant, le champagne coulant à flots, il n’avait jamais vu de sa vie. Je prenais cinq cents dollars en funny money, je lui expliquais la règle du jeu. Surtout il était interdit d’essayer de toucher les jeunes filles sous peine d’expulsion immédiate. Jean et moi nous connaissions déjà suffisamment cet endroit, nous décidions de nous installer tranquillement avec une bouteille de champagne pour papoter un peu. Vers quatre heures du matin, nous avions perdu notre invité, nous le cherchions partout dans la salle. Finalement nous trouvions sous une grappe de jeunes filles qui avaient flairé le bon coup. Il était heureux comme un pape. Nous l’arrachions des bras de ses admiratrices pour le ramener à son hôtel. Le lendemain à son bureau il raconta sa nuit. Encore aujourd’hui il s’en rappelle. Mon ami cambiste me remerciait vivement de mon engagement commercial auprès de son invité venu de Paris.

De mon côté je rentrais en limousine à cinq du matin chez moi, à 40 km de là. Arrivant à la maison, je montais dans notre chambre lorsque mon épouse tout apprêtée pour aller au bureau me demandait ou je comptais aller. Je lui répondais béatement, dormir un peu ?!Elle se moqua de moi. Je n’avais pas vu l’heure. Je prenais une douche rapidement, changeais de chemise et partait au bureau. Mon épouse conduisait, je m’endormais dans la voiture. Elle me déposait au bureau à 7 heures précises. Je m’installais à mon bureau sérieusement fatigué. Soudainement qu’elle n’était pas ma surprise de voir la ligne de la City Bank clignoter. Jean ne pouvant pas dormir était venu de bonne heure. Il commençait rapidement à réveiller le marché avec ses cotations. Mes collègues s’amusaient beaucoup de me voir semi comateux être obliger de travailler. A midi je quittais le bureau pour aller dormir au bord de l’inanition après avoir obtenu quelques milliers de dollars de commission.

C’était notre rythme. Etant directeur J’avais cette chance de ne plus être obligé de sortir souvent le soir. Je déléguais à mes jeunes collègues la tâche de se sacrifier. Sacrifice qu’ils acceptaient avec un volontarisme évident. Ils étaient la plupart célibataires. Ils savaient aussi que je n’étais pas regardant sur les budgets de sortie. Cela faisait partie de notre métier. Après ce genre de soirée très tardive j’allais le lendemain au centre de méditation pour récupérer. C’était assez efficace.

La date des primes approchait. Je convoquais un par un les brokers de mon équipe pour leur signifier leur bonus. Pour cette période de trois mois, ils eurent chacun en moyenne $40000. D’habitude dans un marché normal, c’était quand même entre 15 et 20000 dollars.

J’allais en Europe deux à trois fois par an visiter nos correspondants. Je restais à paris deux semaines à l’Intercontinental. J’en profitais pour voir mes enfants. Ils aimaient déjà la bonne chère. Je les emmenais dans quelques fameux restaurants parisiens pour parfaire leur éducation. Chez Laurent sur les Champs Elysées, les Ambassadeurs au Crillon. C’était de très bons moments. Ils appréciaient beaucoup ces endroits. Ils avaient déjà des gouts de luxe. Cependant ça ne leur est jamais monté à la tête. Ils venaient chaque année aux USA pendant deux semaines. On en profitait pour faire des emplettes. Ils faisaient la connaissance de leur premier demi-frère puis du deuxième en 1995.

Mon épouse cherchait à déménager. La maison ou nous étions était sympathique. Elle avait un rêve d’enfance. Posséder une de ces grandes demeures à l’américaine que l’on peut voir dans certains magazines. Finalement après bien des recherches, elle trouvait la maison qui devrait être celle de ses rêves. Pas très loin de l’endroit où nous habitions déjà, nous achetions une maison de 700mètres carrés. Elle était somptueuse. Nous avions transformé le sous -sol en salle de jeu, salle de musculation pour moi, grand écran TV, tout y était. Nous avions fait installer des haut-parleurs dans chaque chambre avec de la musique programmée et réglable pour chacun des occupants.

La cuisine de 90 mètres carrés invitait à cuisiner. A vrai il y avait des pièces que nous ne visitions jamais, c’était trop grand. A vrai dire cette maison de rêve fut tout sauf une maison de rêves.

Tout d’abord professionnellement la technologie allait commencer à prendre le pas sur les brokers. Un groupe de banque avait créé un nouveau système de transactions automatiques. Plus besoin de broker comme auparavant, beaucoup d’économie en termes de commissions. La plupart des courtiers voyait leur chiffre d’affaire s’effondrer. Notre desk aussi bien entendu. C’était très étonnant de voir à quelle vitesse nous tombions tous de haut. En quelques mois, nous n’étions plus les rois du marché, nous devions nous réinventer. Beaucoup quittèrent le marché pour se recycler. Certains devinrent postiers, d’autres restaurateurs, serveurs. Le monde basculait pour la plupart.

 

Pour moi c’était une bonne chose. Je voulais changer un peu.je n’avais plus le feu sacré depuis quelques temps. La Nature aidant je fus nommé Directeur du marketing en 1996. En clair j’allais voyager à travers le monde juste pour dire bonjour et serrer des mains, un peu comme un politicien professionnel. J’étais payer pour entretenir les bonnes relations avec nos correspondants à travers l’Europe ou ailleurs. Saisir des opportunités si possibles. L’ouverture d’une filiale à Beyrouth fut pressentie. Des anciens clients à moi, libanais, cherchaient à ouvrir une maison de courtage au Liban. On échangeait un peu nos idées. Rendez vous fut pris. Je partais à Beyrouth en 1996 pour une semaine rencontrer le gratin de la finance du Moyen-Orient.

Tout d’abord mon voyage de New-York à Beyrouth passait par une escale à Paris ou je prenais un vol de la compagnie libanaise MEA. Etant le seul occidental dans l’avion, j’étais au petit soin avec le personnel féminin visiblement choisit pour ses attraits. J’arrivais à Beyrouth. C’était toujours l’ancien aéroport couvert des stigmates de la guerre civile.

La famille de mon épouse qui ne me connaissait pas avait été prévenu de mon arrivée. Je fus accueilli comme un prince des milles et une nuit. Tout le monde m’attendait en plusieurs voitures pour m’accompagner à mon hôtel, le Marriott qui venait juste d’ouvrir dans Beyrouth- ouest. Sur la route je pouvais voir encore déambuler dans la rue des jeunes hommes avec leurs armes de guerre. Ce n’était ni inquiétant, ni rassurant.

Pendant cette semaine un grand congrès de traders et brokers du Moyen-Orient était organisé à Beyrouth, j’étais le seul occidental présent avec un hollandais analyste de la banque Amro. Nous venions étudier la possibilité d’ouvrir des filiales au Liban. Nous étions clairement la bienvenue avec un traitement de faveur comme les libanais savaient le faire.

Mon ami banquier et ex client m’emmenait souvent dans un restaurant dans le centre de Beyrouth qui s’appelait le Rétro. Il m’expliquait que cet endroit était réputé car beaucoup de femmes libanaises venaient s’y retrouver pour partager les potins de la haute société locale.

La première visite fut assez amusante. Nous arrivions assez tôt. Il n’y avait personne. Trente minutes plus tard, nous étions les deux seules personnes du sexe masculin sujets de tous les regards de ces dames, et de leurs commentaires. Mon ami riait de bon cœur car il entendait ces femmes parler en arabe décrire comment elles aimeraient bien passer à la casserole cet occidental blond aux yeux bleus. Ce profil d’homme n’était pas une denrée courante à Beyrouth. Puis lorsque nous marchions dans la rue nous étions automatiquement suivis par de petits attroupements qui visiblement s’amusaient de me voir ici. J’étais une petite attraction. Un soir une grande fête était organisée dans le souk de Beyrouth qui avait été entièrement reconstruit et rénové. Tout le long des trottoirs des grandes tables étaient aménagés avec des mets tous plus délicieux les uns que les autres. Je retrouvais des amis banquiers libanais à certains endroits pour partager un café libanais bien serré. C’était une ambiance féérique.

Lorsque j’étais libre de mes engagements professionnels la famille de mon épouse prenait le relais. Ils vivaient dans le quartier Chrétien. Le soir nous partions dans la montagne libanaise diner dans des petits restaurants. Toute la famille ne savait plus quoi faire pour me faire plaisir. L’hospitalité libanaise à son pinacle.

Lors de ce voyage, le PDG de notre société décidait de me rejoindre. Il voulait sentir par lui-même si le Liban était une place d’avenir pour investir. Nous l’emmenions visiter plusieurs banques. Il avait un discours préventif bien rodé. A chaque meeting il insistait lourdement sur le fait que notre société ne payait pas de commission occultes, était totalement transparente. Mon ami libanais entendant ce discours me dit au cours d’un de ces meetings dans son excellent français, « Mais il fait quoi ton boss là ? il veut tuer le business ». Il faisait ce commentaire devant le gouverneur de la banque centrale du Liban qui parlait très bien le français. Je ne pouvais pas m’empêcher de sourire. Le gouverneur se contenta lui aussi de sourire. Mon PDG n’avait pas compris. Heureusement.

 

 

 

 

Suite écrite le 18 Juin

 

 

 

 

 

Après un cocktail dinatoire au centre de Beyrouth, il devait être deux ou trois heures du matin, nous décidions avec mon nouvel ami batave de rentrer à l’hôtel. Nous étions logés au même palace. Sur la route notre taxi s’arrêta, il venait de crever. Nous voyons au loin arriver un camion militaire. Le Liban est encore occupé par l’armée syrienne à cette époque. Les soldats syriens descendent de leur camion. Ils sont assez nonchalants. Dire que j’étais très à l’aise serait mentir. Après tout dans ce pays il y avait eu souvent des problèmes notoires. Les soldats commencèrent à discuter avec notre chauffeur. Probablement demandant ce qui se passait. Après une courte explication, l’évidence de notre pneu crevé prouvant la nécessité notre arrêt impromptu, les soldats décidèrent de nous donner un petit coup de main aidant le chauffeur à changer la roue. C’était plutôt sympathique. Ils parlaient quelques mots d’anglais. On arrivait à communiquer. Nous les remercions. Mon compagnon hollandais leur offrit quelques paquets de cigarettes. Nous repartions après quelques minutes. Notre chauffeur de taxi nous avouait que lui aussi n’était pas très rassuré quand il avait vu le camion militaire s’arrêté. Nous étions bien heureux dans rentrer à notre hôtel.

Je restai à Beyrouth pour visiter des bureaux. Il nous fallait un immeuble moderne, assez central. Pas trop cher. Rien n’était décidé. Nous devions encore rencontrer des acteurs économiques influents dans la région. C’était la fête tous les jours. Je dois dire que les libanais sont des personnes hautement sympathiques. Quant à la gente féminine, c’était tout simplement un régal pour les yeux. Un soir en parlant à mon épouse au téléphone je lui disais que mes yeux se retournaient dans la tête à chaque coin de rue en observant toutes ces jolies femmes. Elle me répondit du tac au tac comme un trader savait le faire, « là-bas tu te prends pour Brad Pitt, attends de revenir ici et tu verras que tu n’as rien d’extraordinaire ». Ça refroidissait. C’était dit avec humour. Elle était elle-même très jolie.

Comme je voyageais toujours seul, j’avais une grande liberté d’action et d’organisation. J’avait ma routine bien établie. Je me levais tranquillement, lorsqu’il y avait une salle de gym dans l’hôtel ,j’en profitais. Puis méditation. Dans mon hôtel à Beyrouth il y avait une piscine. C’était parfait. J’emplissais mon carnet d’adresse, créais des nouveaux contacts.

En rentrant du Liban, je faisais une tournée Européenne en commençant par Rome. J’adorais cette ville. Je m’arrangeais pour y passer le weekend pour la visitée. Ma première rencontre fut très assez originale. J’avais rendez-vous avec une petite société de courtage italienne. Un peu spécialisée sur un marché de niche, un petit créneau lucratif. J’arrivais tranquillement. On m’ouvrait la porte. C’était un petit appartement aménagé en salle de marché de poche. Au bout du bureau trônait le directeur général, une soixantaine d’année. Les brokers autour de lui étaient uniquement des jeunes et jolies italiennes, entre 23 et 30 ans. Un seul broker de sexe masculin était au milieu, visiblement très heureux de sa condition d’unique mâle, sans compter le directeur bien sûr. Le jeune broker m’emmenait déjeuner. J’étais un peu intrigué. Cette petite équipe féminine au demeurant hyper sympathique autour de ce Monsieur faisait un peu anachronique. Il m’expliquait que ces jeunes femmes étaient la plupart des filles de voisins vivant dans le quartier du directeur général. Elles n’avaient pas fait d’études. Il leur offrait un travail. Lui était le seul élément masculin qui avait une expérience professionnelle dans le métier. Le directeur général aimait bien être entouré de jeunes et jolies femmes. De nos jours je ne suis pas si sûr que cette logique d’embauche serait très appréciée.

Ces jeunes italiennes parlaient beaucoup. C’était assez bruyant dans ce petit appartement. Plus de bruits que dans une salle de 150 brokers. Bonne ambiance. Un peu le parrain avec ses ouailles.

Ce weekend-là visitant Rome, je faisais une rencontre distante, brève mais significative.  Je me promenais sur la place Saint Marc. Il faisait très beau. Un groupe de pèlerins polonais déambulaient sur la place avec des drapeaux polonais. Je me trouvais mélangé au groupe un peu par hasard. Tout d’un coup une fenêtre en hauteur sur la droite s’ouvrit. Le Pape Jean-Paul 2 apparut faisant des signes à ses compatriotes. Après quelques minutes il bénissait notre petit groupe.  J’avais gagné mon entrée au paradis. Mes nouveaux amis polonais étaient bien entendu en état de grâce.

Après Rome c’était Milan. J’y passais rapidement visiter un correspondant. Je devais ensuite repartir pour Varsovie.

C’était mon premier voyage en Pologne. Je rendais visite à mon ami Guy qui avait quitté New York. Il était devenu le trésorier de sa banque pour les pays de l’Est. Il connaissait bien Varsovie me servant de guide. Un de ses collègues se joignait à nous. Après diner nous allions dans un bar juxtaposant une salle de réception. Nous entendions de la musique, des rires, des chansons. C’était un mariage. Tous les trois discrètement nous ouvrions la porte pour voir de quoi il en retournait. Un des invités nous voyant nous faisait des grands pour nous joindre à cette célébration. N’étant pas des timides nous acceptions cette invitation. Nous allions de table en table parlant un peu d’anglais, un peu de français, à tour de rôle, nous faisions danser la mariée. Ceci jusqu’à l’aube. Vraiment un bon moment.

Le lendemain je restais à Varsovie pour visiter la vieille ville qui avait été entièrement reconstruite à l’identique après la fin de la seconde guerre mondiale. Varsovie avait été rasée jusqu’à ses fondations par les nazis. En étudiant les plans encore existants dans les archives polonaises, le gouvernement avait fait reconstruire la ville historique. C’était magnifique. Le soir en rentrant dans ma chambre, je trouvais sous ma porte un papier avec un numéro de téléphone. J’appelais mon ami Guy lui demandant si c’était lui. Il ria m’expliquant que c’était probablement une call-girl qui cherchait un client. En 1996 la Pologne était encore très pauvre, beaucoup cherchait un moyen pour survivre. Je n’appelais pas ce numéro.

Après Varsovie je repartais sur paris ou j’allais rester une semaine. Comme d’habitude je faisais ma petite tournée gastronomique. Pourtant je commençais à m’ennuyer. Voyager avait ses avantages, surtout dans les conditions ou je les effectuais. Il me fallait commencer à envisager une autre alternative. Après Paris, ce fut Londres, Bruxelles, Oslo, Madrid, Lisbonne. Je traversais l’Europe en long et en large pendant trois semaines.

En rentrant à New-York, je rencontrais dans nos bureaux un nouveau broker. Il s’appelait Colt, diminutif de Colton. Il avait la cinquantaine. Un grand gaillard. Ancien joueur de football américain au collège, un vrai beau gabarit. Il était en train de créer un nouveau business pour notre compagnie. Les financiers n’étant jamais à court d’idées, un nouveau produit allait voir le jour sous l’impulsion qui allait devenir très célèbre. Il s’agissait d’Enron. Je sympathisais très vite avec lui. ON échangeait nos plaisanteries, il m’expliquait l’aspect technique de ce produit. On appelait ça un dérivé climatique. Oui un produit financier allait permettre de spéculer sur le climat.

En attendant, mes occupations au sein de ma compagnie était très limité. Je sentais bien que la direction souhaitait que je parte de moi-même. Il ne voulait pas non plus se fâcher avec moi car je connaissais beaucoup de monde dans le marché. Une fois de plus dans ma vie la Nature allait m’indiquer la voie à suivre.

 

Suite écrite le 19 Juin

 

Pendant plusieurs mois, j’allais vivre au ralenti. Un peu comme si la Nature m’avait mis au repos. J’avais le sentiment d’être entre parenthèses. Je voyageais continuellement. Je retournais à Beyrouth sans vraiment de bonnes raisons c’était juste pour me balader. Personne ne contrôlait mon budget, ni même ma présence au bureau. J’entrais et sortais comme je le voulais. C’était une situation vraiment étrange. J’en profitais pour rentrer souvent chez moi de bonne heure. Ou bien j’allais au centre de Méditation Transcendantale plusieurs fois par semaine. J’allais visiter mon nouvel ami Colt dans son bureau situé au 4eme étage de notre immeuble. Nous avions un sens de l’humour assez similaire ; le courant passait très bien entre nous deux. Surtout je voulais comprendre un peu mieux ce nouveau marché des dérivés climatiques. Je trouvais assez fascinant que l’on puisse créer un marché financier sur le climat. Ma curiosité était véritablement piquée au vif.

Un autre de mes amis au sein de notre entreprise, Steve, vivait la même situation que moi. Il était plus âgé, en fin de carrière. Impossible de le licencier. Trop connu, trop respecter, la direction le laissait tranquille espérant qu’il parte de lui-même. D’autre part son fils travaillait encore au sein de l’entreprise avec succès. L’équipe de Steve avait été dissoute faute de combattants, le système électronique ayant annihiler son marché d’origine.

Nous allions souvent déjeuner ensemble. Nous allions nous promener à Manhattan. Nous étions devenus des touristes très bien rémunérés. Je savais que ça ne durerait pas une éternité. Simplement il fallait prendre les choses comme elles venaient. Inutile de s’énerver. Mon épouse avait toujours un emploi des plus rémunérateurs. Moi-même sans bénéficier de primes, je gardais un salaire très confortable. Il n’y avait pas le feu.

Un soir je décidais d’aller méditer au centre de Méditation. La présidente du centre était devenue une amie ; je venais souvent. Je faisais régulièrement des donations au centre ; Nous papotions de temps à autres. Ce soir là je lui expliquais que je commençais à être un peu lassé de mon emploi actuel. Je voulais aller ailleurs, faire autre chose, simplement je ne savais pas trop quoi pour l’instant. Elle eut cette impulsion assez soudaine de partager avec moi une information. Elle connaissait le PDG d’une entreprise de courtage sur lies produits financiers liés particulièrement au pétrole. Elle avait entendu récemment en discutant avec des personnes au centre, qu’il souhaitait se diversifier en créant de nouvelles lignes de produits à offrir à ses clients. Je lui faisias part de mon intérêt. Elle promettait de l’appeler pour lui parler de moi. Steve, puisque c’était aussi son prénom, me contacta quelques jours plus tard. On discutait un peu, me demanda quels produits financiers je pourrai éventuellement créer ou apporter à ses clients. Je n’étais pas du tout dans le marché de l’énergie. Ma connaissance était très limitée dans ce domaine. Cependant nous avions une connivence dès notre première conversation ; Nous méditions tous les deux depuis très longtemps. Son associé aussi. Ils étaient professeurs de Méditation transcendantale en même temps que leur profession de courtiers professionnels. Nous trouvions tout de suite un terrain d’entente. Lui comme moi voulions explorer différentes possibilités. Nous souhaitions aboutir à quelque chose sans réellement savoir comment.

Je me demandais comment j’allais pouvoir apporter un plus à cette compagnie. Je devais confiance à mon intuition. Je pressentais que c’était le chemin à suivre. Aller travailler dans un univers différent, moins stressant. Comme d’habitude, la patience et la détermination sereine allaient créer la situation parfaite pour quitter mon emploi actuel, commencer ailleurs, tout ça avec le maximum de bénéfices.

Je déambulais dans les couloirs de nos bureaux quant à la sortie de l’ascenseur je tombais nez à nez avec Colt. Il semblait être très en colère. Du haut de son mètre 95 et quelques cent trente kilos, il valait mieux l’approcher avec beaucoup de diplomatie quand il n’était pas content. Je l’invitais à aller manger un morceau au bar du coin. Pour discuter de son problème. Dans mon esprit je voulais utiliser cette occasion pour qu’il m’explique à fond son marché climatique. Colt aimait les bons vins et la bonne chère. Son petit point faible. Je commandais quelques bonnes bouteilles, vin rouge, vin blanc. Nous discutions tranquillement. Il m’expliqua qu’il en avait assez de l’entreprise ou nous étions. Il voulait aller ailleurs ou il pourrait développer son marché en toute quiétude. Mon intérêt était piqué au vif. Mon nouvel ami Steve cherchait à développer une nouvelle gamme de produits financiers. Le dérivé climatique entrait tout à fait dans ce schéma de développement. Je testais Colt, lui disant de ne rien faire avant de m’en parler car moi aussi je voulais changer d’air. Je pouvais être en mesure de lui faire une proposition des plus alléchantes très rapidement. J’appelais Steve et son associé Kerry. Je leur expliquais que je pouvais leur amener l’unique broker du marché climatique à New -York. Il était nécessaire de discuter de mon contrat rapidement. Ils étaient d’accord. Pour finaliser notre accord, Steve qui vivait dans le Wyoming m’envoya un billet d’avion pour Jackson Hole station de ski réputée dans cet état américain. Sa maison était magnifique. Il avait une résidence de 700 mètres carrés. Son bureau était immense car passionné de basket-ball, ayant lui-même le physique d’un basketteur, il s’amusait durant la journée à lancer des ballons dans le panier de basket qu’il avait fait installer sur le mur. Il avait une vue imprenable sur la montagne. Nous organisions un conférence call avec son associé Kerry qui par la suite prendrait le relais. Nous tombions d’accord sur un contrat, je pourrai commencer à ma convenance. Je ne reverrai quasiment plus jamais Steve par la suite. Il était l’aspect administrateur de la société, Kerry le commercial.

Maintenant je devais quitter mon employeur avec le maximum d’avantages. A vrai dire depuis un bon moment j’avais tout fait pour me faire licencier. J’arrivais le matin à 10 heures. J’étais le plus souvent en T-shirt et Bluejeans. Je n’allais jamais au meeting. Je partais tôt le soir.

 

Après quelques semaines de ce petit manège, notre PDG me convoqua. Il me faisait le petit discours classique, Philippe nous te remercions pour tout ce que tu as fait pour nous, mais nous pensons qu’il serait temps de se séparer. J’allais garder un très bon souvenir de cet endroit. J’en avais bien profité. L’occasion se présentait pour tourner une nouvelle page. J’avais mon nouveau contrat en poche je m’en moquais. Il me proposait 6 mois de salaires de compensation. C’était parfait. En revanche, la coutume était de verser cette somme mensuellement. Si par hasard, l’employé licencié trouvait un nouvel emploi, le versement s’arrêtait. Je ne voulais pas. Il me fallait un chèque de suite. Je le remerciais de son offre très généreuse, dans la foulée, lui demandant quand je pourrai venir chercher mon chèque pour la totalité du montant à percevoir. Sans vraiment comprendre pourquoi, il me répondit « tu auras ton chèque cet après-midi, passe me voir et tu l’auras. » Je n’en croyais pas mes oreilles. La Nature était trop bonne. Dès 14 heures je me ruais au bureau de peur qu’il ne change d’avis. Non tout allait bien je pris mon dû, environ $50000. Je sortais pour le déposer à la banque.

D’autre part dans ce genre de situation, l’employeur faisait signer un document interdisant au partant de débaucher des anciens collègues pour aller travailler éventuellement chez un concurrent. La Nature faisant encore bien son travail, ils oubliaient de me faire signer ce document. J’étais libre de mes mouvements pour mettre mon plan à exécution.

N’ayant plus d’obstacle légal il était nécessaire de récupérer Colt. Je l’appelais dans la foulée l’invitant à me rejoindre tout de suite au bar. Il savait pourquoi Il arrivait rapidement. Je lui donnais le numéro de téléphone de Steve qui était prévenu du processus en cours. Colt l’appelait. Ils discutèrent très longuement sur les différentes modalités du contrat proposé à Colt. Il réservait sa réponse pour le lendemain.

En fait il fallut presque une semaine pour finaliser le contrat de Colt. Sans tarder lui-même débaucha son jeune collaborateur pour le rejoindre. Notre ancien employeur était furieux ayant le sentiment d’avoir été un peu dupé. C’était vrai.

Une nouvelle aventure commençait pour nous trois. Nous étions début 1998. Ma parenthèse de globe-trotter de luxe se fermait.

Le principe de gestion de notre nouvel employeur était très simple. Nous pouvions travailler de l’endroit ou voulions. La société de Steve était divisée en petits groupes de courtiers travaillant dans des lieux géographiques différents en fonction de leurs lieux d’habitation.

Nous trouvions un bureau dans le New- Jersey, assez facile d’accès par la route ou les transports en commun. Mon rôle était le développement commercial et accessoirement aider en cas de grande activité à gérer le flot de transaction. Mais déjà depuis quelques années je m’étais éloigné du côté transactionnel, j’étais passé à autre chose.

De plus ce nouveau marché climatique demandait un grand travail de recherche. Nous avions besoin de documentation. Il nous fallait démarcher le marché européen. Nous avions un réel rôle d’éducateur auprès de professionnels du marché en quête de nouvelles opportunités. Notre client principal était Enron. Il était le promoteur, le créateur de ce marché. Nous n’étions pas seulement son courtier. Nous étions son allié. Son marketer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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© Philippe Chauvancy