Autobiographie d'un broker devenu apprenti yogi
Autobiographie d'un broker devenu apprenti yogi 
"Le chien a quatre pattes et pourtant il prend un seul chemin."
Albert Einstein

Autobiographie d'un broker apprenti Yogi

Chapitre 1

"Dieu a sagement agi en plaçant la naissance avant la mort ; sans cela, que saurait-on de la vie ?"

Alphonse Allais

 

Je suis né le 19 octobre 1958, à Neuilly sur Seine à 00 h 25 minutes et quelques secondes. L’heure si précise de ma naissance a été possible grâce à l’aide d’un astrologue. Il effectua cette recherche à ma demande bien des années plus tard, mes parents n'étant pas sûr de l'heure exacte de ma naissance. Comme beaucoup, j’ai eu, fut un temps, ce besoin d’essayer de deviner un peu mieux le futur en utilisant l’astrologie comme moyen d’investigation. L’heure et le lieu de naissance ont une importance particulière. Ces informations, qui semblent au premier abord anodin, vont en fait avoir une influence importante pour la compréhension du déroulement de notre vie à venir. Bien sûr personne n’est obligé d’y croire… C’est juste une façon d’essayer de mieux comprendre ou de se rassurer. Une pensée m’est apparu comme certaine on ne naît pas ici ou là par hasard, le hasard n’existe pas.

Il semble, selon ma Mère, que je suis né presqu'à son 10e mois de grossesse, pesant le jour de ma naissance un bon petit 4 kg plein de santé, ce qui fut par la suite un sujet de commentaires humoristiques, ceci tout au long de ma vie, sur ma capacité à rester au repos, bien au chaud, aimant mon confort. J’étais le 3e enfant d’une fratrie de trois garçons. Ma mère était Hollandaise, née en 1931, issue d’un milieu assez bourgeois, mon grand-père maternel possédait un chantier de construction navale aux Pays-Bas. Il continua son activité professionnelle jusqu’à un âge assez avancé, aux alentours de 72 ans si ma mémoire est bonne. De ce fait, ma mère eut une enfance somme toute heureuse, ainsi que ses 3 sœurs ainées, vivant dans une aisance matérielle assez enviable à l’époque. Son adolescence fut marquée par cette période difficile qu'étaient la guerre et l’occupation de la Hollande par l’armée Allemande. Je ne me rappelle pas vraiment ma grand-mère maternelle, elle est partie en 1965. Je n’avais que 7 ans et n’ai qu’un vague souvenir d’elle.

Mon père, né en 1929, lui venait d’une famille plus modeste financièrement. Mon grand-père paternel était sculpteur et travaillait au Palais de Chaillot. Je ne l’ai pas connu, il décéda alors que mon père n’avait que 19 ans. Ma grand-mère paternelle était une femme discrète et assez gentille. Elle décida de nous quitter durant les années 1970.

Au moment de ma naissance, notre famille venait de s’installer à Saint-Mandé dans le Val de Marne. Cette petite ville limitrophe de Paris, était considérée à l’époque, et peut être de nos jours, comme le « Neuilly » de l’Est parisien. Mon père, jeune acheteur de centrale d’achat, semblait mener sa carrière professionnelle rondement. Tout avait l’air de lui réussir durant cette période. Son PDG de l’époque était devenu son mentor et lui faisait gravir les échelons de son entreprise à la vitesse grand « V » et sa réussite matérielle était évidente aux yeux de tous.

Il avait une jeune et jolie femme, 3 fils, un appartement, une résidence secondaire, il ne manquait plus que le chien.

De cette courte introduction, on peut imaginer une petite famille bien tranquille ou tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. On découvre rapidement que les contes fées familiaux sont finalement assez rares, nous avons tous nos petits secrets de famille inavouables, nos histoires paraissant anodines pourtant si pleines de souffrances, de non-dits, ces épisodes qui vont nous poursuive tout au long de notre vie d’enfant, d’adolescent, puis d’adulte nous marquant ainsi parfois au fer rouge. Nous traînons avec peine ces boulets d’émotions dans notre conscience avec l’espoir de nous en libérer un jour pour vivre enfin heureux, libres d’être ce que nous sommes vraiment.

La vie est un miroir. Elle reflète nos imperfections et nous présente ce qui est le plus important pour notre évolution, à travers chaque situation de notre vie quotidienne. Notre environnement est notre miroir. Il nous permet de voir ce que nous sommes vraiment. Accepter le miroir de la vie est un premier pas dans la découverte de notre véritable essence. Il peut être difficile de se regarder dans le miroir de la vie. Nous pouvons avoir du mal à nous accepter, à nous aimer dans ce miroir, mais notre évolution passe par l’acceptation de ce miroir., nous pouvons découvrir ainsi notre propre divinité et avancer dans notre cheminement intérieur. Il ne s’agit pas de réfléchir ou de penser sans cesse à ce que nous croyons être.

Mon père était donc un jeune cadre dynamique profitant de la manne des trente glorieuses. Au-delà de sa réussite sociale et financière, bien réelle, il avait comme nous tous, son côté sombre, son petit « Darth Vador » enfoui dans son histoire personnelle. Il allait incarner une des facettes de mon miroir.

Il est né en 1929. Il a vécu à Paris, Rue du Commerce dans le 15e arrondissement toute sa jeunesse. Lorsqu’il eut 19 ans, son père décéda. Ce fut clairement très difficile pour lui, même s’il n’en parlait que très rarement. On sentait chez lui un grand respect pour cet homme qui était parti trop tôt. Notre famille avait eu des membres dans la résistance durant l'occupation allemande. Mon grand-père fabriquait de fausses cartes d’identité pour les combattants ou réfugiés ayant besoin de pièces administratives pour circuler dans la France occupée. Comme c’était un homme habile de ses mains, il avait probablement un grand savoir-faire dans leur fabrication. Après la mort de mon grand-père, mon père décida de s’engager dans l’armée. Il avait jeté son dévolu sur « les bérets rouges », les parachutistes. Il fit une préparation militaire, dans l’idée de s’engager, souhaitant par la suite faire Saint-Cyr, prestigieuse école militaire. Durant cette période, où il effectua son service militaire obligatoire, il vécut des évènements peu communs. Il nous raconta comme il avait participé à des interventions de parachutiste contre des grévistes, c’était des interventions ou les soldats se servaient de la crosse de leur fusil pour dégager les usines occupées et briser les piquets de grève. Il me semble que cela s’est passé dans la ville de Tarbes en 1949 ou autour de cette période. Puis il voulut s’engager, devenir militaire professionnel était sa vocation du moment. La guerre battait son plein dans les colonies. Plus tard, lorsqu’il en parlait, nous pouvions ressentir sa fibre patriotique, vouloir défendre « l’empire » était pour lui quelque chose de bien réel. A cette époque, cela était parfaitement compréhensible, car notre pays semblait croire encore à la possibilité de maintenir une présence coloniale ad vitam æternam. Le destin en décida autrement, car étant mineur, ma grand-mère s’opposa à ce grand dessein et il dut y renoncer. Heureusement pour lui, et notre fratrie à venir, car il aurait été probablement tué à Dien Bien Phu ou quelques autres coins perdus du monde.

 

Il réorienta sa vie et commença des études pour devenir ingénieur des pétroles. Là aussi il dut renoncer. Financièrement sa mère n’arrivait plus à joindre les deux bouts, il devait trouver un emploi rapidement. Il commença durant cette période sa carrière d’acheteur. Il rencontra ma mère à cette époque, jeune et jolie étudiante hollandaise qui faisait ses études à la Sorbonne.

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Il est curieux de voir dans les méandres de notre mémoire, l’importance que l’on attache à certains souvenirs plus qu’à d’autres. En y regardant de plus près, notre cocon familial, représentait bien la projection de la société sur la conception de la réussite, une famille aisée réussissant une irrésistible ascension sociale, surtout à cette période de reconstruction du pays. Nous allions en vacances régulièrement, souvent dans des hôtels de catégorie supérieure, nous pouvions pratiquer les sports que nous souhaitions, équitation, escrime, le cout n’étant jamais un problème ceci pendant de nombreuses années, nous avions beaucoup d’amis, mes parents recevaient beaucoup, montrant au monde extérieur, une illusion d’harmonie, tout en laissant penser que tout allait bien, à priori pour le mieux dans le meilleur des mondes. La vie paraissait être un long fleuve tranquille. Pourtant de tous ses aspects positifs d’une sécurité matérielle évidente, l’inconfort voire le désarroi émotionnel étaient sous-jacent, présent dans l’énergie ambiante de notre famille.

 

J’étais bercé dans cette enfance, vivant dans une forme d’abondance matérielle qui représentait pour mes parents, et probablement pour beaucoup personnes de leur génération, la panacée du bonheur. Ils avaient connu la guerre, les privations. Ils étaient maintenant dans une situation de rachat de leurs frustrations, ils pouvaient offrir à leurs enfants ce qui leur avait tant manqué. C’était une réaction normale, louable aussi à certains égards, cela partait d’une logique de l’esprit du moment. Il fallait combler le vide de leur mémoire, car pendant ces années de guerre, leur enfance leur avait été volée. Leur enfance avait été remplie de peur, vide de sérénité. Il y avait une nécessité absolue de vivre dans une abondance permanente pour combler toutes ces angoisses du passé. La nécessité de l’opulence devenait une priorité.

 

Paradoxalement, offrir cette abondance matérielle créait une véritable pathologie de carence de démonstration affective. L’éducation que je recevais, uniquement basée sur le développement du désir de posséder et de recevoir des biens matériels, aussi utiles qu’ils puissent être, faisait oublier à mes parents que la tendresse, l’amour étaient les véritables moteurs pour une éducation réussie. Mes parents étaient typiquement, presque involontairement, dans ce mode de fonctionnement. Plus tard, adulte, parlant à ma mère, lui faisant quelques remontrances sur leur comportement pour le moins distant et l’exemple qu’ils nous donnaient, elle répondait invariablement « tu ne te rends pas compte de tout ce que nous avons fait pour vous, vous pouviez aller en vacances, et puis vous pouviez faire tout ce que vous vouliez sans restriction financière, alors de quoi te plains tu ? ». Tous ces avantages matériels, expliquaient, devaient excuser leurs comportements distants, parfois abusifs qu’ils furent psychologiques ou bien physiques. Il est important de parler de cette tentative de justification de leur part. Dans ma petite cervelle d’enfant, je percevais ce déséquilibre dans l’éducation reçue. Cet amour donné semblait faux, artificiel. Il manquait un véritable contact d’énergie aimante. Quelque chose de subtil, de réconfortant était absent dans notre famille, car mes parents tout occupés à gagner de l’argent, à développer leur patrimoine, à consolider leur statut social, oubliaient la raison pour laquelle ils avaient eu des enfants. J’avais l’impression que nous étions exhibés comme des trophées dans les réunions familiales ou mondaines. Mon père, avec son humour bien à lui, nous appelait ces « chères têtes blondes », car nous tenions tous les trois de notre mère et de ses origines bataves, à savoir, être très blonds et aux yeux bleus.

Pour m’échapper de cette ambiance psychologique faite de distance, de ce manque d’amour, je me surprenais souvent dans mes rêves d’enfant à imaginer que mon père était quelqu’un d’autre. Un super-héros venu de très loin, sauvant le monde, qui tout d’un coup, me voyait là, et par une réalisation du Saint-Esprit devenait mon père. Souvent, avant de dormir, je me racontais cette histoire. Parfois, c’était Superman, ou Zorro, ou bien un personnage sympathique vu à la télévision. C’était un sentiment étrange et rassurant à la fois. Je me cachais, me réconfortais dans mes rêves, mes fantasmes. Je voulais déjà sortir d’une prison. Car cette famille, ma famille ressemblait plus à une prison qu’à un espace de liberté ou de paix. Étrangement, cette insécurité, venant de mon proche environnement, générait une vie intérieure, déjà prometteuse d’espoir pour des jours meilleurs. Il était clair qu’il fallait que je passe par ce cycle, par ces épreuves pour mieux appréhender, mieux comprendre, peut-être, ce que la vie dans sa véritable essence pourrait me révéler à un âge plus mur.

 

Un autre espace de vie important pour l’enfant est bien sur l’école. Je commençais mon éducation scolaire comme la plupart d'entre nous à l'école maternelle, j'ai obtenu relativement, rapidement ma première récompense. Un prix ! Mais pas n’importe lequel. C’était le Prix de Camaraderie, ça existait à cette époque. C’est mon seul véritable souvenir de cette année-là, j’avais 4 ans. Puis ce fut l’école primaire. À l’époque, les établissements scolaires n’étaient pas mixtes. Entre garçons, durant les récréations nous passions notre temps à jouer aux billes, en verre de préférences. Elles avaient plus de valeurs, enfin le pensions-nous, que des billes en terre. Je me souviens assez clairement de cette période et de mes copains de classe. Nous nous entendions assez bien. J’arrivais à attirer leur attention en étant un peu mythomane sur les bords. Je racontais des histoires sorties tout droit de mon imagination extrêmement fertile. Par exemple, je faisais croire que mon père vivait dans un harem, dans un gigantesque appartement en haut de notre immeuble, entouré de nombreuses conquêtes féminines. Je crois bien que la plupart de mes camarades y ont cru à un moment ou à un autre.

Puis pour me rassurer, comme je disposais d’un peu d’argent de poche, j’engageais des gardes du corps. Les plus costauds de mes camarades de classe devenaient mes amis achetés bon marché en échange de quelques bonbons ou autres sucreries achetées à la boulangerie du coin. Très jeune, j’avais déjà ce désir de gagner énormément d’argent, de devenir très riche, alors je fantasmais et expliquais avec un aplomb incroyable à mes camarades de classe que ma famille possédait des propriétés majestueuses, des voitures dignes de milliardaires et que l’argent coulait à flots dans les coffres de la famille Chauvancy. Parfois, il me semble que je finissais par croire mes propres mensonges. C’est vrai qu’à cette époque, ce n’est pas forcément une excuse pour expliquer mes contes à dormir debout, mes parents commençaient à rencontrer quelques difficultés financières, je compensais donc par mes mensonges pour maintenir une certaine sécurité dans mon esprit. Les conversations sur la peur des lendemains allaient bon train dans les discussions de mes parents. C’était aussi une des raisons principales de leurs disputes, l’un accusant l'autre de jeter l'argent par les fenêtres. En réalité, il le faisait tous les deux très bien.

Je fréquentais l’école primaire « Mouchotte » à Saint-Mandé dans le Val de Marne. Dans les années « 60 », les enseignants étaient plus stricts. Disons-le franchement un peu fachos sur les bords. Je me rappelle particulièrement cette institutrice, dont je tairai le nom même s’il y a maintenant prescription, qui prenait un plaisir certain à donner des fessées aux petits garçons de sa classe, déculottés et fesses nues devant tout le monde. Évidemment, l’humiliation pour les enfants était ultime, ceux qui regardaient en riant, car les enfants sont souvent cruels, semblaient oublier qu’ils pouvaient être les prochains sur la liste à avoir les fesses à l’air. Cela ne m’est jamais arrivé, car j’étais tellement terrorisé par ces séances que je me tenais à carreau restant assagi dans mes pensées, voulant surtout me faire oublier dans mon petit coin de préférence au fond de la classe près du radiateur quand il y en avait un à disposition. Un autre des instituteurs de cette école en cours moyen deuxième année avait pris l’habitude, avec d’une canne en bois de plusieurs mètres de taper sur la tête de ses élèves. Cela lui évitait de se déplacer…. Un jour, il le fit sur la tête de mon frère en cassant la canne sur la même tête. Cette fois-là notre père alla le voir pour tout simplement le prévenir qu’il lui casserait la figure à la prochaine tentative. L’instituteur fut calmé pour un bon moment en voyant le regard aimable de mon père. Pour une fois, mon père avait réalisé qu’il pouvait avoir un rôle protecteur et salutaire.

C’était une autre époque ou l’éducation de l’enfant dans la société était très clairement moins libérale. Nous étions certainement plus doués en orthographe et autres matières, je peux faire la comparaison tous les jours avec mes propres enfants, mais notre esprit était probablement moins ouvert que celui de la jeune génération actuelle. Nous étions certainement plus cultivés, sûrement plus meurtris aussi dans notre psychologie.

 

Cette période à l’école primaire fut pour moi très irrégulière en termes de résultats académiques. Je réussissais une année sur deux. Je passais du très bon au très mauvais avec une facilité déconcertante. Il est vrai que certains instituteurs me plaisaient plus que d’autres incitant plus au travail en comparaison de certains de leurs collègues. Je fonctionnais à la tête du client en quelque sorte une de mes matières préférées était l’histoire. J’arrivai en général à me distinguer dans ce domaine. Particulièrement la période Napoléonienne. Toutes ces batailles, victoires et défaites de l’Empereur me fascinaient. Je me sentais attirer par tous ces faits d’armes, ces charges de cavalerie, ces hommes qui montaient au combat en terrain découvert et mourraient les armes à la main, au champ d’honneur. Ce courage m’a toujours ému. D’ailleurs, même maintenant, tout ce qui touche à la chose militaire, provoque chez moi une émotion forte. J’ai tendance à penser que durant mes vies antérieures, je fus probablement un de ces soldats qui chargeaient sans reculer pour mourir aux pieds des canons qui les mitraillaient à bout portant. Bien sûr, je n’ai jamais imaginé que j’aurai pu reculer, ne serait-ce qu’une seconde face au feu. J’étais, je suis forcément un héros. Gagnant toujours tous les combats et ressuscitant comme par enchantement après chaque mort successive au cours des milliers de batailles effectuées au cours de l’histoire de mes vies, de mon âme voyageant dans le temps. Car dans mes rêves, je fus, « grognard », gaulois, peaux rouges, chevalier, toujours du côté des perdants potentiels, mais grâce à moi, ils renversaient toujours le cours de l’histoire. Un vrai héros en quelque sorte.

Pour moi, l’école était un refuge et en même temps un endroit que j’abhorrais. Je n’aimais pas étudier. Dès le plus jeune âge, je n’avais pas ce que l’on peut appeler la bosse des études. Je peux affirmer sans hésitation que mes parents ont eu une grande responsabilité dans mes échecs scolaires. Ils ne s’occupaient quasiment pas de savoir si je faisais mes devoirs. Notre fratrie était livrée à elle-même, mes parents se donnant bonne conscience en pensant que de jeunes enfants pouvaient tout à fait se prendre en charge et travailler d’arrache-pied pour réussir leur vie scolaire. Parfois mon père, rarement ma mère, comme possédée par une soudaine révélation, en constatant un carnet de notes un peu plus mauvais que d’habitude, essayait de reprendre à sa façon la situation en main. Se mettant dans la tête qu'il pouvait faire de moi en un dimanche après-midi un spécialiste de la grammaire, il me faisait réviser tout le programme de l’année, en fonction d’un contrôle de connaissance à venir. Je parle de grammaire, car cet épisode fut réel. Mon père m'interrogea sur les conjugaisons et je ne sais pas quoi d’autres, sans perdre son calme, chose assez remarquable, en vue de me faire passer avec succès ce fameux contrôle. Ce fut réellement un succès. L’institutrice du cours élémentaire qui avait pour lourde tâche de nous instruire un peu de connaissance fut étonnée de voir mes progrès si fulgurants après seulement un week-end. Surtout, que cette année-là pour moi, faisait partie d’une de ces mauvaises années. C’était une année « sans ».

Pour être parfaitement honnête, j’étais aussi particulièrement paresseux pour la chose scolaire. Je me rappelle d’avoir été souvent face à mon carnet de devoirs, ceux que l’on devait faire chez soi le soir, lisant et relisant les différents exercices proposés. J’étais totalement bloqué. Je ne supportais pas cette idée qu’on puisse me contraindre à faire quelque chose que je n’aimais pas. C’était comme une épreuve insurmontable, car je n’éprouvais aucun plaisir d'apprendre certaines matières. N’ayant aucun soutien des enseignants ou de mes proches, je maintenais juste la moyenne, parfois un peu plus, souvent un peu moins. On pouvait déjà pressentir que ma carrière académique serait probablement très vite écourtée.

Cette époque, n’est pas un bon souvenir. J’étais terrorisé, lorsque j’avais de mauvais résultats, de la réaction de mon père qui pouvait être totalement imprévisible. Il pouvait un jour ne rien dire du tout et un autre simplement hurlé. Je ne peux pas dire qu’il utilisait le châtiment corporel de façon régulière. Il suffisait qu’il crie pour nous faire suffisamment peur. Il marquait son empreinte sur notre psychologie, sur notre vie par une présence et une éducation basée sur l’humiliation verbale et la terreur de recevoir quelques coups. Car même si cela n’était pas souvent, cela pouvait être terrible.

Mon frère ainé en fit les frais. Ce fut une de ces fois dont je me rappelle comme si cela était hier Je pense que cet épisode est celui qui définitivement créa en moi cette peur et ce dégoût de la violence.

Ce jour-là, mon frère, qui avait par ailleurs de très bons résultats scolaires, était aussi très indiscipliné. Il recevait régulièrement des avertissements à la discipline, il reçut son 21e avertissement. Il avait 11 ans et moi 7 ans. Ce fut « l’avertissement » de trop dans l’esprit de mon père. J’étais à la maison. Mon père rentrait tous les jours pour déjeuner. Mon frère lui ouvrit la porte. La violence de mon père se déchaîna. Cela dura de longues minutes. J’étais terrorisé. Ma mère ne disait rien. Quand les coups stoppèrent, mon frère saignait du nez, des poignets… Quand mon père vit ces quelques gouttes de sang, il dit simplement, « ah merde, tu saignes ».

Pour mon père, le fils ainé devait être l’exemple pour ceux qui suivaient. Il avait un concept moyenâgeux de l’éducation. C’était quelque chose d’irréel. De terrible. Le plus dur dans cet épisode, pour moi, fut avec le temps, de pardonner. Ces images ne peuvent pas disparaître, la mémoire est toujours là. Rien ne peut s’effacer comme d’un coup de baguette magique, avec le temps, la compréhension, une conscience moins stressée, le pardon est possible. Ce n’est pas aisé de pardonner quand le cœur a été à un jeune âge pétri de peur, encerclé de violence.

Notre père buvait de façon régulière. On appelle ça de nos jours un alcoolique mondain. Le problème est qu’il n’avait pas la cuite gaie mais plutôt violente. Après des années, lorsque je devins adulte, ma mère m’apprit qu’en fait, il fut violent dès le début de leur mariage. Lorsqu’elle tomba enceinte de mon frère ainé, il la battait déjà. C’était un homme violent par nature. Pourtant, rien dans son histoire familiale ne pouvait laisser présager ce type de comportements, sa mère, son père, son frère étaient des personnes respectueuses, plutôt assez douces et sympathiques.

Il avait sa propre histoire, son passé imprimé dans sa conscience. Paradoxalement, c’était un homme d’une grande intelligence, d’une grande culture. On pourrait penser que ce genre de personnes ayant en principe une grande connaissance des choses, devrait être capable de se comporter différemment. Souvent, on peut observer que la connaissance intellectuelle n’est pas forcément synonyme d’intelligence tout court. L’intellect est infirme lorsqu’il est incapable de communiquer avec les valeurs subtiles du cœur. Mon père était un exemple criant de ce décalage existant entre un homme cultivé, qualifié d’intelligent par ses pairs et un comportement totalement dysfonctionnel émotionnellement.

Parlons un peu plus de sa vie. Il commença donc à travailler comme acheteur de centrale d’achat aux Nouvelles Galeries, dans les années 50. C’était encore la sortie de la guerre et la reconstruction du pays. Tout était possible. Les gens courageux et volontaires étaient la bienvenue. Il en faisait partie. Un gros bosseur, intelligent, un brin arrogant et un ego qui allait bientôt l’étouffer et lui faire perdre conscience des réalités.

Comme cela arrive parfois, un des dirigeants de la société où il travaillait le remarqua. Ce Monsieur n’avait pas d’enfants, il fit de mon père une sorte de fils adoptif. Grâce à ce soutien précieux, il gravit les échelons de la hiérarchie très rapidement. Âgé de 27 ans, il gagnait pour l’époque des revenus importants. Il avait épousé ma mère qui venait d’un milieu aisé. Il pouvant compter sur le soutien de sa belle-famille. Il acquérait en 1957 un appartement de 110 m2 à Saint-Mandé, puis rapidement une résidence secondaire dans l’Yonne, c'était une petite ferme un peu délabrée qu’il fit retaper au cours des années suivantes. Notre famille avait un train de vie très soutenu puisque nous avions 2 femmes de ménage à la maison, 2 voitures. Le luxe en quelque sorte. A l’époque, il pouvait se permettre de changer d'employeur assez facilement. Le marché de l’emploi était ouvert, c’était une période de croissante forte pour le pays.

Son mentor étant décédé à la fin des années cinquante, rien ne le retenait plus, il pouvait voler de ses propres ailes allant d’un emploi à l’autre toujours mieux rémunéré. C’était un grand professionnel dans son domaine.

A cette époque il pensait que le monde tournait autour de lui. Il avait une solide notoriété, celle d’être un excellent professionnel. Mais aussi la réputation d’être particulièrement difficile et très arrogant. Je le découvris bien plus tard auprès de ces anciens collègues ou amis. Alors au début de sa quarantième décennie d’existence, un de ces changements fut celui de trop. Il quitta son emploi très rémunérateur pensant qu’il lui serait facile de trouver un autre employeur rapidement. Toutes les portes se fermèrent. Pendant des mois, des années, il répondit à toutes les annonces possibles et imaginables. Rien n’y fit. Il était bel et bien grillé.

Refusant de se remettre en question et éventuellement d’évoluer vers une autre profession, il préféra s’enfermer dans sa maison de campagne, commençant à boire de façon immodérée, refusant de changer son train de vie. Petit à petit, mes parents durent vendre tous les biens qu’ils avaient accumulés au cours de leur période faste. Le plus frustrant était que ces placements avaient été des plus judicieux. Manquant de liquidité, il vendait son patrimoine largement en dessous de sa valeur.

l possédait un terrain en Corse qu’il vendit pour une bouchée de pain, dix années plus tard, il aurait été millionnaire. Il vendit des bois, des maisons appartenant à ma mère dont elle avait hérité à la mort de père, tout y passa. Puis finalement, exsangue, quasiment ruiné, à 42 ans, ma mère avec lucidité voyant son mari s’enfoncer dans l’alcoolisme, le déni de réalité, se mit à travailler. Mon père lui avait interdit de travailler jusqu’à ce moment critique, car il pensait que le rôle d’une épouse était de rester à la maison pour élever les enfants. Mais là, encore, une de ces merveilleuses contradictions de l’esprit humain, il ne s’opposa pas à ce que son épouse travaille. Leur situation financière devenant précaire, il fallait qu’il cède sur l’un de ses grands principes.

À cette occasion, ils bénéficièrent d’un coup de pouce de la Nature. Ma mère eut cette intuition presque miraculeuse. Elle parlait quatre langues couramment, l’allemand, l’anglais, le français et le Hollandais. Ayant bénéficié d’une éducation assez ouverte sur le monde, elle était capable de s’adapter rapidement même n’ayant jamais exercé de profession. Elle décida d’appeler l’Institut Néerlandais à Paris, rue de Lille, pour postuler un emploi. Cet institut était la vitrine culturelle des Pays-Bas en France. De nombreuses expositions de peinture y étaient organisés, des conférences, des cocktails officiels.

Chose assez incroyable, la personne qui lui répondit au téléphone s’étonna de cet appel impromptu. Comment ma mère pouvait-elle savoir que l’institut néerlandais cherchât une collaboratrice en l’occurrence ici pour gérer l’organisation de leur activité événementielle puisqu’en principe, c’était un secret, la décision ayant été prise simplement 24 heures auparavant ? Elle fut invitée dès le lendemain à un entretien, elle se présenta, fut engagée, y travailla jusqu’à sa retraite soit 18 années.

C’est une belle histoire, une leçon. Lorsqu’une situation parait insurmontable, presque désespérée, le destin vous fait un petit clin d’œil pour vous aider à repartir du bon pied. La Nature vous offre une opportunité d’aller de l’avant. Ceci n’est pas gratuit. C’est une façon d’apprendre plus sur soi-même, sur la vie. Accepter toute opportunité avec le cœur, avec gratitude ouvre la conscience à ce domaine d’espérance de toutes possibilités. Rien ne peut résister. La vie se réalise dans sa grandeur nous acculant à transcender nos faiblesses pour ouvrir notre cœur à la compassion. C’est un moment de grâce dont il faut savoir profiter. Pour avancer consciemment sur le chemin de la vie, il faut se voir tel que l’on est, comprendre et guérir nos blessures. Celles-ci peuvent être profondes, et il arrive souvent qu’on n’en ait pas conscience. L’acceptation est le chemin le plus court pour les atteindre et les transmuter. Accepter ne signifie pas rester sans rien faire. Accepter, c’est d’abord reconnaître notre essence profonde, mais c’est aussi faire ce qui est nécessaire dans l’action au quotidien. C’est assumer pleinement qui nous sommes, avec reconnaissance et surtout avec amour. Ma Mère, intuitivement avait eu cette cognition ,cette grâce de voir un cadeau, une opportunité offerte par la Nature.

Mon père était franc-maçon du Grand Orient de France. Il était très cultivé. Il fréquentait beaucoup de frères maçons. Il fut d’ailleurs révélateur de constater le vide sidéral de l’aide maçonnique dans les moments critiques de sa vie. À aucun moment, ses amis de loge ne vinrent pas à son aide. Je le souligne, car de nos jours, on parle beaucoup de la Franc -Maçonnerie, de cette confrérie plus ou moins secrète supposée gouvernée le pays dans l’ombre, surtout sensée aider ses frères dans la détresse. Cela relève plus du phantasme que de la réalité. La plupart des « maçons » que j’ai pu rencontrer dans ma vie qui vivait des moments de grandes difficultés, n’eurent pour aide que le silence et indifférence de la part de leurs « frères ». Le mot compassion ne figure pas dans le vocabulaire maçonnique. Les grands principes énoncés par ces grands esprits semblaient disparaître dans les oubliettes de l’égoïsme primaire. L’emprise de la pensée matérialiste, celle qui ne parle pas avec le cœur, restait bel et bien prédominante dans l’esprit de ses compagnons de loge. Plusieurs de mes amis proches qui ont été francs-maçons ont connu la même et douloureuse expérience, expérimentant une douloureuse indifférence, ressentie comme une profonde trahison de l’idéal qu’ils défendaient durant de nombreuses années. Ils pensaient avoir créé des liens durables d’amitiés et de fraternité pour finalement n’obtenir qu’un courant d’air compassé de froideur cérébral. Ils se mirent en congé de cette confrérie finalement pas si exemplaire.

Toutes ces personnes que mon père fréquentait régulièrement, discutaient entre elles pendant des heures entières de grands principes, réformant par le discours un monde trop injuste à leurs yeux. Ils parlaient de compassion, d’entraide. Il m’était déjà facile de mettre en parallèle leurs discours avec cette image d'un père qui battait son épouse, terrorisait ses enfants. Ses « frères maçons » autour de repas bien arrosés continuaient à palabrer, pour finalement, rentrant chez eux, ne rien faire qui puisse contrarier leur vie d’opulence bien réglée.

 

La parole était aisée, l’art difficile. Je parle de ces épisodes, car ils me marquèrent profondément dans ma tête d’enfant puis d’adolescent. De nombreuses questions me taraudaient déjà l’esprit. Comment pouvait-on clamer de tels discours tout en vivant en totale contradiction avec ceux-ci ? Aucune de ces personnes par leur action ou comportement, semblait être des exemples à suivre. D’un côté, on parlait de réformer le monde et de l’autre, de comment gagner plus d’argent en faisant un enfant dans le dos à un ex-associé ou concurrent. On parlait du rôle de la Femme dans la société pour ensuite interdire à celles-ci de chercher un emploi. On parlait de Dieu, du Grand Architecte de l’Univers, dans leur vie quotidienne, les participants à ces grands débats, oubliaient toutes ces grandes théories pour retourner paisiblement à leur Ego rassurant et dominateur. J’ai toujours pensé que l’emprise du mental, que le flot de nos pensées occultaient notre Nature profonde, dénaturaient ce que nous étions vraiment. A force d’avoir été le témoin assez jeune de ces contradictions dans le monde des adultes, mon sens critique se développa assez rapidement pour me préparer à des prises de conscience salutaires un peu plus tard dans ma vie. Ma famille, dans ces insuffisances, ces drames, sa violence, mais aussi son Amour mal géré, creusait un sillon dans ma Conscience qui plus tard pourrait éclore et s’épanouir pour une meilleure compréhension des Êtres et des Choses. Écoutant toutes ces discussions sans fin, je voyais que les valeurs du cœur manquaient à toutes ces analyses et théories. L’intellect déconnecté des valeurs de compassion, d’amour sincère et véritable, ne servait finalement qu’à s’écouter, parler et satisfaire des egos surdimensionnés. L’intellect sans y associer la richesse de la compassion est tout simplement infirme. On énonçait des théories dans une ambiance d'intolérance glaciale dissimulée derrière des mots plein de vide.

Je réalisais que la pleine jouissance de la vie passe par une meilleure conscience de nos actes au quotidien. Agir en pleine conscience est fondamental. Nous devons développer notre aptitude au discernement, développer notre intuition pour pouvoir créer un environnement favorable à nous-mêmes, pour nos proches, la société en général. On confond le libre arbitre et le conditionnement du mental. Dans le libre arbitre, l’identification aux pensées n’existe pas. C’est cela, la véritable liberté. L’action est engagée dans une liberté totale vis-à-vis des pensées, des concepts, du conditionnement de la société. On vit sans peur, sans angoisse, et paradoxalement sans filet. Il n’y a plus rien qui nous empêche d’apprécier chaque seconde de notre existence. Toutes les références disparaissent, il n’y a plus que le vide totalement plein.

Mais notre mental est très fort. Il a un grand pouvoir de conviction. Il n’est pas facile de se dégager des histoires qu’il construit et de se désidentifier des situations problématiques. L’héritage du passé que nous portons dans notre esprit et dans notre corps génère les tendances de notre vie actuelle. Nos blessures passées se projettent sur les rencontres du présent. En développant la capacité de notre essence à s’exprimer, nous allons pouvoir interagir avec le monde de façon positive. Nous pouvons décider à chaque instant de ce qui est le plus juste pour nous dans notre vie.

Nous pouvons aussi bien être libre dans une grotte que dans un palais, avec ou sans moyens matériels. Nous ne sommes pas limités à notre corps, ou plutôt dans notre corps.

Rien, absolument rien n’est inéluctable. Rien n’est écrit de façon indélébile dans le livre de la Vie. La Création nous a donné le libre arbitre. S’éveiller veut dire affirmer, sans honte et sans restriction, notre droit à vivre la Vie telle qu’elle doit être vécue, c’est-à-dire avec joie et sérénité.

Clairement, ce n'était pas un concept qui avait du sens pour mon père. Englué dans ses contradictions, il subissait sa vie pensant le contraire. Sa vie était devenue une litanie de souffrances. Ses distractions se résumaient à faire les mots croisés dans le "Figaro", rencontrer quelques amis vivant dans la région, et s'occuper de nos chiens. Car c'était un homme plein de paradoxe. Autant nous pouvions le voir se laisser dépasser par sa propre violence, en même temps, il était incapable de faire du mal à un animal, incapable de couper un arbre qu'il ressentait vraiment comme étant un être vivant, il était très sensible à la nature en général.

Au bout de plusieurs années d'un laissé aller intellectuel et physique, la situation financière de notre famille commença à être un peu difficile. Heureusement pour mes parents, mes frères et moi-même partîmes de façon définitive du cocon familial quasiment à notre majorité légale pour suivre nos propres destinées, loin d’une atmosphère pesante et particulièrement stressante. Mon père grâce à un petit coup de piston familial fut embauché dans la fonction publique. On qualifierait ça maintenant probablement d'emploi fictif. Il travaillait au Palais de Justice de Paris, à classer des dossiers. Pour être très honnête, je ne crois pas qu’il se rendait à son bureau plus de 2 ou 3 heures par jour. Cela avait au moins l'avantage de lui occuper son esprit déprimé. Après tout, la société lui ayant refusé le droit à travailler dans une profession où il excellait, ce n’était pas si amoral de le voir profiter d’un peu de répit. Il se trouvait sans réaction face à une situation difficile. Mon père vécu cette période assez courageusement. Il travaillait dans un emploi que l'on pourrait qualifier de précaire pour un homme de son intelligence. Il se sentait profondément touché dans sa fierté d'homme. Il avait toujours pensé qu'un chef de famille avait vocation à faire vivre sa famille dans le bien-être au moins matériellement, son épouse restant au foyer pour s'occuper des enfants surtout, en aucun cas, ne devant travailler comme le ferait commun des mortels.

Sa vie ressemblait de plus en plus à un immense gâchis. Pourtant, en aucune circonstance, il ne fit pas un retour sur lui-même pour tenter de se sortir de cette impasse. Chaque épreuve dans une vie, positive ou négative, devrait être une chance pour rebondir et grandir spirituellement. Pour cela, il faut accepter la vie telle qu’elle se présente. Comme être un témoin de ce qui est. Prendre les choses comme elles viennent. Comprendre et percevoir la relation intime qui existe entre l'épreuve et notre nature intérieure. Rien n'est fait au hasard. Ce qui nous arrive est un miroir. Les situations rencontrées ne sont que le reflet de ce que nous devons comprendre pour avancer dans cette vie. Elle reflète nos imperfections et nous présente ce qui est le plus important pour notre évolution, à travers chaque situation de notre vie quotidienne. Notre environnement est notre miroir. Il nous permet de voir ce que nous sommes vraiment. Accepter le miroir de la vie est un premier pas dans la découverte de notre véritable essence. Il peut être difficile de se regarder dans le miroir de la vie. Nous pouvons avoir du mal à nous accepter, à nous aimer dans ce miroir, mais l’éveil de notre conscience passe par l’acceptation de ce miroir. Être implique que l’on se soit accepté en totalité et, par conséquent, que nos peurs ne sont finalement que des peurs, nos joies que des joies et nos souffrances que des souffrances et rien de plus. Il faut accepter d’être ce que l’on est sans restriction, sans jugement : se voir avec sérénité, dans ses blessures, sans honte et sans fierté. Regarder nos propres blessures, c’est accepter notre humanité. Dans cette humilité, nous pouvons découvrir notre propre divinité.

Pourtant, notre reflet dans le miroir de la vie n’est qu’une ombre passagère, de surface, qui ne reflète en rien notre source intérieure et notre véritable essence. Pour réaliser notre essence véritable, il faut se libérer de toutes nos croyances, ne pas se laisser prendre au jeu des joies et des malheurs, accepter que toute situation soit une bénédiction pour apprendre et avancer dans notre cheminement intérieur. Il ne s’agit pas de réfléchir ou de penser sans cesse à ce que nous croyons être. Il faut couper court à toutes les fausses conceptions que nous avons de la vie terrestre. Pas à pas, il faut déstructurer nos conditionnements, nos concepts, nos croyances. Cesser de croire, cesser de projeter, cesser de fantasmer pour simplement être tel que nous sommes, dans l’innocence la plus totale, en vivant chaque seconde comme un moment neuf et une renaissance.

C’est pour réactiver cette relation entre ce qui est le manifester et le non manifesté, le perçu ou le non-perçu que la méditation et la connaissance du soi sont nécessaire. La méditation Transcendantale permet cette approche avec une facilité déconcertante. Il y a aussi d'autres techniques ou philosophies permettant cette approche. Je parle de celle que je connais bien cela ne veut pas dire que les autres sont moins efficaces, ce n'est pas un concours ni une course de vitesse. Par une pratique régulière, nous pouvons atteindre, réaliser de façon durable l'équanimité de la conscience.

À cette époque et durant toute ma jeunesse, je pouvais sentir et voir à quel point mon père était quelque part coupé de lui-même. Le plus triste dans sa situation, était qu'il pensait le contraire, il croyait qu’il était toujours maître de sa destinée, alors qu'il était tout simplement perdu dans un océan de pensées stériles, souvent négatives, le mental ayant pris le dessus sur la conscience. J’avais pressenti chez lui assez tôt le désarroi imprégnant déjà sa vie. Bien sûr, cela se répercutait sur toute notre famille, sa violence physique ou psychologique s'expliquait par cette tristesse. Cela n'excuse en rien les comportements violents qu'il a pu avoir, cependant le temps aidant, il a été plus facile de lui pardonner ses débordements. Sa vie fut certainement quelque part très difficile. Son univers s'était écroulé, son ego avait pris le dessus, il était en perdition. Cela nous concerne tous, car tous, nous connaissons des épreuves de souffrance. La douleur peut être dévastatrice dans une vie qui paraissait parfois bien réglée. Puis un jour, nous voici totalement démuni face à l'adversité. Tout peut basculer en quelques secondes, du meilleur au pire ou l’inverse. Notre conscience dominée par le mental est impuissante, dans le chaos des pensées, elle ne peut voir la lumière. La domination de l’activité sur notre nature non manifestée crée ce cycle difficile de la souffrance. Sans conscience transcendantale, la vie est identifiée à la peur et à la colère. La vie ignore la nature du Présent. On ne peut parler de connaître le Présent sans connaître l'expérience du transcendant.

En même temps, montrer son amour, ses sentiments profonds, lui paraissait être une faiblesse de l'âme. Il était dur avec les autres, pas seulement ses proches. Il niait sa propre vulnérabilité. La vulnérabilité provoque angoisse et peur quand on la considère comme une faiblesse. On ne se montre pas sous son vrai jour et on empêche le flot de la vie d’exprimer son Amour infini. C’est la fermeture de l’Être. La liberté de l’Être nous fait peur et nous ne voulons surtout pas lâcher la bride, ni avoir le sentiment de perdre le contrôle sur notre destinée. La confusion règne en nous, car nous avons oublié l’existence et la richesse inestimable de la Source.

 

Ai-je souffert de cette situation ? Certainement. Ce que je retiens de lui, c'est clairement la violence de son caractère. Il me fallut bien des années et de nombreuses méditations pour résorber ce qui fut à une époque tout d’abord une haine profonde, pour passer à l'indifférence, enfin le pardon et la compassion. Sans la pratique de la méditation transcendantale, il m'aurait été extrêmement difficile, sûrement impossible d'être en paix avec cette période de ma vie. J'ai pu découvrir que la compassion et le pardon étaient deux voies royales pour atteindre une grande autonomie émotionnelle. Accepter la souffrance, c’est comme une délivrance, un pas vers la sérénité infinie de la conscience. C'est accomplir l'action dans le détachement. On a souvent du mal à accepter la souffrance et à la gérer. On ne comprend pas pourquoi on souffre et pourquoi la vie ne répond pas à nos attentes.

Il est normal de chercher à atténuer la souffrance et à en comprendre les causes. Il ne sert à rien de souffrir si on peut l’éviter. Si la souffrance fait partie de notre vie, elle n’est pas une fatalité, ni une donnée inéluctable. Il faut éviter de se laisser conditionner par les croyances selon lesquelles la souffrance serait un moyen de se faire pardonner nos « péchés ». Croire que l’on est obligé de souffrir pour obtenir une quelconque rédemption est une croyance erronée et ne correspond nullement à ce qu’est la vie dans son essence. La souffrance, même si elle peut nous faire grandir dans notre compréhension du monde, n’est pas forcément nécessaire pour se réaliser, et la réalisation ne s’évalue pas en référence à la quantité d’épreuves difficiles que l’on a traversées.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas entendre le message que la souffrance nous apporte. Mais en aucun cas il ne faut la considérer comme une fatalité. La notion de souffrance salvatrice est un piège, un conditionnement créé par le mental.

Ce qui est, est. Dans ce qui est, - lorsque l’on voit ce qui est - la souffrance est perçue comme une anomalie par rapport à la vie pour laquelle nous avons été créés. La souffrance est vue avec compassion et amour, mais aussi comme une déformation de notre nature essentielle qui est divine. Il y a une grande différence entre ce que nous croyons vivre et voir, et ce qui est. Cela ne veut pas dire qu’il faille nier les blessures et les souffrances que l’on porte. Elles sont notre histoire et notre richesse aussi. Pourtant, les subir n’est pas une obligation. Voyons-les, acceptons-les, offrons-les. Notre relation avec le Divin commence par là.

D’un autre côté, la souffrance fait partie de la vie et doit être acceptée comme telle. L’acceptation de ce qui se présente est essentielle face à la souffrance. L’acceptation n’est ni du fatalisme, ni du masochisme. L’acceptation ne veut pas dire qu’il faille se laisser aller à la souffrance. Bien sûr que non ! L’acceptation est une attitude qui provient de la compréhension du jeu de la vie : il s’agit de prendre le recul nécessaire pour comprendre que toute épreuve, si douloureuse soit-elle, est là pour nous faire grandir.

Tout ce que la vie nous montre est un miroir. Chaque chose, chaque événement contient une logique et un enseignement. Celui qui comprend ce fonctionnement de la vie pourra embrasser et transcender les moments intenses de souffrance, de solitude et de tristesse.

Donc, oui à une acceptation de ce qui se présente, mais soyons vigilants pour ne pas tomber dans le fatalisme, en encourageant inconsciemment une souffrance parce que nous pensons qu’elle est bénéfique à notre évolution personnelle.

Voir, percevoir et comprendre ne veut pas dire subir et se laisser aller à une culpabilisation de nos actions passées, ni croire à une rédemption par la souffrance. La compréhension des origines de la souffrance ou des blocages n’est d’ailleurs pas nécessaire pour les dénouer. Il faut surtout être présent à l’instant et ne pas se laisser emporter par la vague d’émotion ou de souffrance, aussi forte soit elle. Une foi lucide venant du cœur et non d’un raisonnement mental peut aider. Il faut lâcher impérativement tout concept de compréhension de ce qui se produit dans notre vie quotidienne. Il s’agit véritablement de prendre les choses comme elles viennent dans leur totalité, en les embrassant à partir de la grandeur de la conscience éveillée.

 

Une autre attitude essentielle face à la souffrance est de prendre une position de témoin. Il est crucial de ne pas s’identifier à notre histoire personnelle, de ne pas se laisser prendre par elle, et de ne pas se laisser entraîner dans une sorte de mélancolie ou de fatalité. La plupart d’entre nous passent par des épreuves extrêmement dures. Il s’agit de mettre une distance entre la souffrance et nous et de regarder, à partir de la Source, qui agit et souffre réellement. Voir la souffrance à partir de cette position de témoin permet de ne pas s’identifier à elle, pas plus qu’à la situation qui l’a engendrée. Il faut tout faire pour développer notre capacité d’agir à partir de ce domaine de conscience où nous ne sommes qu’un simple témoin. En étant témoin, nous apprécions pleinement la situation et en saisissons les tenants et les aboutissants. La pratique de la méditation transcendantale m’aidera tout au long de ma vie à avoir ce recul face aux évènements les plus douloureux.

En allant directement dans le silence, les blocages allaient s’atténuer, et les résistances auxquelles nous faisons tous face un jour ou l’autre se diluent petit à petit. Pouvoir le vivre est une expérience spirituelle importante. Ces situations de souffrance demandent beaucoup de courage et de compassion envers soi-même et autrui.

Il faut remonter à la source et creuser dans les fondements mêmes de notre existence. On peut alors faire l’expérience que la souffrance émotionnelle et mentale, vue à partir du transcendant, soit purement et simplement éliminée, de manière définitive. En fait, pour parler clairement et sans détour : du point de vue du Silence transcendantal, la souffrance n’existe pas, car la vie est justement vue dans sa réalité transcendantale.

Il y avait au fond de moi durant cette période une véritable colère enfouie dans mon être. Cette colère-là est située dans le cœur, elle a son espace, sa cachette, son antre.

Pas les colères émotionnelles, mais la colère mère de toutes les colères. Celle qui nous fait perdre nos repères, annihilant notre vérité intérieure naturelle qui est celle de l'infinie compassion.

Il est surprenant de ressentir sa réalité physiologique, son espace physique, enfoui sous des années d'histoire et d'épreuves. La colère s'est installée bien au chaud dans notre cœur, cachée, sournoise. Le cœur est le centre de tous les sentiments, et la colère s'y est installée semant la confusion depuis des millénaires dans la conscience de notre humanité. Comme si elle avait élue domicile confortablement prête à surgir à n'importe quel instant. Elle n'est pas juste un sentiment, une réaction quasi-incontrôlable à une sollicitation miroir venue de l'extérieur appuyant là ou notre mental sait que nos blessures intérieures vont se réveiller. Elle a un espace de vie dans notre corps. Là, elle se nourrit de nos peurs, de nos incertitudes, de nos faiblesses. Il suffit de prendre le temps, l'instant même, d'accepter de se tourner vers le soi, d'observer la colère naissante pour la résorber tranquillement. L'ayant en quelque sorte géolocaliser il est un peu plus facile de pouvoir s'en débarrasser. D'ailleurs, la Conscience prend conscience de la place incongrue de cette "colère" réalisant que finalement elle n'a pas de raison d'être, qu'elle n'a pas de réalité propre sinon celle de l'illusion d'un ego souhaitant persister dans son existence en maintenant son emprise sur notre esprit, nos pensées. La colère n'a plus de raison d'exister lorsqu'elle est vue de l'espace de transcendance qu'est notre conscience.

Se libérer de la colère, c'est vivre dans la totale liberté d'une conscience établie dans une harmonie permanente, ne craignant plus tous les soubresauts d'un mental sujet à tous les débordements, en oubliant au pire le respect de soi-même ou des autres. La colère est une non-réalité, une aliénation contre évolutive de l'épanouissement de notre humanité. Elle est le renoncement à notre liberté, de notre capacité à transcender les évènements pour nous établir tranquillement dans l'équanimité de l'Amour qu'il soit universel ou plus modestement individuel.

Se laisser emporter par la colère, c'est tristement nier notre valeur absolue, éternelle, oublier que nous ne sommes pas ici et maintenant pour souffrir les aléas de la vie.

C'est cela une des découvertes du fait de la pratique de la Méditation Transcendantale. C'est une exploration infinie de la conscience, sans aucune restriction. C'est réaliser qu'au-delà des mots et théories, la conscience est véritablement éternelle et juste, totalement juste lorsqu'elle est pleinement intégrée dans notre vie au quotidien. Il n'existe pas de posture mentale, d'autosuggestion dans le champ de la transcendance, c'est une réalité unique et indestructible.

Comprendre cela veut dire aussi savoir que notre colère individuelle a une influence sur notre environnement qu'il soit proche ou lointain. Nous réveillons de près ou de loin, simplement par la colère, tous nos instincts les moins recommandables. Nous imprégnons avec un acide caustique en la dénaturant de sa réalité naturelle l'évolution harmonieuse du temps et des choses. Nous créons cette violence du désordre et de l'entropie passant à côté de l'essence de la vie qui est sans colère. Nous devons l'admettre. L'essence de la vie est sans colère.

Vivre sans colère, et accepter que ce soit cela la réalité de la vraie vie, cela veut dire jouir à chaque instant, à chaque souffle, de la douceur incommensurable du flot de l'éternité. C'est vivre dans la liberté la plus totale, dans ce vide transcendantal si plein, si serein. C'est voir dans leur infinie valeur ceux qui nous entourent, qu'ils soient humains, animaux ou végétaux. C'est plonger au fond de cet océan de pure béatitude, absolue félicité ou tous les liens contraignant de l'illusion de la colère sont définitivement brisés. C'est fermé les yeux, quelques minutes, puis les ouvrir et voir de ce champ de conscience qu'au-delà de tout ce que nous croyons voir, tout est parfait. C'est apprécié ce Silence vertigineux existant, vibrant partout et sans fin. C'est une libération de toutes les contraintes que nous avions su si bien créer pour nous-mêmes et pour l'humanité.

Sans colère, le flot ininterrompu de la Vie peut s'exprimer pleinement. La conscience rayonne alors au-delà des mots, des choses, des fausses certitudes. Toute identification, toute mystification sont tombées, nous sommes réellement conscients de notre réalité profonde unique et éternelle.

Peut-être alors sommes-nous aptes à comprendre que nous existons à l'image de quelque vérité plus belle, plus transcendante que ce que nous pouvions imaginer ? Que l'histoire de notre ego nous ment depuis toujours ? Nous découvrons qu'il n'est pas nécessaire, utile de s'opposer à ce qui est simple.

La colère, c'est notre complication à ne pas vouloir reconnaître la nature absolue et éternelle de notre essence intérieure. Vivre sans colère, c'est vivre. Tout simplement. Il allait me falloir du temps pour intégrer cette vérité pour être capable de pardonner à mes parents et à moi-même cette violence physique et psychologique qui berçait ma jeunesse jusqu’à mon adolescence.

Ma mère vécue dans l'ombre de cet homme dominateur. Elle le rencontra au quartier latin, au début des années cinquante. Elle était très attirante, et elle tomba assez vite amoureuse de ce beau Français. Ils décidèrent de se marier, contre la volonté de ses parents, qui, hollandais pur sucre, ne comprenaient pas que leur fille veuille se marier avec "un papiste » . Malgré tout, le mariage se fit et mes parents s'installèrent à Saint-Mandé. Elle vécut dans l'ombre de son mari dominateur. Il fallait qu'elle se protège, mais aussi qu'elle protège ses enfants. Sa vie fut faite d'ambiguïté et de compromis avec son mari, ses enfants et le reste de sa famille. Elle aimait son mari malgré sa violence extrême qui brillait en société par son intelligence. Lorsqu’il battait ma mère, elle ne pouvait plus sortir pendant des semaines tellement elle était physiquement marquée. Le visage tuméfié, le corps meurtri. Ceci en notre présence. Mon père dans sa folie nous prenait à témoin, le genou en travers de la gorge de notre mère allongée sur le sol, expliquant que notre mère était folle, elle nous suppliant d’appeler de l’aide, que pouvions nous faire à 3, 5 et 7 ans ? Ces scènes se répétèrent souvent. Ils se réconciliaient toujours, à notre grande joie, à notre grand désarroi en écrivant ces quelques lignes, j’ai toujours une grande émotion. Ces mémoires sont tellement imprimées dans ma conscience qu’il est difficile de m’en séparer.

Concernant leurs scènes de ménage, ma mère eut un jour cette réponse quelque peu atterrante à une de mes questions. Je voulais comprendre ce qui se passait dans leurs têtes "après coup", après leur scène d'une grande violence. Se rendaient-ils compte de l'impact psychologique que cela pouvait avoir sur leurs enfants ? Elle me répondit qu'ils pensaient que c’était chose courante dans tous les couples, son mari lui avait affirmé, que ma fois cela faisait partie de la vie. Je dois dire que j'en perdis mon latin. Devant mon air hébété, elle se rendit compte de l'énormité de sa réponse, peut être soudainement elle prit conscience que ce qu'elle avait vécu n'était pas du tout quelque chose de normal.

Mes rapports avec elle furent toujours assez affectueux. Il est vrai que mes frères et moi lui pardonnions beaucoup, car nous avions été témoins de la violence de mon père. Par son éducation hollandaise, elle était beaucoup plus flexible d’esprit. Certes, elle fut souvent sous l'influence de son mari, mais parallèlement elle réussissait parfois à lui faire comprendre que le monde avait évolué et que nous n'étions plus au moyen-âge. De plus, j'étais le petit dernier de la famille et il est vrai que j'eus un statut un différent. Le petit dernier est souvent au corps défendant des parents, le plus gâté. On me passait plus de choses, et sans en avoir jamais abusé, cela me servit bien surtout lorsque je fus adolescent.

Ma mère avait un esprit plus ouvert, on pourrait dire plus libéral. Un de mes moments favoris, lorsque j'avais une quinzaine d'années, était le week-end de me lever et d'aller prendre un café avec elle dans la cuisine de notre maison discutant de choses et d'autres. À cette époque, je fumais, et je prenais un plaisir extrême à prendre une cigarette avec un bon café. Mes parents nous permettaient de fumer et de boire de l'alcool. Pour eux, cela faisait partie de cet aspect "bon vivant" ... La déculpabilité de ces mauvaises habitudes était totale dans notre famille. Durant ces moments de partage, nous parlions de choses plutôt assez intellectuelles. À la maison, beaucoup de journaux et magazines politiques traînaient un peu partout, notre esprit critique se développait durant ces débats avec nos parents. Ils étaient tous les deux très intelligents et cultivés. Ils recevaient beaucoup d’invités à la maison, de différents milieux. Ils acceptaient plus facilement une contradiction intellectuelle de l'extérieur plutôt que de l'intérieur. Leurs meilleurs amis les appréciaient beaucoup pour leur sens de l'hospitalité et leurs conversations assez riches intellectuellement.

Durant cette première partie de mon existence, ayant vécu au milieu d’une insécurité presque permanente, ma conscience se préparait malgré moi à une renaissance. Mon inconscient allait souhaiter devenir conscient, demandant une révolte salutaire pour sortir de ce carcan familial devenu trop lourd. La vie, bientôt, allait m’offrir cette opportunité. Rien ne semblait me prédisposer à la découverte de ce qui allait influencer ma vie pour les décennies à venir.

 

 

Dès l’âge de 14 ans jusqu’à mon départ de la maison familiale, je partageais mes journées libres avec une bande de copains toujours prêts à faire la bringue. Nous allions régulièrement prendre de sérieuses muflées aux bars avoisinants. Nous avions déjà un goût immodéré pour l'alcool. Nous sortions plutôt assez souvent. D’ailleurs à l’aube de mes 15 ans, je perdis mon pucelage. J’avais deux amis artistes peintre qui vivaient à cinq kilomètres de chez mes parents. Ils avaient 25 et 35 ans, ils avaient loué une vieille école désaffectée comme il commençait à y en avoir en zone rurale. C’était devenu leur atelier. Ils recevaient tout le monde. C’était un moulin à rencontres. Mes amis de guindaille et moi-même avions fait leur connaissance. Nous étions devenus très amis, une amitié encore vivante aujourd’hui. Un jour, je passais dans leur école pour dire un petit bonjour, apportant un peu de vin et de nourriture, car ils étaient toujours à cours de tout, la vie d’artiste n’étant toujours pas lucrative. Deux jeunes femmes de 23 et 25 ans étaient leurs invités. Visiblement pas pour tricoter. L’une d’entre qui s’appelait Claire-Hélène commença à discuter avec moi. Je n’avais pas tout à fait 15 ans, mais avec déjà un vécu assez intense ce qui ne me rendait pas trop immature pour une jeune femme de 23 ans.

Je passais la journée avec notre petit groupe. Nous nous amusions bien. Vers 19 ou 20 h, je devais partir, mes parents m’attendant pour dîner. Claire- Hélène me demandait si je pouvais revenir passer la nuit avec elle. J’étais carrément pris de court. Un peu craintif aussi. Une jeune femme de 23 ans assez jolie me proposait à un gamin de faire l’amour.

J’acceptais de grands cœurs sans beaucoup d’hésitations. Il fallait que je trouve un plan pour pouvoir faire le mur et rejoindre Claire-Hélène. Nous nous donnions rendez-vous dans une petite rue adjacente de chez moi. Elle viendrait me chercher en voiture et le tour serait joué. L’heure fut fixée à 23 h 30. Je souhaitais une bonne nuit à mes parents. Je fermais la porte de ma chambre à clef. J’attendais un peu. Mes parents étaient partis se coucher. Je passais par la fenêtre partant au petit trot vers notre point de rendez-vous. J’arrivais avec quelques minutes de retard. Personne ne venait. Une voiture arrivait au loin, pensant que c’était ma conquête de ma nuit, je faisais de grand signe. En fait, ce n’était pas elle, mais des amis de mes copains, artistes qui passaient par là. Je les connaissais. M’excusant, je leur explique que j’avais un rendez-vous chez eux. Pas de problèmes. Ils m’embarquaient dans leur voiture pour me conduire. Arrivant là-bas, j’entrais dans la pièce qui servait de bar, salle à manger. Claire -Hélène était toute surprise. On s’était raté de quelques minutes. Et elle pleurait. Elle était tombée très brièvement amoureuse d’un gamin de 15 ans. Un de mes amis artistes riait. Incroyable, me disait-il. Elle pleurait à chaudes larmes ne te voyant pas au rendez-vous. Après quelques plaisanteries, un petit coup de rouge et quelques zakouski, elle m’emmenait dans sa chambre. Pour une première expérience, c’était assez réussi. J’étais très timide. Elle me mettait à l’aise rapidement. Ce fut une nuit qui restera dans mes souvenirs jusqu’à ce jour. Je n’ai jamais revu Claire-Hélène cependant sa douceur, sa gentillesse et sensualité restaient à jamais gravés dans ma mémoire. C’était une belle expérience pour un adolescent de 15 ans.

 

 

Mes parents me voyaient bien rentrer parfois un peu éméché, mais pour eux ce n'était pas grave, tant que je ne me droguais pas, tout allait bien, picoler, ça faisait partie de la vie ! Jusqu'à l’âge de 17 ans, j’eus cette vie un peu décousue avec quelques copains de l'époque avec qui je partais régulièrement en virée. A plusieurs reprises durant mon adolescence ans, je partis avec l'un de mes frères en Bretagne, quelques copains se joignant à nous, pour plusieurs semaines durant les vacances d'été. Nous logions au camping et tous les soirs sans exception, nous finissions à la crêperie du coin, avec de grandes tablées, buvant une bière, cidre et autres alcools en grande quantité. J'étais bourré tous les soirs, rentrant au camping à l'aube, réveillant tous les vacanciers du coin avec nos chansons paillardes. Nous nous levions à midi, avec une énorme gueule de bois, pour nous retrouver tous en fin d'après-midi pour recommencer notre manège. Je dois dire que nous avons beaucoup rit. Nous étions une bande de copains très soudés et tout était prétexte de rigoler ivres mais heureux, en tous les cas nous le pensions. L’alcool aidant nous laissions de côté tous nos blocages, toutes nos inhibitions d'adolescent.

Durant l'année scolaire, je vivais avec mon frère dans un appartement qui se trouvait au-dessus d'un magasin de vins et spiritueux que mon père avait ouvert pour essayer de faire quelques choses de sa vie. Mon frère ainé de 2 ans, en était en quelque sorte le gérant, car il avait souhaité arrêter ses études à l’âge de 16 ans. Notre père après avoir acheté ce magasin, très rapidement s'y ennuya pensant que laisser la gestion d'un magasin de ce genre à un jeune homme de 18 ans était une bonne idée. Evidemment, ce fut une catastrophe. Au début, mon frère fit l'effort d'essayer de bien gérer ce magasin ; mais sans expérience, sans soutien même moral de nos parents, il ne pouvait pas faire grand-chose. Nous ne voyions pas notre père uniquement quand il venait se réapprovisionner sur les stocks existant pour éviter de mourir de soif.... Le reste du temps, nous étions livrés à nous-mêmes. Je ne vais pas être hypocrite. Pour nous, c'était le rêve de tout ado. Libres de tutelle parentale toute la semaine, un appartement spacieux, de l'alcool à profusion... Tous les ingrédients étaient réunis pour nous lancer dans une guindaille effrénée quasiment 5 soirs par semaine ! Étant au lycée, j’invitais régulièrement tous mes potes, jusqu’à souvent des heures très avancées de la nuit nous faisons la fête, arrosée par des grands crus de vin ou autres liquides alcoolisés. Cela dura deux années. D'ailleurs entre les cigarettes, je fumais entre 1 et 2 paquets par jours et l'alcool que j'ingurgitais, je pense que je ne serai pas allé au-delà d'une trentaine d'année d’âge. Cette vie de débauché était mélangée à un réel mal être. Certes durant nos fiestas, nous nous amusions beaucoup, mais lorsque nous étions sobres, nous étions tous très mal dans notre peau. Me voir faire la bringue tout le temps en fait les amusait, comme j'ai toujours eu la cuite gaie, ils se rassuraient par mon rire tonitruant qui remplissait régulièrement la maison.

Cette période festive irréelle, dura environ 4 années.

 

Chapitre 2

 

"Tout est relatif, et cela seul est absolu."

Auguste Comte

 

 

Au milieu de cette période presque suicidaire, lorsque j'eus 17 ans, je rencontrais ce qui allait devenir le moteur essentiel de ma vie et de mon développement personnel. Deux de mes amis très proches étaient tombés, par hasard, si le hasard existe, sur un centre de méditation transcendantale au cœur de la campagne française, à Saint-Sauveur en Puisaye. Ils apprirent assez rapidement, pratiquant de façon assidue cette technique. Ils m'en parlèrent, expliquant comment en si peu de temps, ils avaient senti déjà des changements dans leur esprit et dans leur vie au quotidien.

Discutant avec eux assez souvent, j’observais avec l'œil du témoin chacun de leurs gestes, je les voyais changer leur rythme de vie, tout cela de façon très subtile. Ce n'était jamais de grands chamboulements. Simplement ces petites choses du quotidien qui ont parfois une grande influence sur notre comportement ou notre façon de penser. Très rapidement, ils diminuèrent leur consommation de tabac, puis ils commencèrent à réduire leur consommation d'alcool, à être beaucoup plus ouverts dans leurs relations avec les autres. Tout cela juxtaposé m'intriguait au plus haut point. Il y avait ce mélange de choses très concrètes comme tout simplement s'arrêter de fumer, sans effort apparent, mais surtout ils paraissaient tout simplement plus heureux.

 

 

Ce qui m'étonnait était la rapidité avec laquelle ces changements intervenaient, comme ça, tranquillement, sans chercher midi à quatorze heures. Puis petit à petit d'autres amis apprirent à méditer et l'expérience se renouvela, chacun semblait y trouver son compte...La méditation semblait permettre à tous de s'améliorer là ou en fait, ils en avaient le plus besoin, surtout cette amélioration était toujours facile et harmonieuse. Nous avions tous des motivations très différentes pour commencer à pratiquer la Méditation. Certains avaient été convaincus que le repos donné par cette pratique permettait une récupération en cas de profonde fatigue, plus rapide que d'ordinaire, alors ils se dirent qu'ils pourraient sortir faire la bringue beaucoup plus souvent pouvant ainsi récupérer deux fois plus vite. Une motivation comme une autre. D’autres par curiosité, puis ceux qui avaient une quête spirituelle semblaient trouver une réponse adéquate à leurs questions existentielles. Nous étions aussi à un moment de notre vie ou la curiosité innée de la jeunesse primait. Nous étions prêts à nous lancer dans tout ce qui pouvait être nouveau afin d'avancer pour le mieux dans nos vies respectives.

Après ces quelques mois d'observation, je me décidai à apprendre. La décision finale fut comme une évidence. J’avais assez attendu, il n'y avait aucune raison d'attendre plus longtemps. Le coût à l'époque était de 200 francs. Je réunissais la somme. Étant mineur, j’avais besoin d'une autorisation d'une personne majeure, un de frères me l'a fait. Autant être clair, il n'était même pas envisageable de demander à mes parents une autorisation écrite pour apprendre à méditer, leurs réponses auraient été évidemment négatifs.

 

 

Le 16 mai 1976, je fus initié à la méditation transcendantale. La pratique étant de vingt minutes matin et soir, je gérais au mieux mon temps afin de pratiquer régulièrement. Dans la foulée d'autres de mes amis apprirent, certains ayant aussi leurs parents instruits.

 

 

J'eus une expérience assez étrange lors de ma première méditation à notre domicile familiale. Nous avions trois chiens qui passaient la plupart du temps dans notre jardin qui était assez grand, environ 6 000 m2. Nous avions trois chiens qui passaient la plupart du temps dans notre jardin qui était assez grand, environ 6000 m2. Ils fouinaient à l'autre bout de notre terrain, lorsque je fermais les yeux pour commencer à méditer. Une chose assez stupéfiante se passa, quasiment à la seconde près, ils coururent du fond du jardin aboyant en entrant dans notre maison, notre plus gros chien qui était un briard bien costaud savait ouvrir les portes d'un coup de patte, ouvrit donc la porte de ma chambre suivie de ses deux compères de jeu, les trois se couchant à mes pieds durant toute la méditation pour ensuite se retirer lorsque j'eus fini. C'était assez magique. Du fond du jardin, ils avaient donc senti quelque chose de spécial qui les avait fait venir directement près de moi juste le temps d'une méditation. Cela n'arriva qu'une fois, mais par la suite, nos chiens aimaient se coucher à mes pieds ou tout simplement devant la porte de ma chambre très souvent lorsque je pratiquais.

D’ailleurs, ma mère, l'ayant remarqué par la suite, fut très impressionnée à l'époque. Elle sentait bien qu'il y avait là quelque chose de peu ordinaire. Ceci est bien sur un peu anecdotique, mais ce fut une expérience sortante de l’ordinaire.

Je persévérais assidûment dans ma pratique. Pourquoi cette assiduité dès le début, je ne sais pas trop, pourquoi s'asseoir matin et soir, les yeux fermés, pour méditer ? Dans mon souvenir, au début, c'était tout simplement quelque chose de très agréable. Je me sentais plus tranquille. Il me semblait que je me retrouvais dans un monde de tranquillité. Tout ce qui était autour de moi semblait soudainement harmonieux, facile. Rien de miraculeux. Simplement de la douceur et de la quiétude. La méditation me permettait d’effectuer un « nettoyage » en profondeur. Le silence et le recul qui se développa rapidement durant ma pratique quotidienne s’intégrèrent à mon quotidien. Méditer rétablissait l’ordre des choses en m’imprégnant de la force du Silence.

Vu l'environnement familial, le contraste était très fort. Pendant ces quelques minutes d'apaisement, la vie prenait une toute autre dimension. Ce qui parfois était de la colère, de la frustration, se transmutait en quelque chose d'infiniment spécial.

À la fin de l’année scolaire, je devais passer mon bac français. Je n’avais rien fit de l’année. À part lire beaucoup de livres et faire la fête. Je n’avais pas de classeur, quasiment aucune note de cours. L’examen ne se présentait pas sous les meilleurs auspices. La nature semblait vouloir me faire un petit clin d’œil de bienvenu. Mon professeur de français était très différent d’un enseignant typique. Il nous donnait une liste de textes très originaux à présenter pour cette épreuve de fin d’année. Nous avions des textes de Céline ou d’André Breton pour ne citer que ces deux-là. Curieusement, il ajoutait un texte de la Bhagavad Gita. C’était quelques semaines avant l’examen. Venant d’apprendre la méditation transcendantale, ma curiosité étant en plein éveil. J’étudiais à fond ce texte. C’était le seul que j’allais travailler à vrai dire. Le jour fatidique arrivait. J’arrivais au lycée qui accueillait les épreuves. J’attendais tranquillement mon tour. On m’appelait. J’avais une liste d’une vingtaine de textes. L’examinateur l’étudiait attentivement. Il s’arrêta sur le texte de la « Gita ». Il était surpris ajoutant ce commentaire « enfin voilà une liste originale, voyons ce texte de la Gita ».

Je me lançais. J’étais intarissable, je lui parlais de la MT que je pratiquais depuis environ un mois. Il m’arrêtait dans mon élan, me félicitant. Puis il me demanda de commenter un texte plus classique de Beaumarchais. Je ne savais rien ou presque. Il m’indiquait que c’était dommage, car j’aurai pu avoir eu une meilleure note.

Je rentrais chez moi tranquillement le sens du devoir accompli. Je recevais les résultats courant juillet. J’avais obtenu un 15 sur 20. C’était un peu magique. Je n’en revenais pas. La Nature avait été bien bonne pour moi. Ce genre de petit clin d’œil de la vie allait dorénavant m’accompagner toute mon existence avec de plus en plus d’amplitude.

 

 

Mon père fut tout d'abord plutôt ouvert à l'idée de me voir méditer tous les jours 20 minutes matin et soir. L'ouverture de son esprit ne dura pas très longtemps. Au bout de quelques semaines, il décréta qu'il m'interdisait de méditer avec un avertissement très clair, s'il me voyait méditer, il me casserait la figure, ni plus ni moins.

Il passait son temps à m’espionner, entrant abruptement dans ma chambre, dans la salle de bains, me questionnant sur mes activités avec mes amis. Il ne lâchait rien. Alors le jour de ma majorité le 19 octobre 1976, ne supportant plus l'ambiance délétère de notre famille j'allais lui annoncer que j'arrêtais mes études pour devenir professeur de Méditation Transcendantale. Le résultat fut un moment épique et quelque part fondateur pour ma vie future.

C’était l'année de mon bac, je dois dire que cette annonce à mes parents eut un effet de détonateur provoquant une réaction particulièrement violente.

Je m'étais un peu préparé pour faire face à toutes éventualités, connaissant mon père, je pressentais une réaction particulièrement houleuse.

J'avais préparé mon plan de départ que je pensais être béton.

Célébrant mon anniversaire et ma majorité nouvellement acquise avec une bande de copains de mon lycée, j'envisageais de partir dès le lendemain matin avec mon sac à dos et surtout de ne plus rentrer chez mes parents. Durant cette soirée, un de mes amis vint me voir, me donnant son avis, au lieu de partir à la sauvette, sans rien dire à mes parents, je devrais les confronter pour clarifier la situation. J’acceptai l'idée, surtout parce que j'étais dans un état d'ébriété avancé, donc plein de courage à ce moment-là, toute mon inhibition ayant disparu dans des vapeurs d'alcool. Le lendemain, la gueule de bois un peu résorbée, je réalisais que je devais aller dire à mon père en face-à-face que j'arrêtais mes études. Pour être franc, je n'en menais pas large ! Me voici donc parti pour la maison familiale, pour affronter ce qui resta dans cette vie un moment très marquant. J'arrivai à la maison et tombais nez à nez avec lui, et d'une voix un peu fébrile et angoissée, je lui annonçais que je souhaitais devenir professeur de Méditation Transcendantale et quitter le lycée, après tout, j'étais majeur. La première réaction fut une baffe, pas trop douloureuse physiquement…Psychologiquement, un peu plus. Devant cette réaction, à laquelle je m'attendais un peu, j'essayais de prendre mes jambes à mon cou, il me rattrapa par mon manteau. Tombant par terre, il s'arrêta aussitôt. Ma mère arriva à ce moment-là, elle rentrait de chez le coiffeur... Bien sûr, elle tomba aussi des nues. Dans son ambiguïté traditionnelle, elle prit parti pour son mari, sans chercher d'explication. Pour corser l'affaire, mes parents venaient d'apprendre qu'un de nos chiens préférés s'appelant Gédéon venant d'être abattu lors d'une de ses escapades dans les poulaillers avoisinant par un agriculteur irascible. Cela, évidemment, faisait beaucoup de peine à mes parents, car Gédéon était un fidèle compagnon. Toutes ces émotions entre le chien abattu, le fils, petit dernier et un peu préféré, voulant arrêter ses études pour devenir professeur de méditation provoquèrent un déferlement de colère et d'invectives contre ma personne, et pendant qu'on y était, contre mes frères aussi, qui devaient forcément être coupables de quelques crimes inavoués. Leur conclusion, après s'être calmés fut que leurs chiens, nous en avions trois au total, étaient décidément beaucoup plus gentils et affectueux que leurs enfants, qui étaient eux le summum de l'ingratitude. En racontant cet épisode avec le recul du temps, j’ai pu réaliser combien il fut douloureux. Mon père était vraiment comme fou. Enfin, à aucun moment, la question de savoir pourquoi l'un de leurs fils souhaitait s'en aller n'a effleuré leur esprit. La maîtrise du moment présent avait été annihilée. Imaginez-vous cette scène, c'était presque surnaturel... La maison s'était remplie d'une énergie de désespoir ... Mes parents craquaient, je craquais... Tous leurs concepts d'éducation, leurs idées reçues volaient en éclats. Sans vraiment le vouloir, j'avais mis mes parents face à leurs contradictions.

Cette situation ne s'était pas matérialisée par la vertu du Saint-Esprit. C'était pour moi une sorte d'aboutissement à la suite d'une longue maturation, et d'un mal-être certain. Mes parents n'avaient jamais compris ou peut-être même essayer de comprendre ce qui pouvait se passer dans ma tête.

 

Pour mes parents, ce fut un bouleversement. Ils ne comprenaient pas, et encore actuellement, ma mère n'a toujours pas vraiment saisi le pourquoi de mon départ. Comme matériellement nous étions quelque peu à l'abri, que pouvions nous aller chercher mes amis et moi, dans ce qu'ils pensaient être une "secte » ? Avec le recul du temps et l'expérience d'une vie, je les comprends. Cela ne devait pas être facile à digérer. Tous les deux avaient déjà envisagé mon avenir. Sciences Po à minima. Tout était planifié dans leur esprit. Malheureusement pour eux, cela n'était pas ma destinée.

 

Finalement, je quittai le domicile familial avec perte et fracas pour suivre une voie qui à mon sens me permettrait de jouir pleinement de ce qu'une vie peut apporter de positif. Avec le recul du temps, je perçois très bien l'inquiétude qui a pu ronger mes parents. Non seulement leurs certitudes s'effondraient, mais en plus, je m’éloignais d'eux pour quelque chose que leur mental ne parvenait pas à saisir.

 

Lorsque je suis parti, ce ne fut pas dans l'angoisse. Le jour de ma majorité, je partais pour trouver ce qui à l'époque me semblait être une voie toute désignée. Vivre dans notre famille était véritablement stressant. Les études ne me passionnaient pas. Je n'ai jamais été un élève brillant. Je ne me voyais pas faire de longues études.

 

Me voici donc le 19 octobre 1976 parti pour vivre ma vie. Je pris un car de Montargis à Saint-Sauveur en Puisaye, là ou un centre de Méditation transcendantale existait à l’époque, je fus accueilli avec une infinie gentillesse.

Je restais à Saint-Sauveur une année. Je commençais à suivre des cours pour devenir professeur de MT. L’ambiance était bonne enfant. Dans la journée, chacun participait au bon fonctionnement de la vie quotidienne. Nous étions peut-être une quarantaine à y vivre de façon permanente, et durant l'été 150 à 200. C'était un petit manoir avec un grand parc et de nombreuses chambres. Les gens venaient y suivre des cours ou bien apprendre la technique de méditation transcendantale. Le fonctionnement de cet endroit était comme celui d'un hôtel, certains étaient aux cuisines, au ménage, à l’approvisionnement. Tout le "staff" était composé de volontaires qui restaient le temps qu'ils souhaitaient et qui en échange recevaient des "crédits" pour pouvoir suivre des cours en résidence s'ils n'avaient pas les moyens financiers. Chacun y trouvait son compte !

Puis en mars 1977 je partais pour un petit village en Ardèche, La Louvesc, ou l'association avait pu louer un hôtel à des prix hors saison pour loger et former des professeurs de MT. Nous étions un petit groupe d'une douzaine de personne à vouloir suivre ce cours qui devait durer 3 mois en résidence. C'est un souvenir extraordinaire d'avoir pu partager ces moments avec des personnes venant de milieu social très différents, mais cherchant tous à développer leur compréhension des mécanismes de la vie d'une manière simple et efficace. Faire ce choix en 1977 n'était pas si évident Néanmoins, nous profitions pleinement de cette période. Nous avions l'impression d'être coupé du monde à certains moments. Ce village se situe à 1000 mètres d'altitude, et nous eûmes quelques tempêtes de neige qui rendait l'accès à notre village d'accueil très problématique. Nous avions un emploi du temps basé sur de longues méditations et autres enseignements sur la tradition védique. C'étaient des moments assez magiques et véritablement très enrichissants. Durant cette période, ma petite amie s'appelait Caroline. Je l'avais connue au lycée. Lorsque j'ai appris à pratiquer la MT, je lui en avais parlé avec toute la foi que peut avoir un ado de 17 ans et, convaincue, elle aussi apprit, ainsi que d'autres de nos camarades. Lorsque je pris la décision de quitter le domicile familial, elle décida de faire la même chose quelques mois plus tard pour suivre ce cours en Ardèche. Une relation plus intime commença entre nous à cette époque. Nous avions toutes les deux une pêche d'enfer et étions extrêmement motivés dans notre but de devenir professeur de Méditation Transcendantale. À la suite de ces 3 mois en résidence, nous devions aller faire nos preuves sur le terrain. Faire des conférences publiques, aider des méditant de vérifier leur pratique quotidienne, coller des affiches, organiser des conférences... À l'époque, il existait un centre à Nice et nous fumes désignés pour aller seconder les professeurs sur place qui semblaient avoir besoin d'un peu de support logistique. Nous partîmes en Mai 1977 pour y rester jusqu'en septembre. Là aussi, je dois dire que je garde de très beaux souvenirs de nombreuses personnes rencontrées ! De plus étant assez jeune, pouvoir discuter avec des personnes ayant une expérience plus importante de la vie, était toujours un enrichissement très appréciable pour ma recherche personnelle. Et puis l'innocence et la foi d'un jeune homme de 18 ans créait souvent chez mes interlocuteurs des interrogations. Comment quelqu'un de si jeune pouvait-il parler de choses si sérieuses comme "la réalisation du soi" en pratiquant une méditation apparemment si simple ? Beaucoup avaient cherché pendant de nombreuses années, ne serait-ce qu'une expérience de transcendance, et voilà que soudainement, on proposait de rendre cette expérience systématique, et en plus un gamin de 18 ans le professait avec un toupet incroyable ! Il est vrai que j'avais cette arrogance et cette assurance que donne parfois la jeunesse. Ce sentiment d'avoir forcément raison, et que décidément mes ainés étaient bien ringards et bien peureux. La jeunesse est toujours la même, quelle que soit l'époque pourrait-on dire. Puis en octobre, je pensais aller suivre la dernière phase du cours de formation pour devenir professeur de MT. Cela devait se passer en Suisse pour une période de 4 mois, il me semble, je ne suis plus très sûr de la durée de ce cours. La destinée en décida autrement. Ma petite amie de l'époque, Caroline, tomba enceinte. Les projets de devenir enseignant dans la Méditation tombèrent à l'eau. Voulant faire les choses correctement, nous nous sommes mariés le 19 novembre 1977, dans une petite église de l'Yonne avec une cérémonie assez simple avec juste quelques membres de la famille et amis. Nous étions bien jeunes. Avec le recul du temps, je considère ce mariage comme ayant été une erreur de jeunesse, mais de l'autre côté, nous avons eu 2 enfants très jeunes, ce fut est une belle expérience même si pas toujours évidente à assumer. D'ailleurs avec Caroline, nous avons connu notre premier grand défi durant les débuts de sa grossesse. Lors d'une vérification de routine au centre médical à la suite d'un test sanguin, le médecin nous annonça que Caroline montrait des signes avant-coureurs de toxoplasmose. Il nous fallait prendre une décision puisque d'un côté, il y avait un risque de mettre au monde un enfant handicapé et de l'autre la solution alternative était l'avortement. Il y avait une probabilité que l'enfant naisse handicapé. Lorsque l'on a 19 ans, c'est un choc. Il nous fallait prendre une décision puisque d'un côté, il y avait un risque de mettre au monde un enfant handicapé et de l'autre la solution alternative était l'avortement. Nous avons donc ressassé dans nos esprits quel pouvait être notre réponse à cette épreuve qui était tout de même difficile à affronter. Nous sommes allés voir des spécialistes, certains nous disant tout de go, qu'ils refusaient de pratiquer un avortement et que de toute façon les résultats sanguins montrant la toxoplasmose n’étaient pas véritablement concluant. Dans nos familles respectives, nos parents ne savaient pas eux non plus pas trop quoi faire. Dans ce genre de situation, on se retrouve réellement face à soit même, aucune aide n’est possible, aucun conseil ne peut clarifier l'esprit. Nous devions prendre une décision qui nous apparaissait comme étant la plus juste et la plus lucide. Après quelques semaines, nous décidions de garder l'enfant. Nous avons été soutenus par la plupart de nos proches durant toute la grossesse de Caroline. Elle a dû prendre un traitement, je me rappelle le nom de ce médicament, la "rovamycine". Nous avons quitté Paris pour nous installer à Toulon ou le père de Caroline m’avait trouvé un emploi comme VRP. Il s’agissait de vendre des collections de livres un peu haut de gamme au porte-à-porte. Nous nous sommes installés début décembre 1977 dans un petit appartement à la Seyne sur mer qui donnait directement sur la mer. Nous étions plutôt assez heureux de nous retrouver seuls. Nous voyions de temps en temps le père de Caroline, mais lui aussi étant quelqu’un de très indépendant, nous pouvions suivre tranquillement notre petit bonhomme de chemin.

 

 

Pendant cette période, et du fait de cette incertitude concernant la santé de notre futur enfant, nous avons mené une vie extrêmement saine et tranquille. Caroline méditait plusieurs fois par jour pour se relaxer, je lui faisais des massages à l’huile d’amande douce sur son ventre. Nous étions végétariens et elle se nourrissait de façon équilibrée afin de ne pas être carencée. Son gynécologue, Docteur Lebessou, je me rappelle encore son nom, nous pris visiblement en sympathie, car nous étions deux gamins et il semblait toucher par la jeunesse de notre couple. Et puis nous lui avons demandé très rapidement d’accoucher Caroline à l’aide de la méthode Leboyer, naissance sans violence pour la mère et l’enfant. Pour un médecin de l’époque et je dirai de sa génération, il fut tout à fait ouvert pour cette expérience qu’il n’avait jamais tentée, mais qu’il trouvait très intéressante. Il n’était pas ravi que mon épouse soit végétarienne, mais d’un autre côté, il constatait jour après jour que non seulement elle ne dépérissait pas, mais qu’en plus elle n’était pas sous-alimentée, ni carencée en quoi que ce soit. D’ailleurs durant sa grossesse Caroline ne prit que 9 kg et notre fils faisait 3,6 kg à sa naissance. Nous avions beaucoup d’amis dans la région, et comme je n’avais ni voiture, ni permis de conduire, nous profitions de nos amis pour visiter la Provence et l’arrière-pays. Régulièrement, Caroline faisait des examens sanguins pour détecter une éventuelle évolution de la maladie, mais rien ne semblait bouger sur ce front-là. Nous n’avons réellement jamais douté d’une issue heureuse pour notre enfant nous-mêmes. C’est difficile à expliquer avec des mots, mais quelque part nous sentions intuitivement que notre décision avait été aussi une sorte de test pour nous. Accepter de garder de bébé fut pour nous comme une sorte de bénédiction. Nous étions en notre âme et conscience intimement convaincu que justement parce que nous avions accepté cette situation dans une ouverture totale, une acceptation sereine, que forcément rien ne pouvait nous arriver. C’était une expérience spirituelle vivante. Nous étions en totale harmonie avec notre décision et l’acceptation de ce qui pouvait se produire. Nous vivions en pleine confiance et pleine certitude de la validité de notre choix qui pour certains pouvait apparaître comme une forme d’inconscience, mais qui pour nous avait une essence spirituelle réelle et vécue par nous deux.

 

Chapitre 3

 

"Je puis délibérer et choisir, mais non revenir sur mes pas quand j'ai choisi."

Alfred De Musset

 

 

Du fait de cette foi en la Nature, nous n’étions pas vraiment inquiets. Nous vivions dans notre petit appartement des « Sablettes » près de la Seyne sur mer tranquillement nous émerveillant de la chance que nous avions de vivre au bord de la mer, après tout cela n’était pas donner à tout le monde. Bien sûr, il fallut que je trouve un emploi pour pouvoir subvenir aux besoins de notre petite famille. Je commençais de nombreux petits jobs. Le premier véritable travail fut celui de VRP. Je devais vendre aux portes à porte des livres de collection. Cet emploi m’avait été trouvé par mon beau-père, Jean-François, qui vivait à Uchaux, petit village de l’arrière-pays provençal. Faisons une petite parenthèse sur Jean-François, car il était véritablement un personnage hors du commun. Un peu fou, un peu délirant, plein d’humour… sauf quand il avait un petit coup dans le nez ! Dans ce moment-là, il perdait tout contrôle, s’en prenant au monde entier, à ses filles, ses maîtresses, ses amis, ne parlons pas de ses ennemis… seul son chat qu’il avait nommé « Robbe Grillet » était épargné par ses malédictions verbales. Il avait pour compagne une jeune femme, Véronique, qui dirigeait une agence de vente de livres aux portes à porte d’une maison d’édition régionale, les Éditions François Beauval. Pour rendre service à son vieil amant elle nous donna du travail à son agence. Jean-François, qui s’était évertué toute sa vie à ne pas s’occuper de ses trois filles, avait probablement parfois un sentiment de culpabilité et se mettait en quatre pour trouver des solutions à tout problème survenant dans la vie de sa progéniture. La situation fut assez coquace, car Jean -François ne voulait absolument pas que nous découvrions que Véronique était sa maitresse, elle avait 29 ans, il en avait peut-être 55… Il avait quelques principes un peu Vieille France. Néanmoins, avec Caroline nous nous rendîmes compte très rapidement au travers de leurs regards complices qu’il y avait là bien plus que de l’amitié dans leur relation. D’ailleurs, rapidement, nous en faisions quelques allusions à Véronique qui dans un grand éclat de rire le reconnut bien volontiers. Elle trouvait, elle aussi, ces cachotteries un peu ridicules. Nous devînmes rapidement de bons amis.

 

Nous commençâmes en janvier 1978. Dans notre mallette de VRP, il y avait différentes maquettes de collections entre autres les « Grands procès de l’histoire », une encyclopédie pour des jeunes enfants, des romans plus classiques. Je suivais une formation de 2 ou 3 jours, je ne me souviens plus très bien, pour apprendre à déjà comment convaincre quelqu’un d’ouvrir sa porte et de me laisser entrer pour déjà écouter un argumentaire de vente sans qu’en fait, le client potentiel sache qu’il s’agisse d’un argumentaire de vente ! Bien sûr, nos clients potentiels avaient bien un petit doute, mais parfois, ils étaient aussi bien contents de faire un petit brin de conversation, se disant qu’après ils n’achèteraient probablement rien du tout ! Mon salaire était de 1400 francs par mois, qui était le SMIC de l’époque, puis après 3 mois,j’étais payé uniquement sur les commissions, recevant un pourcentage sur chaque vente réussie.

 

Après cette formation rapide, je fus confiée à un chef de d’équipe, Madame Robin, petite dame pimpante et fort sympathique, qui m’emmena les premiers jours dans différents quartiers de Toulon et de sa région pour essayer de vendre nos collections. Nous avions une zone de prospection attribuée et du matin au soir, et bien, il fallait sonner aux portes, et essayer de vendre le plus possible bien sûr ! C’était assez difficile, mais nous pouvions rencontrer aussi beaucoup de gens vraiment très sympathiques, parfois loufoques, rarement mal aimables, mais cela pouvait arriver.

 

La hantise pour un VRP était de tomber sur une « Témoin de Jéhovah » ! Expliquons le pourquoi en détail. Ces personnes sont tellement convaincues du bien-fondé de leurs croyances, que chaque occasion de pouvoir convaincre une autre âme probablement en détresse, est utilisée à cette fin. Donc lorsque je frappais une porte, l’accueil était toujours super sympa. On m’installait dans un bon fauteuil en m’offrant un petit biscuit, me laissant tranquillement dérouler mon argumentaire, toujours avec un petit sourire bienveillant, pauvre brebis égarée que j’étais, pour, tout d'un coup, au milieu de ma présentation, voir une Bible arriver sur la table, et un sermon puissamment asséné dans ma petite cervelle ! La seule solution, il faut bien le dire, était la fuite, avec ce sentiment énervant d’avoir perdu plusieurs heures à essayer de gagner ma vie, pour entendre un sermon un peu désuet et très mécanique, car il faut bien le dire, ces braves gens n’achetaient jamais rien, nous n’étions pas nous autres VRP qu’un exercice intellectuel leur permettant d’étendre leur connaissance biblique. C’était en quelque sorte un sermon sans cœur. Évidemment, lors de ces premières rencontres, je restais bien élevé, prenant un air intéressé à ce déluge de conseils religieux assénés avec force et conviction, me disant qu’après tout, j’arriverai bien à caser une petite encyclopédie ? Et bien non… Les VRP de Jéhovah, avaient beaucoup plus de patience que moi, et les fois suivantes je coupais court rapidement à tout enlisement intellectuel !

 

Une deuxième catégorie de clients potentiels était les personnes de milieux aisés. C’était un peu une récréation de sonner à leur porte. Effectivement, en général, ces bourgeois du centre-ville ouvraient très aimablement leurs portes, parfois par erreur, n’ayant pas compris que cette personne sonnant à leur domicile venait essayer de leur vendre un produit dont ils n’avaient probablement pas besoin. La porte ouverte, m’invitant à m’installer confortablement dans leur intérieur cossu, souvent, ils m’offraient un petit café, parfois même un gâteau sec, durant ce moment, je déroulais mon argumentaire, les voyant faire semblant de prêter attention à mon déferlement de paroles qui se voulaient commerciales et convaincantes, tout en restant dignes et avenants. Et puis après une quarantaine de minutes, voyant bien une forme d’impatience naître dans leurs regards, j’accélérai ma sortie, ne voulant pas devenir un boulet insupportable dans leur emploi du temps. Bien sûr vous l’avez compris, je n’ai jamais vendu une de mes belles collections à une de ces familles, mais je passais néanmoins toujours d’excellents moments avec souvent des gens cultivés et surtout aimables, ce qui mettaient un peu de gaieté dans nos pérégrinations quotidiennes. On se pose toujours la question de savoir pourquoi le destin nous met dans certaines situations. Et pour moi, mon statut de VRP, ne correspondait pas à l’idée que j’avais de ma carrière future. Je voulais gagner beaucoup d’argent, profité du luxe, voir le monde… Vendre des livres au porte-à-porte ne me paraissait pas toujours comme étant une évidence de réussite professionnelle. Pourtant, et cela, grâce à ma pratique de la Méditation Transcendantale, je pouvais percevoir de façon très intuitive le pourquoi…. Plus tard dans ma carrière l’évidence en sera encore plus grande d’ailleurs. En frappant toutes ces portes, en rencontrant tous ces gens, j’apprenais à perdre toute timidité, à être plus à l’aise en société, à accepter plus facilement les reproches, les insultes, car il y en avait aussi, à 20 ans, j’apprenais à entrer dans le monde adulte professionnel, mais avec une sérénité certaine et un optimisme à toute épreuve. Cet état d’optimisme était un cadeau magnifique de la Nature. Voir et comprendre l’adversité dans la positivité étaient l’intégration d’une approche résolument conquérante de la vie. Je réalisais rapidement que ma pratique de la Méditation Transcendantale avait une conséquence concrète et tangible dans mon quotidien. Après uniquement trois années de pratique, je pouvais ressentir des changements importants dans mon comportement non seulement par rapport à moi-même, mais aussi vis-à-vis de mon environnement proche. Une nouvelle expérience de vie vérifiable par moi-même semblait naître tout doucement.

 

 

Je continuai à arpenter les routes et immeubles du Var en compagnie de Madame Robin durant quelques mois. Je gagnais suffisamment d’argent pour payer notre loyer de 760 francs par mois, deux pièces face à la mer, et subvenir à nos besoins au quotidien. Puis les « Éditions François Beauval », et surtout probablement la vente aux portes à porte de façon générale, commença à péricliter lentement, mais sûrement. Je quittais la vente de livres me disant que peut être un autre produit serait plus vendable !

Ce fut une courte mais amusante expérience dans la vente de robots de cuisine. Cette machine, un modèle fabriqué par la société Vorwerk, était un des tous premiers ancêtres des robots, ultra perfectionné d’aujourd’hui proposait aux ménagères de réaliser des dizaines de recettes et ceci juste à partir d’un récipient et d’un mixer intégré. Bon il faut bien le dire, rien de bien gastronomique, mais néanmoins rendant bien service. Mais pour vendre ces robots, il fallait réaliser une démonstration chez le client potentiel. Parfois, il pouvait y avoir quelques imprévus. Lors de l’une de ces « démos", je faisais une petite mixture et démontrais à ma cliente combien cet ustensile avait sa place dans sa belle cuisine…. Mais j’eus un petit problème d’allumage, car au moment de mettre le robot en marche, je fermais mal le couvercle et mon robot fit gicler dans toute la cuisine la merveilleuse mixture que j’avais préparée avec amour ! Heureusement, cette personne fut extrêmement compréhensive et après le choc du premier instant, elle prit la situation avec beaucoup d’humour après que bien sûr, je nettoyais pendant une petite heure sa cuisine ! Je ne me souviens plus si elle m’acheta ce robot, mais en tous les cas, ce fut un souvenir amusant de cette période. J’essayai de vendre pendant encore environ six semaines ces instruments, pour finalement rendre mon tablier ne parvenant pas à gagner suffisamment de commissions.

 

Après cette période professionnelle qui en fait ne dura que quelques mois, je restai au chômage, ne trouvant aucun emploi, surtout que je n’avais aucun diplôme, et en France, déjà à l’époque, ne pas avoir de diplôme signifiait la mise à l’index du marché du travail. De plus, Caroline devait accoucher au mois de mai 1978, et nous arrivions à joindre les deux bouts entre les différentes allocations reçues et l’aide très appréciée de mes beaux-parents et dans une moindre mesure des miens. N’ayant pas le permis de conduire, un de nos amis Francis, nous donna son numéro de téléphone pour qu’il puisse nous conduire à la clinique à la moindre alerte, celle-ci se trouvait à une dizaine de kilomètres de notre domicile. Caroline ressenti, les premières contractions dans la soirée du 18 mai, je téléphonais à Francis qui arriva sur les chapeaux de roues ! L’accouchement fut un peu difficile et douloureux, car à l’époque, il n’y avait pas encore la « péridurale ». Le Docteur Lebessou sachant que sa patiente en train d’accoucher était Caroline, se déplaça spécialement pour l’assister tout le long, il voulait probablement que son premier accouchement, réalisé avec la Méthode Leboyer, fût un succès. Il fit préparer la salle d’accouchement avec un bain d’eau chaude prêt à recevoir le nouveau-né que je devais prendre dans mes bras et baigner doucement, les lumières furent baissées pour être plus douces, notre fils naquit à 9 heures du matin après une longue nuit. La première question de Caroline fut « est-il normal » ? Le Docteur Lebessou répondit rapidement pour la rassurer, quelque chose comme « mais oui, il a l’air tout à fait bien, tout à fait normal » ! Ce fut bien sûr un soulagement… Après avoir baigné notre fils, et oui, c’était un petit garçon de 3,7 kg, je le plaçais délicatement sur le ventre de Caroline qui le garda quelques instants, profitant de ce moment magique qu’est une naissance. C’était un sentiment étrange, parce que Caroline, comme moi-même n'avions pas ce sentiment que ce petit bout de chou venait de nous être confié, mais surtout qu’il ne nous appartenait pas. Toute idée de projection sur sa vie future, toute idée un peu possessive venaient de disparaître de notre champ de conscience. Plus tard nous avons souvent parlé ensemble de ce moment qui fut assez doux, assez magique, un instant ou toute identification disparaissait… Un sentiment de liberté, de pureté prédominait. Cela est resté un beau souvenir. Raphaël venait d’arriver dans notre vie.

 

Caroline et Raphaël restèrent une semaine à la clinique, elle se situait dans la banlieue de Toulon et je m’y rendais en bus ou en auto-stop. Caroline avait une chambre seule. Elle gardait Raphaël auprès d’elle et il faut bien le dire ils furent tous les deux traités comme des stars ! N’ayant peur de rien, nous brûlions des bâtons d’encens dans sa chambre et je lui amenais comme nourriture des produits « bio » de la Vie Claire. Nous avions beaucoup lu sur le végétarisme, étant nous-mêmes végétariens, et nous avions des idées très claires pour nous nourrir de façon équilibrée et saine….

 

Grâce à nos petits conseils particulièrement sur l’allaitement et comment avoir du lait, Caroline avait une ligne d’attente de jeunes Mères devant la porte de sa chambre pour avoir quelques tuyaux, car Caroline contrairement aux autres Maman avait beaucoup de lait. En voici l’une des raisons principales. Lors d’une rencontre avec Monsieur Geoffroy, fondateur de la Vie Claire, celui-ci voyant mon épouse enceinte lui avait donné ce conseil qui s’avéra extrêmement efficace pour « produire » du lait à profusion pour notre enfant à venir… Il suffisait de manger du pain complet ou intégral « bio » avec une ou deux cuillerées de confit d’amandes. Je dois témoigner que le résultat de ce traitement oh combien naturel dépassa toutes nos espérances…. Les seins de caroline étaient devenus pour Raphaël une source d’approvisionnement sans fins ! Les autres mamans ayant de grandes difficultés à nourrir leurs enfants nous demandèrent conseils si bien que tout ce petit monde mangea à sa faim et déjà « bio », ce qui pour l’époque était assez remarquable.

 

Le Docteur Lebessou venait régulièrement discuter dans sa chambre, car il semblait aimer notre compagnie. Nous parlions beaucoup méditation et spiritualité avec lui et il partageait avec nous son expérience d’avoir accouché Caroline avec la Méthode Leboyer. C’était un homme très affable, et sympathique semblant s’intéresser à tout. Aussi, nous étions assez jeunes, et une sorte de tendresse paternelle émanait de lui. C’était un médecin en avance sur son époque prête à découvrir de nouvelles méthodes, acceptant de se remettre en question sans états d’âme, mais avec professionnalisme.

 

Après une semaine, nous rentrâmes dans notre petit appartement. L’arrivée ne fut pas triomphale. Voyez-vous à 20 ans je ne me rendais pas vraiment compte qu’un petit bouquet de fleurs ou une maison à peu près bien rangée aurait pu avoir un effet certain sur le moral d’une jeune mère rentrant après un accouchement. J’observais dans le regard de Caroline une petite larme de déception, je ne comprenais pas vraiment pourquoi. Cet instant passé, et une explication plus tard, nous installâmes Raphaël dans son lit. Nous commencions à nous organiser. C’était une véritable découverte d’avoir cet enfant. À un âge ou la plupart de nos amis sortaient et faisaient des études, nous étions parents et devions prendre nos responsabilités. Tout d’abord, Caroline et moi-même entreprirent de faire des massages à Raphaël le matin au lever. Au début, il trouvait ça un peu bizarre puis petit à petit pris un réel plaisir à se faire masser son petit corps. Nous utilisions comme bréviaire le livre de Leboyer, » Shantala » qui montrait comme les femmes en Inde massaient leurs bébés. Lors de ces séances, l’enfant est tellement décontracté qu’il peut être amené à uriner plusieurs fois, le livre de Leboyer le mentionnait et conseillait de mettre une protection en plastique sur soi… La première fois, nous avons oublié cette précaution et bien sûr Raphaël dans un éclat de rire naturel et décontracté se soulagea allégrement la vessie ! Nous constations aussi un phénomène très utile pour notre sommeil. Lorsque nous pratiquions la Méditation transcendantale dans sa chambre, Raphaël s’endormait systématiquement. Mais surtout même lorsqu’il pleurait le soir ou dans la nuit, il suffisait que l’un d’entre nous nous commence à méditer, et il s’endormait dans les cinq minutes qui suivaient. Autant le dire, nous étions aux anges, surtout après toutes les histoires que nous avions entendues sur les jeunes parents ne pouvant pas dormir à cause de leurs nouveaux nés pleurant toute la nuit. Entre les massages, la méditation, les promenades au bord la mer, la vie de Raphaël commençait sous les meilleurs auspices.

 

De plus, nous tachions de l’emmener partout où nous allions. À l’époque, occasionnellement, nous donnions des conférences d’information sur la pratique de la Méditation Transcendantale. Nous prenions Raphaël dans son couffin, le mettions sur une table à côté de nous durant nos présentations. Son calme et son silence faisaient l’admiration de tout le monde. Nous avions trouvé un médecin homéopathe à Toulon pour le suivre. Notre confiance dans la médecine allopathique était très limitée, car notre première expérience avec un pédiatre allopathique nous avait passablement refroidis. Nous avions pris rendez-vous avec ce jeune docteur. Il semblait un peu vert, mais bon, nous n’avions pas d’a priori contre lui bien au contraire, mais lorsque notre fils ne réagissait pas à son auscultation, il déclara qu’il était trop calme, que ce n’était anormal, décidant promptement de le pincer. Pas violemment, certes, mais suffisamment pour faire hurler notre fils. Nous restâmes totalement hébétés devant son comportement. Puis continuant son examen, il constata une petite suppuration au niveau de la bouche, pour être sûr de ne pas se tromper, il ouvrit son encyclopédie médicale, pour finalement appeler un de ses confrères, visiblement, il semblait un peu dépassé par les évènements. La cause était entendue, il ne nous reverrait plus jamais. Dès lors notre médecin homéopathe s’occupa de notre fils pour notre plus grande satisfaction.

 

Au niveau des tâches ménagères, il faut bien dire que Caroline en faisait le moins possible. Elle avait du mal à réaliser qu’elle n’était plus une étudiante ou simplement une adolescente pouvant jouir de la vie avec une totale insouciance, elle était une jeune maman avec d’autres responsabilités. Étant assez papa poule je m’occupais beaucoup de Raphaël, que ce soit pour le changer, jouer avec lui, faire ses repas, mais aussi ranger notre appartement, car il ne l’était pas souvent.

 

À cette période, je n’étais plus VRP et je cherchais un peu partout un emploi. Après quelques semaines, je trouvais un contrat intérimaire, je fus engagé comme auxiliaire pour la période estivale dans un centre pour enfants handicapés à Collobrières. Pour moi c’était un peu comme si le destin voulait me montrer à quoi j’avais échappé La nature me montrait par l’expérience ce que c’était réellement de prendre soin de quelqu’un vivant un handicap physique ou mental. Nous avions décidé de garder notre enfant, assumant que nous aurions la force de gérer la situation au cas où le pire serait arrivé. Après trois mois passés dans ce centre, je pris conscience à quel point nous avions sous-estimés la difficulté, le courage, et la dévotion que cela demandait. La nature nous avait béni où nous donnant cet enfant en parfaite santé, mais elle semblait vouloir me montrer aussi ce que cela aurait pu être d’élever un enfant souffrant de handicap. Cette expérience fut formatrice. Non seulement, j’approchais des enfants, mais aussi leur famille dans des situations de stress importantes en même temps, je pouvais voir aussi à quel point les personnes à l’époque s’occupant de ces enfants, comme moi-même étions sous-qualifiés. Malgré toutes les meilleures volontés du monde, il était difficile de rester émotionnellement serein.

 

Mes horaires étaient décalés et comme je vivais la Seyne sur mer, il me fallait un moyen de locomotion pour aller à Collobrières. Un de nos amis me prêta sa mobylette, une « Motobécane ». Parfois, je commençais le matin à 6 h, d’autres fois, je faisais les nuits de 23 h à l’aube ou bien de 13 h à 23 h. Avec ma mobylette, je faisais les aller-retours… Pour être à l’heure à 6 heures le matin, je partais à 4 h 30, je méditais toujours mes 20 minutes avant de prendre la route, ceci fut ma routine pendant 3 mois. De même, que la Nature me fit faire cette expérience pour peut-être mieux comprendre la souffrance d’autrui, quelque part dans ma conscience, je me disais que notre fils, lui aussi, avait été béni et serait probablement toute sa vie chanceuse et heureuse. Il avait quelque part échappé à une épreuve de vie, la nature le soutiendrait tout au long de son chemin. Intuitivement, je le savais, cela ne s’explique pas, c’est juste la nature des choses.

 

En dehors de la mobylette, il y avait aussi l’auto-stop. Et ici, je dois dire que j’eus des expériences plutôt rigolotes voir même hors du commun. Faire de l’auto-stop dans les années 70 et début 80 était quelque chose de tout à fait courant. Par exemple, partant de Paris, il suffisait d’aller à la Porte d’Orléans, des dizaines d’auto-stoppeurs se trouvaient là. L’été, ils étaient bien sûr beaucoup plus nombreux. C’était pratique pour ceux qui n’avaient pas le permis ou un autre moyen de locomotion ou tout simplement pas les moyens de prendre un transport collectif. C’était aussi une façon de rencontrer des gens. Souvent, il était possible de partager des moments de convivialité fort enrichissants. D’autre part, utiliser ce système était certainement moins dangereux à cette époque que maintenant. Il y avait entre deux trajets, parfois des rencontres coquasse, incongrues un jour allant de Toulon à Collobrières, je devais y aller en stop. Une voiture s’arrête relativement, rapidement, j’annonce l’endroit où je souhaite me rendre, le conducteur, avec un sourire engageant se propose de m’avancer quelques kilomètres. Nous ne parlions pas beaucoup, et je regardais distrait le paysage, lorsque soudainement, mon chauffeur mit lestement sa main sur mes parties intimes et me proposa d’un air très gourmand « Tu ne veux pas que je te suce » ? Quelque peu stupéfait, je déclinais promptement son offre en lui suggérant de me déposer dès que possible. Et bien, pas rancunier, le bougre, me proposa de m’emmener le plus loin possible avec un grand sourire plein de regrets, mais néanmoins plein de gentillesse.

 

Une autre rencontre un peu originale survint un soir. J’étais coincé au péage d’Orange. Il était environ minuit et peu de voitures passaient à cette heure-là, je me voyais passer la nuit à cet endroit jusqu’à l’aube. Finalement, une voiture s’arrêta. J’allais à Paris, il pouvait me déposer à Lyon. J’étais ravi. Dans la voiture, se trouvaient deux personnes. Le chauffeur, un homme d’une trentaine d’années, assis à côté de lui, un homme d’environ 45 ans. Ce passager était un nain. Nous commencions à discuter, ils me demandaient ce que je faisais, ou j’habitais, enfin les questions d’usage lorsque l’on rencontre une nouvelle personne. Puis la conversation pris un tour plus intime. Ils m’expliquaient avec force de détails qu’en fait, ils étaient amants, que le plus jeune des deux qui était marié allait chercher sa femme à la gare de Lyon Perrache, car en fait, ils vivaient un à ménage à trois. Et là, j’eus le droit à un inventaire détaillé de leurs recherches érotiques à trois. Pour bien sûr finir par la proposition à laquelle je m’attendais, celle de venir pimenter ce ménage à 3 par un ménage à 4. Un hôtel n’était pas loin de la gare et nous allions passer un bon moment, surtout qu’à 20 ans en pleine force de l’âge, j’allais pouvoir tenir la dragée haute à tout ce petit monde. Je déclinais l’offre. Pour être totalement honnête, une expérience à plusieurs était tentante, mais quelque chose d’extrêmement malsain émanait de cette conversation, je préférais continuer ma route à Paris.

 

Enfin une rencontre parmi tant d’autres qui fut vraiment sympathique. Je faisais une fois de plus le trajet Toulon –Paris. À un péage pas très loin de mon point de départ, une famille de Parisien rentrant de vacances me prit dans leur Renault familiale. Un couple et leurs deux enfants. Je devais m’arrêter à Auxerre, nous allions donc faire un petit bout de chemin ensemble. Ils m’invitèrent à déjeuner sur un resto route. Ils étaient d’une très grande gentillesse. Durant l’un de nos arrêts, j’en profitais pour leur acheter un petit cadeau, une boite de bonbons que je leur donnais au moment où ils me déposèrent à ma destination. Nous avons échangé nos adresses et promis de rester en contact. Un an plus tard, je recevais un faire-part de naissance de leur part, ils venaient d’avoir leur troisième enfant, ils se rappelaient toujours ce voyage rapide que nous avions partagé, comme moi, ils en avaient gardé un bon souvenir. C’était il y a 35 ans environ. Il m’arrive parfois de penser à eux, car vraiment, c’étaient des personnes d’une très grande gentillesse.

 

En dehors de ces 3 situations, il y en eu bien d’autres plus ou moins amusantes. L’auto–stop permettait ce genre de rencontres. C’est une façon de voyager qui a disparu, c'est dommage.

 

 

Après cet emploi à Collobrières, je trouvais pendant quelques mois de quoi gagner un peu d’argent au sein de l’organisation « Tourisme et Travail » comme plongeur. Ne pas « faire de la plongée » mais essuyer la vaisselle. Cette association était affiliée au Parti communiste et permettait à des personnes disposant de peu de revenus d’aller en vacances. Il était clair que toutes les personnes utilisant les services de « Tourisme et Travail » appartenaient majoritairement au Parti communiste. Il existait dans ce camp de vacances une ambiance assez bonne enfant avec bien sûr beaucoup de discussions politiques durant les repas, mais les gens étaient vraiment sympathiques. Je n’avais jamais expérimenté ce genre de village de vacances, c’était pour moi la découverte d’un milieu social que je ne connaissais pas. À l’époque, les communistes étaient perçues comme étant des gens extrémistes, assez rigides dans leur mode de fonctionnement. En 1980, l’idéologie communiste commençait à être battue en brèche. Je dois bien dire d’après cette courte expérience, je constatais qu’une véritable nomenklatura semblait exister à tous les niveaux de l’organisation de cette association et le centralisme démocratique une réalité même au simple niveau d’un de vacances.

 

Autrement, les soirées y étaient sympathiques, les mœurs très libérales, pour dire le moins. Faisant la plonge, j’avais fait la connaissance d’une jeune stéphanoise, Michelle, qui faisait le service de restauration. Je fis très rapidement parti du menu participait à remettre le couvert plusieurs fois.

 

 

 

À la suite de ce cours intermède, je trouvais un stage qui j’espérai aller me donner un revenu plus stable et une formation qui me permettrait de voir un avenir plus ambitieux. J’avais une foi inébranlable en ma bonne étoile, pour moi chaque expérience était bonne à prendre pour pouvoir évoluer dans le monde de la matière, mais aussi dans le domaine spirituel qui à mon sens était le fondement de toute réussite. Le succès matériel ne représentait à mes yeux que l’ouverture et l’adaptabilité de ma conscience à accepter le monde tel qu’il se présentait à moi que ce soit pour le meilleur ou pour le pire. Mes choix reflétaient mon désir d’évoluer spirituellement, car le vrai bonheur ne pouvait que se réaliser qu’en expérimentant le soi libéré. Je pratiquais la méditation transcendantale depuis environ 3 ans et chaque jour je pouvais en apprécier les effets positifs. À cette époque, un livre eut une très grande influence sur ma compréhension de la méditation et de sa valeur pour mon développement intérieur. Un ami me conseilla de lire « Autobiographie d’un Yogi » de Yogananda. Ce fut une véritable révélation. Chaque page que je lisais amenait ma conscience à vivre des moments de paix intérieure indescriptible. Lire la vie de ce grand Maitre, ses rencontres avec les grands sages des Himalaya, faisait vibrer ma conscience, tout mon être semblait en communion avec tout ce qui était écrit dans ce livre. Je me sentais en totale harmonie avec la lignée des maîtres de la tradition de Yogananda, celle du Krya yoga. Cela me renforçait dans mon assiduité à pratiquer la méditation. La méditation transcendantale me permettait d’expérimenter rapidement ces états décrits dans ce livre. Je trouvais à travers ce récit de Yogananda que j’étais définitivement sur la bonne voie, il me fallait simplement persévérer.

 

 

Par l'Agence nationale pour l'emploi, je m’inscrivais dans un stage de 4 mois pour devenir ouvrier spécialisé. Il s’agissait d’apprendre à devenir » sableur-pistoleteur-métalliseur ». Les ouvriers formés étaient souvent embauchés sur les chantiers navals pour le carénage des navires qu’ils soient pétroliers, navires marchands ou yachts privés. Pour moi qui avais toujours été très réfractaire au travail manuel ou au bricolage, c’était une nouvelle découverte. Cette période dura environ dix-huit mois. Nous étions peut-être une douzaine de jeunes chômeurs sélectionnés pour ce stage. Notre formateur était Edgar, la trentaine, d’origines guadeloupéenne, costaud ayant travaillé sur de nombreux chantiers à travers la France et le monde. Notre formateur était Edgar, la trentaine, d’origine guadeloupéenne, costaud ayant travaillé sur de nombreux chantiers à travers la France et le monde. Super sympa, intelligent en diable, il nous fixa les règles du jeu rapidement, une relation de confiance s’établit avec lui assez vite.

 

 

Dans l’équipe de stagiaires, des affinités virent le jour et véritablement deux groupes distincts se formèrent. Sans antagonismes, simplement par la nature des choses. Nous venions sur le chantier pour apprendre notre métier tous les jours, nous déjeunions dans un petit bistrot pas loin, nous étions rémunérés au SMIC. Après quelques jours, une franche camaraderie régnait sur le chantier, et je dois dire que parfois nos déjeuners s’éternisaient un peu autour de bouteilles de rosé ou de rouges, si bien qu’il nous est arrivé assez régulièrement de retourner sur le chantier avec un petit coup dans le nez. Edgar, notre chef, n’était d’ailleurs pas franchement le dernier à se prendre un petit coup d’étrier avant de s’en retourner travailler à notre formation. Nous avons beaucoup ri. Souvent, nous échangions des blagues d’un goût douteux, mais qui nous faisaient quand même rire, et je dois dire que de nos jours, ces mêmes blagues ne seraient vraiment pas du tout politiquement correctes !

 

Néanmoins, nous apprenions et notre stage atteignait sa phase finale. Nous allions savoir de l’équipe qui allait être engagée à temps pleins. Quatre d’entre nous furent sélectionnés. Edgar fit son choix et indiqua à l’entreprise qui avait organisé et financer ce stage, la Sonocar, quelle devait être les heureux élus. Sur les 4 ,3 faisaient partis de mon groupe. Il s’agissait de Jean-François, Christian et moi-même, le dernier étant Michel. Edgar serait notre chef d’équipe. Durant notre entretien d’embauche définitive, le directeur des RH de la Sonocar nous annonça que nous partions tous en déplacement pour plusieurs mois à Saint -Nazaire pour travailler au carénage de pétroliers. J’étais super content. Certes Caroline et Raphael allait rester seuls à Toulon pendant quelque temps, mais j’aurai la possibilité de rentrer un weekend par mois et j’allais disposer d’un salaire et d’un revenu fixe. C’était un nouveau départ. Parallèlement, Caroline se trouva un job de vendeuse et une halte-garderie au siège du Medef à Toulon ou Raphaël pouvait être pris en charge pour un coût raisonnable. Entre mai et septembre 1979, je partais à Saint-Nazaire avec mes camarades de chantier pour une expérience que je n’oublierai jamais. Ce fut une belle et riche période de ma vie. Beaucoup de rencontres, de partages et d’amitiés virent le jour.

 

 

Au départ de Toulon, seuls Jean-François, Christian et moi prîmes le train. Michel hésitait encore à venir, car il venait juste de se marier. Edgar lui allait nous rejoindre quelques jours plus tard. Nous allions là-bas en train couchette. A l’époque nous fumions tous, nous avions pour le voyage un stock de cigarettes, quelques morceaux de saucissons, quelques bières, nous étions parés à toute éventualité. Nous sommes arrivés à Saint Nazaire dans l’après-midi, il me semble. Nous allions être logés dans un petit hôtel près de la zone du chantier à Penhoët. Cet hôtel s’appelait le « Le café maritime » et appartenait à Roland, solide Breton de 30 ans qui gérait son affaire avec sa femme Annette. Comment décrire Roland ? Un grand gaillard d’1 m 90, il avait une ressemblance indiscutable avec Jean Yanne, grosse baraque, toujours prêt à faire les 400 coups, bon buveur, grand guindailleur devant Dieu et ses représentants, un cœur d’or… Nous avons sympathisé avec lui dès le premier soir. Il nous fit visiter les troquets du coin, nous rencontrâmes ses amis de guindaille, en 48 heures nous connaissions tout Penhoët. Il faut dire que ce quartier de Saint-Nazaire n’avait une pas très bonne réputation, cet endroit était surnommé « Chicago ». Après plusieurs jours, je trouvais ce surnom assez injuste, l’ambiance était certes différente d’un centre-ville, mais ni plus ni moins dangereux qu’ailleurs.

 

 

Nos chambres étaient sobres et confortables. Les cloisons n’étaient pas très épaisses et nous pouvions entendre tout ce qui se passait dans les chambres voisines. Cela a pu générer quelques bonnes crises de rigolade, certains d’entre nous ayant leur petite amie ou épouse venant les visiter. Nous avions droit à tout le kamasoutra en audio.

 

Annette, la femme de Roland, s’occupait de gérer la cuisine et le bon fonctionnement de son établissement, et Roland, disons qu’il s’occupait de maintenir la bonne humeur et le moral de ses clients. Il y arrivait avec un succès certain.

 

Notre travail sur le chantier commençait à cinq heures du matin pour finir vers 13 h. Durant l’été il faisait trop chaud dans les cales du bateau, le soleil chauffant les parois en métal. Notre travail consistait à peindre ces cales avec une peinture très toxique. Nous portions deux combinaisons, car la peinture transperçait le tissu. Nous fermions hermétiquement avec du chatterton les manches, car cette peinture brûlait la peau à son contact. Bien sûr, nous avions des gants très solides. Enfin un masque à oxygène relié à une pompe et des tuyaux aux pots de peinture. Équipés de cette façon, nous descendions dans les cales pour peindre les parois. Un assistant nous suivait pour être sûr que nos tuyaux ne se coinçaient pas ou pour essuyer la visière de notre masque qui se recouvrait vite de peinture. Ces assistants étaient des travailleurs immigrés sénégalais. Pour les appeler et les reconnaître, un système avait été mis en place. La plupart d’entre eux avaient le même prénom. Celui dont je me rappelle particulièrement était « Bissenti ». Pour être sûr de s’adresser au bon « Bissenti » nous collions derrière leur prénom leur date de naissance. Nous avions donc Bisseni 58, Bissenti 59 et ainsi de suite. Mais c’était tous des « Bissentis » très sympathiques.

 

 

Pour peindre, il nous fallait souvent ramper dans les soutes du bateau, car celles-ci étaient divisées par un maillage, comme une ruche. Nous devions glisser d’une maille à l’autre. L’idéal était de peindre entre 1000 et 1200 m2 dans la journée. L’aide de nos « Bissentis » était primordiale dans le déroulement des opérations. A vrai dire je ne souviens pas si nous avions réussi cette performance en une seule journée. Cependant en rentrant à notre hôtel les 3 ou 4 premiers jours, nous sommes tous allés faire la sieste, car nous étions à genoux. L’ambiance du chantier me plaisait bien. Tout le monde s’entraidait, il y avait une véritable solidarité entre les ouvriers. Nos chefs d’équipe faisaient en sorte que le métier rentre vite.

 

Puis Edgar arriva pour diriger notre petit groupe. Michel nous rejoignit aussi, en compagnie de son épouse. Ils s’installèrent dans la chambre à côté de la mienne ! Les nuits étaient plus que mouvementées. Au petit matin nous avions tous des commentaires plus que gras sur ce que nous avions entendus la nuit précédente, Mais Michel et sa femme avait des airs si heureux et épanouis que nous ne pouvions qu’espérer que la fatigue les gagnerait bien un jour.

 

 

Après quelques jours, j’eus un petit accident. Je me cassais bêtement le poignet en faisant une virée avec Roland et mes camarades de chantier, une mauvaise chute. Je devais rentrer à Toulon pour 3 ou 4 semaines. Cependant, avant de partir, Roland qui se sentait un peu coupable, car il avait été l’instigateur de cette sortie nocturne, se fit un devoir de me faire visiter Penhoët, ses bars, ses amis, ses amies, cela dura 2 ou 3 jours avant mon départ. J’ai passé ces journées à boire, à manger et à rigoler. Roland ne savait pas quoi faire pour me faire plaisir…. Ce furent des moments inoubliables.

 

Un des grands plaisirs de Roland était la conduite rapide. Particulièrement passer le péage du pont de Saint- Brévin à très grandes vitesses, car il ne payait jamais le péage comme tous les riverains à l’époque qui considéraient ce péage comme étant un abus de pouvoir de l’administration. Donc, régulièrement, en compagnie de mon nouvel ami, nous passions ce péage à de très grandes vitesses. Heureusement que la plupart du temps, étant dans un état d’ébriété consciente et heureuse, je ne me rendais pas compte du danger, d'éventuels cris de terreur ne dérangeraient pas la conduite et la concentration de Roland.

 

Enfin, je rentrais dans le midi. Je récupérais tranquillement pour quelques semaines. Caroline et Raphaël allaient plutôt bien. Je ne me vantais pas de mes sorties nocturnes auprès de Caroline. Dans mon esprit, ce que je vivais à Saint-Nazaire était incompréhensible pour une femme. Ça sonne terriblement machiste, mais il y a parfois des ambiances typiquement masculines, pas toujours exemplaires, difficiles à décrire ou expliquer à son partenaire.

Néanmoins, nous avions un peu d’argent, car je gagnais correctement ma vie en ajoutant des heures supplémentaires et pouvais vivre relativement, confortablement. J’ai retrouvé une de mes anciennes fiches de paie, je gagnais certains mois 7 500 francs et ceci en 1979.

 

 

De plus, Caroline et moi étions assez dépensiers, nous n’aimions pas nous priver. Alors quitte à serrer la ceinture en fin de mois, nous n’hésitions pas parfois, à nous offrir des produits de luxe, des restaurants un peu chics, cela venait de notre éducation. Nous avions aussi cette insouciance de la jeunesse, c’est un peu un stéréotype, mais une réalité que nous vivions. Rien ne nous faisait peur, nous savions que nous ne serions jamais dans le besoin. Nous avons eu plusieurs fois l’électricité coupée, ou le gaz, pourtant jamais nous n’étions paniqués. Pour nous, cela faisait partie des aléas de la vie. Nous pratiquions la méditation très régulièrement, incontestablement notre force intérieure et notre vision de la vie étaient renforcée par cette pratique. Rien ne pouvait nous résister, la vie était perçue jour après jour de façon plus sereine. Notre vie intérieure se mettait au diapason de notre vie matérielle. Il n’existait pas de séparation entre les deux.

 

 

Pour élever notre fils nous manquions parfois, à vrai dire même souvent, de maturité. Il n’était pas toujours facile de prendre une décision juste. D’autre part, le châtiment corporel, plus communément appeler la fessée ne faisait pas partie de notre idée sur la façon d'éduquer nos enfants. Peut-être parce que j’avais vu et vécu trop de violence dans ma famille, je prenais consciemment à mon compte une méthode douce d’éducation, Caroline partageait aussi cet esprit. D’ailleurs en méditant nous étions devenus très patients, plus détendus. Comme tous parents nous avions nos moments d’agacement quand Raphaël faisait un caprice d’enfant, pourtant nous arrivions toujours à gérer la situation sans avoir recours à la fessée. Dans notre génération, c’était assez courant, considérer même comme normal et nécessaire pour utiliser celle-ci pour l’éducation des enfants.

 

Je me rappelle cette phrase d’un Maitre spirituel qui disait « Lever la main sur un enfant, c’est insulter la Mère Divine ». Cette maxime correspondait tout à fait à ce que je ressentais. J’ai dû craquer une ou deux fois avec mes quatre enfants, je me souviens très clairement qu’après coup, je me suis senti particulièrement morveux et honteux, c’était effectivement un sentiment d’avoir insulté la Nature, de ne pas avoir su être suffisamment présent à moi-même pour me laisser aller à une solution de facilité, car oui, utiliser la force physique est un véritable aveu d'impuissance.

 

Même si mes enfants ne s'en rappellent pas, ce sera pour moi, dans ma conscience un réel sentiment de culpabilité. Un petit échec, une petite faiblesse.

 

Après ce repos plus ou moins forcé, je retournais à Saint-Nazaire pour retrouver mes camarades de chantier. Tout le monde s’était mis dans la routine. Je fus accueilli à bras ouverts par mes amis et je commençais très vite à descendre dans les soutes du bateau pour aider au carénage de celui-ci. L’ambiance était très bonne durant les heures de travail, c’était carrément festif en rentrant à l’hôtel. Tout d’abord, nous prenions une douche et ensuite nous allions déjeuner, nous avions forcément de très gros appétits, car nous avions un emploi très physique. Puis après déjeuner nous allions nous promener dans Penhoët. Tout d’abord, nous prenions une douche et ensuite nous allions déjeuner, nous avions forcément de très gros appétits, car nous avions un emploi très physique. Nous pouvions sympathiser avec les autres ouvriers du coin, Jean-François s’était mis en ménage avec la barmaid du troquet. Nous étions les rois, car nous mettions une sacrée ambiance avec notre bonne humeur, nous dépensions une grosse partie de nos salaires dans ce débit de boissons à offrir des tournées au monde entier. Il y avait une faune sociologique un peu surréaliste. Des anciens repris de justice, des homos de passage, quelques prostituées, les ouvriers du chantier, beaucoup de nationalités étaient représentées. Parfois quelques petites bagarres sans gravité, Jean-François qui était un peu mon chaperon et garde du corps s’était proposé de m’apprendre à me servir de mes poings. Je subissais cet entraînement dans le bar de Mustapha, ce fut absolument épique ! Un vrai combat de bande dessinée avec les chaises e les tables volantes dans tous les sens. Nous eûmes justes quelques bleus, mais une sacrée rigolade. Je n’ai pas appris grand-chose durant cet échauffement sinon qu’il valait mieux que je m’abstienne de venir aux mains avec qui que ce soit. Et d’ailleurs heureusement nous ne l’avons fait qu’une fois...

 

 

Sur les trois mois passés par la suite en Bretagne, je ne retournais que deux fois à Toulon. Durant le week-end pour nous occuper nous visitions la région. Jean-François s’était acheté une voiture, n’ayant pas le permis, j’utilisais ses services de chauffeur. Nous allions régulièrement à La Baule qui n’était pas si loin. Lors d’une de nos virées, Jean -François et moi étions dans un état d'ébriété avancé. Ce soir-là, il y eut un Dieu pour les ivrognes. Sur la route à quatre voies, Jean-François perdit le contrôle de sa voiture en roulant à 130 km/h selon l'estimation des gendarmes arrivés sur les lieux, la voiture se retourna sur le capot, arracha la haie centrale de buissons pour glisser sur environ 150 mètres, peut-être plus je n'en suis pas sûr, pour atterrir de l’autre côté, sur la route venant dans l’autre sens. Il était 2 ou 3 heures du matin. Je me rappelle d’avoir fermé les yeux en attendant un choc, une blessure, quelque chose de violent, j’ai senti la voiture se retourner et glisser dans un bruit de ferraille rouillée. Puis tout s’arrêta. Nous avions émergé, dans le silence, regardant si nous étions toujours en un seul morceau. Ça sentait un peu l’essence, à cet instant, Jean-François sortit une boite d’allumette, et me dis "merde on ne voit rien » et veut l’allumer. Dans un moment de lucidité ultime, je l’invite à trouver une autre solution vu l’odeur de combustibles aux alentours. Finalement, nous sortons par les fenêtres, déjà d’autres automobilistes sont arrêtés pour éventuellement nous porter secours, voyant l’état de la voiture, la plupart des badauds pensaient que les occupants devaient être en miettes. En fait, nous étions parmi eux à faire des commentaires, d’ailleurs Jean-François demandaient des chewing-gums un peu à tout le monde, car ils ne voulaient pas trop sentir l’alcool lorsque les gendarmes allaient arriver. La voiture était devenue un petit tas de tôles froissées et déchiquetées. Par je ne sais quel miracle nous étions en vie, et intacts. Je rentrais à l’hôtel grâce à des automobilistes qui me conduisirent gracieusement. En arrivant, je m’effondrais sur mon lit… La nature avait décidé que ce n’était pas mon heure, qu’il me fallait apprendre encore beaucoup de choses dans cette vie. Le lendemain, matin, je méditais tranquillement et réalisais à quel point nous avions une chance incroyable d’être encore en vie. Ce fut une leçon que je ne fus pas prêt d’oublier. En dehors de cet accident, notre vie suivait un rythme assez routinier dans la bringue. Tous au chantier à partir de 5 heures du matin, retour à 13 h, déjeuner, repos, puis virée… Je ne ratais jamais une méditation durant cette période. Mes camarades respectaient parfaitement mes quelques minutes de solitude du matin et du soir. Il me laissait tranquille et je les retrouvais à notre quartier général, chez Mustapha, lorsque j’avais fini. Je peux dire que grâce à la MT, je tenais plutôt bien le coup. Heureusement que je pratiquais la méditation. Elle m’aidait pour me tempérer dans mes excès et turpitudes, même si en lisant ces quelques lignes cela ne parait pas évident. Durant cette période, je me posais de sérieuses questions, car je sentais un décalage évident entre ma quête intérieure et mon comportement quotidien. Je méditais régulièrement et souhaitais ardemment évoluer vers une vie plus harmonieuse, plus spirituelle, moins dépendante de mes désirs. D’un côté, je m’éclatais à picoler, à sortir, fumer, draguer et parallèlement, je creusais en méditant à l’intérieur de ma conscience pour me défaire de cette aliénation qu’était ce besoin de me tourner vers l’extérieur, comme si cet extérieur pouvait être la réponse à mes questions, comme si tout cette vie d’excès me permettait d’exister. Durant toute cette période, j’essayais de maintenir une vigilance pour maîtriser tout débordement qui aurait pu devenir incontrôlable. En réalité, il n’était pas question dans mon esprit de faire semblant de quoi que ce soit. Si j’aimais boire, fumer, faire la bringue des nuits entières, tout en sachant pertinemment que ce n’était pas sain, je me refusais à stopper pour montrer que j’étais en quelque sorte « éveillé » avant l’heure. Il fallait que ma conscience intègre de façon naturelle la nuisance de ce rythme de vie. Karmique ment, je sentais que je traînais de sérieuses valises et que ce goût immodéré pour les libations revenait de loin. Il me faudra plusieurs années pour me débarrasser de ces mauvaises habitudes, mais cela arrivera de façon définitive et paradoxalement facilement. Il fallait m’accrocher et avoir de la patience.

 

Cette prise de conscience se manifesta en relation avec mon devoir paternel. Raphaël était super craquant et grandissait vite. Par contre Caroline commençait à devenir très difficile à vivre. La méditation ainsi que notre recherche spirituelle étaient le ciment de notre couple. Cela masquait les problèmes au quotidien. Caroline n’aimait pas s’occuper du quotidien. L’appartement était souvent bordélique, et même si elle était une bonne mère, elle avait à cette époque un poil dans la main qui lui servait de canne. Mes journées au chantier étaient assez longues et fastidieuses, souvent quand je rentrais, rien n’était fait à la maison. C’était dans notre couple, contrairement à l’idée communément reçue, « l’homme » qui devait faire deux journées. M’occuper des courses, de notre fils, faire un semblant de rangement, un peu de ménage. Caroline à cette époque montrait sa totale immaturité pour gérer notre foyer, au même titre que mon immaturité s’était révélée dans ma vie à Saint-Nazaire. Par notre manque d’expérience, nous ne percevions pas l’importance d’intégrer dans la vie matérielle nos valeurs spirituelles. La méditation nous permettait subtilement de changer et d’avancer intérieurement, mais cela ne gommait pas nos différences, nos réalités propres. Au contraire. La méditation faisait ressortir tout ce qui était caché au tréfonds de notre conscience pour se révéler au grand jour. Je percevais que notre couple n’irait pas bien loin. Je réalisais que nos goûts étaient réellement très différents. A cette époque sans la méditation, nous ne serions pas restés ensemble. Simplement, nous avions un bout de chemin à faire en commun dans cette vie, il en fallait en tirer le plus d’enseignements avec les joies et les souffrances allant de pair avec notre évolution. Un jour, l’occasion ferait le larron et la vie changerait de cours.

 

Nous sommes restés à La Seyne pendant presque trois années. Après quelque temps sur les chantiers, je trouvais un stage de formation à Paris. Caroline restait dans le midi tandis que je logeais chez mes parents qui avaient un petit appartement à Paris dans le 12e arrondissement. Durant ce stage je sympathisais avec un autre stagiaire, un peu bringueur sur les bords. Nous avons vite trouvé un terrain d’entente, le stage consistant pour nous deux à sortir quasiment tous les soirs et à récupérer pendant les heures de cours. Cette période dura 3 mois, je descendais à Toulon le week-end. Puis mes beaux-parents sentirent à l’époque que notre couple partait en vrille, car je sortais beaucoup et montrais des velléités d’indépendance, souvent de façon inconsciente. Mon beau-père au cours d’une promenade dans Paris rencontra un de ses anciens collègues qui était devenu directeur dans une maison de courtage de banque. Au cours de leur conversation, il lui indiquait qu’cherchait de jeunes talents pour devenir courtiers, pas de diplômes requis, simplement être rapide, avoir les nerfs solides et surtout ne pas être timide. Je fus tout de suite recommandé et mon premier entretien d’embauche, qui allait définir le reste de ma carrière professionnelle, fut organisé promptement.

 

Chapitre 4

 

"On ne sait pas la jouissance que l'on a à multiplier les entreprises, à s'imaginer débordé de travail."

Bernard Frank

 

Fin 1984, j'étais approché par un broker anglais pour développer un marché de dollar contre franc français. Il me proposait un contrat qu'il était difficile de refuser. Tout d'abord, je fus invité à Londres par un des directeurs de la société. Je lui expliquai ce que je voulais. Principalement, je voulais une maison de fonction. Il accepta, me proposant d'aller tout de suite avec son chauffeur et sa secrétaire visiter des maisons pour moi et ma famille. Il ne me donnait pas de budget, je savais qu'il fallait être raisonnable. Nous visitions plusieurs endroits. Je jetais mon dévolu rapidement sur une résidence de 220 m2 avec jardin. Elle se situait à Putney près de Richmond Park. C'était une location d'un an renouvelable.

 

En plus d'une augmentation de mon salaire de 20 %, le déménagement payé en parti une voiture de société de mon choix était mise à ma disposition, l’école des enfants payée un poste de management. Une clause de sécurité au cas où mes résultats seraient décevants.

 

C'était un rêve qui se réalisait. Caroline était d'accord, car c'était une battante.

Je signais très rapidement.

Maintenant, il fallait démissionner, car tous mes collègues à Paris étaient aussi mes amis. Le PDG très paternaliste s'était toujours montré affable et correct avec moi.

Il y avait deux solutions. Ou bien, je démissionnais avant la distribution des primes avec le risque d'être privé de ce revenu important ou après la date de distribution pour rafler la mise.

Mon intuition me recommandait de partir la tête haute. Je présentais ma démission avant la distribution des bonus. JR me regarda un peu agacer, me disant, vous comprendrez bien que je ne vous donnerai pas de bonus cette année. Je lui répondis, voyez-vous, j'aurai pu partir dans 2 semaines avec le magot, j'ai décidé d'être honnête avec vous, j'attends la même chose de votre part.

 

Il resta silencieux, ouvrit son tiroir, jeta un coup d'œil et me dit « ok, je vous donnerai ce montant".

 

Cette anecdote fut importante, car j'ai gardé par la suite d'excellentes relations avec cette société. J’étais toujours bien reçu. Cela me servit grandement à certains moments de ma carrière. J'aurai pu prendre tout mon bonus, perdant un contact important, des amis aussi. En jouant la transparence, on obtient beaucoup plus, ceci avec les opportunités se présentant dans une vie. Mon honnêteté avait payé. L'efficacité et le professionnalisme des brokers anglais se firent ressentir tout de suite. Ma démission entérinée, je téléphonais à Londres. Les choses furent prises en main avec une rapidité rassurante pour mon avenir au sein de cette nouvelle entreprise. La maison louée, mon contrat envoyé par courrier spécial, ma voiture de fonction dans le garage de ma nouvelle maison. Je prenais 2 semaines de vacances pour préparer notre départ. Une nouvelle aventure allait commencer.

 

Je venais d'avoir 26 ans.

 

Notre déménagement fut encombré de mésaventures. Nous avions choisi le mauvais déménageur. Tout d’abord, une importante somme en liquide nous fut dérobée par l’un des employés. Mon épouse avait mis un montant de liquide dans son sac à main, le temps de s’absenter, le forfait était commis. Elle ne s’en rendit pas compte tout de suite. Ils étaient partis avec nos meubles pour l’Angleterre. Nous appelions le directeur qui bien sûr ne voulut ou ne put rien faire. C’était notre faute, nous étions un peu inconscients aussi.

Nous partions à Londres pour réceptionner nos meubles 2 jours plus tard. Un dimanche matin, coup de téléphone de la douane à Douvres. Notre déménageur est bloqué. Il n’a pas les documents nécessaires, je dois y aller où il rentre en France. J’arrive sur place après quelques heures.

Je suis surpris de constater que nos déménageurs sont deux jeunes hommes de 20 ans. Ne parlant pas anglais, un peu perdus. Je monte avec eux dans le camion et nous voilà partis. Nous voici arrivés à Putney ou mon épouse et les enfants attendent. Le travail de déménagement commence. Nous n’avions pas beaucoup de meubles. Ils finissent très tard dans la soirée. Ils n’ont pas d’argent pour manger, pas d’argent pour dormir à l’hôtel. Ce sont des gamins, nous les logeons, nourrissons et leur donnons un peu de liquide pour leur voyage de retour.

Nous n’entendrons plus jamais parler de ce déménageur qui grand seigneur s’excusa de tous nos désagréments, en gardant notre argent.

Étant philosophes, nous pensions voilà une petite purification karmique pour bien démarrer. Les enfants sont heureux, ils ont chacun leur chambre, un jardin assez spacieux pour pouvoir jouer. Tout était parfait. Ces petits désagréments font partis de la vie. Pas la peine de s’énerver.

Détail amusant, j’avais demandé une voiture de fonction par réflexe. Mais ni moi ni mon épouse n’avions le permis de conduire ; la voiture allait rester dans le garage pendant quelques mois. Les jours suivants, nous visitions le quartier, les écoles, les transports en commun. Nous étions végétariens déjà à l’époque, très fanatiques sur la qualité des produits alimentaires. Nous trouvions vite un magasin bio pour faire nos courses. Ce commerçant, voyant ce jeune couple de Français débarqué dans son magasin, fut ravi. Nous ne regardions pas à la dépense. Très vite, il nous proposa de nous livrer à domicile en attendant de pouvoir conduire notre véhicule.

 

Je me préparais pour mon premier jour. J’avais 50 minutes de transport pour aller au bureau. Station Mansion House, au cœur de la City. Cependant, en Angleterre, sur les marchés, on commençait à 7 heures du matin, pas à 9 heures comme en France. Pour pratiquer la MT et d’autres techniques avancées que j’avais ajouté à la MT, il me fallait une quarantaine de minutes supplémentaires pour tout faire en plus de ma douche. Je me levais donc tous les matins à 4 h 30.

J’arrivais au bureau. Premier jour de baptême à l’anglaise. Je remplis tous les documents nécessaires, on me présente un peu à tout le monde. Puis à 11 h 30, je suis attendu au pub. Avec des managers et futurs collègues. Pour moi 11 h 30, c’est encore l’heure de boire un café. Dans la City, au pub c’est l’heure de la première bière, sans aucune possibilité de déroger à la règle. Je prends donc une bière espérant un petit quelque chose à déjeuner. Mais voilà. Ce déjeuner est appelé un déjeuner liquide. Les bières se succèdent. Je leur explique que ça fait un peu beaucoup de liquide, je préférerai autre chose. Qu’à cela ne tienne, je vois arriver le fameux screwdriver, tournevis en français, en fait une vodka avec du jus d’orange, en fait une large portion de vodka et peu de jus d’oranges. Il est 14 H, nous devons rentrer. Je suis dans un état second. J’ai réussi à limiter les dégâts. Heureusement, car je finis par m’endormir dans les toilettes du bureau rendant tous mes nouveaux collègues hilares. C’était mon baptême. Ce fut une leçon pour contrôler ma consommation à venir d’alcool en apprenant à savoir refuser.

Mon anglais était encore très scolaire, mais devant le parler toute la journée en anglais, je faisais des progrès rapidement. Après quelques semaines, la direction souhaiterait développer ses relations avec les banques françaises sur le marché phare au comptant à savoir le dollar contre Deutsch mark allemand.

Ayant fait mes preuves, je contactai des grandes banques françaises réputées pour être actives sur ce marché. Ne touchant pas au marché dollar contre franc qui est verrouillé par les courtiers français, les cambistes sont plutôt réceptifs sur d’autres marchés. Je pars faire ma tournée des salles de marché parisiennes. Mon budget n’est pas illimité mais très conséquent. J’invite mes futurs clients chez Laserre, Le Grand Véfour, Ledoyen, Le Chiberta, en résumer toutes les grandes tables de Paris à l’époque. Je sais que mes compatriotes sont extrêmement sensibles à ce genre d’attention. Je réalise un grand schlem. Je rentre à Londres et ouvre des lignes directes sur le marché du dollar mark avec Paris. C’est la première fois qu’un courtier anglais arrive à s’imposer. C’est un succès.

Me voici intégré à l’équipe reine. Seize brokers parlants chacun à 12 banques à la fois en ligne ouverte, générant un chiffre d’affaires quotidien de 100 000 livres. C’est la crème de la crème. Nous travaillons avec Moscou, New-York, Hongkong. C’est du non-stop de 7 heures du matin à 18 h le soir.

À Londres, la consommation d’alcool était interdite dans les bureaux sous peine de licenciement. On pouvait rentrer éméché d’un déjeuner liquide avec un client, c’était normal ça faisait partie du métier, les collègues surveillant notre activité du coin de l’œil. J’avais aussi de la chance, car travaillant exclusivement avec des clients basés à Paris, je n’avais pas besoin de sortir souvent le soir. Juste e temps en temps pour me présenter à des cambistes locaux. Les opérations avec Paris amenèrent un surplus de volumes traités sur notre desk. Je m’entendais bien avec tout le monde.

Après quelques mois, Caroline, mon épouse, s’ennuyait à la maison ; elle voulait travailler en devenant broker. Dans un premier temps, la direction refusa. Avoir un couple travaillant côte à côte n’était pas une bonne idée. Après quelques semaines, grâce à mon succès, ils acceptèrent avec des conditions très strictes. Si ça n’allait pas elle ne dégageait rapidement, pas de sursis. Elle commença. Elle était excellente. Sur le marché du comptant, il fallait une agressivité exceptionnelle, sans aucun doute elle la possédait. Pendant quelques mois, nous allions travailler ensemble. Nous étions le « french couple » un peu comme deux mascottes.

 

Pour mieux comprendre l’agressivité, le stress régnant dans notre salle de marché, je me dois de donner une petite explication technique.

Dans le marché au comptant ou « spot », la rapidité et un caractère affirmé sont l’essence pour un bon broker.

Tout d’abord imaginé une salle avec un bureau en forme de cercle avec une vingtaine de personnes autour. Ce bureau est divisé en 20 positions, chacune équipée d’un micro. Chacune de ces positions à 12 lignes directes, c’est-à-dire ouverte avec des cambistes travaillant dans des banques différentes. Ces lignes directes sont sur un haut-parleur permettant au broker de mieux entendre les ordres passés par ses clients et aux clients d'entendre tout ce qui se passe dans la salle de marché du broker. Ceci au nom de la transparence. Chaque bureau dispose de deux lumières placées à la gauche et à la droite de chaque broker, une rouge pour les ordres de vente, une verte pour les ordres d’achat de cette façon un collègue à l’autre bout de la salle sait où il peut acheter ou vendre pour satisfaire les besoins de ses propres clients.

Donc si mon client « X » me donne un ordre d’achat, j’allume ma lumière verte, pour la vente la lumière rouge. Si un ordre d’achat survient meilleur que le mien de la part d’un de mes collègues, je dois éteindre ma lumière sur le champ.

Comment s’effectuent les transactions ? Prenons par exemple comme c’était le cas à l’époque une devise traitée comme le dollar contre deutsche mark. C’était la devise reine, la plus traitée au monde. Imaginons que le cours était de 1,50, c’est-à-dire le nombre de marks nécessaires pour acheter un dollar. Sur un marché Le montant minimum pour une transaction était de 3 millions de dollars. Pour un montant inférieur le cambiste devait l’annoncer à son broker. Le prix d’achat pouvait être 1,5010, le prix de vente 1,5020. Effectivement entre 1,50 et 1,51 le marché est divisé en centimes.

Le banquier dit à son broker dollar/mark, je traite 1,5010 - 20, ça veut dire qu’il propose un prix d’achat et un prix de vente au même moment, car il a peut-être des ordres de sa clientèle ou tout simplement qu’il teste le marché pour spéculer.

Imaginons que je suis le broker en question. J’allume mes deux lumières. Je hurle dans la salle $/DM, dollar mark, 10-20. Tous mes collègues hurlent dans leurs micros 10-20 ensemble. Un de leur client hurle dans un des hauts parleurs « je prends » 5 millions de $ ou en anglais « mine ». Cela veut dire, j’achète au cours vendeur proposé de 1,5020. Ou alors « je donne », « yours » en anglais cela veut dire qu’il vend au prix de 1,5010. Sans vouloir aller trop loin dans le détail, vous comprenez que chaque prix est donné instantanément à toutes les banques soit entre 160 et 200, sans compter les filiales à l’étranger qui ont aussi accès à nos ordres. Un prix est présenté à des centaines d’institutions à travers le monde. La première banque à réagir gagne la transaction, payant une commission à son courtier.

 

Sur les 10 à 12 banques gérées par un broker, toutes n’étaient pas forcément très actives. Il y avait ce qu’on appelait les « markets -makers » dont la vocation étaient purement spéculatives pour alimenter le marché. Les autres plus conservatrices, couvrant les ordres de leur clientèle bancaire. Un « market -maker » pouvait traiter à l’achat-vente plusieurs centaines de millions de dollars par jour.

Les banques américaines comme Chemical Bank, banque qui n’existe plus, avaient vocation à alimenter le marché pour tout montant et toutes devises. C’était leur business principal. De remarquables professionnels.

Ce processus d’achat et de vente commençait à 7 heures du matin finissant à 17 heures le soir sur la place de Londres, non-stop, souvent en déjeunant sur notre bureau en effectuant les transactions. Au sein d’un groupe hautement compétitif, comme c’était le cas, l’agressivité était vitale pour s’imposer. Par la rapidité, la qualité des cotations de ses clients, le volume traité par ses mêmes clients, tous ces éléments créaient la valeur marchande d’un broker. Dans de nombreux cas, un lien d’amitié, de connivence s’installait entre le courtier et son client. Si un broker avait une base de market- maker conséquent, cela se savait rapidement dans le marché. Souvent, une maison concurrente le contactait lui offrant plus d’argent, une plus grosse voiture ou un poste de responsabilité.

Car dans chacune de ces salles de marché, il fallait un chef d’orchestre capable de gérer les volumes, de surveiller les transactions en cas d’erreur, de calmer les egos souvent surdimensionnés. C’était un stress considérable. En échange, ce stress était rémunéré à sa juste valeur. C’est-à-dire très cher.

J’adorais cette ambiance. Lorsque les premières cotations fusaient le matin, je sentais l’adrénaline monté. Nous étions tous au top. Chaque journée était différentes passantes à une vitesse inimaginable. Les ordres, les hurlements, les transactions réussies, échouées, tout était électrique. Malgré nos egos, il régnait une véritable camaraderie. Il faut le dire aussi, c’était un milieu totalement misogyne.

Mon épouse, qui avait réussi à s’imposer, avait réalisé un véritable tour de force. Les femmes étaient considérées comme trop faibles émotionnellement pour tenir le choc. J’ai pu constater plusieurs fois qu’effectivement beaucoup de femmes dans la tourmente d’un marché très actif perdaient un peu leurs moyens finissant par des larmes. Quand les larmes commençaient à couler, c’était l’hallali. Les commentaires et jugements fusaient de tous les côtés. La personne était transférée ailleurs. C’était spécifique au marché spot. Les opérateurs sur les marchés spots avaient la réputation d’être de doux dingues.

Au début on me surnommait le « frog », la grenouille, surnom souvent donné aux Français par les anglais car nous sommes des mangeurs de grenouilles, pour se moquer de moi. Après quelques mois, on m’appelait « frog » avec respect. Je les traitais de « roast-beef » l’équivalent à leur égard du « frog », en les traitant copieusement de tous les noms de la terre avec mon accent français ce qui les faisait beaucoup rire. Durant cette période, j’ai dû apprendre tout l’argot existant dans la langue anglaise. Le mot « fuck You » employé peut être 50 fois par minute, était devenu tellement commun dans notre jargon qu’il fallait se surveiller quand nous sortions chez les gens normaux.

À Londres, chaque devise majeure traitée au sein des maisons de courtage anglaises était couverte par des équipes de 20 à 50 brokers. Chacune d’entre elle avait une spécialité, un marché phare. Là où je travaillais, nous étions les rois du dollar contre le yen japonais. Nous étions les numéros 2 sur le dollar contre Deutsch mark. Le franc Français n’était pas considéré comme une devise majeure. De plus, les banques de la place de Paris transféraient leurs salles de marché à la City, exportant du coup les talents. De toutes façons les banques talentueuses ne restaient pas à Paris. Les salaires étaient trop bas. Plus tard plusieurs banques à Paris ont créé des filiales dédiées à gérer ces primes exceptionnelles pour garder leurs meilleurs éléments en leur payant des bonus à l’Anglo-saxonne tout en échappant à la surveillance des syndicats. Malgré cela la City ou New-York restaient des places plus attractives financièrement mais aussi pour obtenir plus vite des responsabilités. Les performances d’un trader, d’un broker étaient mieux appréciées qu’à Paris. Le marché de trading n’était pas et n’est toujours pas totalement intégré dans notre culture comme étant une valeur ajoutée à l’économie.

D’autre part cette période des années 80 s étaient fascinantes, car les le tumulte régnait sur les marchés. Au début de l’élection de François Mitterrand, le franc avait dévalué plusieurs fois, sous Ronald Reagan la parité du dollar avec les autres devises avait explosé. Par exemple, pour acheter un dollar pendant quelques mois, il fallait 10 francs ; les banques centrales intervenaient régulièrement créant des mouvements erratiques sur les marchés. De plus en Angleterre, la Banque centrale intervenait directement chez les brokers pour créer un impact plus fort.

Il y a eu ce jour en 1985. Il me semble que c’était cette année-là. Nous étions en train d’acheter et de vendre tranquillement pour nos clients, le dollar ne cessait de monter. Tout d’un coup, le broker chargé de couvrir la banque d’Angleterre se lève, les bras au ciel hurlant « je vends pour la banque d’Angleterre ». Toutes les vannes d’une vraie panique s’ouvrirent d’un coup. Le monde voulait vendre, et pas d’acheteur en vue. C’était bien sûr le but recherché par la banque centrale, parallèlement la Bundesbank vendait aussi, la Banque de France aussi et ainsi de suite pour ralentir la montée du dollar.

Il y a un proverbe dans le marché qui dit, à la fin les marchés ont toujours raison. Ce fut le cas après les premières minutes de paniques, de hurlement, le dollar reparti à la hausse.

J’ai vécu dans ma carrière plus d’une fois ce genre d’évènements. C’étaient toujours des moments de forte tension. Le taux d’adrénaline inonde le cerveau. C’était comme des électrochocs, une ambiance de fin du monde. Les cambistes pris dans un courant vendeur ne pouvant se sortir d’une position perdante hurlaient à se faire éclater les poumons. Une foire d’empoigne irréelle.

Cette école d’apprentissage à l’anglaise était réellement un plus dans mon CV. Travaillant dans une des sociétés les plus prestigieuses de Londres, je pouvais démarcher de nombreuses banques à Paris développant mon réseau.

Pendant que nous étions pris par nos occupations professionnelles nos enfants allaient à l’école anglaise. Nous avions engagé une fille au pair pour s’occuper d’eux. Nous avons eu deux différentes. Les enfants s’entendaient bien avec elles. La première s’appelait Karen. Une Anglaise pur jus. Nous l’aimions bien, très drôle, faisant bien son travail. La deuxième était israélienne, jeune étudiante, un peu tête en l’air parfois du genre oublié d’aller chercher les enfants à l’école, ou très en retard. Comme en-dehors du bureau nous étions des personnes normales et sympathiques, nous la réprimandions calmement lui demandant de simplement faire un effort. Notre confiance fut récompensée. D’ailleurs, c’était elle que les enfants ont préféré.

Comme en-dehors du week-end, nous étions des personnes normales et sympathiques, nous la réprimandions calmement lui demandant de simplement faire un effort. En Angleterre à cette époque, l’association de la MT avait bénéficié de dons de résidences de la part de personnes très fortunées pratiquant la MT. C’étaient des endroits magnifiques dans la campagne anglaise. Nous emmenions les enfants qui étaient ravis, car tous jeunes, plutôt extravertis, ils étaient la coqueluche des personnes vivant dans ces centres ou participant aux retraites. Parlant anglais avec un petit zeste d’accent français, ils faisaient craquer tout le monde. Particulièrement, quand ils allaient dans les cuisines pour déguster les différentes pâtisseries proposées.

Ces week-ends nous permettaient de déconnecter profondément. Nous nous reposions avec efficacité. Souvent nos collègues quand nous rentrions le lundi matin nous demandaient d’où nous venions, car nous semblions avoir rajeuni de plusieurs années. Comme nous étions très ouverts et à l’aise nous leur expliquions notre pratique de la MT. Les bienfaits étant visibles sur nos bonnes mines, tout le monde paraissait assez convaincu ou à défaut, voyait bien que ça ne faisait pas de mal.

Nous sommes allés aussi dans le nord de l’Angleterre dans un village habitée par une large communauté de méditant. Souvent, des week-ends y étaient organisés pour se reposer ou se ressourcer.

Ma femme ayant passé son permis de conduite avant de travailler à mes côtés, nous allions là-bas en voiture. Moi-même, j’avais pris des leçons de conduite, mais échoué à mon examen. Tout bêtement à ma première manœuvre en reculant j’avais percuté la voiture de derrière. Évidemment, ce n’était pas un démarrage très réussi. Néanmoins, sans me départir de mon assurance légendaire, après cette petite déconvenue, je conduisais allègrement ma voiture sans avoir le permis. Les contrôles n’étaient pas très fréquents, c’était une de petites inconsciences du moment.

Nos revenus nous permettaient d’aller aux sports d’hiver, de nous balader un peu partout. La Méditation Transcendantale nous aidait à gérer notre profession au mieux. À mieux faire la part des choses. Nous avions les vacances matérielles et spirituelles.

La deuxième année, nous avons dû déménager, les propriétaires voulant récupérer leur maison. Nous trouvions un superbe appartement pas très loin de la première maison encore plus près de Richmond Park. C’était une bonne période pour nous. Nous nous étions bien ajustés à la vie anglaise. Pourtant, nous n’aimions pas beaucoup Londres. Ce n’était pas une ville qui nous plaisait beaucoup. Durant notre deuxième année nous commencions à avoir le mal du pays. Nous songions à rentrer en France. Pour cela, nous devions d’abord nous assurer d’un emploi et d’un nouveau lieu de vie

 

 

L’avantage d’être broker dans ces années-là était de pouvoir voyager souvent, toujours dans des hôtels de luxe. J’allais très régulièrement à Paris. Toujours au Grand Hôtel rue Scribe qui a depuis changé de nom et de propriétaire. Les places d’avion toujours en business class, les trains aussi. Rien n’était trop beau. Surement une très mauvaise habitude aussi. À 23 ans pouvoir profiter de ces avantages comme étant la moindre des choses, pouvait faire perdre une certaine notion de la réalité. La vie n’était pas si douce pour tout le monde. C’était une bonne chose de pratiquer la méditation transcendantale. Grâce à cette pratique, un recul salutaire s’intégrait à ma vie. Je n’oubliais pas quand j’y pensais de remercier la Nature de m’avoir offert cette opportunité. Très important, ne jamais oublier de remercier. Certes, l’ego restait bien présent. Simplement, l’identification aux situations était de moins en moins puissante. C’est un peu la clef. Toute action ou le soi est totalement identifié trahit notre nature profonde. Car le soi noyé dans l’action se laisse prendre au jeu de l’illusion d’être parfois quelqu’un de supérieur aux autres particulièrement dans cet environnement ultra compétitif, violent pour le système nerveux et le respect de soi. L’ego se gonfle. Le métier de broker est le piège parfait pour se laisser croire que l’on est une personne extraordinairement supérieure. Imaginez-vous manipuler des milliards de dollars tous les jours, vivre dans un cocon de luxe en permanence, pouvoir vous offrir tout et n’importe quoi, comment à un certain moment ne pas se laisser attraper par cette illusion ? L’argent peut donner ce sentiment de puissance, presque d’impunité. J’ai connu des dizaines de brokers sombrant dans ce mirage. Alcool, drogue, débordements irrespectueux des autres et de l’environnement tout ça dans une forme d’inconscience malsaine. Car identifié à cette vie d’une extrême intensité la majorité des traders et brokers plutôt assez jeunes et immatures n’étaient pas équipés mentalement pour résister à une telle pression. J’avais cet outil magnifique qu’est la Méditation Transcendantale me permettant de me détacher petit à petit dans ma conscience de ce monde irréel, déconnecté du bon sens, pour en récolter de plus en plus les fruits sans trop pâtir de mon implication dans mon activité professionnelle qui était totale et sans concession. Je voulais être le meilleur. Pas seulement en étant un broker. Je voulais être le meilleur partout, parallèlement, je voulais le faire avec justesse et honnêteté sans aucune naïveté ni assurance excessive connaissant bien la nature de l’environnement où j’évoluais. De toute façon plus j’avançais dans le temps, plus la nature par des signes plus ou moins forts me rappelait à l’ordre. Quelque part, je n’avais plus le droit d’invoquer une forme d’ignorance pour me laisser aller à différentes turpitudes. Mon ange gardien veillait au grain, lui aussi sans concession, si nécessaire avec un gros gourdin à la main.

Vivre ce contraste entre ma vie professionnelle et mon Silence intérieur, c’était expérimenter l'équanimité établie et vécue dans la conscience de façon permanente, « l’âme égale dans le succès et l'insuccès", est un bon test pour ceux qui souhaitent pouvoir cerner un plus pratiquement ce que peut être le ressenti dans la conscience au fur et à mesure que la recherche avance.

L'équanimité est cet espace ou le changeant et le non-changeant font Un. C'est un domaine où le changeant n'affecte plus le non-changeant. C'est un endroit ou l'immuable règne. On peut appeler cela un "état ", car plus rien ne bouge. Ce n'est rien de bouleversant. Ce n'est rien de magique. Il n'y a pas de charge émotionnelle. L'équanimité, c'est être réellement présent parce que la conscience est non affectée par le monde relatif.

L'équanimité établie veut dire que la conscience est devenue consciente d'elle-même. La conscience accepte sa propre réalité transcendantale. L’équanimité est potentiellement là, toujours présente. Il s'agit de la rendre consciente de sa Présence.

L'équanimité, c'est être libéré de l'illusion des fluctuations du monde relatif. Il n'y a ni bien ni mal, ni joie ni peine. C’est être témoin de tout ce qui existe autour de soi sans y perdre sa conscience. L'identification de la conscience à l'activité créée le désordre dans tous les aspects de la vie.

Intégrer cette valeur petit à petit me permettait de prendre mes distances tout en restant totalement impliqué dans l’activité. Cela ne veut pas dire être indifférent. Être dans l’équanimité, c’est "Être" de façon permanente en harmonie avec le sous-jacent de toutes choses. C’est être libre de son futur, de son passé et accepter l'aventure de la Vie telle qu'elle doit être vécue. Ce travail se faisait même à mon insu, inexorablement juste en pratiquant la MT deux fois par jour.

Notre routine de vie durant la deuxième année à Londres était assez équilibrée. La semaine, la folie des marchés. Le week-end souvent des retraites de méditation ou visites de Londres et de ses environs avec les enfants. Nous allions de temps en temps en France visiter nos familles.

 

La lassitude nous gagna. J’avais fait mes preuves sur le marché anglais, j’avais envie de changer. Je voulais essayer autre chose. Après avoir été broker, je voulais tenter l’expérience du trading. Un de mes anciens clients qui était devenu un ami devait monter une nouvelle équipe de trader à Paris dans une banque à capitaux du Moyen-Orient, mais avec un actionnaire majoritaire français. Je le contactais pour savoir s’il pouvait me faire une proposition pour venir travailler avec lui dans cette banque.

Connaissant les salaires des brokers à Londres, il m’avertit tout de suite qu’il n’avait pas le budget pour me payer une rémunération aussi élevée. En fait il me proposait environ trois fois moins, même quatre fois si je comptais les avantages en nature dont je bénéficiais à Londres. Il y avait d’autres compensations. Un plan retraite étoffé, plus de vacances, ce qui n’était pas négligeable. Néanmoins, c'était un choix pour un changement de rythme de vie assez radical. Comme je voulais tenter l’expérience, je négociais pour la forme, sachant au fond de moi que j’allais accepter. Travaillant dans un cadre sympathique, Place Vendôme à Paris, avec quelques collègues que je connaissais depuis longtemps, l’aventure me paraissait jouable.

Je devrais effectuer des transactions sur le dollar contre Deutsch Mark allemand. Je n’avais pas de budget à réaliser. Il me fallait assurer la couverture de la clientèle de la banque, faire des cotations pour le marché sans prendre trop de risques tout étant modérément actif. Pour une première expérience, tout s’annonçait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

J’allais annoncer mon souhait de rentrer en France à ma direction de Londres. Ils étaient très déçus parce que ma petite entreprise française au sein de l’équipe fonctionnait bien. Ils ne voulaient pas perdre cette nouvelle clientèle avec mon départ. Ils me proposèrent d’organiser un voyage à Paris afin de présenter notre direction et quelques brokers qui reprendraient les lignes des banques françaises. D’autre part, ils étaient rassurés, car je ne partais pas chez un concurrent, mais dans une banque, c’est-à-dire devenir un client potentiel. Et puis ils nous aimaient bien. Nous avions toujours eu d’excellents rapports. Ils me dirent que si un jour, je voulais revenir travailler chez eux ou dans n’importe quelle dans leur filiale, ils auraient toujours un job pour moi. C’était vraiment sympathique de leur part. Cette proposition n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd. J’utiliserai cette offre quelque temps plus tard.

Le voyage de présentation à Paris fut organisé promptement. Il fut probablement l’un des plus épiques, drôles et chers de toute ma carrière avec un excellent retour sur investissement pour mes presque anciens collègues et moi-même.

L’un de nos directeurs les plus importants dans notre société se joignait à nous ce qui annonçait un budget extrêmement conséquent pour satisfaire nos clients en transmettant le flambeau du marché français à nos amis anglais.

Nous sommes partis à cinq. Caroline moi-même, notre directeur les deux brokers choisis pour couvrir le marché français à l’avenir. Première bonne surprise, nous allions loger au Crillon place de la Concorde. Pour nous, une suite avait été réservée. Pour plus de sûreté nous sommes allés demander à notre directeur David si ce n’était une erreur. Sa réponse fut très simple. Vous nous avez tellement aidé ces deux dernières années que nous voulions à notre façon vous en remerciez. Nous étions vraiment touchés de cette attention. C’était totalement inattendu. Ils nous avaient réservé cette suite pendant une semaine, car il savait que nous devions rester à Paris pour signer le bail d’un appartement que nous avions trouvé dans le 17e arrondissement. David et ses deux collaborateurs devaient partir après trois jours de libations gastronomiques.

Car il s’agissait bien ici de tournée gastronomique et plus encore. David voulait mettre les petits plats dans les grands. Le lundi, premier déjeuner. Nous invitons les traders de notre client le plus important. Destination choisie, Lucas carton place de la Madeleine, une table de 12 personnes. Nous nous installons. Notre client est très impressionné. Les brokers français n'invitent jamais dans des établissements aussi chers. David laisse le chef cambiste de la banque choisir les vins. Un risque calculé, car bien sûr, ses choix seront modérés, mais il en sera très flatté. Nous commençons à 12 h 30 finissant à 16 h sur des coupes de champagne. Nous sentons que ces quelques jours, à venir vont être un véritable parcours du combattant, car nous aurons 7 banques à visiter avec le même entrain et la même déférence.

Le soir, dîner avec un autre client heureux élu de notre tournée des popotes. Juste le temps de rentrer à l’hôtel, petite méditation de 20 minutes, rebelote. Grande tablée, grand gueuleton, ce sera au restaurant les Ambassadeurs au Crillon. Nous sortons de table assez tardivement pensant aller peut-être dormir un peu.

Que nenni. David veut aller en boite de nuit. Pas très loin, l’Elysée Matignon était la boite à la mode. Nous voilà tous en route pour parachever cette soirée en clôturant cette très longue journée et maintenant très longue nuit en beauté. Champagne à gogo, franches rigolages, nous ferons la clôture à 5 H du matin.

Il faudra être un peu frais pour le deuxième jour qui s’annonce aussi épique. Le mardi midi, ce sera Lasserre. Grande tablée, grands vins, belle ambiance. Tout se passe bien, car tout le monde s’amuse beaucoup. Les brokers sont par essence de bons commerciaux. Nous racontons nos histoires de marché, des bonnes blagues un peu salaces, nous sommes au top de notre forme. Il vaut mieux, car le soir, ce sera le Grand Véfour. Autant le dire nos foies commencent déjà à crier au secours. Les repas pantagruéliques, les boissons ajoutées aux sorties nocturnes nous épuisent à petit feu. Car le second soir, nous retournons à l’Elysée Matignon qui devient pour ces quelques jours notre quartier général de nuit. Nous aurons beaucoup de fous rire. L’alcool aidant, toute la pression pour nous-mêmes et nos clients se relâchent d’un coup. Chacun y va de ses petites histoires, s’éclatant à coup de bouteilles de Crystal Roederer et de screwdriver plus communément appelé vodka orange.

Au petit matin, en sortant de l’Elysée Matignon, David a un petit creux. À vrai dire, tout le monde mangerait bien un morceau. Question boisson nous avons été modéré, car à moitié mourant d’épuisement ! Je suggère d’aller au Grand Café près de l’Opéra, brasserie ouverte 24 h sur 24 h. Spécialité ? Les fruits de mer.

Tout le monde est partant. Nous sautons dans des taxis. Il est peut-être 5 h du matin. Nous arrivons. À ce moment précis, je pense que nous allons tous nous écrouler. Pas du tout. L’organisme humain a une force de résilience assez extraordinaire quand il s’agit de faire la bringue. Comme c’est David le grand-maître de cérémonie il passe la commande. Il est 6 h du matin. Ce seront huîtres, langoustines, praires, palourdes, langoustes, bulots tout arrosés de vin d’alsace. Maintenant, j'en suis convaincu, oui, c’est sûr nous allons tous mourir ce matin. Le vin d’Alsace ne sera que peu touché. Il y a un moment où il faut savoir rendre les armes. De mon côté je n’avais pas beaucoup consommé. J’avais pris cette habitude de faire semblant de boire. Je trempais juste mes lèvres dans un verre. Dans un groupe, personne ne fait vraiment attention. Comme j’étais drôle même en étant sobre, tout le pensait que moi aussi, j’étais éméché comme le reste de la troupe.

 

David en profite pour draguer quelques petites françaises au restaurant, il avait le sang chaud le bougre. Ses collaborateurs aussi.

Le troisième jour, nous allions presque rendre les armes. Nous étions dans un état second. Nous n’avions pas de dîner prévu. Juste un déjeuner. Ce serait relâche le soir, en principe. Grâce à Dieu. Le déjeuner de ce dernier jour de notre opération commando sera dans la même dynamique ou presque. Nous sommes un peu secoués physiquement. Le corps doit récupérer un peu de tous ces excès. Le soir, nous resterons sagement à l’hôtel. Nous dînerons au restaurant du Crillon. Salade verte et steak grillé pour certains, soupe de légumes pour d’autres. Nous n’honorons pas la réputation gastronomique de cet endroit qui par ailleurs en dehors de la cuisine raffinée est magnifique. David et ses deux collaborateurs devaient rentrer à Londres le lendemain, j’allais suivre tout ce petit monde la semaine d’après pour clôturer ces deux années passées à la City, pour saluer une dernière fois toutes les personnes avec qui j’avais partagé mon temps et mes soirées au pub. Le dernier commentaire de notre PDG sur notre voyage à Paris fut un petit reproche amical. Il se demande bien ce que nous avions pu faire avec David dans la capitale française, car il n’avait jamais signé de sa carrière des notes de frais aussi élevées. Il s’en amusait, car nous étions devenus amis et le resterons pour de nombreuses années. À vrai dire, sa jalousie bienveillante était compréhensible. Il avait vu les lieux visités durant cette virée mémorable. Il y avait de quoi faire pâlir n'importe qui.

 

 

Chapitre 5

 

"N'estimez l'argent ni plus ni moins qu'il ne vaut: c'est un bon serviteur et un mauvais maître."

Alexandre Dumas

 

 

Me voici rentré à Paris début 1987. Nous avions trouvé un appartement dans le 17e arrondissement pas très loin de la Place Vendôme où j’allais travailler. J’avais signé mon contrat comme prévu avec la banque arabe que j’avais dragué pendant quelque temps par l’intermédiaire de mon ami chef cambiste. J’allais être maintenant le client parlant avec des brokers anglais. J’aurai aussi un broker français qui avait réussi à se créer un petit marché de niche sur le dollar Deutsch Mark sur la place de Paris. Un petit groupe sympathique avec lequel je travaillerai avec plaisir.

Dans notre équipe de cambistes, nous étions quatre dont une femme qui avait été dans le métier depuis une bonne quinzaine d’années. Elle s’occuperait de notre clientèle et des opérations sur des devises un peu exotiques, celles qui étaient peu liquides sur le marché. Elle superviserait aussi des transactions un peu plus techniques comme des swaps. Il y avait Arthur qui traiterait le dollar contre franc, moi-même le dollar contre Deutsch mark. Notre rôle à Arthur et moi seraient de maintenir une présence continue sur le marché. Nous avions des limites d’exposition à respecter. Nous ne pouvions pas traiter plus de cinq millions de dollars à la fois, sauf ordre spécifique. En cas de non-respect de cette règle, c’était une faute professionnelle passible de licenciement immédiat. Notre chef lui prendrait en charge les positions de fond, une position de fond veut dire qu’il achèterait ou vendrait de temps en temps en fonction des nouvelles économiques du marché, de son intuition, des décisions de la direction générale des montants importants. Ces positions seraient gardées, surveillées jusqu’à un niveau d’achat ou de vente considérée comme suffisant pour réaliser un profit important. Le risque étant parallèlement de faire une perte importante. L’art d’être un bon trader, c’est de ne pas être têtu. Savoir prendre une perte ou un gain est la condition incontournable pour réaliser un gain important, ou limiter la casse.

 

 

C’était un peu le monde à l’envers pour moi. Le métier de trader est totalement différent. Quand on est trader, on donne les ordres pour qu’ils soient exécutés avec pour unique responsabilité de gagner le plus d’argent possible. Le broker exécute, le trader décide. Je découvrais rapidement qu’être trader était beaucoup plus fatiguant qu’être un broker. Le broker est fatigué physiquement à la fin de sa journée. Le trader lui est fatigué plus mentalement. C’est un job fonctionnant quasiment à 24 h sur 24 h. Souvent, un trader prend des positions la nuit qu’il confie à des correspondants en fonction des décalages horaires sur différentes places financières du monde. Ces ordres sont donnés à la clôture du marché parisien. S’ils sont exécutés, il est appelé la nuit.

Me voici attaquant le marché plein pot. Les brokers aussi m’attendaient. Ils étaient curieux. Qui était cet ex-broker qui venait travailler dans une banque ? Allait-il travailler avec tout le monde ou bien privilégié ses anciens amis et collègues à Londres ? Surtout, la chose primordiale pour un broker, ce nouveau client allait-t-il ajouter de la liquidité au marché, payant ainsi d’importantes commissions ?

Ma première journée allait se révéler comme étant une bonne tôle, ce qui veut dire que je perdais de l’argent. Pas beaucoup, mais ça me refroidissait un peu. Les jours suivants, je m’adaptais au marché. Je l'observais sous un nouveau jour. Je sympathisais avec un courtier anglais. Il s’appelait Robin. Un vieux briscard. Mais on se comprenait bien. Je travaillais aussi avec le courtier français, afin de mettre un peu de liquidité sur le marché parisien qui était tout de même bien moribond. Ce serait une petite goutte d’eau, mais question de Principe, je souhaitais aider la place parisienne.

Notre équipe tournait bien. Nous nous amusions énormément entre les transactions. Le soir, nous sortions souvent tous ensemble. Des courtiers venaient nous rencontrer pour mieux nous connaître. Ce n’était plus moi qui invitais, mais qui serais l’invité. J’allais très bien m’y adapter.

Nous avions une filiale à New-York à laquelle nous passions nos ordres le soir à la fermeture de notre marché. Au téléphone, notre correspondante, Leila, est tordantes. D’origine libanaise, des études au lycée français de Beyrouth, elle parlait le français mieux que nous. Sa voix était enjouée. Elle avait un humour à toute épreuve surtout avec des hommes de marché comme nous quelque peu bourrin sur les bords.

Nous ne l’avions pas vu physiquement pour l’instant. Cependant, Arthur et moi faisions notre enquête auprès du personnel de la banque. Était-elle jolie, telle était la question. Leila, elle aussi, qui n’était pas timide demande un jour à Arthur notre profil physique. Il lui disait sans rire, moi, je suis plutôt Al Pacino, Philippe plutôt Robert Redford. La glace était brisée. Elle était morte de rire. Nous devions absolument nous rencontrer.

En même temps, nous allions accueillir une jeune stagiaire plutôt assez mignonne qui travaillerait dans notre équipe. Il faut comprendre que notre chef est ce qu’on appelle vulgairement un queutar. Il a une très jolie femme. Arthur un peu cavaleur aussi. Moi pas vraiment mon couple vacillant depuis quelque temps, j’étais néanmoins sensible à la tentation du moment. L’occasion faisait le larron.

Notre chef cambiste avait une véritable addiction pour toutes les femmes. Il aura deux maîtresses dans la banque, nous serions ses complices pour cacher ses turpitudes. Voilà pour nous un mauvais karma pour complicité de ses mauvaises mœurs. La petite stagiaire ne cachait pas qu’elle s’intéressait à notre petite équipe. Avec mon chef, nous faisions un pari. Le premier qui réussissait à la mettre dans son lit obtiendrait un gueuleton du perdant. Pour dire l’entière vérité sur ce pari, nous étions persuadés qu’elle n’avait jamais connu d’hommes pour l’instant. Il s’agissait de prouver notre bonne intuition. Nous nous étions donnés six mois pour conclure. L’âge respectif des concurrents était le suivant, 39 ans pour l’un, j’en avais 29, Stéphane aussi. Notre supposée conquête à venir 21 ans. Elle se rendait vite compte du petit manège. Elle en était très flattée. Tous les coups étaient permis pour gagner le prix. Invitations au restaurant, cadeaux, fleurs tout y passe. Elle allait en profiter avec beaucoup d’intelligence et d’humour. Elle allait faire durer le plaisir, car en fait elle s’amusait de notre petit jeu. De plus, elle avait déjà décidé avec lequel elle souhaiterait conclure. Comme nous allons le voir, la nature va exaucer son désir

Arthur, lui, déclarait forfait, car il avait rencontré une jeune et jolie jeune femme qui deviendra sa future compagne. Moi pas encore, je restais encore une partie prenante du challenge. Je suis toujours marié. Mon mariage est très houleux, avec des tempêtes de force 10. Je ne me sens plus obligé vis-à-vis de mon épouse n’étant pas à priori un cavaleur, j’aimais bien flirter pour m’amuser. J’étais un allumeur en quelque sorte. Quelques mois plus tard, la direction nous annonçait que Leila allait venir en stage six mois à Paris. Nous étions très impatients de faire sa connaissance.

Le grand jour arriva. Elle était tout simplement ravissante. Nous craquions pour la nouvelle venue, car en plus, elle était très drôle. Personnellement, j’étais un peu plus distant. Je ne sais pas trop pourquoi. Peut-être une intuition, un peu de timidité. Elle logeait à l’hôtel pas très loin de la banque. Comme elle était seule à Paris, elle voulait rencontrer du monde et profiter de la vie parisienne. Elle allait être servie.

Comme nous sortions souvent avec des brokers nous visitant, elle se joignait régulièrement à nous. Un soir, Robin, mon broker, préféré de Londres, venait à Paris. Il m’invitait à dîner. Je proposais à Leila de se joindre à nous. Elle acceptait avec joie et nous voilà partis en vadrouille. Restaurant puis boite de nuit, nous nous amusions beaucoup. Robin draguant quelques françaises sur la piste de danse, Leila et moi-même en profitions entre deux verres de champagne pour faire plus ample connaissance. Elle m’expliquait que sa famille chrétienne libanaise avait émigré aux Etats-Unis en 1978 pendant la guerre du Liban. Elle avait fait ses études à New-York. À l’origine, elle voulait être journaliste puis un jour, répondant à une petite annonce elle s’est retrouvée cambiste dans une banque. C’est un peu un raccourci, mais c’est l’idée générale.

Presque, à l’aube, je la raccompagnais à son hôtel. Nous ne le savions pas encore, mais un petit déclic s’était déclenché. Nous continuions à travailler tranquillement dans une ambiance assez décontractée. Nous ne gagnions pas beaucoup d’argent pour la banque. L'essentiel pour l'instant était de ne pas en perdre.

Quelques jours plus tard après notre soirée avec Robin, mon courtier anglais, Leila étaient rentrés à son hôtel plus tôt que d’habitude. Comme je n’avais pas envie de rentrer tout de suite chez moi, je l’appelais lui proposant de dîner ensemble. Elle m’avait fait la confidence lors de notre soirée avec Robin qu’elle adorait les roses jaunes. J’allais chez un fleuriste près de la banque. Je prenais 11 roses jaunes, jamais de chiffre pair. Je partais à son hôtel sans vraiment savoir ce qui allait se passer, mais avec tout de même une petite idée derrière la tête. Je montais dans sa chambre. Je lui offrais les roses. Elle était ravie. On s’est regardé quelques secondes pas plus. Nous n’irons pas dîner ce soir-là. Je resterai dans sa chambre jusqu’à l’aube. Notre histoire vient de commencer. Un nouveau chapitre de ma vie vient de commencer avec encore bien des aventures et des voyages.

Notre relation devenait de plus en plus évidente auprès de nos collègues. Comme tout le monde ou presque avait des aventures plus ou moins sérieuses, il y régnait une ambiance bon enfant. Le tout était de ne pas s’afficher en maintenant un minimum de discrétion.

Durant cette période à la banque je fus contacté par le trader d’une banque suisse. Avec beaucoup de circonvolutions, il m’expliquait qu’il y avait un moyen de gagner des montants considérables en utilisant un système pas très catholique. Il m’approchait, car l’équipe de traders qui nous avait précédées, avait utilisé ses services. Ils avaient effectivement empoché plusieurs millions de dollars avec un stratagème simple mais efficace. Surtout, leur trésorier, le responsable de la salle de tous les marchés existants dans la banque, prenait aussi sa dime. Donc il n'y avait aucune chance ou presque d’être pris la main dans le sac. Cette équipe partante avait démissionné de la banque après avoir réalisé un gros coup espérant pouvoir prendre une retraite anticipée. Le trader suisse pensait bien sûr que nous allions maintenir cette activité illicite. Je refusais catégoriquement. Connaissant les lois du karma, je savais que bien mal acquis ne profite jamais. D’ailleurs, plus tard, j’apprendrai que la plupart des membres de l’équipe qui était partie les poches pleines avaient vécu des évènements très difficiles par la suite.

En revanche par ce biais, je découvrais une facette de la banque que je ne connaissais pas. Durant cette époque il était facile pour un trader de voler la banque avec quasiment aucune chance de se faire prendre. De nombreuses fortunes se sont bâtis de cette façon dans ce milieu. J’en ai connu quelques-uns. Cela faisait partie du jeu. Le marché n’avait pas encore des outils de contrôle suffisamment sophistiqués pour éviter les détournements à des fins personnelles. C’était un système très rémunérateur. Il suffisait d’avoir accès à un réseau. Je savais que dans les équipes de la banque, sur d’autres marchés, cette activité continuait.

Quelques années plus tard, j’appris que le trader suisse fut pris la main dans le sac. Il avait été licencié. Je ne pense pas qu’il se soit par la suite retrouvé dans la misère ayant accumulé durant des années des montants conséquents.

Notre chef cambiste, André, lui, s’activait avec ses maîtresses. Nous avons vécu quelques moments mémorables de drôlerie. Un soir avec Leila et André nous décidions à aller fêter mon anniversaire. André invite ses deux maîtresses en même temps. En fait, l’une était la maîtresse officielle, la deuxième étant la stagiaire de notre pari. André n’a toujours pas renoncé voulant conclure ce soir même, la plaisanterie a assez duré. Elle n’était pas encore officiellement sa maîtresse. Il fallait que ce soit ce soir-là.

L’une et l’autre de ces demoiselles n’avaient aucune idée de la situation réelle. Leila et moi, nous savons. Durant cette soirée nous observons un petit manège vaudevillesque. André a préparé le terrain. Il leur confie qu’elles doivent être d’une grande discrétion devant moi et Leila. Donc personne ne devait s’afficher. En réalité, dès que l’une s’absentait, il roucoulait auprès de la seconde. Après le dîner, la maîtresse officielle devait rentrer chez elle. André, bon prince, lui proposait de la ramener. Il nous confiait la deuxième élue nous disant qu’il nous retrouverait au night-club pour finir la soirée avec nous. Chose promise, chose due. Il nous rejoignait. Là-dessus, comme il était insatiable, il me glissait à l’oreille qu’il voudrait maintenant en finir avec la petite stagiaire, me demandant les clefs de mon appartement. Je lui donnais. Quelques minutes plus tard, ils partaient. Avec Leila, nous leur donnions deux heures. Il était déjà très tard. Nous rentrions vers 4 h du matin. Ils avaient nos clefs. Nous sonnions. Pas de réponse. Très bien. Visiblement, ils étaient occupés, nous faisions le tour du pâté de maisons. Une fois, deux, trois fois. La quatrième fois une voix essoufflée nous répondait. Enfin, ils se décidaient à nous ouvrir. André était heureux. Notre amie stagiaire aux anges, visiblement tout s’était bien passé. La raison de notre pari avait été une bonne intuition. La différence étant que notre stagiaire avait finalement décidée elle-même du jour et de l'heure de sa première nuit d'amour. L'ego d'André en prenait un coup.

André aura ses deux maîtresses pendant de longs mois. Nous pourrons tous observer un peu amusés son petit manège pour maintenir le secret.

Professionnellement, je m’ennuyais un peu. Derrière l’aspect trading, il y avait une grande bureaucratie dans le système bancaire. C'est normal, il faut bien gérer toutes ces opérations même les opérations fantômes. Cependant écrire des rapports en permanence ne m’amusait pas. Le courtier français spécialisé dans le dollar mark voulait créer une nouvelle équipe pour couvrir un nouveau marché qui était en plein boum. Le Deutsch Mark contre franc français. Déjà quelques banques et maisons de courtage étaient devenues très actives, les montants traités deviennent considérables. Il y a de la place pour tous pour réaliser des profits juteux. Le directeur me contacte. Il souhaiterait que je rejoigne cette équipe. L’occasion fait le larron. Je n’hésitais pas très longtemps. J’allais voir André. En fait il était plutôt content que je parte. Je n’étais pas très bon comme trader. Je ne perdais pas, mais ne gagnais pas non plus, car un peu comme au casino dès que je faisais un peu de profit, je ne pouvais pas m’empêcher de retourner traiter sur le marché pour reperdre mes gains. Comme nous étions réellement de bons copains, il ne pouvait pas non plus me demander de partir. De plus licencier quelqu’un dans une banque coûtait beaucoup d’argent en indemnités multiples et variées. Lui annonçant que je partais de moi-même arrangeait tout le monde.

Je serai resté une petite année dans cette banque.

Me voici retourné à mes premiers amours. Je suis plus à l’aise comme courtier. La nouvelle équipe rassemblée fonctionnait bien. Très rapidement, nous faisions un carton. Je retrouvais mes marques. Je m’amusais de nouveau. Leila, elle trouvait un nouvel emploi dans une banque, elle était ma cliente. Logiquement, elle me confiait tous ses ordres. Nos volumes explosaient. C’était un grand succès.

Parallèlement, Leila se posait beaucoup de questions. Nous nous entendions bien. Nous vivions dans un appartement dans le 17e arrondissement. Je me suis séparé de mon épouse deux mois après notre première nuit. La procédure de divorce en était à ses débuts. Cela prendra 3 années, car n’était pas un divorce à l’amiable, loin de là. J’avais aussi deux enfants. Elle les a rencontrés. Le courant passe très bien avec le deuxième, le premier s'est plus compliqué. Après quelques semaines, elle souhaitait rentrer aux Etats-Unis pour faire le point.

Elle aime beaucoup la France, mais trouve les Français très racistes. Elle est dans ses atours très belle, très libanaise. Elle entend souvent dans la rue ou ailleurs des commentaires plus que désobligeants ou déplacés. Elle en a un peu marre. Elle me dit que jamais elle n’avait connu ce type de comportement en vivant à New-York. Après de longues discussions, elle décide de faire une pause dans notre relation. Je flippe un peu et je la comprends. J’irai lui rendre visite plusieurs fois les prochains mois durant de longs week-ends. Nous aurons aussi des notes de téléphone exorbitantes.

Après six mois, elle décidera de revenir. Nous nous retrouvons très amoureux. Quelques semaines passent. Elle travaillera dans une banque. Moi chez mon courtier. Un soir, elle me demande si je ne souhaiterais pas m’expatrier aux Etats-Unis.

Travailler à Wall-Street ? Voilà une idée intéressante qui me parle tout de suite. Je dois m’organiser pour continuer à gérer ma situation familiale. La procédure du divorce traîne. Je dois rassurer les enfants. Ce n’est pas facile, je dois trouver les mots justes pour qu’ils comprennent que je ne les laisse pas tomber ni maintenant ni jamais. Leur réaction me surprendra. Les enfants sont souvent beaucoup plus matures qu’on ne le pense.

 

 

 

 

Je contacte mon ancien directeur à Londres lui expliquant que je souhaiterais travailler à New York, peut-il m’aider. De plus, Leila est amie avec l’un des directeurs de leur filiale à New-York. 48 heures passent, je reçois mon contrat via DHL. Je suis engagé au salaire de $95000 par an sans compter les bonus.

Nous préparons nos valises. Finalement, mon retour à Paris n’aura été qu’une courte parenthèse. Nous arrivons en février 2009.

J’ai obtenu un appartement de fonction pour six mois en attendant que nous trouvions un logement sur place. Nous sommes logés à côté de ce qui était le World Trade Center, le quartier se nomme Battery Park. Nous logeons au 23e étage avec une superbe vue sur l’Hudson. Nous avons très peu d’argent pour démarrer, mais en Amérique on vit à crédit, je vais apprendre grâce à Leila à utiliser le système américain.

 

La première semaine sera particulière, car je vais me retrouver à l’hôpital. Petite anecdote amusante. Leila et moi-même étions au milieu d’une sieste améliorée. Tout d’un coup au moment crucial de nos ébats, je suis saisi d’une violente douleur au poumon gauche. Ma respiration devient douloureuse. La sieste est écourtée. Je vais chez un médecin qui diagnostique un pneumothorax. Me voici entrant à l’hôpital du Mont Sinaï à New-York. Je n’ai pas encore commencé à travailler que je suis hors de combat pour deux semaines. Petit contretemps.

Après une récupération rapide, j’arrive dans mes nouveaux bureaux, je réalise que je suis à New-York, le temple de la finance internationale. Les salles de marché se composent de plusieurs centaines de brokers sur le même « floor » sur de nombreux étages.

N’étant pas marié avec Leila, j’ai besoin d’un visa de travail. Mon premier rendez-vous est avec l’avocat spécialiste de l’immigration pour remplir les documents nécessaires. Cependant, je peux travailler légalement en attendant de finir la procédure.

Quelle va être mon job ? Je vais créer de toute pièce un marché de Deutsch mark contre franc à New-York. Les traders américains sur le marché des devises ne connaissent que le dollar. Pour eux le reste, les autres devises, c’est de l’exotisme, en dehors du dollar point de salut. De plus, je réalise que les cambistes américains sont beaucoup moins techniques que leurs homologues européens.

À New-York, les banques françaises sont bien implantées. Il y a de nombreux traders français expatriés. Bien entendu, je vais vite faire leur connaissance. Particulièrement l’un d’entre eux à qui je devrais beaucoup. Il me permettra de réussir très vite grâce à un soutien indéfectible de sa part. Il s’appelait Guy. Un homme au cœur d’or, à l’énergie débordante, et au professionnalisme irréprochable.

 

En même temps Leila, décroche un emploi une autre banque française comme cambiste pour développer leur réseau de clientèle dans les grandes entreprises du CAC 40

Au début, je suis tout seul à couvrir ce marché. J’ai une douzaine de banques, des correspondants parisiens dont mon ancien employeur qui sont devenus des amis.

Le premier jour où je démarre, un certain Guy m’appelle. Je ne le connais pas. Il me dit voilà, je m’appelle Guy, je suis le chef cambiste de cette banque, comme tu es le nouveau Français à New-York, je vais te donner un coup de main. C’est un festival. Il m’alimente en cotations pour tous volumes en Deutsch mark contre francs. Nous tournons ensemble en quelques minutes environ 400 millions de deutsche mark. Il s’arrête. Me demande, ça va, tu es content ? Je le remercie mille fois. Il me dit à demain. On recommencera ce manège plusieurs semaines de suite. Grâce à lui, je serai le premier broker à New-York sur ce marché tout neuf et que de nombreux concurrents vont essayer à leur tour de couvrir.

Après quelques mois dans cette société new-yorkaise, mon business explosait. Tout seul avec mes clients français devenant tous des amis ou presque petit à petit, je générais entre $50000 et $60000 par mois de commission. Mon salaire et différents coûts ajoutés ne représentaient que $15000 pour mon employeur. Je m’attendais donc à un bonus en conséquence. Je reçus $5000. J’étais très énervé. Je m’attendais à au moins $25000.

Comme la Nature a dû sentir dans l’atmosphère ma grande irritation, un concurrent spécialisé dans les devises européennes à New York me contacta. Ils avaient à Londres une équipe très performante sur ce marché spécifique du Deutsch mark contre francs. Ils leur manquaient une équipe outre atlantique pour assurer la continuité de leur marché qu’ils perdaient l’après-midi faute de soutien du marché américain.

Étant très chafouin contre mon employeur, j’acceptais une entrevue avec leur directeur des marchés. On ne traîna pas. Je lui annonçais que je souhaitais $130000 par an avec bien sûr un bonus conséquent. Ils voulaient me faire signer un contrat de 3 ans. Ce n’était pas le même prix. Nous trouvions un terrain d’entente. Un salaire de base pour démarrer de $115000 la première année. Une augmentation de $15000 chaque année suivante. Bonus trimestriel assuré en fonction  des revenues du desk. Nous allions nous partager 40 % des revenus au-dessus de notre point mort. J’allais avoir sous ma responsabilité une équipe de quatre brokers. J’étais le responsable de la distribution des bonus. La cause était entendue. Je démissionnais. Le directeur de la compagnie que je quittais n’était pas très content. Je lui expliquais le pourquoi de mon départ. Finalement, il comprenait que dans ce métier, l’argent sonnant et trébuchant faisait office d’arbitre.

 

Notre vie new-yorkaise avec Leila démarrait bien. Elle était toujours comme un poisson dans l’eau partout où elle allait. Totalement extravertie elle s’adaptait à toutes les situations. Quand nous avons décidé de vivre ensemble, je lui avais expliqué ma pratique de la Méditation Transcendantale. Je lui avais demandé d’apprendre aussi. Je lui expliquais qu’il serait mieux d’aller ensemble vers le même but. Elle avait accepté, apprenant elle aussi. Sa motivation n’était pas aussi forte que la mienne. Elle pratiqua pendant deux années puis petit à petit, elle s’arrêta. Elle me disait que je méditais pour toute la famille et que de toute façon la MT, c’était bien pour les autres pas pour elle. Pour c’était moi une petite déception, je pressentais qu’à terme un fossé pourrait se creuser entre nous. Nous vivions à Manhattan, sortions beaucoup, vivions à cent à l’heure. Entretemps, mon divorce en France avançait lentement, mais sûrement. Il le fallait car les services de l’immigration traînaient des pieds. Pour justifier mon contrat d’embauche dans une compagnie américaine, il était nécessaire de démontrer que j’apportais par mes diplômes ou mon expérience un plus à l’économie américaine. N’ayant aucun diplôme ça ne se présentait pas très bien.

Leila travaillait pour une banque française très active sur les marchés à New-York. Elle était chargée de développer la clientèle française qui gérait leur trésorerie en devises. Les grands groupes comme Aérospatial, Peugeot, Renault Finance faisaient de nombreuses transactions avec une multitude de banques à travers le monde. En peu de temps, elle allait devenir le cambiste clientèle sur New -York la plus réputée auprès des clients français. Cette banque avait été surnommée à l’époque le « Goldman Sachs » français.

Parallèlement, nous préparions notre mariage en perspective d’un divorce, sûrement, nous l’espérions bientôt prononcer.

Nous avions trouvé un restaurant assez réputé au World Trade Center, dans un des bâtiments adjacents au rez de chaussé. La salle principale avait une vue sur l’Hudson. C’était un endroit féerique. Nous voulions un mariage simple, pas trop de monde. De mon côté, ma famille ne pouvait pas se déplacer. Mes amis étaient principalement à l’étranger, je venais d’arriver à New-York. Je n’avais pas encore créé de liens très proches avec les gens rencontrés à New-York jusqu’à présent. Pour un obtenir un mariage un peu religieux que Leila souhaitait, c’était impossible avec l'Église catholique. Nous trouvions néanmoins un prêtre de l’église unitarienne ou quelque chose comme ça. Il accepta de bénir notre union. Je demandais à mon nouvel ami Guy d’être mon témoin. Tout commençait à se mettre en place. L’organisation d’un mariage aux Etats-Unis était déjà dans ces années-là une véritable industrie. Rien n’était trop beau ni trop cher. Petit à petit nous avions quand même atteint le nombre de 70 invités principalement des amis du marché anglais et américains. Certains allaient se déplacer venant de Londres et de Paris.

Mon divorce fut prononcé le 20 septembre 1990. Heureusement, car nous avions envoyé toutes les invitations pour le 6 octobre. Nous avions eu chaud. Nous sommes partis en voyage de noces pendant une semaine. Nous ne pouvions pas partir plus longtemps, car le devoir nous appelait. Nous étions l’un et l’autre dans une situation professionnelle très prometteuse, il nous fallait enfoncer le clou.

Ma nouvelle équipe se mettait en place. Il fallait partir de zéro avec des brokers n’ayant jamais travaillé sur ce type de produits. Dans mon équipe, j’avais des personnalités assez pittoresques. Particulièrement une. Il s’appelait Léonard. Il avait une cinquantaine d’années ce qui pour notre métier était assez âgé. Italo-Américain vivant à Brooklyn, c’était le vrai « Wise Guy ». Cela veut dire un peu mafiosi sur les bords. Il avait travaillé de très longues années pour une maison de courtage à New-York réputée pour être une machine à laver l’argent sale pour la mafia italienne. Il nous racontait inlassablement des anecdotes sur l’ambiance qui régnait dans cette entreprise. C’était très instructif parfois très drôle, car il nous montrait le fonctionnement d’une entreprise gérée véritablement par un parrain mafieux authentique. Il avait travaillé plus de 20 dans cette compagnie.

Tous les employés ou presque était italo-américain. Tous ou presque étaient des fils ou filles de personnes du voisinage du patron-parrain la plupart n’ayant jamais fait d’études cherchait un emploi. Tony, le patron, embauchait toujours à un salaire 3 à 4 fois inférieurs au salaire moyen du marché. En échange, c’était un emploi garanti à vie dans les deux sens. C’est-à-dire travailler pour Tony voulait dire pour toujours. Si l’un des jeunes employés s’avérait être un excellent broker, Tony rapidement lui achetait une voiture. Toujours une Cadillac. Si cet employé se mariait, Tony payait les frais du mariage. Il souhaitait acheter une maison ? Tony achetait la maison pour lui. Ou bien lui prêtait l’argent à taux zéro. Jamais d’emprunt à une banque. Une petite prime par-ci par-là pour la naissance d’un enfant par exemple.

Les lundis, les bookmakers passaient relever les comptes. Tous les paris pris pour une raison ou pour une autre devaient être réglé rubis sur l’ongle. Un retard ? La menace était claire. Lundi prochain, autrement, on te casse un bras ou une jambe. Toujours annoncé sous forme de plaisanterie. Il valait mieux ne pas tenter le diable.

Leonard nous raconta cette petite histoire. Tony aimait le dimanche regarder les enfants du quartier de Brooklyn jouer au base-ball avec le club de la paroisse. Il discutait régulièrement avec le prêtre. Ce n’était pas vraiment un terrain de jeu. Plutôt un espace assez vaste pour taper la balle. Le prêtre discutait avec Tony lui expliquant combien il était triste de ne pas avoir à sa disposition un vrai terrain de sport se prêtant à la pratique de ce sport national. Tony ne répondit pas, rentrant chez lui. La semaine suivante, les bulldozers arrivaient, le terrain délimité. Tony, avait acheté le terrain le faisant transformer en terrain de jeu pour les enfants de la paroisse.

Leonard avait la fonction de Senior Vice-président chez ce courtier. Il gagnait $27000 par an. Par comparaison, là où il travaillait maintenant un SVP gagnait un minimum de $120000 pour la même période. Je lui posais la question évidente. Tu n’as jamais essayé d’aller ailleurs ? Pour gagner plus. Il me regarda comme si j’étais complètement fou. Pour rien au monde, il n’aurait pas quitté Tony. Il avait sa Cadillac neuve tous les deux ans. Quand il avait besoin d’un peu d’extra, il demandait à Tony. Sa maison avait été achetée par Tony. On ne trahissait pas Tony.

Il me raconta cette histoire. Un nouveau directeur d’une maison concurrente arriva à New-York. Il était anglais. Il ne connaissait pas les us et coutumes du marché. Il voulait débaucher chez ce fameux courtier italo-américain quelques brokers ayant d’excellentes réputations. Il prit contact avec certains d’entre eux. Quelques jours plus tard, Tony lui-même appela cet Anglais qui se permettait de contacter les employés de Tony. Il lui expliqua que ça ne se faisait pas à New-York. Ce n’était pas une pratique acceptée. Il valait mieux que ça s’arrête rapidement. Tout ça dit avec le sourire et une grande politesse. Notre Anglais le prit un peu de haut. Comprenez, c’est le marché de l’offre et de la demande. Je peux faire ce que je veux. Tony raccrocha. Quelques jours plus tard, ce directeur anglais recevait dans sa boite aux lettres des photos de ses enfants allant à l’école. Courrier anonyme. Accompagné dans sa boite aux lettres d’un poisson mort, symbole de menace dans la mafia. Il renonça à contacter d’autres brokers chez Tony, présentant même ses excuses. Cette histoire me fut confirmée par le concerner en personne lorsque j’étais à New-York.

Peu de temps après, Tony décéda. Son fils, Tony Junior reprit les rênes. Il fut arrêté par les autorités américaines et fut condamné à une peine d’emprisonnement. L’entreprise fut rachetée par une entreprise propre. C’est comme ça que léonard avait finalement atterri dans mon équipe. À son grand regret. Tony était son Dieu.

Une jeune femme, Kimberley, avait souhaité joindre notre petit groupe de broker. Elle travaillait dans un autre service chargé du suivi des transactions et du bon déroulement des confirmations des opérations faites aux contreparties en indiquant les montants des commissions. En cas de litige, elle s’adressait à nous pour plus d’informations.

Après quelques années dans ce service, elle voulait devenir broker. Elle savait que je cherchais quelqu’un pour étoffer mon équipe, d’autre part, j’avais la réputation d’être très équilibré dans la gestion de ma petite troupe. Avoir une femme comme collègue dans un métier ultra machos et particulièrement agressif dans le langage parlé était un grand risque elle et pour nous. Nous n’avions pas le temps de faire du baby-sitting avec une nouvel arrivante. Elle venait me voir pour proposer sa candidature. Je lui expliquais les risques sous toutes les coutures. Nous n’étions pas des enfants de cœur. Nous étions extrêmement agressifs dans nos échanges verbaux, jamais méchants cependant très directs. Il faudrait qu’elle s’impose, car une réalité indéniable, elle allait se trouver au milieu d’une meute de braillards vulgaires, un peu misogyne, totalement intolérant pour les erreurs des autres. Notre équipe était très performante ne laissant pas beaucoup de place à l’erreur.

Cette description apocalyptique de l’ambiance à laquelle elle devrait s’attendre aurait dû un peu la découragée. Pas du tout. Elle relevait le gant. Elle arriva toute pimpante le premier jour. Nous lui donnions les tâches à accomplir comme à tout débutant. Cette période allait durer deux semaines. Puis on lui donnerait des clients faciles, pas trop actifs pour se faire les dents. Une directive expresse de ma part, incontournable sous peine de licenciement immédiat, ne jamais mentir, toujours avouer une erreur avant qu’elle ne tourne en catastrophe ingérable. Je voyais dès les premiers jours à son regard qu’elle se demandait si elle allait supporter cette pression. Pour quelqu’un d’extérieur à notre groupe on pouvait penser que nous allions nous entretuer à chaque instant. En fait pas du tout. C’était notre univers naturel. Nous étions très copains fonctionnant à la perfection comme une petite meute. Ceci compliquait d’autant plus l’intégration à notre groupe.

Après les deux semaines d’échauffement, je lui donnais une ou deux banques à couvrir. Elle essayait de suivre tant bien que mal. Nous étions compréhensifs à ce stade comprenant bien qu’il lui fallait un peu de temps pour intégrer notre petite machine de guerre.

Elle fit quelques opérations malheureuses. Ce n’était pas grave. En revanche, elle essayait de cacher ses erreurs. Non seulement, elle me mentait, mais elle soutenait mordicus que non. Après ces incidents, la confiance n’existait plus. Ça allait être très compliqué pour elle mes collègues la mettant en quarantaine ne lui passant rien. Elle pleurait à chaudes larmes tous les jours ce qui rendait la situation encore plus difficile, car au lieu d’être plus tolérants nous étions encore plus durs. Je l’emmenais plusieurs fois en réunion pour essayer de rectifier le tir. Elle voulait s’accrocher. Voyant qu’elle ne tiendrait pas le coup, je demandais à mes collaborateurs de la laisser tranquille, juste de la surveiller pour éviter tout dérapage. Après 3 mois et des bassines de larmes, je lui demandais de quitter notre équipe. Je lui offrais une porte de sortie honorable. En général, les personnes partantes n’avaient aucune compensation dans notre métier. Ayant un salaire assez bas, je proposais 4 mois de salaire et ses dépenses de santé couvertes pendant 6 mois. Elle partait soulagée. Elle avait clairement vécu un petit enfer. Ce n’était pas que nous étions plus durs avec elle qu’une autre personne. Femme ou homme notre comportement ne changeait pas. Notre agressivité faisait partie du jeu. Ou bien, on était capable d’encaisser ou bien, on craquait. C’était aussi simple que ça.

Cependant, cette histoire ne s’arrêtait pas là.

 

Après quelques semaines, notre directeur général m’invita dans son bureau. Il m’expliquait que cette jeune femme m’attaquait en justice pour cruauté verbale, harcèlement psychologique et je ne sais plus quoi d’autres. J’en étais sur le derrière. Mon Directeur m’expliqua qu’un accord avait été déjà trouvé, que nous allions lui verser $25000, fin de l’histoire. Ça l’amusait beaucoup, il avait l’habitude de ce genre de situation moi pas du tout. J’étais furieux.

Comme le monde est petit presque une année plus tard, un de mes collègues qui était dans le vol en direction de la Floride pour ses vacances se trouve assis juste à côté de cette jeune femme. Il la reconnaissait. Il lui demandait ce qu’elle faisait maintenant. Elle lui expliquait très candidement que grâce aux $25000 gagnés par son avocat contre notre compagnie, elle avait pu reprendre ses études. Elle allait passer son diplôme prochainement. Elle ajoutait, en fait, elle n’avait rien contre moi ou notre direction. Au contraire même puisque nous lui avions donné une compensation très correcte. Simplement, quand elle avait expliqué à son avocat sa situation, il lui avait dit, mais nous pouvons obtenir encore plus. Comme elle voulait retourner à l’université ça tombait bien. Apprenant cette explication, je pensais que finalement, elle avait bien fait. Elle avait utilisé son argent avec intelligence.

Cette anecdote était la conséquence logique de ce qui se déroulait aux Etats-Unis au début des années 1990 s

En 1991, le juge Clarence Thomas fut nominé par le Président Bush à la cour suprême des Etats-Unis. C’est un poste prestigieux. Il fut mis en cause par une ancienne de ses collègues qui affirmait qu’elle avait été sexuellement harcelée par Mr Thomas. Après enquête, il s’avéra que le témoignage de cette personne n’était totalement fiable. Néanmoins, cet épisode créa une prise de conscience dans le pays et par la suite dans le monde sur ce problème bien réel. Par la suite, une multitude d’affaires de ce genre virent le jour dans le pays. Nombre de compagnies pour éviter des scandales préféraient acheter pour des sommes relativement modestes le silence des plaignantes sans même chercher à connaître la vérité.

Kimberley avait profité de cette tendance. Tant mieux pour elle.

Quelques mois plus tard, tous les courtiers de la société étaient invités à suivre des cours obligatoires pour comprendre ce qu’était pratiquement et légalement un harcèlement sexuel. L’avocat professeur eut bien du mal avec nous. Notre truculence légendaire, à laquelle il ne s’attendait absolument pas, le laissa sans voix à plusieurs reprises. Visiblement, il se demandait s’il n’était pas avec des fous. Nos débordements étaient tels que notre direction générale nous convoqua tous. Elle nous remonta les brettelles. Nous allions écouter de gré ou de force. Surtout, nous allions éviter de ridiculiser l’homme de loi payé à prix d’or pour nous enseigner un comportement décent vis-à-vis de la gente féminine dans nos locaux, même si elle était très minoritaire.

Nous savions aussi que notre jeune PDG était un cavaleur de première main. Toutes ses secrétaires ou proches collaboratrices étaient passés dans son lit. Nous pensions tous presque à voix haute qu’il devrait suivre un cours renforcé dans ce domaine. Plus tard, il suivra une thérapie pour addiction sexuelle, les actionnaires ayant atteint le point maximum de leur tolérance après plusieurs transactions très chères avec des plaintives.

 

 

 

La première étape primordiale pour ma nouvelle équipe était d’avoir un correspondant à Paris. Nous étions aussi sensés développés le marché du dollar contre franc en même temps que le Deutsch mark contre francs. Je ne croyais pas beaucoup à ce marché du dollar. Trop de concurrents, pas de liquidité. Nos efforts seraient dirigés sur le marché le plus liquide. Mon directeur et moi partions trois jours à Paris pour obtenir des lignes directes avec des maisons de courtage parisiennes. Traversée transatlantique en 1re classe. On ne lésinait pas sur le confort. Mon ancien employeur le plus récent nous reçut comme des princes. Je présentais mon directeur qui s’appelle Ray. Nous sommes invités au restaurant de l’intercontinentale rue de Castiglione. Nous allons droit au but dès les premières minutes. Nous nous mettions d’accord. Nous nous appellerons et travaillerons ensemble dès le lundi suivant. Le broker français de leur équipe qui nous parlera s’appelait René. Nous nous connaissions déjà bien. Notre collaboration s’annonçait dès plus fructueuse. Nous étions une tablée de sept. Nous déjeunions sur la terrasse du restaurant. Ray était très impressionné par l’accueil reçu. Il ne s’attendait pas à une telle réception. Pourtant, ce n’était qu’un début. Après avoir pris un peu de champagne notre hôte nous proposait d’aller dîner tous ensemble à Deauville à la Ferme Saint-Siméon grande maison réputée du Guide Michelin. Il passait un rapide coup de téléphone. Une stretch limousine avec son chauffeur venait nous embarquer depuis la Rue Castiglione pour aller en Normandie. Nous avions rempli le mini frigidaire de la limousine de champagne, bière, et un peu d’eau…. Nous voici en route.

Sur les quais, nous étions bloqués dans un embouteillage. Ray, qui admirait la Seine par la fenêtre, vit une deux chevaux, Citroën mythique, passé à côté de nous. Il me demandait très intéressé s’il pouvait se procurer une voiture comme celle-ci. Je lui expliquais que je n’en savais rien. Sérieusement, il me demandait de proposer au conducteur de cette deux chevaux de la lui acheter. Nous ouvrions le toit de la limousine. Je faisais des signes au propriétaire. Je lui expliquais que nous avions un bord de notre voiture un richissime Américain qui voulait lui acheter sa voiture. Tout d’abord croyant à une plaisanterie, il souriait me répondant que son véhicule n’était pas à vendre. Ray ne se démontait pas. Il me demandait de lui proposer $2000 cash. L’interlocuteur était interloqué. Moi aussi à vrai dire. Réponse négative. $2500 ? Réponse négative. Dernière offre $4000 ? Le deal ne se faisait pas.

Entretemps, mes camarades de vadrouille étaient sortis de la voiture offrant du champagne aux automobilistes, autour, plaisantant et rigolant, créant une ambiance très sympathique dans cet embouteillage. Je me suis longtemps demandé pourquoi le conducteur de cette voiture avait refusé de vendre son véhicule. De mémoire, l’offre représentait le double de sa valeur. Il ne paraissait pas particulièrement amoureux de son véhicule. Il ne nous avait probablement pas pris au sérieux. Nous n’avions jamais été aussi sérieux.

Après ce petit interlude, nous voici en route. Nous arrivions à Deauville. Il était trop tard pour dîner au restaurant réservé. Nous allions donc chercher un endroit ouvert dans la ville. Nous nous sommes installés dans une brasserie, commencions à commander tout ce qu’il était possible de manger et boire. Nous nous sommes énormément amusés. Après quelques heures passées à ripailler, il était temps de repartir à Paris si nous voulions arriver pour l’ouverture des marchés. Nous voici en route. Le problème était que notre chauffeur était sérieusement éméché. Nous l’avions convié à partager nos agapes. Il ne pouvait pas conduire. Aucun d’entre nous était en état de prendre le volant sauf ? Ray. Mon directeur. Nous installions le chauffeur devant à la place du mort Ray devenait notre chauffeur jusqu’à Paris. Il adora l’expérience de conduire une limousine. C’était un souvenir de Paris qu’il devait garder très longtemps.

Rentrant à New-York, il était temps de passer aux choses sérieuses. Nous commencions à démarcher de nouveaux clients. Chaque membre de mon équipe avait ses lignes attitrées avec des opérateurs américains. Moi-même tous les Français et opérateurs de langues françaises. Comme dans tout démarrage, les débuts sont un peu balbutiants. Une fois de plus, le soutien de Guy était déterminant. Son apport en cotations et liquidités attirait les clients chez nous comme du miel attirent les gros ours. Après quelques mois, nous sentions un frémissement. L’augmentation de nos revenus devenait significative. Nous étions devenus les courtiers principaux à New-York du Deutsch mark contre franc avec une estimation de 70 % des parts de marché.

Nous bénéficions aussi des circonstances politiques de l’époque qui par ricochet créait des mouvements de panique sur les marchés. La conséquence directe était une augmentation considérable de la liquidité. Les marchés se nourrissaient des incertitudes.

Durant cette période en Europe avait été créé l’ancêtre de l’Euro. Il s’appelait l’Ecu. Un système monétaire, SME, européen était en place pour petit à petit venir créer l’Euro. C’était aussi la période du Traité de Maastricht. Un référendum en France devait avoir lieu pour entériner tous ces accords européens. Mais voilà les sondages n’étaient pas favorables en France au traité créant des tensions sur les monnaies. Particulièrement sur le franc et la lire italienne.

Dans le SME une règle était établie. Chaque devise avait une marge de fluctuation accordée à l’intérieur du système. Il y avait un cours plancher et un cours plafond. Si la valeur de la devise crevait le plafond, elle sortait du système et de facto était considérée comme dévaluée. Ou bien, la devise concernée était défendue bec et ongles par les banques centrales pour maintenir le cours dans le SME pour garantir la stabilité du marché.

Face à ce système, il y avait des spéculateurs prêts à en découdre pour faire exploser le système, faire dévaluer des monnaies et faire de gigantesques profits sur les dévaluations engendrées par ses attaques spéculatives.

Je fus le témoin, acteur indirect, mon équipe aussi d’une de ces crises monétaires avec une attaque en règle de Goldman Sachs sur tout d’abord la lire italienne qui fut obligée de dévaluer. Pour ensuite s’en prendre au franc. Ce fut une bagarre apocalyptique entre la banque d’investissement américaine suivie par d’autres et la Banque de France, la Bundesbank, banque centrale allemande et finalement le gouvernement français.

À New-York, j’organisais ma vie dans une routine la plus saine possible. Il existait un centre de Méditation Transcendantale sur la 21 rue entre la 5e et 6e avenue. Je m’arrangeais pour y aller le plus souvent possible pour méditer avec d’autres personnes. Les méditations de groupe étant beaucoup puissantes, j’en ressentais des bienfaits de récupération immense. J’y allais une fois par semaine. J’avais constaté qu’à chaque fois que j’allais au centre le lendemain au bureau, notre équipe faisait un carton plein. Facilement. Sans forcer aucunement. Les transactions s’alignaient les unes après les autres. La première fois, je m’étais posé la question. Coïncidence peut-être ? Puis la deuxième fois, la troisième fois je ne me posais plus de questions. C’était devenu une habitude.

Une fois par an, j’allais faire une retraite d’une semaine dans le centre des Etats-Unis dans l’Iowa. Programme intensif de méditation, cure de Panchakarma, un processus de nettoyage de l’organisme basé sur les principes de la médecine ayurvédique. Après une semaine, je revenais dans l’activité comme neuf. Comme je devais être au bureau à 7 heures le matin, je me levais entre 4 h 30 et 5 h pour pratiquer mon programme de MT. Ça dépendait des jours. Mon épouse ne se joignait pas à moi puisque j’étais le méditant de désigner pour la famille dans son esprit. Ce n’était pas tout à faux considérant la vitesse à laquelle la Nature semblait soutenir notre activité professionnelle. Sans la MT, il aurait été très difficile de maintenir le rythme que j’avais. A vrai dire je ne me rendais pas compte que mon énergie ou mon comportement étaient différents de ceux de mes collègues. C’étaient eux un jour qui me le fit remarquer. Je n’affichais pas le fait que je méditais. Ce n’était pas de la gêne. Aux Etats-Unis, la MT était déjà largement reconnue comme étant bénéfique contrairement à la France ou des jugements hâtifs plutôt dus à l’ignorance circulaient encore dans la conscience des autorités ou des médias. J’étais assez sidéré de lire les âneries, contrevérités ou commentaires faites sur la MT en France.

 

Pendant cette période d’intense activité je ne me contentais pas de méditer matin et soir pour gérer le stress ambiant. Une fois par an je partais une semaine dans une retraite méditative et de remise en forme dans une grande assemblée de printemps ou plusieurs milliers de méditant se retrouvaient ensemble pour effectuer des programmes de pratique de la Méditation Transcendantale plus intense afin de nettoyer les stress les plus profonds dans la physiologie et la conscience. Nous étions parfois dans un grand dôme entre 4000 et 5000 méditant tous ensemble, c’était une expérience extraordinaire d’intensité et de douceur.

Nous nous retrouvions en Iowa au centre des Etats-Unis ou l’université MUM, Maharishi University of Management avait son campus. En même temps je suivais une cure ayurvédique dans un spa somptueux qui avait ouvert avers 1993. A l’époque l’Ayurvéda n’était pas encore à la mode, peu de gens en connaissait les bienfaits. Pendant une semaine je me coupais du monde méditant intensément, recevant mes traitements journaliers au SPA, mangeant sainement, nettoyant en profondeur le corps et l’esprit. Après une semaine à ce régime je rentrais à New-York rajeuni de 10 ans prêt à replonger dans la furie des marchés. D’ailleurs en rentrant de cette semaine, voyant ma bonne mine rajeunie et ma bonheur humeur décuplée beaucoup demandait ce que j’avais pu faire pour avoir l’air si reposé. Je leur parlais de la Méditation Transcendantale. Ils restaient souvent un peu songeurs, interloqués ou carrément moqueurs. Jusqu’au jour ou à leur tour ils décidaient d’apprendre. Cette façon de me régénérer approfondissait une meilleure coordination du corps et de l’esprit, alliant une activité intense dans le relatif et une intégration intérieure dans ma conscience, ma vie était réalisée à 200%. L’absolu et le relatif n’étaient plus séparés, ils vivaient harmonieusement ensemble. Tout cela grâce à cette magnifique connaissance que j’avais pu apprendre une quinzaine d’années auparavant. Ma résistance au stress, ma gestion de la vie matérielle s’alignaient avec ma recherche spirituelle, ma quête d’Absolu.

Un matin discutant avec mes camarades de desk, un Starbucks dans la main avant le début des festivités, ils me demandaient comment je faisais pour être aussi calme dans ces marchés aussi fluctuants. J’étais très surpris, car je pensais être aussi disons disjonctés qu’eux. Ce n’était pas leur perception. Ils avaient déjà particulièrement remarqué les lendemains de mes méditations au centre que j’étais différent. L’un d’eux me dit un jour qu’il adorait ces jours-là, car nous faisions des cartons dans la bonne humeur.

Je gérais mon équipe à la Française. Tranquille. Pas de surmenage et d’excitation excessive. Le vendredi, nous étions souvent très calmes, car l’Europe étant parti en week-end à midi notre heure du fait du décalage horaire, c’était un peu la décontraction pour tout le monde. Je décidais que le vendredi serait jour de bombance. Je faisais commander dans un steak house très réputée à déjeuner pour mon équipe. Nous envoyions un stagiaire en limousine chercher les repas. Sur le floor il y avait 150 autres brokers travaillant sur d’autres marchés. Eux avaient le droit à la pizza. Ils voyaient les plats arrivés chez nous, l’odeur appétissante se répandant partout. Pour tous nos collègues autour de nous, le français se la pétait un peu. Pour notre équipe, c’était un bon moment à partager, de discuter un peu, de mieux se connaître aussi.

Durant cette période, notre couple décida de quitter New-York pour s’installer à 40 km dans une petite ville du New-Jersey ou habitaient les parents de mon épouse. La raison en était que ma femme était enceinte. Nous ne voulions pas rester à Manhattan. Nous achetions une maison de 300 m2 avec piscine. Elle nous coûta $315000, nous empruntions un crédit important, car aux Etats-Unis les intérêts payés sur les crédits immobiliers sont déductibles à 100% des impôts sur le revenu. Si bien que tout le monde achète à crédit, le maximum possible. La première année, je fus très étonné, car malgré nos salaires, les impôts étant prélevés à la source, la déduction fiscale de notre crédit nous fit bénéficier d’un chèque de l’état, car nous en avions trop payés. C’était véritablement un pays étonnant auquel je sentais que j’allais vite m’adapter.

L’autre raison était que ma belle-mère et belle-sœur très gentiment avaient proposé de faire les baby-sitters pour le futur nouveau-né. Dans une famille libanaise, il n'est pas question de confier à une étrangère la garde d’un enfant quand cela peut être évité.

Après l’achat de cette maison, nous voulions changer toute la décoration intérieure. Ainsi dit, ainsi fait. Nous étions définitivement installés dans nos meubles.

À New-York parmi les cambistes, je m’étais fait un autre ami. Un jeune Français, Jean, expatrié avec ses parents depuis presque toujours à New-York, mais qui avait conservé un petit accent du sud-ouest des plus sympathique. Il travaillait comme junior trader dans une banque canadienne couvrant les devises européennes. Il n’était pas très actif, ce n’était pas grave. Je m’occupais de mes clients junior ou senior de la même façon. Tous avaient le droit aux mêmes traitements de faveur. Je l’invitais dans un restaurant haut de gamme, nous passions un bon moment. Puis il disparut de la circulation momentanément. Un an plus tard, je l’avais oublié pour être honnête, la ligne avec City Bank clignote sur ma platine. Je décroche. Cette banque ne travaillait pas encore les devises comme le Deutsch mark contre les devises, j’étais un peu surpris. Quel n’est pas mon étonnement d’entendre la voix de Jean, qui me dit, je suis maintenant le trader qui couvrir pour la banque le Deutsch mark contre francs. Entre lui et moi ça allait être rock and roll sur le marché, car nous allions avoir l’exclusivité totale de son business.

 

 

Chapitre 6

"L'ego est un je d'enfant."

Denys Lessard

 

Le 20 septembre 1992, le référendum du Traité de Maastricht devait être voté en France. Déjà, les semaines précédentes, les banques d’investissement américaines avaient agressivement attaqué la lire italienne pour la faire dévaluer. Chaque jour, sans états d’âme les cambistes allaient vendre de la lire pour la faire chuter. La banque centrale italienne intervenait comme elle le pouvait. Elle n’avait pas le soutien de la Bundesbank, la banque centrale allemande gendarme et défenseur du dogme économique de la bonne gestion des budgets.

La banque centrale italienne assez rapidement ne pouvait plus intervenir. Les réserves s'épuisaient vite. Elle baissait les bras et acceptait la dévaluation. La rumeur disait qu’une des banques d’investissement impliquée Goldman Sachs en l’occurrence avait gagné 45 millions de dollars sur cette attaque en règle.

Il faut expliquer un peu ce que représentait Goldman Sachs dans les marchés financiers. Une banque d’investissement n’est pas une banque de dépôts. Son rôle est d’investir sur des produits financiers, parfois très sophistiqués, pour elle-même à des fins spéculatives ou pour ses clients, des grandes multinationales. Elle a aussi un rôle de conseillère dans des activités de fusion-acquisition. Le travail de ses traders étant de faire un maximum de profits sur les transactions effectuées.

Comment était sélectionner les candidats à l’embauche chez Goldman Sachs ? Tout d’abord, ils venaient des plus grandes universités américaines. Souvent, par groupes d’une vingtaine, ils arrivaient à la banque pour une période d’essai de plusieurs mois. C’était littéralement une forme d’esclavagisme consenti. Ils étaient soumis à toutes les contraintes possibles et imaginables. On testait leur caractère, leur résilience face à toutes les situations. Ils travaillaient 18 H par jour, dormaient souvent au bureau. Ils étaient prévenus d’amener un sac de couchage au cas où. Pour faire partie de l’élite, des sacrifices étaient nécessaires.

Leur look était un peu une sorte d’uniforme. Les cheveux plaqués en arrière, lunettes rondes, bretelles à la Wall-Street, appelées « suspenders », un petit air condescendant même chez les plus jeunes., surtout chez les plus jeunes, qui avaient de bonnes têtes à claques à certaines occasions.

D’autres plus âgés étaient plus modestes, moins clinquant. Quand on connaissait le moule Goldman Sachs, en s’y adaptant, nous pouvions avoir des conversations presque normales avec leurs traders. L’air condescendant, lui, ne pouvait jamais disparaître.

En contrepartie, ces opérateurs de marché, réellement brillants par leur intelligence dans la plupart des cas, gagnaient des salaires mirobolants. Les avantages sociaux offerts par la banque étaient sans pareil dans l’industrie bancaire. La couverture de santé pour la famille à 100 %, n’oublions pas que c’est un système de santé privé aux Etats-Unis, les primes de fin d’année se chiffrait en millions de dollars. Chez Goldman Sachs, on était là pour gagner de l’argent, sans états d’âme.

L’un des directeurs de Goldman Sachs avec lequel nous travaillions vivait dans la même petite ville que moi. Il avait acheté une maison un peu en hauteur sur une colline. C’était un passionné de basket Ball, jouant régulièrement avec ses amis ou collègues. Il voulait pouvoir jouer chez lui. Il fit creuser dans la colline en dessous de sa maison pour installer un court de basket Ball et des petites tribunes pour les amis et visiteurs. Ainsi, il pouvait s’entraîner comme il le souhaitait. C’était plus pratique que d’aller jouer dehors.

Le décor était planté. Maintenant au tour de s’attaquer au franc, déjà le marché pressentait une confrontation imminente entre la Banque de France et le reste du monde en quelque sorte. Nos volumes augmentaient considérablement. Le mark contre franc montait dangereusement sous les coups de boutoir du marché américain. Plusieurs fois le niveau plafond de la parité entre les deux devises avait été testé, risquant donc une dévaluation du franc. Il n’y avait rien d’économique. C’était une attaque de spéculative massive. Notre équipe se trouvait être l’intermédiaire préféré des protagonistes de cet épisode. Goldman Sachs était un de nos plus gros clients. Nous avions toutes les banques françaises en ligne. Celles-ci allaient relayer avec la Banque de France l’intervention sur le marché. Elle allait sonner la charge pour soutenir le franc. Quelques jours avant le vote, je ne suis plus très sûr du moment choisi par la banque américaine, celle-ci commença par acheter massivement par notre intermédiaire bloquant le marché au cours plafond du franc dans le SME. Par lots de transactions de 100,200,300 millions de Marks, elle achetait. En face, Paribas, BNP, Crédit Lyonnais vendaient massivement exécutant les ordres de la Banque de France. Autour de notre desk, c’était de la folie furieuse. Car venant de tous les autres desks du floor des ordres d’achat et de vente s’alignaient les uns derrière les autres. Hurlements, cris, jurons, tout y était. C’était un moment inoubliable. Nous avions à un moment tellement de transactions que nous ne pouvions plus les écrire pour les enregistrer. Je décidais de fermer les opérations pendant 10 minutes pour tout mettre au clair. Bien mal m’en pris. Nos clients appelaient par les lignes extérieures. On fermait une porte, ils entraient par la fenêtre. Nos correspondants parisiens entraient dans la danse, plusieurs milliards de marks contre francs étaient échangés dans un vent de folie pure. C’était grandiose. Le franc tenait bon ce premier jour. Il allait falloir remettre ça le lendemain.

Pour faire à cette situation d’urgence nous décidions de venir au bureau à 1 heure du matin pour l’ouverture du marché européen. Tous nos clients faisaient de même. La responsable de la City Bank, Rita, jeune femme cambiste d’origine italienne, qui aidait Jean dans cette folie se mit à discuter avec moi avant le lancement des opérations. Elle me confia un peu amusée et désabusée, tu sais Philippe, me voir ici, à 1 heure du matin pour travailler dans ce marché de fou, et bien, je me dis qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans ma vie.

Elle n’avait pas tort. Et c’était notre métier. Vers 8 heures du matin, heure de paris, 2 heures à New-York, les hostilités se déclenchaient. Même scénario. Les acheteurs repartaient à l’assaut du SME. Cependant, il y avait une chose que visiblement ces mêmes acheteurs n’avaient pas prévu. La Bundesbank qui avait laissé l’Italie se dépatouiller allait participer à l’intervention pour soutenir le franc et la BDF. Les volumes explosaient, personne ne semblait vouloir lâcher du lest. L’un des cambistes acheteur hurlait dans un de nos hauts parleurs, « où est cette putain de banque de France, j’ai besoin d’acheter moi ! » Il ne fut pas déçu. À l’aube, nos collègues, arrivant au bureau pour travailler sur les autres marchés, nous observaient assez admiratifs, un peu envieux, en train de vociférer, de clore des transactions. J’étais debout un téléphone dans chaque main gesticulant, hurlant, pour indiquer à mes collègues dans quel sens mes clients effectuaient leurs transactions. Ventes ou achats, nous avions un langage des mains donnant les bonnes indications aux brokers travaillant sur le desk pour faciliter l’exécution des ordres. Le floor entier observait les tas de tickets avec les confirmations de transactions s’amonceler dans les corbeilles prévues à cet effet. Nos collègues imaginaient probablement les commissions et les primes qui en découleraient pour notre équipe après cette journée de folie, sans compter celles qui allaient venir. Notre PDG et sa garde rapprochée arrivaient à leur tour vers 7 h 30 avec des litres de café, des pizzas, hamburgers et donut. C’était un travail d’équipe, l’intendance nous suivait de très près. Car cela allait continuer jusqu’à la clôture de New York, 17 heures. Dire que nous étions fatigués serait un euphémisme. Nous étions épuisés, mais totalement transcendés par cette nuit que nous avions vécue. Nous étions au milieu d’une bataille qui ne se présentait pas souvent dans la vie d’un broker.

Cette crise sur le SME dura plusieurs jours. Les banques centrales avaient décidé de ne rien lâcher. Des milliards de Deutsch Mark s’échangeaient de banque à banque. Finalement, après deux semaines, la vague spéculative s’arrêta. Des bruits circulaient concernant une intervention du gouvernement français auprès de Goldman Sachs les avertissant de sérieuses représailles en France et en Europe si ce petit jeu continuait. Nous ne saurons jamais si c’était une rumeur fondée. Toujours est-il que cet épisode homérique s’arrêta, le franc retrouvant une parité correspondante à sa valeur réelle. Plus tard un entrefilet dans des journaux économiques fit mention d’une opération importante entre Goldman Sachs et la Banque de France sur une grosse position de change. Il y a fort à parier que la banque d’investissement revendant les marks qu’elle avait achetés à des niveaux trop élevés prenait sa perte en clôturant sa position spéculative contre le franc. Elle avait perdu ce match.

Durant ces jours de folie mon ami Jean à la City Bank était particulièrement actif. Avec sa responsable Rita, ils étaient devenus des « markets- makers » pour notre marché. Ils cotaient tout prix pour tout montant, exclusivement ou presque avec notre équipe. Nous faisions exploser les compteurs. Nous commissions s’élevaient à $60000 par jour. Nous étions cinq à couvrir ce marché seulement. Nous allions avoir un mois record en volume et revenus.

Un autre épisode peu courant se déroula avec un autre intervenant. C’était un vendredi en début d’après-midi. Les marchés étaient calmes, nous dégustions nos déjeuners avec un petit verre de vin rouge en prime. C’était totalement interdit. Mais il y avait une tolérance pour le desk français. Tout le monde semblait comprendre qu’un Français devait boire son petit coup de rouge. En réalité, je n’en buvais jamais, j’en commandais pour mes collaborateurs. Ce n’était jamais plus d’une bouteille, pour le goût, pour agrémenter notre repas.

Nous étions tous plus ou moins en train de discuter surveillant d’un œil distrait ce qui se passait dans le marché. Tout d’un coup un de nos clients, chef cambiste dans une banque norvégienne, une banque très peu active, nous demanda de lui trouver une cotation pour un montant conséquent de Deutsch marks contre francs. Pas de problèmes. Nous lui trouvions un prix, il vend 100 millions de Marks. Nous voilà bien réveillés. Un vendredi après-midi, une banque assez discrète d’ordinaire qui commençait à vendre des montants importants, ça sentait le coup fourré. Il demandait de nouveau. Le prix d’achat proposé à ce banquier norvégien baisse de plus en plus, de façon artificielle. Le marché comprenant qu’il souhaite vendre va bien évidemment vouloir acheter au plus bas. Même pas peur, il continuait imperturbablement de vendre. Il créa un vent de panique sur le marché. Tous les opérateurs sortaient de leur torpeur du vendredi pour essayer de comprendre ce qui se passait. Avec cette baisse soudaine, brutale, des ordres de vente de clients dans les banques se déclenchaient créant un effet boule de neige sur la parité de la devise. Cette banque vendra un milliard cinq cents millions de Marks dans l’après-midi. Personne ne comprenait ou ne savait pourquoi. Il ne discutait pas les prix, simplement, il vendait. Tout paraissait illogique.

Nous clôturions ce vendredi plus actif que d’ordinaires satisfaits de cet accroissement d’activité inattendue. Le lundi matin en arrivant au bureau, le chef cambiste de la banque norvégienne m’appelle pour m’informer de ce qui s’était produit le vendredi précédent. Il exécutait des ordres de vente pour leur cambiste basé à Oslo. A priori rien d’anormal. Il était habilité à le faire. Cependant, les services de la banque découvrirent que le cambiste norvégien en question avait tout vendu d’une cabine téléphonique à Oslo. Il avait fait une dépression soudaine. Il avait craqué, décidant après quelques pintes de bière de crasher sa banque. Les opérations ne pouvaient pas être annulées, mais pour la réputation de la banque il valait mieux jouer la transparence. Le chef cambiste à New-York comptait sur notre soutien pour tuer dans l’œuf toutes fausses rumeurs dont le marché était friand. Le cambiste à Oslo fut envoyé dans une maison de repos pendant quelque temps. Logiquement, il quitta définitivement la planète trading.

Nous avions comme clients des personnalités hors normes. L’un d’eux particulièrement. Un trader américain travaillant dans une banque française. Il était très bon. Générant entre 10 et 12 millions de dollars de profit par an pour sa banque, il était le roi du marché du Mark contre francs. En même temps pour nous autres brokers, il était particulièrement difficile à gérer. Il avait un caractère de cochon. Un vrai caractériel. Mon premier vrai contact téléphonique avec lui fut assez symptomatique, je lui demandais un petit service sur une transaction. Rien d’extraordinaire. Sa réponse fut rapide, sans appel, « You know what Philip ? Just suck my unit ». La traduction n’est pas utile ici, cependant cela révélait le personnage.

Comme il générait pour nous des milliers de dollar en commission nous devions faire preuve de diplomatie. D’un autre côté, mon épouse travaillait dans la même banque, lui permettant de gagner beaucoup d’argent sur les ordres de ses clients. Du coup, il était un peu plus souple avec notre équipe. Mais très teigneux quand même.

Mon ami Guy lui travaillait à l’ancienne. Beaucoup de commissions signifiaient beaucoup de gueuletons et de sorties nocturnes. Simple et transparent. Il payait les commissions, je l’invitais à une tournée des grands-ducs. Il y avait un restaurant à New-York tenu par un Monsieur français qui vivait aux Etats-Unis depuis des années. Ce lieu s’appelait le Manoir. Tous les cambistes français se retrouvaient régulièrement là-bas. Nous organisions de grandes tablées. Un jour Guy me présenta à son trésorier qui était américain. Un grand bringueur devant l’éternel. Nous discutions un peu, une petite bière, un peu de champagne, Philippe, me disait-il, je dois te montrer une photo. Bien volontiers, pourquoi pas ? Il me montrait une photo un peu bizarre, on ne voyait pas grand-chose, un peu opaque. Il voyait mon air perplexe. Je lui demandais ce que cela représentait. Sans se départir de son sérieux, il me répondait, « c’est la photo de ma coloscopie ce matin ». Tout notre groupe éclata de rire. Ce n’était pas de la grande distinction. Mais efficace pour créer de l’ambiance.

Mon ami Jean et sa collègue Rita méritaient une récompense particulièrement à la hauteur de leur soutien. Je réservais une table chez Pétrossian, fameux pour son caviar et ses spécialités gastronomiques russes. Ce serait une soirée champagne et caviar. Rita n’en avait jamais goûté. Elle était très heureuse de pouvoir faire cette expérience. Ce fut une soirée magnifique, très mondaine. Nous passions un excellent moment, racontant obligatoirement nos histoires de marché, toujours plus amusantes les unes que les autres en tous les cas pour nous pas forcément pour ceux étant extérieurs à notre monde bien particulier. Pétrossian était le restaurant où j’emmenais mes clients les plus méritants. Toujours des additions un peu salées, mais en comparaison du retour sur investissement une babiole.

Cette période de trouble sur le marché des devises européennes s’estompa un peu. Nous revenions à un volume de transactions un peu plus normal. Nous sortions nos clients de temps en temps le soir pour maintenir une bonne relation commerciale voire même amicale. À New-York, une mode venait d’éclore. Les « topless bars ». C’était comme des boites de nuit, assez vastes, parfois avec un groupe « live », avec une grande différence, il y avait littéralement des centaines de jeunes filles aux seins nus qui effectuaient quelques contorsions appelées exagérément « danse ». A l’entrée on devait échanger du cash sonnant et trébuchant contre ce qu’on appelait de la « funny money » traduction, « argent drôle ». Le principe étant qu’à chaque petit déhanchement de deux ou trois minutes d’une de ces jeunes filles le client glissait un faux billet de vingt dollars minimums sur le côté de la très petite culotte de l’élue du moment. Il y avait deux établissements ultra connus à New-York. Flashdance et Scores. Le deuxième était plus huppé. On pouvait y croiser régulièrement des stars du show-business, Madona par exemple y était à certaines occasions. Le soir, très tard, on retrouvait toutes les stars du marché financier. Les brokers échangeaient des centaines de dollars pour leurs clients pour s’attirer les faveurs des jeunes danseuses. Tout ça arrosé de champagne à gogo. J’ai eu l’occasion de discuter avec quelques-unes d’entre elles, elles étaient majoritairement étudiantes. Un de mes collègues tomba amoureux de l’une d’entre elle. Après quelques mois, ils se marièrent, il était australien, il la ramena dans son pays.

Durant une de ces soirées topless, un de mes clients français me demanda de lui rendre un petit service. Il avait un visiteur venant de Paris qui n’avait jamais mis les pieds à New-York, encore moins dans le bar topless. Il me demandait de lui faire son éducation. J’invitais mon ami Jean de la City Bank comme Co-éducateur. Je réservais une table au meilleur restaurant français de New-York, Le Cirque, je réservais une de ces longues limousines pour la soirée. Nous étions fin prêt pour accueillir notre heureux élu. Petit dîner sympathique. Nous ne lui disons rien sur la prochaine étape de notre soirée. En sortant du restaurant, nous marchions dans la rue, la limousine toute blanche roulant au pas juste à côté de nous, puis nous décidions d’emmener notre invité chez Scores. Arrivant là-bas notre jeune Français faillit faire une crise d’apoplexie quand la porte du club s’ouvrit. Il pouvait voir à perte de vue toutes ces jeunes filles se trémoussant, le champagne coulant à flots, il n’avait jamais vu de sa vie. Je prenais cinq cents dollars en funny money, je lui expliquais la règle du jeu. Surtout, il était interdit d’essayer de toucher les jeunes filles sous peine d’expulsion immédiate. Jean et moi, nous connaissions déjà suffisamment cet endroit, nous décidions de nous installer tranquillement avec une bouteille de champagne pour papoter un peu. Vers quatre heures du matin, nous avions perdu notre invité, nous le cherchions partout dans la salle. Finalement, nous trouvions sous une grappe de jeunes filles qui avaient flairé le bon coup. Il était heureux comme un pape. Nous l’arrachions des bras de ses admiratrices pour le ramener à son hôtel. Le lendemain à son bureau, il raconta sa nuit. Encore aujourd’hui il s’en rappelle. Mon ami cambiste me remerciait vivement de mon engagement commercial auprès de son invité venu de Paris.

De mon côté, je rentrais en limousine à cinq du matin chez moi, à 40 km de là. Arrivant à la maison, je montais dans notre chambre lorsque mon épouse, tout apprêtée pour aller au bureau, me demandait où je comptais aller. Je lui répondais béatement, dormir un peu ?! Elle se moqua de moi. Je n’avais pas vu l’heure. Je prenais une douche rapidement, changeais de chemise et partais au bureau. Mon épouse conduisait, je m’endormais dans la voiture. Elle me déposait au bureau à 7 heures précises. Je m’installais à mon bureau sérieusement fatigué. Soudainement qu’elle n’était pas ma surprise de voir la ligne de la City Bank clignoter. Jean ne pouvant pas dormir était venu de bonne heure. Il commençait rapidement à réveiller le marché avec ses cotations. Mes collègues s’amusaient beaucoup de me voir semi-comateux être obligé de travailler. À midi, je quittais le bureau pour aller dormir au bord de l’inanition après avoir obtenu quelques milliers de dollars de commission.

C’était notre rythme. Étant directeur, j’avais cette chance de ne plus être obligé de sortir souvent le soir. Je déléguais à mes jeunes collègues la tâche de se sacrifier. Sacrifice qu’ils acceptaient avec un volontarisme évident. Ils étaient la plupart célibataires. Ils savaient aussi Que je n’étais pas regardant sur les budgets de sortie. Cela faisait partie de notre métier. Après ce genre de soirée très tardive, j’allais le lendemain au centre de méditation pour récupérer. C’était assez efficace.

La date des primes approchait. Je convoquais un par un les brokers de mon équipe pour leur signifier leur bonus. Pour cette période de trois mois, ils eurent chacun en moyenne $40000. D’habitude dans un marché normal, c’était quand même entre 15 et 20 000 dollars.

J’allais en Europe deux à trois fois par an visiter nos correspondants. Je restais à paris deux

semaines à l’Intercontinental. J’en profitais pour voir mes enfants. Ils aimaient déjà la bonne chair. Je les emmenais dans quelques fameux restaurants parisiens pour parfaire leur éducation. Chez Laurent sur les Champs Elysée, les Ambassadeurs au Crillon. C’était de très bons moments. Ils appréciaient beaucoup ces endroits. Ils avaient déjà des goûts de luxe. Cependant ça ne leur est jamais monté à la tête. Ils venaient chaque année aux USA pendant deux semaines. On en profitait pour faire des emplettes. Ils faisaient la connaissance de leur premier demi-frère puis du deuxième en 1995.

Mon épouse cherchait à déménager. La maison où nous étions était sympathique. Elle avait un rêve d’enfance. Posséder une de ces grandes demeures à l’américaine que l’on peut voir dans certains magazines. Finalement après bien des recherches, elle trouvait la maison qui devrait être celle de ses rêves. Pas très loin de l’endroit où nous habitions déjà, nous achetions une maison de 700 mètres carré. Elle était somptueuse. Nous avions transformé le sous-sol en salle de jeu, salle de musculation pour moi, grand écran TV, tout y était. Nous avions fait installer des haut-parleurs dans chaque chambre avec de la musique programmée et réglable pour chacun des occupants.

La cuisine de 90 mètres carré invitait à cuisiner, il y avait des pièces que nous ne visitions jamais, c’était trop grand. À vrai dire cette maison de rêve fut tout sauf une maison de rêves.

Tout d’abord, professionnellement, la technologie allait commencer à prendre le pas sur les brokers. Un groupe de banque avait créé un nouveau système de transactions automatiques. Plus besoin de broker comme auparavant, beaucoup d’économie en termes de commissions. La plupart des courtiers voyaient leur chiffre d’affaires s’effondrer. Notre desk aussi bien entendu. C’était très étonnant de voir à quelle vitesse nous tombions tous de haut. En quelques mois, nous n’étions plus les rois du marché, nous devions nous réinventer. Beaucoup quittèrent le marché pour se recycler. Certains devinrent postiers, d’autres restaurateurs, serveurs. Le monde basculait pour la plupart.

 

 

Chapitre 7

 

"Il y a de grands voyages qu'on ne fait bien qu'en pantoufles."

Jean Sarment

 

 

Pour moi, c’était une bonne chose. Je voulais changer un peu. Je n’avais plus le feu sacré depuis quelque temps. La Nature aidant, je fus nommé Directeur du marketing en 1996. En clair, j’allais voyager à travers le monde juste pour dire bonjour et serrer des mains, un peu comme un politicien professionnel. J’étais payé pour entretenir les bonnes relations avec nos correspondants à travers l’Europe ou ailleurs. Saisir des opportunités si possibles. L’ouverture d’une filiale à Beyrouth fut pressentie. Des anciens clients à moi, libanais, cherchaient à ouvrir une maison de courtage au Liban. On échangeait un peu nos idées. Le rendez-vous fut pris. Je partais à Beyrouth en 1996 pour une semaine rencontrer le gratin de la finance du Moyen-Orient.

Tout d’abord, mon voyage de New-York à Beyrouth passait par une escale à Paris où je prenais un vol de la compagnie libanaise MEA. Étant le seul occidental dans l’avion, j’étais au petit soin avec le personnel féminin visiblement choisit pour ses attraits. J’arrivais à Beyrouth. C’était toujours l’ancien aéroport couvert des stigmates de la guerre civile.

La famille de mon épouse qui ne me connaissait pas avait été prévenue de mon arrivée. Je fus accueilli comme un prince des mille et une nuit. Tout le monde m’attendait en plusieurs voitures pour m’accompagner à mon hôtel, le Marriott qui venait juste d’ouvrir dans Beyrouth ouest. Sur la route, je pouvais voir encore déambuler dans la rue des jeunes hommes avec leurs armes de guerre. Ce n’était ni inquiétant, ni rassurant.

Pendant cette semaine un grand congrès de traders et brokers du Moyen-Orient était organisé à Beyrouth, j’étais le seul occidental présent avec un Hollandais analyste de la banque Amro. Nous venions étudier la possibilité d’ouvrir des filiales au Liban. Nous étions clairement la bienvenue avec un traitement de faveur comme les Libanais savaient le faire.

Mon ami banquier et ex-client m’emmenaient souvent dans un restaurant dans le centre de Beyrouth qui s’appelait le Rétro. Il m’expliquait que cet endroit était réputé, car beaucoup de femmes libanaises venaient s’y retrouver pour partager les potins de la haute société locale.

La première visite fut assez amusante. Nous arrivions assez tôt. Il n’y avait personne. Trente minutes plus tard, nous étions les deux seules personnes du sexe masculin sujet de tous les regards de ces dames, et de leurs commentaires. Mon ami riait de bon cœur, car il entendait ces femmes parler en arabe décrire comment elles aimeraient bien passer à la casserole cet occidental blond aux yeux bleus. Ce profil d’homme n’était pas une denrée courante à Beyrouth. Puis lorsque nous marchions dans la rue, nous étions automatiquement suivis par de petits attroupements qui visiblement s’amusaient de me voir ici. J’étais une petite attraction. Un soir, une grande fête était organisée dans le souk de Beyrouth qui avait été entièrement reconstruit et rénové. Tout le long des trottoirs des grandes tables était aménagé avec des mets tous plus délicieux les uns que les autres. Je retrouvais des amis banquiers libanais à certains endroits pour partager un café libanais bien serré. C’était une ambiance féerique.

Lorsque j’étais libre de mes engagements professionnels, la famille de mon épouse prenait le relais. Ils vivaient dans le quartier Chrétien. Le soir, nous partions dans la montagne libanaise dîner dans des petits restaurants. Toute la famille ne savait plus quoi faire pour me faire plaisir. L’hospitalité libanaise à son pinacle.

Lors de ce voyage, le PDG de notre société décidait de me rejoindre. Il voulait sentir par lui-même si le Liban était une place d’avenir pour investir. Nous l’emmenions visiter plusieurs banques. Il avait un discours préventif bien rodé. A chaque meeting il insistait lourdement sur le fait que notre société ne payait pas de commission occulte, était totalement transparente. Mon ami libanais, entendant ce discours, me dit au cours d’un de ces meetings dans son excellent Français, « Mais il fait quoi ton boss-là ? Il veut tuer le business ». Il faisait ce commentaire devant le gouverneur de la banque centrale du Liban qui parlait très bien le français. Je ne pouvais pas m’empêcher de sourire. Le gouverneur se contenta lui aussi de sourire. Mon PDG n’avait pas compris. Heureusement.

 

 

Après un cocktail dînatoire au centre de Beyrouth, il devait être deux ou trois heures du matin, nous décidions avec mon nouvel ami batave de rentrer à l’hôtel. Nous étions logés au même palace. Sur la route, notre taxi s’arrêta, il venait de crever. Nous voyons au loin arriver un camion militaire. Le Liban est encore occupé par l’armée syrienne à cette époque. Les soldats syriens descendent de leur camion. Ils sont assez nonchalants. Dire que j’étais très à l’aise serait mentir. Après tout le Liban était toujours occupé par l'armée syrienne une tension était toujours un peu palpable. Les soldats commencèrent à discuter avec notre chauffeur. Probablement demandant ce qui se passait. Après une courte explication, l’évidence de notre pneu crevé prouvant la nécessité, notre arrêt impromptu, les soldats décidèrent de nous donner un petit coup de main aidant le chauffeur à changer la roue. C’était plutôt sympathique. Ils parlaient quelques mots d’Anglais. On arrivait à communiquer. Nous les remercions. Mon compagnon hollandais leur offrit quelques paquets de cigarettes. Nous repartions après quelques minutes. Notre chauffeur de taxi nous avouait que lui aussi n’était pas très rassuré quand il avait vu le camion militaire s’arrêter. Nous étions bien heureux de rentrer à notre hôtel.

Je restai à Beyrouth pour visiter des bureaux. Il nous fallait un immeuble moderne, assez central. Pas trop chère. Rien n’était décidé. Nous devions encore rencontrer des acteurs économiques influents dans la région. C’était la fête tous les jours. Je dois dire que les Libanais sont des personnes hautement sympathiques. Quant à la gente féminine, c’était tout simplement un régal pour les yeux. Un soir, en parlant à mon épouse au téléphone, je lui disais que mes yeux se retournaient dans la tête à chaque coin de rue en observant toutes ces jolies femmes. Elle me répondit du tac au tac comme un trader savait le faire, « là-bas, tu te prends pour Brad Pitt, attends de revenir ici et tu verras que tu n’as rien d’extraordinaire ». Ça refroidissait. C’était dit avec humour. Elle était elle-même très jolie.

Comme je voyageais toujours seul, j’avais une grande liberté d’action et d’organisation. J’avais ma routine bien établie. Je me levais tranquillement, lorsqu’il y avait une salle de gym dans l’hôtel, j’en profitais. Puis méditation. Dans mon hôtel à Beyrouth, il y avait une piscine. C’était parfait. J’emplissais mon carnet d’adresses, créais des nouveaux contacts.

En rentrant du Liban, je faisais une tournée Européenne en commençant par Rome. J’adorais cette ville. Je m’arrangeais pour y passer le week-end pour la visiter. Ma première rencontre fut très assez originale. J’avais rendez-vous avec une petite société de courtage italienne. Un peu spécialisée sur un marché de niche, un petit créneau lucratif. J’arrivais tranquillement. On m’ouvrait la porte. C’était un petit appartement aménagé en salle de marché de poche. Au bout du bureau trônait le directeur général, une soixantaine d’années. Les brokers autour de lui étaient uniquement des jeunes et jolies italiennes, entre 23 et 30 ans. Un seul broker de sexe masculin était au milieu, visiblement très heureux de sa condition d’unique mâle, sans compter le directeur bien sûr. Le jeune broker m’emmenait déjeuner. J’étais un peu intrigué. Cette petite équipe féminine au demeurant hyper sympathique autour de ce Monsieur faisait un peu anachronique. Il m’expliquait que ces jeunes femmes étaient la plupart des filles de voisins vivant dans le quartier du directeur général. Elles n’avaient pas fait d’études. Il leur offrait un travail. Lui était le seul élément masculin qui avait une expérience professionnelle dans le métier. Le directeur général aimait bien être entouré de jeunes et jolies femmes. De nos jours, je ne suis pas si sûr que cette logique d’embauche serait très appréciée.

Ces jeunes italiennes parlaient beaucoup. C’était assez bruyant dans ce petit appartement. Plus de bruits que dans une salle de 150 brokers. Bonne ambiance. Un peu le parrain avec ses ouailles.

Ce week-end-là visitant Rome, je faisais une rencontre distante, brève mais significative. Je me promenais sur la place Saint-Marc. Il faisait très beau. Un groupe de pèlerins polonais déambulaient sur la place avec des drapeaux polonais. Je me trouvais mélangé au groupe un peu par hasard. Tout d’un coup, une fenêtre en hauteur sur la droite s’ouvrit. Le Pape Jean-Paul 2 apparut faisant des signes à ses compatriotes. Après quelques minutes, il bénissait notre petit groupe. J’avais gagné mon entrée au paradis. Mes nouveaux amis polonais étaient bien entendus en état de grâce.

Après Rome, c’était Milan. J’y passais rapidement visiter un correspondant. Je devais ensuite repartir pour Varsovie.

C’était mon premier voyage en Pologne. Je rendais visite à mon ami Guy qui avait quitté New-York. Il était devenu le trésorier de sa banque pour les pays de l’Est. Il connaissait bien Varsovie me servant de guide. Un de ses collègues se joignait à nous. Après dîner nous allions dans un bar juxtaposant une salle de réception. Nous entendions de la musique, des rires, des chansons. C’était un mariage. Tous les trois discrètement nous ouvrions la porte pour voir de quoi il en retournait. Un des invités nous voyant nous faisait des grands pour nous joindre à cette célébration. N’étant pas des timides nous acceptions cette invitation. Nous allions de table en table parlant un peu d’Anglais, un peu de Français, à tour de rôle, nous faisions danser la mariée. Ceci jusqu’à l’aube. Vraiment un bon moment.

Le lendemain, je restais à Varsovie pour visiter la vieille ville qui avait été entièrement reconstruite à l’identique après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Varsovie avait été rasée jusqu’à ses fondations par les nazis. En étudiant les plans encore existants dans les archives polonaises, le gouvernement avait fait reconstruire la ville historique. C’était magnifique. Le soir, en rentrant dans ma chambre, je trouvais sous ma porte un papier avec un numéro de téléphone. J’appelais mon ami Guy lui demandant si c’était lui. Il riait m’expliquant que c’était probablement une call-girl qui cherchait un client. En 1996, la Pologne était encore très pauvre, beaucoup cherchait un moyen pour survivre. Je n’appelais pas ce numéro.

Après Varsovie, je repartais à Paris où j’allais rester une semaine. Comme d’habitude, je faisais ma petite tournée gastronomique. Pourtant, je commençais à m’ennuyer. Voyager avait ses avantages, surtout dans les conditions ou je les effectuais. Il me fallait commencer à envisager une autre alternative. Après Paris, ce furent Londres, Bruxelles, Oslo, Madrid, Lisbonne. Je traversais l’Europe en long et en large pendant trois semaines.

En rentrant à New-York, je rencontrais dans nos bureaux un nouveau broker. Il s’appelait Colt, diminutif de Colton. Il avait la cinquantaine. Un grand gaillard. Ancien joueur de football américain au collège, un vrai beau gabarit. Il était en train de créer un nouveau business pour notre compagnie. Les financiers n’étant jamais à court d’idées, un nouveau produit allait voir le jour sous l’impulsion qui allait devenir très célèbre. Il s’agissait d’Enron. Je sympathisais très vite avec lui. ON échangeait nos plaisanteries, il m’expliquait l’aspect technique de ce produit. On appelait ça un dérivé climatique. Oui un produit financier allait permettre de spéculer sur le climat.

En attendant, mes occupations au sein de ma compagnie étaient très limitées. Je sentais bien que la direction souhaitait que je parte de moi-même. Il ne voulait pas non plus se fâcher avec moi, car je connaissais beaucoup de monde dans le marché. Une fois de plus dans ma vie la Nature allait m’indiquer la voie à suivre.

 

Pendant plusieurs mois, j’allais vivre au ralenti. Un peu comme si la Nature m’avait mis au repos. J’avais le sentiment d’être entre- parenthèses. Je voyageais continuellement. Je retournais à Beyrouth sans vraiment de bonnes raisons, c’était juste pour me balader. Personne ne contrôlait mon budget, ni même ma présence au bureau. J’entrais et sortais comme je le voulais. C’était une situation vraiment étrange. J’en profitais pour rentrer souvent chez moi de bonne heure. Ou bien, j’allais au centre de Méditation Transcendantale plusieurs fois par semaine. J’allais visiter mon nouvel ami Colt dans son bureau situé au 4e étage de notre immeuble. Nous avions un sens de l’humour assez similaire ; le courant passait très bien entre nous deux. Surtout, je voulais comprendre un peu mieux ce nouveau marché des dérivés climatiques. Je trouvais assez fascinant que l’on puisse créer un marché financier sur le climat. Ma curiosité était véritablement piquée au vif.

Un autre de mes amis au sein de notre entreprise, Steve, vivait la même situation que moi. Il était plus âgé, en fin de carrière. Impossible de le licencier. Trop connu, trop respecter, la direction le laissait tranquille espérant qu’il parte de lui-même. D’autre part, son fils travaillait encore au sein de l’entreprise avec succès. L’équipe de Steve avait été dissoute faute de combattants, le système électronique ayant annihilé son marché d’origine.

Nous allions souvent déjeuner ensemble. Nous allions nous promener à Manhattan. Nous étions devenus des touristes très bien rémunérés. Je savais que ça ne durerait pas une éternité. Simplement, il fallait prendre les choses comme elles venaient. Inutile de s’énerver. Mon épouse avait toujours un emploi des plus rémunérateur. Moi-même sans bénéficier de primes, je gardais un salaire très confortable. Il n’y avait pas le feu.

Un soir, je décidais d’aller méditer au centre de Méditation. La présidente du centre était devenue une amie ; je venais souvent. Je faisais régulièrement des donations au centre nous papotions de temps à autres. Ce soir-là, je lui expliquais que je commençais à être un peu lassé de mon emploi actuel. Je voulais aller ailleurs, faire autre chose, simplement, je ne savais pas trop quoi pour l’instant. Elle eut cette impulsion assez soudaine de partager avec moi une information. Elle connaissait le PDG d’une entreprise de courtage sur lies produits financiers liés particulièrement au pétrole. Elle avait entendu récemment en discutant avec des personnes au centre, qu’il souhaitait se diversifier en créant de nouvelles lignes de produits à offrir à ses clients. Je lui faisais part de mon intérêt. Elle promettait de l’appeler pour lui parler de moi. Steve, puisque c’était aussi son prénom, me contacta quelques jours plus tard. On discutait un peu, il me demanda quels produits financiers, je pourrai éventuellement créer ou apporter à ses clients. Je n’étais pas du tout dans le marché de l’énergie. Ma connaissance était très limitée dans ce domaine. Cependant, nous avions une connivence dès notre première conversation nous méditions tous les deux depuis très longtemps. Son associé aussi. Ils étaient professeurs de Méditation transcendantale en même temps que leur profession de courtiers professionnels. Nous trouvions tout de suite un terrain d’entente. Lui comme moi voulions explorer différentes possibilités. Nous souhaitions aboutir à quelque chose sans réellement savoir comment.

Je me demandais comment j’allais pouvoir apporter un plus à cette compagnie. Je devais faire confiance à mon intuition. Je pressentais que c’était le chemin à suivre. Aller travailler dans un univers différent, moins stressant. Comme d’habitude, la patience et la détermination sereine allaient créer la situation parfaite pour quitter mon emploi actuel, commencer ailleurs, tout ça avec le maximum de bénéfices.

Je déambulais dans les couloirs de nos bureaux quant à la sortie de l’ascenseur, je tombais nez à nez avec Colt. Il semblait être très en colère. Du haut de son mètre 95 et quelque cent trente kilos, il valait mieux l’approcher avec beaucoup de diplomatie quand il n’était pas content. Je l’invitais à aller manger un morceau au bar du coin. Pour discuter de son problème. Dans mon esprit, je voulais utiliser cette occasion pour qu’il m’explique à fond son marché climatique. Colt aimait les bons vins et la bonne chair. Son petit point faible. Je commandais quelques bonnes bouteilles, vin rouge, vin blanc. Nous discutions tranquillement. Il m’expliqua qu’il en avait assez de l’entreprise ou nous étions. Il voulait aller ailleurs ou il pourrait développer son marché en toute quiétude. Mon intérêt était piqué au vif. Mon nouvel ami Steve cherchait à développer une nouvelle gamme de produits financiers. Le dérivé climatique entrait tout à fait dans ce schéma de développement. Je testais Colt, lui disant de ne rien faire avant de m’en parler car moi aussi, je voulais changer d’air. Je pouvais être en mesure de lui faire une proposition des plus alléchante très rapidement. J’appelais Steve et son associé Kerry. Je leur expliquais que je pouvais leur amener l’unique broker du marché climatique à New -York. Il était nécessaire de discuter de mon contrat rapidement. Ils étaient d’accord. Pour finaliser notre accord, Steve, qui vivait dans le Wyoming, m’envoya un billet d’avion pour Jackson Hole station de ski réputée dans cet état américain. Sa maison était magnifique. Il avait une résidence de 700 mètres carré. Son bureau était immense, car passionné de basket-ball, ayant lui-même le physique d’un basketteur, il s’amusait durant la journée à lancer des ballons dans le panier de basket qu’il avait fait installer sur le mur. Il avait une vue imprenable sur la montagne. Nous organisions un conférence call avec son associé Kerry qui par la suite prendrait le relais. Nous tombions d’accord sur un contrat, je pourrai commencer à ma convenance. Je ne reverrai quasiment plus jamais Steve par la suite. Il était l’aspect administrateur de la société, Kerry le commercial.

Maintenant, je devais quitter mon employeur avec le maximum d’avantages. A vrai dire depuis un bon moment j’avais tout fait pour me faire licencier. J’arrivais le matin à 10 heures. J’étais le plus souvent en T-shirt et Bluejeans. Je n’allais jamais au meeting. Je partais tôt le soir.

 

Après quelques semaines de ce petit manège, notre PDG me convoqua. Il me faisait le petit discours classique, Philippe nous te remercions pour tout ce que tu as fait pour nous, mais nous pensons qu’il serait temps de se séparer. J’allais garder un très bon souvenir de cet endroit. J’en avais bien profité. L’occasion se présentait pour tourner une nouvelle page. J’avais mon nouveau contrat en poche, je m’en moquais. Il me proposait 6 mois de salaires de compensation. C’était parfait. En revanche, la coutume était de verser cette somme mensuellement. Si par hasard, l’employé licencié trouvait un nouvel emploi, le versement s’arrêtait. Je ne voulais pas. Il me fallait un chèque de suite. Je le remerciais de son offre très généreuse, dans la foulée, lui demandant quand je pourrai venir chercher mon chèque pour la totalité du montant à percevoir. Sans vraiment comprendre pourquoi il me répondit« tu auras ton chèque cet après-midi, passe me voir et tu l’auras. » Je n’en croyais pas mes oreilles. La Nature était trop bonne. Dès 14 heures, je me ruais au bureau de peur qu’il ne change pas d’avis. Non tout allait bien, je pris mon dû, environ $50000. Je sortais pour le déposer à la banque.

D’autre part dans ce genre de situation, l’employeur faisait signer un document interdisant au partant à débaucher des anciens collègues pour aller travailler éventuellement chez un concurrent. La Nature faisant encore bien son travail, ils oubliaient de me faire signer ce document. J’étais libre de mes mouvements pour mettre mon plan à exécution.

N’ayant plus d’obstacle légal, il était nécessaire de récupérer Colt. Je l’appelais dans la foulée l’invitant à me rejoindre tout de suite au bar. Il savait pourquoi il arrivait rapidement. Je lui donnais le numéro de téléphone de Steve qui était prévenu du processus en cours. Colt l’appelait. Ils discutèrent très longuement sur les différentes modalités du contrat proposé à Colt. Il réservait sa réponse pour le lendemain.

En fait, il fallut presque une semaine pour finaliser le contrat de Colt. Sans tarder lui-même débaucha son jeune collaborateur pour le rejoindre. Notre ancien employeur était furieux ayant le sentiment d’avoir été un peu dupé. C’était vrai.

Une nouvelle aventure commençait pour nous trois. Nous étions début 1998. Ma parenthèse de globe-trotter de luxe se fermait.

Le principe de gestion de notre nouvel employeur était très simple. Nous pouvions travailler de l’endroit ou voulions. La société de Steve était divisée en petits groupes de courtiers travaillant dans des lieux géographiques différents en fonction de leurs lieux d’habitation.

Nous trouvions un bureau dans le New Jersey, assez facile d’accès par la route ou les transports en commun. Mon rôle était le développement commercial et accessoirement aider en cas de grande activité à gérer le flot de transactions. Mais déjà depuis quelques années, je m’étais éloigné du côté transactionnel, j’étais passé à autre chose.

De plus, ce nouveau marché climatique demandait un grand travail de recherche. Nous avions besoin de documentation. Il nous fallait démarcher le marché européen. Nous avions un réel rôle d’éducateur auprès de professionnels du marché en quête de nouvelles opportunités. Notre client principal était Enron. Il était le promoteur, le créateur de ce marché. Nous n’étions pas seulement ses courtiers. Nous étions son allié. Son marketer.

Il ne faut réellement jamais avoir peur du changement. L’ego, le mental pesant sur les aléas de notre vie peuvent habilement nous faire renoncer à tous désirs d’explorer de nouveaux horizons. La peur du changement, c’est aussi nous pousser à vouloir retourner à de vieux schémas de routine de vie. En acceptant le défi du changement, j’avais à chaque fois ce sentiment de bousculer tous les concepts, toutes ces choses que je croyais savoir. En changeant mes habitudes, acceptant les risques, je me sentais plus libre. Je me libérais de tout un système de croyances. Les doutes disparaissaient, les peurs aussi. L’énergie de mon intuition et de mon cœur me dirigeait vers ce qui devrait être forcément le mieux pour mon évolution intérieure et donc matérielle, les deux étant infiniment corrélées.

Nous étions trois brokers à nous lancer dans cette nouvelle aventure. Deux chevronnés, Colton et moi. Un plus jeune Pete en âge, mais ayant déjà une bonne expérience sur ce marché. C’était son premier emploi. Il connaissait tous les participants potentiels et existants. Il avait eu le temps de se former sur ce produit dès son lancement. Il était très technique et remarquablement efficace. Avec notre petite équipe, nous allions offrir un moyen de gérer le risque climatique auprès de nombreuses entreprises. Il nous fallait tout entreprendre, tout mettre en place, tout expliquer à nos clients potentiels. Tout ceci devait être mis en place rapidement, car nos revenus dépendraient des commissions gagnées auprès de nos clients. Nous allions bénéficier d’un pourcentage important sur chacune d’entre elles, notre salaire de base était limité au plus bas. Sauf le mien. Car étant plus un marketer qu’un broker en titre, j’étais assez confortable. J’avais obtenu un salaire de $120000 par an. C’était un choix. Steve et Kerry m’avaient proposé deux alternatives. Ou bien un salaire de base réduit au minimum avec des primes très importantes. Ou bien un salaire élevé avec des primes plus faibles. J’avais opté pour la première proposition. Devant faire du marketing, je n’aurai pas eu la possibilité de développer mon propre réseau de clientèle. D’autre part, je voulais éviter au maximum de rentrer de nouveau dans une logique d’intervenant sur le marché. J’avais déjà donné. Pour moi, n’importe quel produit pouvait se vendre ou s’acheter. Le faire avec des devises ou des températures s’apparentait à faire la même chose. Le développement commercial m’intéressait le plus.

En quelques mots, le principe consistait à calculer le froid ou la chaleur pouvant occlure durant l’année sur des secteurs géographiques très précis. Pour notre marché, l’année était arbitrairement divisée en deux saisons. La saison froide et la saison chaude. La première démarrait en novembre pour finir en avril. La saison chaude d’avril jusqu’en novembre. Il fallait prendre les données météorologiques officiels de différentes stations de mesure des températures à travers les Etats-Unis. On prenait des données jusqu’à une trentaine d’année d’historique pour calculer une moyenne et une prévision pour la saison à venir. L’Amérique étant un grand pays, voire un continent, des variations d’une partie à l’autre du pays permettaient de se créer un portefeuille de gestion du risque sur tout le pays. Qui pouvait être intéressé ? Des sociétés productrices d’énergie. Une prévision d’un hiver plus doux que d’ordinaire voudrait dire moins de vente d’électricité ou de gaz naturel. Pour une société vendant des sodas, un été plus frais voudrait dire moins de vente de boissons fraiches. Ce risque réel devrait pouvoir aider ces entreprises à prévoir les pertes ou gains éventuels sur une saison.

Ceci est une explication courte et simplifiée des possibilités que pouvaient offrir ce produit. Il y avait d’autres possibilités plus techniques, sur le nombre de centimètres de neige tombée sur une station de sports d’hiver, l’intensité du vent pour gérer la production d’électricité générée par des éoliennes. Tout ce qui pouvait toucher de près ou de loin à un risque climatique.

Nous commencions avec Enron comme principal intervenant. Cette maison de trading était considérée comme étant le fleuron de l’industrie du marché de l’énergie aux Etats-Unis. Contrairement à l’Europe qui allait suivre, quelques années plus tard dans une moindre mesure, l’Amérique avait décidé de déréglementer la vente ou l’achat de l’électricité. Ce n’était pas l’état qui fixait les prix, mais la loi de l’offre et de la demande, c’est-à-dire le marché. Enron avait une équipe constituée assez impressionnante pour gérer ce nouveau portefeuille financier. Neuf météorologistes professionnels, une dizaine de traders, un suivi technique et administratif d’une trentaine de collaborateurs. C’était une véritable usine à gaz en quelque sorte. Cette unité opérationnelle était basée à Houston.

Enron avait une façon très particulière de se faire connaître sur les marchés internationaux. Ils disposaient d’une équipe chargée de la communication d’une réactivité optimale. Chaque opération réalisée sur le marché climatique qu’elle soit importante ou totalement insignifiante était tout de suite annoncé par communiqué de presse auprès des médias spécialisés dans la finance. Que ce soient les émissions télévisées, le Wall Street Journal, c’était sans discrimination, il fallait que le monde sache qu’Enron était à la pointe dans un nouveau marché.

Comme l’idée était tout de même un peu originale à savoir spéculer sur des conditions météorologiques favorables ou défavorables pour une situation économique donnée, il fallait convaincre des clients possibles. Aux Etats-Unis du fait d’une culture financière bien enracinée dans la population, ce n’était pas un problème. Au contraire. Nous obtenions souvent des commentaires de personnes ravies de pouvoir s’impliquer sur un marché différent, trouvant l’idée de placer leur argent sur de la météo tout simplement géniale. En revanche en Europe, c’était une autre paire de manche. Je commençais à démarcher des institutions financières à Paris pour offrir nos services. Les premières réactions furent souvent assez amusantes. J’appelais les banques ou compagnies de trading pour me présenter. L’une d’entre elle plus particulièrement eut une réaction amusante. J’appelais ce cambiste qui m’avait été recommandé comme contact. Il décroche, je me présentais, en quelques mots lui expliquais que je suis basé aux Etats-Unis, et que nous allions offrir un produit pouvant gérer financièrement le risque climatique pour sa banque et surtout ses clients. Il éclatait de rire, me répondant qu’il n’avait pas le temps pour ce genre de balivernes. Il pensait même que c’était un gag radiophonique. Étant du genre un peu têtu, je le rappelais, et rebelote, me raccrochait au nez toujours bon enfant. Ça le faisait beaucoup rire. Ne renonçant pas, je le rappelais. Finalement sentant que ce n’était pas du tout une plaisanterie, il daignait m’accorder son attention. Au bout de quelques minutes, il m’expliquait qu’il trouvait assez intéressant, ajoutant qu’il n’y avait que des Américains pour inventer un truc pareil. Il m’invitait à lui rendre visite lors de mon prochain voyage en Europe pour faire une présentation plus approfondie. Je faisais alors une tournée téléphonique de toutes les sociétés susceptibles de pouvoir se lancer sur ce nouveau marché. J’entendis cette réaction à maintes reprises. Parfois elles étaient amusées, d’autre fois pas du tout.

Il nous fallait aussi acheter des données météorologiques françaises. Nous devions nous procurer des historiques des stations françaises sur une trentaine d’années ou plus. Enron ou personne ne parlait français, m’avait demandé de le faire discrètement pour eux. Aux Etats-Unis, ces données étaient gratuites. Pas en Europe. Cependant, ce marché était totalement inconnu sur les marchés. Encore moins au service national français de météorologie. Je les appelais. Je leur expliquais que j’avais besoin de donnée historique sur un certain nombre de stations météos françaises, car ma société faisait des études sur un nouveau marché climatique. Mon interlocuteur très sympathique était néanmoins pris de court. Surtout, l’ampleur de ma commande était tout à fait inhabituelle. Je lui demandais le prix pour ces données. C’était quasiment gratuit.

Je contactais Enron qui s’empressait de faire sa petite liste d’emplettes. Nous passions commande. Je recevais quelques jours plus tard toutes les données commandées. Jusqu’ici rien d’extraordinaire. Sinon que quelques semaines plus tard, nous avions besoin d’autres données sur la France. Je rappelais Météo France, et là surprise, les prix avaient été multipliés par dix. Très avisés, les commerciaux de l’entreprise nationale avaient effectué leur recherche, flairant le bon coup. Dès lors les prix ne cesseront de monter devenant même carrément prohibitifs.

Mon travail était beaucoup moins stressant. J’allais en Europe régulièrement rencontrer des nouveaux clients. Une association fut créée pour promouvoir notre activité. C’était l’« association pour la gestion du risque climatique ». J’étais élu comme premier président pour l’Europe. Il fallait organiser des conférences sur deux jours chaque année si possible dans des villes qui avaient vocation à nous accueillir car ayant déjà des compagnies impliquées dans ce marché. Je choisissais le lieu, recrutais des conférenciers. Nous avions engagé une société organisatrice d’évènements qui nous aidait à tout mettre sur pied. Nous commencions par Paris, puis Londres, Rome, Francfort.

L’année où nous organisions notre congrès annuel à Londres Colt décida de venir. J’étais très content, car il était très drôle et sympathique. Très étonnamment, ce grand gaillard était totalement perdu en voyageant à l’étranger. Il sortait rarement du New Jersey où il résidait, encore moins des Etats-Unis. Lorsque nous nous promenions dans Londres, je lui proposais de prendre le métro. Il regardait l’air effarer comme si je lui proposais d’aller dans la jungle au milieu d’animaux sauvages. C’était assez comique. Voyant mon air mi amusé mi étonné, il m’expliquait qu’il était très peu sorti des Etats-Unis durant sa vie. Pourtant, travaillant sur les marchés financiers internationaux, il avait été invité à de multiples reprises en dehors de son pays. Il déclinait à chaque fois. Jusqu’au jour où son directeur général lui intimait l’ordre de se rendre à Londres pour rencontrer des clients. Il avait 35 ans à cette époque. Il n’avait pas de passeport. Il n’en avait jamais eu. Je découvrais en discutant avec lui que beaucoup de citoyens américains voyageaient peu à l’étranger. Tout d’abord, les Etats-Unis étant un pays gigantesque, il n’était pas toujours utile dans leur esprit d’aller voir d’autres pays. L’éducation scolaire aux USA n’est pas basée sur un apprentissage minimum de la culture d’autres nations ni même de leur propre histoire. Je me rappelle qu’en discutant de temps en temps avec mes collaborateurs, je découvrais avec une certaine stupéfaction qu’ils ignoraient qui étaient La Fayette. Ils ne savaient pas que Milan était une ville italienne. Ils pensaient que le Maroc était en Asie. Pour eux, cela n’avait aucune importance. A quoi cela servait il de connaître d’autres cultures, langues étrangères ou l’histoire de leur nation ? Ils étaient intelligents, avaient suivi des études à l’université. Ce qui était primordial à leurs yeux devait se vérifier en dollars à la fin du mois. Le reste s’apparentait plus à une perte de temps et d’énergie. Colton avait été élevé et éduqué dans ce moule. Pour lui sortir des Etats-Unis, même en étant en Europe, signifiait quitter la civilisation.

Nous passions quelques jours à Londres, je le prenais par la main pour visiter un peu la ville. Le soir, lorsque nous étions un peu libres, il cherchait avant tout un endroit très américanisé pour boire un verre. Un bar avec des écrans, partout retransmettant du football américain ou du base Ball. Il avait besoin de se sentir rassuré. C’était plutôt amusant de voir son comportement.

Au début de notre activité, nous avions très peu de commissions. Il fallait lancer la machine.

Enron nous donna alors un sérieux coup de main. Leur équipe avait une façon très particulière de faire la promotion de ce nouveau marché. Lorsqu’elle entendait qu’une nouvelle compagnie commençait à investir dans ce marché, un de leur commerciaux nous le signalait. Nous appelions tout de suite ce nouveau client potentiel. Nous lui expliquions tout le fonctionnement et principes des transactions. Après quelques semaines d’éducation intensive, il commençait à indiquer sur le marché des propositions d’achat ou de vente sur des périodes hivernales sur certains secteurs météorologiques sensibles pour leur activité. Souvent, leur proposition d’achat ou de vente n’était pas très réaliste. Ou bien, ils voulaient acheter trop bas ou trop haut. Enron pour les inciter à se lancer sans avoir peur de s’impliquer décidait régulièrement de vendre ou acheter à perte à ses nouveaux entrants. La transaction effectuée leur service de presse appelait tout de suite les organes d’informations comme Reuters indiquant qu’une nouvelle société venait d’effectuer une transaction avec Enron, que ceci montrait une fois de plus que c’était un marché en expansion, qu’en Enron entendait continuer à développer ce business agressivement.

C’était rudement efficace. Les médias économiques suivaient de près ces nouveaux développements. Enron était la compagnie citée en exemple partout. Enron avait forcément trouvé le bon filon. De plus les intervenants qui à leur grande surprise voyaient leurs propositions d’achat et de vente clôturée avec des profits maximums étaient encouragés à persévérer. Enron créait petit à petit un vrai marché en acceptant des pertes relativement minimales, car ils gagnaient beaucoup d’argent sur d’autres transactions effectuées en parallèle.

Je découvrais une nouvelle facette de la créativité du monde du trading. Créer un marché de toute pièce par de la communication bien gérée, des pertes minimales, une puissance de feu maximale.

De mon côté, je démarchais quelques clients français qui se lançaient modestement, mais régulièrement dans ce marché. Comme souvent, ils n’avaient pas une mentalité de preneur de risque. Ils voulaient le beurre et l’argent du beurre. Au début, il bénéficiait des largesses d’Enron. Ils en étaient ravis, bombaient un peu le torse, tout contents d’avoir joué un bon tour au roi Enron. Ça n’a pas duré très longtemps. Assez vite, ils commencèrent à subir le market-making d’Enron qui imposait sa loi lentement, mais surement.

Il y avait aussi des compagnies qui ont perdu énormément d’argent sur ce marché par leur propre faute. Comme par une sorte d’inconscience, l’une d’entre elles ne croyait pas au réchauffement climatique. Nous étions en 1998. Pourtant, en étudiant les relevés météorologiques sur les 30 années précédentes, n’importe quel profane pouvait constater qu’il y avait déjà un réchauffement assez net sur certaines régions des Etats-Unis. Ce n’était pas une coïncidence. C’était vérifiable à l’œil nu.

Cette société était suisse. Elle avait construit un logiciel d’analyse dans ce sens. Toutes ces cotations indiquaient clairement une volonté de voir tout réchauffement comme étant une anomalie passagère. Elle était la seule à le penser. Cette erreur d’appréciation se reflétait dans toutes ses propositions d’achats ou de ventes. C’était une aubaine pour tous les autres intervenants du marché. Car le reste du monde avait fait une analyse totalement à l’opposé de notre ami suisse. Les pertes de cette société basées sur sa mauvaise analyse, contraire à toute logique scientifique, son entêtement à la limite de l’irrationnel, s’élevèrent à 48 millions de dollars sur une année. Ses pertes allaient alimenter les caisses de tous les autres participants qui avaient eu la bonne idée de réaliser des transactions avec cette belle contrepartie.

 

Colton était un grand gaillard avec une résistance à l’alcool assez redoutable. Kerry, notre directeur général, partenaire et propriétaire de la société de courtage pour laquelle nous travaillions étaient du même gabarit. Ils commençaient tous les deux à prendre plaisir à se rencontrer de temps à autre pour se saouler allègrement. Ils commençaient toujours par une petite phrase du genre, » ok, on prend un verre, mais vite fait ». Ça finissait à 1 h du matin, les deux ne pouvant à peine placer deux mots cohérents à la suite. Il m’arrivait de les accompagner dans leurs turpitudes. C’était très intéressant, car je ne buvais plus ou quasiment plus d’alcool. Je pouvais alors observer au cours de la soirée le liquide coulant à flots les deux compères sombrer dans un nuage d’incohérence parfois très drôle. C’était quasiment une étude sociologique. Aussi, en les regardant, c’était un peu mon miroir. J’étais un peu consterné de penser que j’avais pu me comporter de la sorte à de nombreuses reprises. C’est ainsi qu’un de ces soirs, je les rejoignais dans leur lieu de rendez-vous favori. Un steak house réputé s’appelant Morton. Nous commencions à discuter de notre développement, de notre chiffre d’affaires qui devenait très conséquent, de choses et d’autres. Après quelques verres de vins californiens et déjà quelques heures de très longues discussions bien arrosées, Colton commanda une bouteille de porto sans vérifier le prix. Cela arrive souvent quand on perd un peu la notion du temps les vapeurs d’alcool atteignant le cerveau. Je les accompagnais, car c‘est une boisson que j’apprécie particulièrement. Je prenais un petit verre. Après tout ce qu’ils avaient ingurgité, le porto allait les achever non sans avoir un dénouement heureux pour moi.

Comme tout ivrogne heureux, ils commencèrent à discuter de mon travail, de mes performances. Colton, qui m’aimait bien, suggéra à Kerry de m’augmenter. Il répondit positivement avec enthousiasme. Colton proposait une augmentation généreuse de $15000 par an. Cétait totalement imprévu. Kerry chaud bouillant décida et bien que ce n’était pas suffisant. Il décréta, il faut le récompenser, donnons-lui $25000 par an. Je les regardais m'amusant grandement de les voir dans cet espère de concours surréaliste. Colt dans son élan approuva me serrant dans ses bras, Kerry aussi. Ce n’était pas fin. J’étais nommé dans la foulée directeur du développement avec une prime supplémentaire de mon augmentation accordée de $25000. Le résultat de cette soirée se terminait par une augmentation de $50000 pour ma pomme.

Il était temps de partir. Ils étaient incapables de conduire. Je les chaperonnais tous les deux commandant des limousines pour chacun. Dans une forme de prière, Colt me demanda de régler l’addition du bar. Je regardais le total pensant à une erreur. $2200 de boissons. En lisant attentivement chaque ligne de l’addition, je constatais que la bouteille de porto seule coûtait $1600. Je rigolais au fond de moi pensant à la tête qu’allait faire Colt le lendemain matin. Il faut savoir que dans ce milieu une règle absolue était de rigueur. On pouvait sortir, boire toute la nuit, faire ce que l’on voulait, mais c’était une obligation d’être présent à l’heure le lendemain. Colt ne faillit jamais à cette règle malgré des gueules de bois absolument mémorables.

En toute franchise, je me disais qu’l faudrait un miracle pour que ces deux compagnons de boisson puissent se rappeler de quoique ce soit le lendemain.

Pourtant, tout ce qui fut promis par mes deux compagnons malgré un état d'ébriété avancé fut respecté à la lettre. Mes responsabilités ainsi que ma situation financière venaient de faire un bond en avant.

 

Chapitre 8

"L'absolu n'est pas à la portée de l'homme, mais dans le coeur de l'homme."

Daniel Pons

 

Tous ces changements dans ma vie, la plupart du temps très positifs n'étaient pas dû au hasard. Tout ce que j'entreprenais ou souhaitais réaliser trouvait son origine dans ma quête spirituelle, dans mon désir profond de réalisation intérieure. Pour cela, je pratiquais la Méditation Transcendantale depuis 1976 et le vol yoguique depuis 1980. Celle-ci pouvant apparaître comme étant un peu ésotérique à bon nombre d'entre nous, une explication est certainement nécessaire pour en comprendre le principe. Celle-ci pouvant apparaître comme étant un peu ésotérique à bon nombre d'entre nous, une explication est certainement nécessaire pour en comprendre le principe.

Tout d'abord, l'efficacité d'une technique doit être vérifiable par son expérience directe. Elle doit être testée au quotidien. Celle qui m'aida considérablement au cours de ma vie consistait à utiliser des "yagyas".

Qu'est-ce qu'un Yagya ? « Un Yagya, est un terme sanskrit qui désigne le rituel védique majeur destiné à honorer les dévas par des louanges et des oblations. »

Ce rituel est pratiqué par des Pandits. Ces Pandits sont en quelque sorte des moines vivant en Inde qui se sont transmis de génération en génération depuis des millénaires cette tradition orale védique. Au cours de l’histoire cette tradition fut plus ou moins perdue ou mal utilisée.

Maharishi Mahesh Yogi réintégra dans son enseignement l’utilisation de ces Yagyas.

Pour être en mesure d’utiliser un Yagya, il est nécessaire de consulter un Jyotishi, c’est-à-dire un Pandit astrologue versé dans la science de la connaissance des planètes. Ce Pandit doit être dans un état de réalisation du Soi lui permettant d’avoir une perception cosmique de votre thème astrologique. Être un Jyotishi c’est être capable de lire votre charte astrologique, mais aussi d’en connaitre intuitivement les forces et les faiblesses à partir d’un niveau de conscience supérieur. De ce niveau de conscience illimitée, il sera capable de vous recommander un Yagya.

Ce rituel consistera par la pratique de célébrations védiques pratiqués durant des rituels de plusieurs heures. Leurs objectifs étant de limiter les effets négatifs de votre karma à venir. Par ces offrandes spirituelles, vous serez capables de prévenir le danger avant qu’il ne présente à votre porte. Ces offrandes sont faites aux dévas, qui sont les dieux régissant les lois de la Nature. Pratiquement si durant une de vos vies antérieures votre comportement a été négatif, les lois de la Nature étant ce qu’elles sont, vous pouvez vous attendre à un retour karmique négatif. Dépendant du sérieux de la négativité de vos actions passées, l’ardoise à régler dans cette vie sera proportionnellement ajustée. Pareillement pour vos actions positives. Ça s’appelle le karma ou la loi d’action et réaction.

Pour atténuer les effets négatifs de vos actions passées, vous pouvez demander à un Pandit de réaliser un Yagya. Ceci ne remplace pas la méditation qui est le moteur principal de votre réalisation intérieure. Le Yagya est une technique complémentaire, un outil s’ajoutant à votre chemin de vie.

 

Découvrant au début des années 1990 cette nouvelle connaissance, je décidais de m’y intéresser de plus près. Je prenais rendez-vous avec un Jyotishi pour une lecture astrologique des années à venir. Il me donnait quelques informations sur ce qui de potentiellement désagréable pourrait arriver dans la vie les mois ou années à venir. Je le mettais un peu à l’épreuve lui posant des questions sur mon passé. A mon grand étonnement il me disait des choses assez pertinentes. Tout n’était pas juste ce qui est logique, l’astrologie donne des tendances, une direction, pas forcément des informations au détail près. Pour une première expérience de ma part dans un domaine ou mon ignorance, était quasiment totale, je constatais que ce Pandit réalisait plutôt un bon travail. La lecture faite de mon thème astrologique, énonçant les difficultés à venir, il me conseillait donc quelques Yagyas pour limiter l’intensité des problèmes à venir ou accentuer la positivité des tendances à venir.

Je commandais ces Yagyas auprès des Pandits, une date et une heure étaient fixée, prenant en considération le décalage horaire, les rituels étant réalisés en Inde dans un ashram. J’en commandais plusieurs qui seraient réalisés sur plusieurs jours. À la date fixée, j’étais curieux de savoir si j’allais ressentir quelque chose de particulier.

Mon but était de prévenir toute épreuve à venir, mais aussi de débloquer une situation professionnelle particulière à laquelle j’étais confrontée depuis plusieurs mois que je ne parvenais pas à résoudre. Le résultat après la performance de ce Yagya avait valeur de test dans mon esprit.

Le Yagya fut fait. J’avais bien ressenti durant mes méditations une transcendance particulièrement forte, mais cela étant très subjectif, je n’étais pas disposé à laisser mon jugement se laisser influencer par une pratique de la méditation plus profonde que d’ordinaire. Je voulais du concret dans ma vie matérielle.

Environ une semaine après le Yagya, tout se débloquait et ce que j’avais eu tant de mal à réaliser professionnellement se concrétisait. Étant un caractère un peu méfiant, ne voulant laisser aucune place au hasard, je commandai d’autres Yagyas pour débloquer d’autres situations dans ma vie familiale ou professionnelle.

De façon générale, 80 % des Yagyas réalisés pour moi ces 25 dernières années produisirent les effets escomptés. Ils me facilitèrent grandement la vie. De plus, ma vie spirituelle s’en trouva enrichie, renforcée. Durant ces rituels, je ressentais à chaque fois une grande communion avec la loi Naturelle, un bien-être très profond qui durait de longues semaines. Lorsque les effets s’estompaient, il en restait toujours un petit quelque chose, une ouverture de conscience plus importante, une sérénité plus forte.

Entre 1990 et 1999, j’utilisais cette technique de façon quasiment mensuelle. Dès que je sentais une forte résistance dans ma vie, un problème majeur, je demandais un Yagya. L’expérience me montra aussi d’être vigilant sur la façon dont parfois les résultats étaient obtenus. Par exemple, lorsque je souhaitais débloquer une situation professionnelle, mon esprit projetait une certaine idée de la façon dont les évènements pourraient se dérouler. La Nature pouvait en décider autrement. J’aboutissais au même résultat, mais par des chemins inattendus qui pouvaient secouer sérieusement mes croyances, mes certitudes. Je comprenais que le Yagya n’était pas simplement une sorte de magie blanche pour réaliser mes désirs, mais une technique extrêmement subtile pour me faire évoluer. Ma conscience individuelle s’élargissait, s’ouvrait à de nouvelles possibilités. La réalisation des désirs n’en était que la surface visible, la véritable valeur de cette pratique résidait dans sa puissance à faire sauter les barrières retardant mon évolution spirituelle en provocant parfois des changements importants aussi qu’inattendus.

Il m’est arrivé lorsqu’une situation devenait véritablement très stressante et compliquée de commander des Yagyas plus intenses. Il existe différents niveaux de Yagyas. Par exemple, si plus de Pandits participait au rituel demandé, les résultats étaient souvent proportionnels au nombre de participant. Le Jyotishi pouvait recommander des rituels plus longs face à une situation à venir qui pouvait sembler très difficile. Bien sûr, le choix était laissé au candidat. Tout cela aussi n’était pas gratuit. Plus le nombre de Pandits était élevé pour la cérémonie, plus le prix était élevé, tout en sachant que cet argent contribuait au financement des écoles de Pandit en Inde.

Lors d’une de ces périodes de vie particulièrement difficile après de multiples tentatives et ne voyant pas de solutions qualifiées rationnelles, je décidais d’utiliser un Yagya particulièrement puissant. En fait, j’en commandais plusieurs à la fois pour m’assurer d’un résultat. Le Yagya dura environ 3 semaines avec de petites interruptions. Durant cette période, ma vie se trouva pris dans une forme de tourbillon d’énergie mélangée de grande sérénité. C’était un sentiment très curieux. Tout était bouleversé autour de moi. Ma vie familiale, professionnelle volait en éclat avec une énorme intensité. La Nature semblait vouloir m’indiquer qu’il était temps de passer à une vitesse supérieure en m’invitant à prendre des décisions que je repoussais depuis un certain temps de façon plus ou moins inconsciente.

Tout d’abord avec mon épouse, nos relations s’étaient fortement détériorées. Moi-même étant de plus en plus impliqué dans mon cheminement spirituel, je sortais de moins en moins dans des lieux d’amusements classiques. Je le faisais uniquement dans un cadre professionnel et de moins en moins avec mon épouse. Plutôt, que de faire la bringue, je préférais rester tranquille dans notre maison. Mon épouse, qui ne méditait pas, avait de plus en plus de mal à comprendre mon comportement, ce qui était tout à fait compréhensible. Elle devenait de plus en plus distante. Par la force des choses, une séparation se dessinait lentement à l’horizon. Nos relations devenant très tendues, et moi-même n’arrivant pas à trancher dans le vif, car ayant vécu un premier divorce, je ressentais une véritable crainte de repasser par cette épreuve. Il y avait les enfants dont je m’occupais beaucoup et malgré tout, j’étais toujours amoureux de mon épouse même si c’était moins intense.

Je commandais un Yagya pour clarifier tout ça.

En quelques semaines, toute la situation devint claire dans ma conscience. Je comprenais qu’il fallait prendre les problèmes à bras-le-corps pour pouvoir aller de l’avant. Pendant la durée du Yagya comme dans un jeu de l'ego, les choses se mettaient en place. Le divorce ne me faisait plus peur, j’en voyais la nécessité malgré toutes tensions qui s’en suivraient, mon épouse ressentait la même chose. Tout se déroula harmonieusement. Nous prenions un avocat commun qui ficela le dossier, nous nous étions mis d’accord sur les conditions, et jusqu’à ce jour 16 années après nos relations sont restées amicales. Mes enfants et moi sommes restés très proches jusqu’à ce jour.

Après cette séparation, je devais quitter les Etats-Unis pour reconstruire ma vie professionnelle et personnelle. Je n’avais plus d’emploi, il fallait trouver une nouvelle façon de gagner ma vie.

Les voies du Seigneur sont effectivement impénétrables. Commencer à s’élancer sur une voie spirituelle implique nécessairement de grands changements. Les concepts ou croyances forgées au cours de décennies de bourrage de crâne volent en éclats rapidement. C’est un bouleversement permanent qui amène la conscience à s’ouvrir de plus en plus pour se libérer de l’emprise des illusions du monde matériel. Cela ne veut pas dire que la matière n’existe pas. Cela signifie que la matière doit être comprise à sa juste valeur. Sans conscience spirituelle, le monde relatif est un univers stressant, étouffant. Nous créons de fausses valeurs, de fausses croyances par ignorance. Ne connaissant pas notre propre soi, ne connaissant pas la véritable constitution de l’univers, nous passons à côté de notre vérité propre. Dans ce refus de l’acceptation de notre vérité spirituelle, nous générons des vies de souffrance et d’incompréhension. Méditer veut dire découvrir notre réalité intérieure non pas pour la coupée de la vie matérielle. Au contraire, cet éveil spirituel par la pratique de la méditation transcendantale va aligner notre vie spirituelle et relative sur une même trajectoire se soutenant l’un et l’autre en créant une harmonie parfaite. Cette unité va annihiler toute idée de souffrance. L’ignorance source de tous nos déboires disparaît petit à petit pour faire place à une conscience rayonnante. C’est le royaume des cieux qui s’ouvre sur Terre. Méditer, c’est créer une véritable intimité avec le divin. Les Yagyas, la Méditation Transcendantale, le vol yoguique, toutes ces pratiques permettent de comprendre que Dieu n’est pas un intermittent.

 

Quand a conscience est totalement réalisée quand le cœur prend la dimension de sa vérité. Il ne peut exister de véritable intégration de la conscience cosmique sans avoir ouvert cet espace totalement à la réalité objective et subjective de la vie.

Le cœur, c’est tout d’abord un instrument qui nous permet d’avoir une existence relative. Cependant, à l’intérieur de celui-ci, il existe un espace de conscience infini. Il n’y a pas de limite. C’est un lieu d’infini, d’illimité. Cet espace se développe avec le temps et la pratique de la Méditation Transcendantale.

Le cœur, c’est le siège de l’Amour, de la compassion éternelle.

Nous ne percevons pas sa valeur infinie pour de multiples raisons. Notre ego, notre rigidité, notre intellect totalement déconnecté de sa valeur cosmique, tout cela ne nous permet pas d’apprécier cette valeur du Silence et d’invincibilité, car ce silence est l’expression de notre éternité indestructible.

Connaissant cette valeur du cœur, flirtant avec elle, la conscience devenant consciente d’elle-même, réalise la vie infinie. Cela veut dire une relation totalement intégrée avec l’essence divine, sans séparation, c’est un espace ouvert, sans aucune limitation.

Tout est perçu avec les yeux du cœur. C’est-à-dire qu’il n’y a plus de place pour le passé ou le futur, même le présent. Toute notre histoire a disparu pour faire place à la réalité de la vérité éternelle. Tout ce qui paraissait être notre fardeau du passé, l’inconnu du futur qui nous angoisse tant, ce Présent que nous ne semblons pas maitriser, tous ces concepts sont broyés dans l'espace du cœur et son infinie mansuétude.

En fait connaître cette expansion du cœur, c’est connaître Dieu. Il est possible de vivre en permanence cette réalité, de comprendre que Dieu n’est pas et n’a jamais été un intermittent. Il est toujours Présent ici et là. Que sa place est dans les cœurs. Dieu n’est pas dans le monde des croyances, il n’est pas une croyance, il est une réalité. Il se déplace dans l’espace de l’Amour, là dans le Cœur des choses. Nous devenons alors conscients d’être son réceptacle. Nous ne pensons plus, nous ne tergiversons plus parce que nous connaissons enfin que le Cœur n’a pas besoin d’intermédiaire pour s’exprimer. Que pour Aimer, il n’est pas nécessaire de raisonner, qu’il est inutile de justifier l’Amour.

Parce que l’Amour est Un. Il s’étend à l’infini. Il n’a pas de commencement, il n’a pas de fin. Il n’est jamais né, il n’est jamais mort, il est indivisible. L’Amour ne se négocie pas. Connaitre cette réalité, c’est pouvoir marcher la tête haute, flâner dans le flot de la vie, apprécier tout ce qui est beau, tout ce qui est moins beau, car finalement en vérité tout est éternellement divinement beau.

L’Amour, c’est connaître le Silence de l’éternité, c’est pouvoir la touchée, la palpée. C’est voir le monde dans son infinie flexibilité, on pourrait dire élasticité. Les yeux du cœur peuvent découvrir la vérité cosmique dans sa dimension éternelle, pour revenir à son point d’ancrage, notre conscience.

Aussi, l’action accomplie avec le cœur n’a plus rien de définitif, car elle est intrinsèquement éternelle parce qu’ouverte à la vie. L’action est devenue infiniment flexible. Elle ne connaît pas la négation, elle ignore la négativité parce que cela est devenu tout simplement impossible, car chacune de nos actions est réalisée dans l’essence pure de la connaissance du divin. L’activité est initiée sur la base de sa propre réalité éternelle. Elle est auto suffisante, auto gérée, elle est sans fluctuation, sans aucune aspérité qui pourrait venir obscurcir son but qui est d’accomplir une seule et unique réalité à savoir l’infinie éternité du moment.

Un moment n’est pas le Présent. Un moment est juste un instantané de vie pris en flagrant délit de réalité cosmique. Le moment est appréhendé par le cœur qui en fait une impulsion de vie d’éternité, de joie totale. L’espace s’ouvre dans chaque moment. Et chaque moment est une pulsion éternelle émise dans l’espace du cœur qui s’étend à l’infini et ne peut plus en aucun cas se perdre dans les méandres du passé, futur ou présent.

Le Cœur témoigne de tout. Il est la source de tout. Il est le réceptacle de tout ce qui est et sera. Il est en deçà, en dehors, en dedans. Il est la réalisation de la constitution de l’univers.

Il n’y a pas de conscience intermittente. La conscience intermittente veut dire simplement une vie vécue dans l’ignorance et la souffrance. C’est ignoré les mécanismes de la vie fonctionnant dans la réalité holistique de la création. Les soubresauts de la vie sont les conséquences de croire que le divin est un visiteur intermittent d’un spectacle qui aurait un début et une fin.

 

Bien sûr, nous pouvons parler très longuement des bienfaits sur notre santé physique ou mentale d’une pratique assidue et suivie de la méditation. Nous pouvons décrire et expliquer pendant des jours et des jours combien la méditation ouvre notre conscience et de ce fait nous ouvre à mieux comprendre les autres ou mieux accepter ce que nous sommes et combien nous voyons avec plus de lucidité le monde qui nous entoure. Tout ceci est très positif et ne serait-ce que pour ces raisons nous devrions tous pratiquer la méditation pour tout simplement être mieux « dans notre peau » et profiter de la vie comme étant véritablement un domaine de toutes possibilités. Ne pas méditer, quelque part, c’est se couper de son être profond, c’est accepter de vivre partiellement, comme un intérimaire du bonheur.

Au-delà de cette aspect pratique et très palpable des bienfaits de pratiquer la méditation, il y a quelque chose de beaucoup plus fondamentale qui s’éveille en chacun de nous, petit à petit avec une infinie douceur et une certitude absolue de l’existence d’une vérité. Celle-ci n’est ni magique, ni extraordinaire, mais c’est simplement une réalité d’un vécu intérieur prouvant qu’une relation intime existe entre notre soi et cette incroyable découverte devenue certitude que non seulement Dieu existe, mais qu’il est aussi notre ami, notre confident. La méditation (transcendantale) au-delà de ses bienfaits nous ouvre la porte de cette relation privilégiée avec le divin. Nous pouvons alors ressentir son amitié, sa force, son omniprésence, son omniscience, son amour indéfectible pour ce que nous sommes. Nous intégrons avec une certitude que oui, nous avons été créés à son image, non pas de façon virtuelle, mais réellement, vraiment !

La méditation nous permet d’ouvrir le dialogue avec lui. Nous pouvons discuter, refuser, accepter, nous pouvons tout lui raconter. Et il nous écoute et nous répond. Oui, cela peut paraître bien étrange, et pourtant, c’est une réalité. Cette expérience très claire s’accentue avec le temps. Nous avançons alors main dans la main avec cette immense liberté intérieure ou toutes peurs et angoisses ont disparues. Une confiance infinie est intégrée pour toujours. Parfois, bien sûr sur le chemin s’éclaircissant dans cette nouvelle relation, un petit doute peut venir se glisser…Cela n’a pas beaucoup d’importance car nous avons réveillé notre Soi dans son intimité avec le divin qui, entre nous, n’avait jamais disparue, elle était seulement endormie….

Dès lors, nous pouvons affirmer que cette intimité retrouvée rend la Foi caduque. Oui, car le mot « foi » sous-entend un doute, la foi, c’est une croyance…. (Il est vrai qu’il est peut-être plus sûr d’avoir la foi que pas du tout mais c’est un autre débat.)

Il y a eu ceux qui « croient » et ceux qui ne « croient pas ». La méditation met tout le monde d’accord, car l’expérience directe de la Conscience efface tous les doutes, toutes les théories du mental qui cherchent à démontrer l’existence de Dieu ou sa non-existence. L’ouverture du soi, concrètement, méthodiquement, par la science de la conscience expérimentée systématiquement nous permet de devenir un intime de Dieu. Il n’existe plus de retenue. Une simple croyance s’est transformée en une réalité du quotidien. Le cœur devient le réceptacle de cette réalité indestructible, l’esprit lui, apprend à vivre son indépendance, sa non-identification au monde de la matière nous comprenons dans cette intimité avec le Divin que nous pouvons dans notre cœur et notre esprit englober la vie dans tous ses aspects. L’illimité de notre Conscience devient notre quotidien.

Donc Dieu devient notre ami au quotidien. Il nous prend par la main, nous guide, nous laissant toujours le libre-arbitre, car grâce à lui, notre pouvoir de discrimination se développe et nous permet d’éviter les erreurs et obstacles dans notre parcours de vie.

Et dans cette relation de confiance, il y a cette vérité qui éclate naturellement à la surface de notre Conscience. Nous comprenons qu’effectivement même si tout ce qui nous entoure semble changer, toujours, tout le temps, il n’y a jamais de fin. La conscience est véritablement illimitée, infinie et éternelle sous-jacente à tous ces changements. Nous sommes alors capables de percevoir distinctement la structure profonde des mécanismes de la conscience. Disons-le simplement, la mort de façon générale, n’existe pas. Ce concept de la mort qui est pour certains une croyance ou une peur n’a plus de raison d’être. L’éternité devient une réalité concrète et permanente, ici et maintenant. (Pour ceux qui pensent le contraire c’est plus embêtant car malgré eux ils ont aussi le droit à cette éternité. Il faudra simplement peut être un peu plus de temps pour l’intégrer)

La méditation va entretenir cette relation intérieure avec Dieu, et va tout simplement permettre à notre soi de vivre une béatitude sereine, d’être totalement maître de sa propre destinée à l’instant présent. La méditation (transcendantale) permet cela. La méditation ouvre ce canal, ce flot ininterrompu de libération intérieure.

Précisons que cela n’a rien à voir avec une quelconque révélation, illumination ou conversion. Cet échange intérieur est véritablement un état permanent de bien-être structuré en dehors de tout schéma émotionnel. Par la pratique de la méditation, la conscience s’éveille à elle-même, à sa propre image qui est un miroir de la source de cette création.

Comprenons ici, aujourd’hui, que rien ne nous empêche de vivre pleinement notre relation avec Dieu, non pas dans une relation de quémandeur, d’âme coupable, mais bel et bien d’égal à égal, dans une relation de maître à disciple ou nous acceptons son enseignement de vie pour nous libérer de tant d’années d’errements.

 

Voyez-vous, finalement, il suffit de peu de chose, une simple impulsion, une petite envie de vivre mieux dans ce monde si changeant, et puis avec patience, méthodiquement, cette lumière va poindre…Voyez-vous, finalement, il suffit de peu de chose, une simple impulsion, une petite envie de vivre mieux dans ce monde si changeant, et puis avec patience, méthodiquement, cette lumière va poindre… La Vie parfois nous offre des cadeaux que nous ne savons pas saisir. C’est dommage, très dommage de passer à côté.

Concernant les yagyas même si j’ai eu de très belles expériences et des retombées positives sur ma vie en générale je devenais un peu dubitatif non pas sur leurs effets incontestables sur les évènements mais sur le fait qu’à force de se référer à l’astrologie védique pour gérer sa vie, il y avait une véritable perte d’innocence ou même une forme d’inertie s’installant dans la conscience. Chaque fois qu’un astrologue donnait une tendance même juste à des évènements à venir, le mental semblait s’installer dans cette idée que le yagya allait résoudre le problème, l’action innocente qui aurait peut-être permis sans yagyas une solution rapide échappait à la conscience. J’entendais beaucoup trop dans les conversations de mes amis, « ah maintenant je suis dans une période négative c’est pour ça que j’ai des problèmes ». Ils semblaient s’installer dans une sorte de fatalisme, voir une totale inertie face à l’évènement devenu dans leur conscience inéluctable.

De cette constatation je décidais de ne plus les utiliser, ou seulement en cas de grande nécessité, de toute façon cette décision relevant d’intuition pure. Cette analyse à ce jour s’est trouvée confortée en observant mes amis les utilisant intensivement. Un peu comme si les yagyas étaient une potion magique, une sorte de magie blancue qui allait éradiquer tout leur mauvais karma.

 

Chapitre 9

 

"Le soleil change souvent d'horizon et de théâtre, afin que la privation le fasse désirer quand il se couche, et que la nouveauté le fasse admirer quand il se lève."

Baltasar Gracian Y morales

 

 

Après ce bond dans ma rémunération et mes nouvelles responsabilités au sein de notre société, notre business florissait, nous avions une période fructueuse, beaucoup de franche rigolade, ce qui était, il faut bien le dire assez courant chez nous, tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Les marchés de l’énergie allaient en décider autrement. Une crise majeure se déclenchait sur le marché de l’électricité aux Etats-Unis. Ce fut un scandale qui déclencha cette crise. Enron, notre premier client, fut pris la main dans le sac d’une flagrante manipulation de marché. Cette compagnie forte de son aura, du soutien des médias financiers avait pendant quelques années réussies à colmater les fuites possibles sur ses malversations. Ça ne pouvait pas durer indéfiniment.

Comme souvent, dans la finance, une crise se déclenchait sur une rumeur simplement cette fois-ci « il n’y avait pas n’a pas de fumée sans feu ».

Enron avait falsifié ses comptes avec l’aide d’agence de notation. Ces agences ont un rôle primordial, car elles doivent contrôler la solvabilité et la probité des sociétés participantes à l’activité des marchés financiers. En dissimulant les malversations d’Enron, toute la confiance dans le fonctionnement des marchés était remise en question. C’était une situation gravissime. Au fur et à mesure que les informations venaient à l’attention des médias et du monde de la finance la valeur de l’action en bourse d’Enron s’effondrait. Mais pas seulement. Comme c’est souvent le cas il y eu un effet domino, toutes les compagnies travaillant sur le marché de l’énergie les unes après les autres perdaient considérablement de leur valeur capitalistique.

Pire, les employés d’Enron plusieurs dizaines de milliers virent leur économie disparaître. Car la direction avait d’Enron obligeait ses employés à acheter des actions « Enron » en bourse pour financer leur compte de retraite. L’action tombant à zéro, ils perdirent tous, sans exception, leurs économies, parfois celles d’une vie de travail.

Nous étions au cœur de cette crise, Enron étant notre plus gros client, mais aussi nous étions le premier courtier sur le marché climatique pour les sociétés de trading dans l’énergie, nous allions subir de plein fouet ce retournement de situation mais pas de suite. Il y eut une période d’incubation.

Tout d’abord, les traders d’Enron avec qui nous travaillions tous les jours semblaient plutôt confiants sur la suite des évènements. Il y avait bien toutes ces rumeurs, ces enquêtes diligentées par les autorités de tutelles des marchés qui créaient une réelle méfiance dans les salles de marché. Cependant, personne ne soupçonnait l’effondrement qui allait suivre.

Petit à petit, l’action Enron dévissait lentement, mais sûrement jusqu’au jour où elle décrocha carrément pour arriver à la valeur zéro en quelques heures.

Colt ne voulait pas y croire. Voyant l’action en quelques minutes tombées de $20 à $5, il pensait que c’était simplement dû à une panique des marchés et qu’il fallait acheter des actions à des niveaux si bas. Il appelait son courtier habituel et achetait des actions Enron au niveau d’environ $10 l’action. Il en achetait pour $10000.

Il discutait en même temps avec les traders de chez Enron qui eux-aussi en achetaient pensant vraiment que ce qui se passait était irrationnel.

En fait à peine quelques minutes passèrent que l’action s’effondra passant de $10 à $4 pour finalement quasiment atteindre zéro, les autorités de marché suspendant la cotation sur Enron. Colt nous regardait totalement hébéter, il venait de perdre en quelques minutes $10000. Le marché était traumatisé, en état de choc. Les nouvelles commencèrent à filtrer sur les malversations de la direction d’Enron, sur les comptes offshores existants et leurs comptes truqués. Des enregistrements de traders furent rendus publics montrant une manipulation des cours du marché de l’électricité créant artificiellement des niveaux de prix prohibitifs ce qui avait eu pour effet de causer la quasi-faillite de l’état californien qui ne pouvait pas payer de tels niveaux d’achats pour se fournir en énergie.

Le marché petit à petit s’effondrait. Nous étions toujours assez prospères malgré tous ces évènements car une crise sur les marchés veut dire un surplus de transactions et en conséquence des commissions plus nombreuses et plus juteuses.

D’ailleurs nous pensions ouvrir un bureau de représentation à Paris. Pour cela, nous étions en contact avec une petite société de conseil à Paris. Ils avaient un excellent carnet d’adresses dans le monde de l’énergie. Je les connaissais depuis une dizaine d’années et nous nous entendions bien. Nous décidions de créer une petite joint-venture à Paris. J’allais m’installer pendant deux mois à un Sofitel pas loin de la rue de la Boétie. J’avais négocié un prix compétitif, car j’allais occuper une chambre pendant une longue période. J’arrivais à Paris début 2002 pour lancer nos opérations de dérivés climatiques en Europe en espérant compenser un peu le marché américain qui était en train de rétrécir à vue d’œil.

Ce fut une courte période d’une énorme intensité. J’étais seul et célibataire, à Paris, dans un hôtel de luxe, ma vie de couple étant en voie de désagrégation, je me sentais très libre, avec une ligne de crédit pour développer notre réseau commercial assez importante. Tout s’annonçait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Dans la journée, je retrouvais mes associés français, nous mettions en place notre entreprise commune, cherchions du personnel, faisions les entretiens d’embauche, mettions en place une structure juridique. Nous organisions notre déploiement commercial. Mes associés n’étaient pas seulement des associés, mais aussi des amis, ils le sont toujours. Nous nous entendions très bien. Il était facile de travailler dans ces conditions.

Le soir je rentrais à mon hôtel pour aller méditer tranquillement puis je sortais me promener dans Paris. Souvent j’invitais des amis à boire un verre ou diner dans un bistrot local. J’avais mes habitudes au bar du Plaza Athénée ou je rencontrais mes clients ou amis de passage. Paris était pour moi véritablement la ville des lumières. A cette époque je retrouvais des amis de mon adolescence, particulièrement ma première petite amie sérieuse de mes 16 ans que je retrouvais après une trentaine d’année. Ce fut un beau moment de retrouvailles. Elle était toujours aussi ravissante. Une belle femme attirante, intelligente, je n’étais pas déçu de l’avoir retrouvé. Ce soir-là, il y eu une petite flamme d’un nouveau désir de retrouver notre passé. Pourtant il ne passait rien. Nous bavardions toute la nuit ou presque et l’un comme l’autre nous hésitait à se lancer dans une aventure ne fusse t elle que pour un soir.

Ma raison était assez claire en fait. J’avais cette intuition, que passer la nuit avec elle n’amènerait rien de bon. Même si mon mariage était plutôt dans une phase terminale, ma conscience m’interdisait de commettre une action finalement plus liée à un désir physique qu’à une réalité profonde. Cette situation je l’avais vécue déjà plusieurs fois, et je la vivrais encore de nombreuses fois. A chacune de ces circonstances, je ne concluais pas malgré des invitations extrêmement explicites de mes compagnes d’un soir. C’était véritablement cette intuition, cette discrimination de savoir faire la différence entre un désir passager et une action soutenant ma propre évolution spirituelle. Qu’est ce qui était le plus important ? L’intuition est toujours juste. Il y a une grande différence entre l’intuition et une élaboration mentale. C’est une différence qui peut être clairement perçue.

L’art d’écouter sa voix intérieure, c’est aussi reconnaître la réalité, avec une discrimination sans faille, et ne pas la confondre avec l’identification passagère à une émotion, une pensée, ou un événement de la vie.

Plus tard avec le recul du temps, je me rappelais plusieurs de ces rencontres. Parfois avec un peu de regrets, me disant alors elles étaient vraiment jolies ces jeunes Femmes, j’aurai quand même du…Et finalement comme me réveillant d’une illusion, je réalisais que non finalement, ma décision durant l’instant Présent de ces rencontres, avait été toujours un choix d’une grande sagesse mon intuition avait perçu quels engrenages auraient pu être déclencher sans véritablement une raison intelligente, c’étaient juste des charges émotionnelles sans lendemain, sans justification.

Je vivais cette période avec une grande joie. C’était un peu paradoxal. Ma vie, familiale, à laquelle je faisais une parenthèse en étant en France ne me manquait pas du tout. Je parais en week-end de temps en temps dans le sud de la France ou parfois dans d’autres pays européens. Cette indépendance temporaire était vraiment très jouissive.

Certainement, l’ambiance tendue entre mon épouse et moi-même ne donnait pas vraiment envie d’être au domicile conjugal. Mes enfants semblaient ne pas se rendre compte encore que leurs parents ne s’entendissent plus très bien, ils étaient habitués à me voir partir de longues périodes en voyages. J’avais la conscience presque tranquille.

 

En dehors de ma vie parisienne très mondaines et de mes activités professionnelles ces deux mois passés en France eurent une très grande importance dans ma vie pour la décennie qui allait suivre. J’allais faire deux rencontres. L’une de l’ordre spirituel. L’autre, encore une fois féminine.

La Nature, la Vie nous testent en permanence. J’avais depuis un certain cette profonde intuition qu’il allait être temps pour moi de changer de vie. Je ne savais pas si j’allais rentrer en France, mais quelque chose devait se débloquer, ma situation personnelle, mon évolution semblaient être bloqués. J’étais dans une impasse, il fallait que ça bouge.

Ma première rencontre fut spirituelle. Un de mes amis professeur de Méditation Transcendantale dont je voyais régulièrement le week-end pour passer un bon moment me parla un jour de ce garçon qui parlait d’éveil et se proposait d’aider les personnes à s’éveiller.

Alors l’éveil… Mon ami m’avertit que cette personne donnait des satsangs chez une personne à Paris et que tout le monde pouvait y assister sans problèmes. J’étais très intrigué, car ce concept d’éveil à cette époque en 2002 était assez nouveau. On parlait de conscience cosmique, mais l’éveil semblait être autre chose. Je me rendais donc à une de ces réunions pour observer et comprendre. Pour quelqu’un comme moi à la recherche de la réalisation du soi, pouvoir rencontrer quelqu’un apparemment réalisé spirituellement, c’était une occasion à ne pas rater. J’arrivais à cette réunion. Il y avait beaucoup de monde peut-être pas loin d’une centaine de personnes. Je connaissais une grande majorité des personnes présentes.

Notre conférencier avait un beau regard, une belle présence. Il s’exprimait avec aisance et sans difficulté. Ses mots sonnaient justes. Il avait de bonnes intuitions en s’adressant à différentes personnes dans l’assistance. Visiblement, il était capable de percevoir de façon très subtile les blocages psychologiques de ses interlocuteurs, et de par son énergie les débloqués. En parlant avec quelques personnes, il semblait toucher des points sensibles de leur inconscient et leur réaction était très souvent de fondre en larmes, car une douleur secrète refaisait soudainement surface. C’était très impressionnant d’efficacité. C’était un homme sincère, souhaitant faire du bien à ses prochains. Ce qui ne veut pas dire forcément que sa méthode était la plus douce ou sans risques pour ceux qui suivaient son enseignement. Car il proposait un véritable enseignement. Il pensait que l’éveil, c’était ici et maintenant, dans le moment présent, que de façon générale, méditer finalement ne servait pas à grand-chose. Qu’en vivant ce fameux « Présent ici et maintenant » la libération était là. Comme beaucoup des personnes présentes, j’étais séduit par son discours. Tout semblait plutôt facile à l’entendre, puisque la méditation n’était pas utile et que lui par ses séminaires, il allait nous aider à avancer spirituellement, pourquoi ne pas essayer ?

A l’écouter, presque religieusement, lorsqu’on vit dans le présent, la vie est facile. La vie est relaxante. La vie est un plaisir infini. On prend le temps d’être, de vivre toutes ces petites choses du quotidien qui, dans leur simplicité, nous font comprendre l’incongruité de vouloir absolument ressasser le passé ou nous projeter dans le futur. La quête pour une pseudo-sécurité, que la société s’évertue à vouloir créer sans trop de succès, nous apparaît dérisoire. Vivre l’instant présent, c’est ne plus croire, ne plus espérer. C’est être. Tout ceci paraissait bien alléchant. J’assistais à plusieurs de ses séminaires pour découvrir ce fameux instant présent. Nous étions un petit groupe à le suivre assidûment, car il était aussi extrêmement sympathique et un rien charmeur. Dans ses séminaires, il se donnait beaucoup et chacun d’entre nous pu expérimenter des expériences très fortes de ce que j’appellerai des relâchements de stress intenses. Puis parfois sans réellement savoir trop pourquoi il déclarait qu'untel était éveillé. J’en faisais partie. À mon grand étonnement car je n’avais pas le sentiment que quelque chose de très particulier s’était passé dans ma conscience. Certes, j’avais connu des petites crises métaphysiques en sa compagnie, mais rien de ce que je pourrai qualifier de transcendantal. En revanche ce qui se révéla un peu troublant au cours des mois qui suivirent, c’était cet ego collectif des différents groupes qu’il gérait à se considérer comme étant des éveillés. Si lui notre guru de circonstance le disait, nous étions donc forcément éveillés. Au cours des mois et années qui suivirent, je travaillais souvent avec lui, car il promettait la lune jusqu’au jour où ce fut une éclipse totale.

En allant fouiner un peu partout, je me rendais compte que cette mode de « l’éveil fast food », il n’y pas d’autres mots, était suivie et enseigné par de nombreuse auto décrétée éveillés gurus qui parcouraient la France et ailleurs avec cette nouvelle bonne parole, ne méditez plus, suivez-nous, vous verrez l’éveil, c’est facile, c’est ici et maintenant. Je me rendais à de nombreuses conférences et j’entendais systématiquement le même refrain le même discours et surtout à ma grande stupéfaction et chagrin, les personnes écoutant ces bonnes paroles pensaient sincèrement être éveillées. Quand vous discutiez avec elles, il était visible que la plupart d’entre elles n’avaient aucune réelle connaissance de l’éveil. Je me rappelle un de ces conférenciers demander à l’assistance « qui pense être éveillée ici » et de voir la quasi-totalité de la salle lever la main ? C’était assez déroutant, car par un simple coup d’œil, il était facile de comprendre que tous ces éveillés étaient des belles au bois dormant.

Dans ces conférences, je voyais aussi beaucoup de personnes précédemment rencontrées dans d’autres mouvements spirituels. Elles semblaient faire du shopping de conscience pensant probablement qu’en rencontrant le plus d’être spirituels elles iraient plus vite elles-mêmes. Pourtant, véritablement, les discours étaient totalement similaires de l’un à l’autre.

Pour expliquer un peu mon mieux mon ressenti vis-à-vis de ces intervenants, prenons une analogie. Imaginons que nous avons une échelle de grandeurs de 1 à 10.

Tout en haut à 10, nous avons les grands maîtres reconnus, Maharishi, Guru Dev, Swami Rama, Yogananda , Amma, Babaji et ainsi de suite. Ils sont incontestablement les grands Gurus de l’histoire de la spiritualité.

Comparons-les maintenant avec nos éveillés des temps modernes. Nous pourrions dire que ceux-ci se situent à l’échelon trois ou quatre, éventuellement 5. Ils ont eu des expériences d’expansion de conscience très fortes, de transcendance intense, mais absolument pas intégrées dans le champ de l’absolu n’ayant qu’une vision limitée de la conscience cosmique, et encore moins dans le champ de l’expérience, celui de la matière. De plus dans la plupart des cas, ils n’ont aucune connaissance intellectuelle du Véda par exemple, ou très partielles.

Ils ont souvent une perception forte, une intuition nettement au-dessus de la moyenne, simplement ce n’est jamais totalement intégré. Ces pouvoirs limités leur permettent néanmoins de sentir ou voir des choses plus subtiles que le commun des mortels, mais un pouvoir de ce genre ne se transmet ? C’est un don de Dieu qu’il faut utiliser avec parcimonie et une grande délicatesse. Ils sont donc incapables d’expliquer à leurs disciples en herbe la dimension d’une expérience spirituelle forte. Ils tâtonnent tentant sincèrement, et c’est là le drame, de donner un semblant d’explication tenant la route. Leur réponse ? Il faut vivre le moment présent. Oubliez les Gurus, ils sont trop compliqués, pas besoin de leurs enseignements.

Les conséquences peuvent être graves pour leurs disciples, mais pas seulement. En se proclamant enseignants spirituels, ils prennent vis-à-vis de la dimension de l’absolu, la responsabilité de faire grandir spirituellement toutes ces personnes vers la réalisation du soi.

Le problème est qu’ils en sont incapables provocant même des lésions spirituelles, car déclenchant des processus énergiques qu’ils sont dans l’impossibilité de contrôler ou d’expliquer. La conséquence est de voir ces personnes quitter le chemin spirituel blessées émotionnellement, parfois avec une grande colère. Je peux en témoigner, je l’ai vu. Je l’ai vécu, et surtout je n’ai jamais rencontré une personne suivant ces éveillés atteindre un quelconque Nirvana, ou ne serait qu’un peu plus de bonheur supplémentaire dans leur vie au quotidien.

Un jour Maharishi parlait de ces éveillés. Il expliquait que ces personnes, qui quittaient la tradition de la connaissance védique en s’intronisant enseignant, devraient par la suite revenir de vie en vie pour permettre à tous leurs disciples d’atteindre la réalisation. Ce serait leur karma. Continuer inlassablement à réparer les dégâts causés par leur ignorance et de leur ego ayant pris le dessus.

Le risque pour ces apprentis sorciers est de ne pas avoir réussi pour eux-mêmes à atteindre un état de conscience spirituelle élevée mais aussi d’avoir pendant les années à venir à s’occuper de ceux qu’ils auront déroutés intentionnellement ou non de la voie royale. C’est véritablement une très grande responsabilité qui est bien dommageable pour eux et ceux qu’ils auront encouragé à les suivre.

Je constatais que les personnes voguant d’un guru à l’autre, sans s’en rendre véritablement compte, étaient prises dans une sorte de compétition à celle qui serait la plus évoluée spirituellement et le plus vite. De façon générale le besoin de compétition tient une grande place dans la vie. On peut s’en rendre compte à chaque instant. On veut toujours plus que son voisin à un niveau matériel : une voiture plus belle, une maison plus belle, un salaire plus important et bien cet esprit de compétition existe aussi dans la recherche du Divin.Nous voulons être plus « évolué », plus « libéré », plus « ascète », plus « généreux » et ainsi de suite. Comme si le Divin avait créé une sorte de compétition entre tous les êtres humains pour leur donner un diplôme d’« êtreté ».

Après deux ou années à fréquenter nos amis éveillés, je m’en éloignais aussi rapidement, que je m’en étais approché, percevant, comprenant l’erreur de ceux qui les suivaient. C’était beaucoup de mots avec des expressions stéréotypés tout à fait séduisants même pour un esprit averti. Simplement tout le monde n’avait pas le caractère ou l’expérience pour s’en éloigner à temps en saisissant le vide sidéral de tous ces verbiages. Certains pensent toujours qu’ils sont éveillés, j’en connais, c’est très dommage.

Durant cette période toutefois intéressante car je rencontrais de nombreuses personnes d’une grande richesse intérieure, je faisais de nombreux séminaires. Après mes deux mois en résidence hotellière de luxe, après avoir finaliser notre association avec nos amis français, je rentrais aux Etats-Unis.

Cette période fut de transition. Notre groupe de brokers gagnait toujours bien sa vie, mais nous pressentions que cela n’allait pas durer. Enron disparaissait, les autres compagnies petit à petit réduisaient leurs activités de trading, et le marché climatique, qui n’était qu’un marché de niche ne devenait plus du tout prioritaire pour les intervenants.

Avec l’Europe, nous réussissions de belles transactions et nous arrivions petit à petit à développer une base de clients fidèles. Cependant, leur activité restait très marginale.

Pour promouvoir le marché climatique nous avions créé une association en 1998. Le siège de cette association était à Washington, elle fut baptisée la « Weather Risk Management Association ». En Europe, nous créâmes aussi la filiale, « WRMA Europe » dont je fus le premier Président pendant 2 années. Mon rôle était d’organiser des conférences sur deux jours en invitant de multiples intervenants afin de présenter notre marché. La première de ces conférences fut organisée à Paris, puis Londres, Francfort, Rome, Amsterdam et en Toulouse. Nous tachions d’en avoir deux par an à chaque fois dans une ville différente. De nombreuses sociétés se faisaient représenter, car à défaut de faire du trading climatique, tout le marché européen était très intrigué par cette nouvelle invention américaine. Spéculer sur le climat était quand même quelque chose d’assez novateur.

Notre conférence à Toulouse fut particulièrement réussie. Nous étions des clients importants de Météo France, leur siège était à Toulouse et mes relations avec leur direction très amicale. Je proposais leur proposais d’organiser une de nos conférences à Toulouse, ils en furent ravis. Le conseil d’administration de la WRMA accepta avec joie cette proposition. Météo France fit les choses en grand. Un château local fut loué pour la circonstance et une grande dégustation de vins fut organisée pour tous nos participants suivis d’un repas pantagruélique dans une des salles du château. Nous partions ensuite tous à Toulouse pour finir la soirée. Nos invités américains étaient particulièrement contents. En dehors de Paris, peu d’entre eux connaissaient les villes de province. Toulouse fut une belle expérience pour eux.

Nos conférences regroupaient en général entre 80 et 120 participants. Ce n’était jamais de grands groupes, car le marché climatique était très spécialisé et pas très volumineux au niveau transactionnel. C’était un marché de niche fructueux pour un petit groupe d’intervenants qui semblait avoir un potentiel de développement important.

En juillet 2002, je retournais en France pour superviser nos opérations. Je louais un appartement de fonction. J’allais y rester deux mois. Parallèlement, le marché aux Etats-Unis commençait sérieusement à se tarir, et ma vie familiale sérieusement à péricliter.

Je rencontrai à Paris celle qui allait devenir ma prochaine compagne les années à venir durant un séminaire. Avec mon épouse à New-York, nous avions un accord tacite, le premier à vouloir partir pourrait le faire, un arrangement amical se ferait. Nous vivions dans une maison de 700 mètres carré, de ce fait nous nous croisions uniquement le matin et le soir ou pour partager un moment avec nos enfants. Il n’y eu quasiment jamais de cris ou de heurts. Simplement, notre relation s’éteignait. Nous n’avions plus rien à faire ensemble, cela ne voulait pas dire que nous devions nous entre-déchirer.

En septembre 2002, je quittais les Etats-Unis pour rentrer en France un eu comme je l’avais fait quinze années auparavant dans l’autre sens. Je démissionnais de la société ou je travaillais, mais de toute façon nous étions en quasi-liquidation et je me retrouvais avec 1000 euros en poche pour redémarrer. Je m’installais avec ma nouvelle compagne, je m’inscrivais à l’ANPE et recevais ce qui s’appelait à l’époque le RMI, environ 250 euros par mois à l’époque. Grâce à un petit coup de pouce de la Nature, je recevais pendant quelques mois des indemnités de chômage du gouvernement américain. Je passais d’une maison de 700 mètres carré à un studio de 29 mètres carré, c’était ce qu’on appelle intégrer les opposés. Pendant les neufs premiers mois de l’année 2003, je me contentais de profiter de mon temps libre. Je travaillais de temps en temps surtout des petits boulots. Un ami m’avait proposé de livrer des tables de massage à ses clients, il me payait 10 euros de l’heure. Cela peut paraître étonnant, mais j’étais très heureux de ma condition. Pas de pression, pas de compétition, pas de responsabilité, toute ma cervelle, tout mon esprit se retrouvaient dans un état de suspension totalement transcendantal. Je n’avais pas beaucoup d’argent, mais je tenais le coup. Je trouvais même le moyen de prendre l’avion plusieurs fois pour aller voir mes enfants à New-York grâce à mes miles gagnés auparavant sur mes comptes de voyageur fréquent accumulés durant les années précédentes. Bien sûr, ce n’était pas en business class, mais je me rendais compte que je n’étais absolument pas stressé par cette nouvelle situation. C’était un nouveau départ totalement assumé dans ma conscience. La Nature m’aidait, me soutenait.

 

Chapitre 10
"Il n'existe rien de constant, si ce n'est le changement."
Bouddha
Après ces 9 mois de transition, mes indemnités chômage venant des Etats-Unis allaient s’arrêter, je sentais qu’il me fallait trouver un emploi. En France, quand on n’a pas de diplôme contrairement à d’autres pays, on est presque un paria ou un intouchable, ce qui était mon cas. Je devais contacter mes anciens collègues et surtout frapper à la bonne porte.
Et la Nature me montrait une fois de plus son soutien indéfectible. Au mois d’août 2003, sur une intuition, j’appelais un ancien collègue de travail. Nous nous connaissions bien et j’avais eu l’occasion par le passé de rencontrer son management, des personnes hyper sympathiques. Mon ami était responsable de grands comptes à la bourse de l’électricité qui était encore à cette époque une start-up. Il venait de licencier une personne qui n’avait pas correspondu au profil qu’il recherchait.
Lorsque je l’appelais lui expliquant que je cherchais un emploi, il me dit que ça tombait très bien. Un rendez-vous fut pris rapidement pour le rencontrer avec son directeur commercial. Un jeune cadre dynamique très ouvert et vraiment amical. Tout s’enchaîna très vite. Nous nous mettions d’accord sur un salaire. Je ne me montrais pas trop gourmand, d’abord parce que je ne voulais rater cette opportunité par des demandes salariales inconsidérées, je savais que ce n’était pas une maison de courtage, mais un univers totalement différent de développement commercial plus technique et puis cette nouvelle aventure m’intéressait.
Après ce premier rendez-vous, j’étais invité à rencontrer tous les autres directeurs de l’entreprise pour qu’ils donnent leurs avis après un court entretien. Et enfin, je devais terminer par le PDG pour l’agrément final que par chance, je connaissais déjà un peu.
Tout se passa tranquillement. L’énorme avantage pour moi dans cette situation est que je n’ai pas eu à passer tous ces tests psychologiques dont les entreprises françaises sont friandes, entretiens en longueur ou quasi-interrogatoire sur ma vie privée. De plus, le fait de ne pas avoir de diplômes ne dérangeait personne. Ma personnalité cadrait avec l’univers de cette entreprise, mais surtout mon expérience professionnelle parlait pour moi.
Après deux semaines, tout était ficelé, je pouvais commencer avec un salaire de base de 55000 euros par an et avec possibilité de primes annuelles. C’était parfait. Je recommençais une nouvelle carrière comme responsable de grands comptes, la différence étant que j’avais tout à apprendre de zéro sur ce nouveau marché l’électricité en pleine expansion à la suite de la déréglementation des prix voulue par l'Union européenne.

Tout d’abord, mes premiers jours dans cette société furent une redécouverte du monde de l’entreprise en France et du fonctionnement du fameux modèle français.
Ayant été engagé avec un contrat en bonne et due forme, j’allais à la caisse d’allocations familiales ou l’organisme qui chapeautait mon RSA. Je leur signalais que j’avais un emploi bien rémunéré et que je n’avais plus besoin de revenu qui était si mes souvenirs sont bons de 270 euros mensuels. Mon interlocutrice très aimable par ailleurs me félicita chaudement pour cette réinsertion, mais me dit que ce versement allait durer 6 mois supplémentaires au cas où ma période d’essai ne se passerait pas bien. Je la remerciais tout en étant interloqué insistant réellement pour ne plus recevoir ce montant qui à mon sens n’avait aucun économique ou social. Elle ne pouvait rien y faire, c’était la loi du moment. Donc, en plus de mon salaire, j’allais recevoir de l’Etat une sorte d’allocation de réemploi. Je pensais que la France marchait un peu sur la tête surtout revenant des Etats-Unis ou il faut véritablement se débrouiller tout seul pour s’en sortir.
Il y avait aussi une période d’essai. Pour moi, elle était de trois mois avec une extension possible de trois mois supplémentaires. À mon arrivée, le directeur juridique de la société m’expliqua un peu tous les avantages sociaux dont les employés bénéficiaient. Mutuel, le plan épargne-retraite, vacances, RTT.
Les RTT étaient pour moi un avantage assez lunaire. Le gouvernement français avait décidé la semaine de 35 heure travaillée comme maximum par salarié. Dans certaines industries, des dérogations étaient possibles pour les employés qui pour de raisons multiples devaient travailler beaucoup plus d’heures par semaines. Cependant, en compensation, ces employés recevaient des jours de congé complémentaire. Si bien qu’au lieu d’avoir cinq semaines de congé payé par année, je me retrouvais avec quasiment 8 semaines de congé, ne parlons pas des fêtes et week-end prolongés dont notre pays est mondialement connu et envié probablement.
Mon interlocuteur m’expliquant tout ceci voyant mon air un peu songeur était un peu amusé par ma réaction. Il m’expliquait qu’effectivement le système était bien différent qu’aux Etats-Unis. Puis pour conclure il me dit très sérieusement, de toute façon si tu passes la période d’essai, après tu seras quasiment invirable à moins d’avoir tué père et mère en me souhaitant la bienvenue en France.
Je commençais ma nouvelle vie professionnelle en France sous les meilleurs auspices. Nous étions une équipe composée de trois commerciaux, un responsable communication un responsable des données statistiques de marché et un collaborateur chargé de l’administratif.
Lorsque je rejoignais cette société, nous étions un peu moins d’une vingtaine de cadres venant d’univers très divers. Les grandes écoles étaient représentées avec l’ESSEC , les Mines, Sciences Po, quelques grandes écoles de commerce, et ce que j’appellerai l’école de la rue avec deux représentants. La majorité était plutôt assez jeune et très diplômées car ce nouveau marché de l’électricité était très technique, demandant une très grande connaissance du droit européen dans de nombreux domaines. Il fallait aussi connaître sur le bout des doigts le fonctionnement des réseaux électriques, le cheminement technique de l’Énergie, car être alimenté en électricité dans chaque foyer est une évidence pour tous, mais il y a en amont tout un travail de gestion des réseaux d’une grande complexité. D’autre part, l’ambition de notre PDG était de créer un vrai réseau européen en collaboration avec d’autres bourses européennes ayant vu le jour après les lois votées par Bruxelles. Le but de déréglementer ce marché était de faire baisser les prix et d’encourager l’investissement dans la modernisation des réseaux et créer de véritables interconnexions entre les réseaux de pays voisins.
Le but de la création d’une bourse de l’électricité était de créer un prix de référence pour les acheteurs et les vendeurs et éviter dans la mesure du possible des fluctuations irrationnelles des prix qui auraient pu avoir un impact irrationnel sur les entreprises ou l’économie d’un pays. Le prix fixé du mégawatt tous les jours sur notre bourse permettait une meilleure visibilité des entreprises pour gérer le prix de l’énergie.

Au début, je devais apprendre déjà la structure de ce nouveau marché, rencontrer les clients de notre société, apprendre l’univers réglementaire et légal, développer nos relations avec de nouveaux clients, participer à de nombreux forums ou congrès à travers l’Europe ou étions toujours représentés avec un stand et une petite armée de commerciaux, juriste et ingénieur pour expliquer notre travail et développement.
Pour notre petite équipe de commerciaux, il s’agissait durant ces grandes messes des marchés de l’énergie de rencontrer les traders pour les inciter à travailler sur notre plateforme de trading, car nous étions une bourse électronique, pas des brokers. En temps que bourse, nous devions respecter une logique de neutralité, nous ne pouvions pas appeler les clients pour les inciter à travailler plus avec notre plateforme que celle de nos concurrents. Il y avait une réelle dimension technologique qui incitait plus ou moins les intervenants à travailler plus avec une bourse qu’avec un broker. De plus, l’avantage de travailler avec une bourse était une garantie de confidentialité. Les noms des intervenants n’étaient jamais dévoilés pendant les heures d’ouverture des marchés nous étions un marché réglementé contrôlé directement par l’autorité des marchés financiers.
Tous les systèmes de confirmation de transactions, les documents comptable, les ordres de livraisons étaient centralisés chez nous.
Cependant la nature humaine étant ce qu’elle est, encore à cette époque, un trader était toujours sensible au contact humain préférant avoir un interlocuteur en chair et en os plutôt qu’un écran sans âme. De nos jours, je pense que c’est plutôt le contraire, la nouvelle génération étant plus éduquée dans un mode de fonctionnement multi-écrans.
J’avais été engagé avec une idée bien précise. Notre bourse qui était très compétitive sur le marché de l’électricité spot, c’est-à-dire pour simplifier un marché transactionnel au jour le jour, voulait se lancer dans celui du marché de contrats à terme. C’est-à-dire permettre aux intervenants d’acheter et vendre de l’électricité à plusieurs mois déchéance en fixant un prix aujourd’hui. Ceci est une explication succincte pour expliquer un marché très technique en fait.
Tout était à mettre en place, bien sûr l’aspect technique mais juridique, marketing commercial, comptable et technologique. Tout cela demandait énormément de recherche, de travail et surtout une parfaite coordination entre toutes les équipes pour rendre ce projet fiable et compétitif.
Lorsque tout était validé par notre comité de direction et nos actionnaires, notre équipe de commerciaux partions à la rencontre de nos principaux clients existants ou potentiels pour présenter notre projet. J’arrivai en septembre 2003, le marché à terme fut lancé en juin 2004.
Nous nous préparions sans relâche à faire nos présentations Powerpoint pour nos clients avertis. Cela durerait plusieurs mois. Pour moi, c’était totalement nouveau, car je devais quasiment tout apprendre. Que ce soit le juridique, l’aspect technologique ou même commercial, j’étais dans ce domaine bien particulier un vrai néophyte.
Grâce à la bienveillance et au soutien de mes collègues, tout se passa bien. Mon directeur commercial était vraiment patient et avait un don véritable de coaching. Je me rappelle ou plusieurs dans des voyages en avion, il me faisait répéter, disséquer nos présentations pour être totalement à l’aise avec ce jargon que je ne connaissais pas bien.

Il fut d’une grande gentillesse et véritablement très patient.
Durant cette période d’apprentissage à marches forcée, je sympathisais avec mes nouveaux collègues. Nous n’étions pas très nombreux, c’était très facile de se lier avec nos collègues de travail. Je me fis plusieurs amis donc particulièrement un qui à ce jour est toujours un grand ami. David.
David sortait de Sciences Po, il avait 25 ans moi 45, mais cette différence générationnelle ne veut pas dire grand-chose. David avait un humour décapant, une intelligence d’une grande finesse, une adaptabilité hors du commun. Ce n’était pas à proprement parler un vrai commercial, mais à force d’observer notre équipe de commerciaux travailler, il aimait se même à notre petit groupe qui était assez jovial, toujours prêt à faire des plaisanteries, pas forcément de bon goût, mais créant un peu de détente dans nos équipes qui étaient sous pression constante pour faire avancer le développement de notre start-up.
De plus, il connaissait toujours ses dossiers jusqu’au bout des ongles. Il apprenait et prenait un réel plaisir à nous expliquer avec une grande patience lorsque nous autres les plus anciens ne connaissions pas les réponses à des questions très techniques. Il était polyvalent. Il pouvait aller du juridique aux aspects techniques ou à la connaissance des marchés en un rien de temps. J’étais très impressionné par ses qualités professionnelles et humaines. Un jeune homme hors du commun. Depuis toutes ces années nous sommes en contact prenant toujours avec plaisir un moment à partager nos souvenirs ou nos projets à venir.
Étant une start-up et une bourse réglementée nos frais de représentation et de voyage étaient tirés au cordeau. C’était amusant pour moi, car lorsque j’étais broker ou directeur des projets aux Etats-Unis, je voyageais toujours en business class rarement en dessous d’un cinq étoiles avec des dépenses en invitations somptuaires.
Là, c’était l’opposé. Nous avions un budget limité pour nos hôtels en fonction des pays visités. Nos invitations à déjeuner ou à dîner respectaient aussi ces contraintes budgétaires, ce qui nous interdisait d’aller dans des restaurants haut de gamme. Je dois dire que parfois cela frisait le ridicule, car pour trouver des hôtels respectant notre budget nous devions nous éloigner des centres-villes et dépenser une fortune en taxi équivalent à une chambre d’hôtel. Ceci se passa plusieurs fois particulièrement à Londres qui est une ville hors de prix.
Nos concurrents brokers, que je connaissais bien, n’avaient pas ce genre de problèmes dépensant allègrement leurs deniers. Mais nous nous en moquions, car nous étions une équipe soudée et passions de bons moments ensemble.
À cette période, je parlais ouvertement de ma pratique de la Méditation Transcendantale. Contrairement aux années 1980, l’idée d’une pratique méditative était plus acceptée, mieux respectée en France. Un méditant n’était plus considéré comme étant un farfelu. Nous discutions de temps en temps de ce sujet. Deux de mes collègues finirent par apprendre la MT après une dizaine d’années d’échanges avec moi. Mieux vaut tard que jamais. L’un d’entre eux me confiait qu’il se demande pourquoi il n’avait pas appris avant. Il n’y a pas d’explication. Simplement les circonstances de la vie nous rendent plus prêt que d’autres à faire cette démarche.
En voyageant à travers l’Europe, je méditais durant les heures de vol. Mes camarades me voyaient fermer les yeux et savaient que je méditais. Ils me laissaient tranquilles avec un grand respect. C’était vraiment sympathique.

 

 

 

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Commentaires

  • Hélène (lundi, 11. juin 2018 16:46)

    trop court !!!! la suiiiiiite !! :)

  • Albouy (lundi, 02. juillet 2018 13:52)

    Très interressant de comprendre le monde à part de la Bourse

  • Omar Hamza (dimanche, 02. décembre 2018 16:01)

    La suite ?
    JGD

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