Le roman d'un apprenti yogi
Le roman d'un apprenti yogi
"Le chien a quatre pattes et pourtant il prend un seul chemin."
Albert Einstein

le roman d'un apprenti Yogi

Commentaires

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  • Van (mercredi, 27. février 2019 21:12)

    Merci Philippe de partager le récit de ta vie. Je suis impressionnée par ta capacité à rebondir, à repartir de zéro et le vivre avec simplicité et sérénité ! Je te souhaite encore de nombreuses histoires et expériences de vie !

  • larisa sorokina (mercredi, 27. février 2019 10:33)

    récit passionnant d'une vie véritablement bien remplie!

  • Omar Hamza (dimanche, 02. décembre 2018 16:01)

    La suite ?
    JGD

  • Albouy (lundi, 02. juillet 2018 13:52)

    Très interressant de comprendre le monde à part de la Bourse

  • Hélène (lundi, 11. juin 2018 16:46)

    trop court !!!! la suiiiiiite !! :)

 

 

 

 

 

Le roman d'un apprenti yogi

 

 

 

 

Pages: 191

Mots: 68126

Caractères espaces compris: 432 409

Paragraphes: 75

Lignes: 6004

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                       Chapitre 1

                    "Dieu a sagement agi en plaçant la naissance avant la mort ; sans cela, que s       aurait-on de la vie ?"

 

 

                       Alphonse Allais



Je suis né le 19 octobre 1958, à Neuilly sur Seine à 00 h 25 minutes et quelques secondes. L’heure si précise de ma naissance a été possible grâce à l’aide d’un astrologue. Il effectua cette recherche à ma demande bien des années plus tard, mes parents n'étant pas sûr de s'en souvenir exactement. Comme beaucoup, j’ai eu fut un temps ce besoin d’essayer de deviner un peu mieux le futur en utilisant l’astrologie, cela étant un moyen d’investigation pour ce genre de recherche. L’heure et le lieu de naissance ont une importance particulière. Ces informations, qui semblent au premier abord anodin, vont en fait avoir une influence importante pour la compréhension du déroulement de notre vie à venir. Bien sûr personne n’est obligé d’y croire. C’est juste une façon d’essayer de mieux comprendre ou de se rassurer. Une pensée m’est apparu comme certaine on ne naît pas ici ou là par hasard. Celui-ci n’existe nullement. Il semble selon ma mère que j'ai surgi dans la lumière presqu'à son 10e mois de grossesse pesant le jour de ma naissance un bon petit 4 kg plein de santé. Ce fut par la suite un sujet de commentaires humoristiques, ceci tout au long de ma vie, sur ma capacité à rester au repos, bien au chaud, aimant mon confort. J’étais le 3e enfant d’une fratrie de trois garçons. Ma mère était Hollandaise, née en 1931, dans un milieu assez bourgeois, mon grand-père maternel possédait un chantier de construction navale aux Pays-Bas. Il continua son activité professionnelle jusqu’à un âge assez avancé, aux alentours de 72 ans si ma mémoire est bonne. De ce fait, elle eut une enfance somme toute heureuse ainsi que ses 3 sœurs ainées vivant dans une aisance matérielle assez enviable à l’époque. Son adolescence fut marquée par cette période difficile qu'étaient la guerre et l’occupation de la Hollande par l’armée Allemande. Je ne me rappelle pas vraiment ma grand-mère maternelle, elle est partie en 1965. Je n’avais que 7 ans et n’ai qu’un vague souvenir d’elle. Mon père, né en 1929, lui venait d’une famille plus modeste financièrement. Mon grand-père paternel était sculpteur et travaillait au Palais de Chaillot. Je ne l’ai pas connu, il décéda alors que mon père n’avait que 19 ans. Ma grand-mère paternelle était une femme discrète et assez gentille. Elle décida de nous quitter durant les années 1970.
Au moment de ma naissance, notre famille venait de s’installer à Saint-Mandé dans le Val de Marne. Cette petite ville limitrophe de Paris était considérée à l’époque, peut être encore de nos jours, comme le « Neuilly » de l’Est parisien. Mon père, jeune acheteur de centrale d’achat, semblait mener sa carrière professionnelle rondement. Tout avait l’air de lui réussir durant cette période. Son PDG de l’époque était devenu son mentor. Il lui faisait gravir les échelons de son entreprise à la vitesse "grand V ». Sa réussite matérielle devenait évidente aux yeux de tous. Il avait une jeune et jolie femme, 3 fils, un appartement, une résidence secondaire, il ne manquait plus que le chien.
De cette courte introduction, on peut imaginer une petite famille bien tranquille ou tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. On découvre que les contes de fées sont finalement assez rares. Nous avons tous nos petits secrets de famille inavouables, nos histoires paraissant anodines pourtant si pleines de souffrances, de non-dits, ces épisodes qui vont nous poursuive au long de notre d’enfant, d’adolescent puis d’adulte nous marquant ainsi parfois au fer rouge. Nous traînons avec peine ces boulets d’émotions dans notre conscience avec l’espoir de nous en libérer un jour pour vivre enfin heureux, libres d’être ce que nous sommes vraiment. La vie est un miroir. Elle reflète nos imperfections et nous présente ce qui est le plus important pour notre évolution, à travers chaque situation de notre vie quotidienne. Notre environnement est notre le reflet de notre conscience. Il nous permet de voir ce que nous sommes vraiment. Accepter le miroir de la vie est un premier pas dans la découverte de notre véritable essence. Il peut être difficile de se regarder dans le miroir de la vie. Nous pouvons avoir du mal à nous accepter, à nous aimer dans ce miroir, mais notre évolution passe par l’acceptation de cette réalité., nous pouvons découvrir ainsi notre propre divinité et avancer dans notre cheminement intérieur. Il ne s’agit pas de réfléchir ou de penser sans cesse à ce que nous croyons être. Mon père était un jeune cadre dynamique profitant de la manne des trente glorieuses. Au-delà de sa réussite sociale et financière, bien réelle, il avait comme nous tous, son côté sombre, son petit Darth Vador enfoui dans son histoire personnelle. Il est né en 1929. Il a vécu à Paris, Rue du Commerce dans le 15e arrondissement toute sa jeunesse. Lorsqu’il eut 19 ans, son père décéda. Ce fut clairement très difficile pour lui, même s’il n’en parlait que très rarement. On sentait chez lui un grand respect pour cet homme qui était parti trop tôt. Notre famille avait eu des membres dans la résistance durant l'occupation allemande. Mon grand-père fabriquait de fausses cartes d’identité pour les combattants ou réfugiés ayant besoin de pièces administratives pour circuler dans la France occupée. Comme c’était un homme habile de ses mains, il avait probablement un grand savoir-faire dans leur fabrication. Après la mort de mon grand-père, mon père décida de s’engager dans l’armée. Il avait jeté son dévolu sur les bérets rouges, les parachutistes. Il fit une préparation militaire dans l’idée de s’engager souhaitant par la suite faire Saint-Cyr, prestigieuse école militaire. Durant cette période, où il effectua son service militaire obligatoire, il vécut des évènements peu communs. Il nous raconta comme il avait participé à des interventions de parachutiste contre des grévistes. C’était des interventions ou les soldats se servaient de la crosse de leur fusil pour dégager les usines occupées et briser les piquets de grève. Il me semble que cela s’est passé dans la ville de Tarbes en 1949 ou autour de cette période. Puis il voulut s’engager, devenir soldat professionnel était sa vocation du moment. La guerre battait son plein dans les colonies. Plus tard, lorsqu’il en parlait, nous pouvions ressentir sa fibre patriotique. Vouloir défendre « l’empire » était pour lui quelque chose de bien réel. À cette époque, c'était sa vocation du moment. La guerre battait son plein dans les colonies. Plus tard, lorsqu’il en parlait, nous pouvions ressentir sa fibre patriotique, vouloir défendre « l’empire » était pour lui quelque chose de bien réel. À cette époque, cela était parfaitement compréhensible, car notre pays semblait croire encore à la possibilité de maintenir une présence coloniale ad vitam æternam. Le destin en décida autrement, car étant mineur, sa mères ’opposa à ce grand dessein. Il dut y renoncer. Heureusement pour lui, et notre fratrie à venir, car il aurait été probablement tué à Dien Bien Phu ou quelques autres coins perdus du monde. Il réorienta sa vie et commença des études pour devenir ingénieur des pétroles. Là aussi, il dut renoncer. Financièrement, sa mère n’arrivait plus à joindre les deux bouts, il devait trouver un emploi rapidement. Il commença durant cette période sa carrière d’acheteur. Il rencontra ma mère à cette époque, jeune et jolie étudiante hollandaise qui faisait ses études à la Sorbonne. Il est curieux de voir dans les méandres de notre mémoire, l’importance que l’on attache à certains souvenirs plus qu’à d’autres. En y regardant de plus près, notre cocon familial, représentait bien la projection de la société sur la conception de la réussite. Une famille aisée réussissant une irrésistible ascension sociale surtout à cette période de reconstruction du pays. Nous allions en vacances régulièrement, souvent dans des hôtels de catégorie supérieure, nous pouvions pratiquer les sports que nous souhaitions, équitation, escrime, le coût n’étant jamais un problème. Ceci dura pendant de nombreuses années. Nous avions beaucoup d’amis. Mes parents recevaient beaucoup, montrant au monde extérieur, une illusion d’harmonie, tout en laissant penser que tout allait bien, à priori pour le mieux dans le meilleur des mondes. La vie paraissait être un long fleuve tranquille. Pourtant de tous ses aspects positifs d’une sécurité matérielle évidente, l’inconfort voire le désarroi émotionnel étaient sous-jacent, présent dans l’énergie ambiante de notre famille. J’étais bercé dans cette enfance vivant dans une forme d’abondance matérielle qui représentait pour mes parents, et probablement pour beaucoup personnes de leur génération, la panacée du bonheur. Ces derniers avaient connu la guerre, les privations. Ils étaient maintenant dans une situation de rachat de leurs frustrations. Ils pouvaient offrir à leurs enfants ce qui leur avait tant manqué. C’était une réaction normale, louable aussi à certains égards, cela partait d’une logique de l’esprit du moment. Il fallait combler le vide de leur mémoire, car pendant ces années de guerre, leur enfance leur avait été volée. Leur enfance avait été remplie de peur, vide de sérénité. Il y avait une nécessité absolue de vivre dans une abondance permanente pour combler toutes ces angoisses du passé. La nécessité de l’opulence devenait une priorité. Paradoxalement, offrir cette abondance matérielle créait une véritable pathologie de carence de démonstration affective. L’éducation que je recevais, uniquement basée sur le développement du désir de posséder et de recevoir des biens matériels, aussi utiles qu’ils puissent être, faisait oublier à mes parents que la tendresse, l’amour étaient les véritables moteurs pour une éducation réussie. Mes parents étaient typiquement, presque involontairement, dans ce mode de fonctionnement. Plus tard, adulte, parlant à ma mère lui faisant quelques remontrances sur leur comportement pour le moins distant et l’exemple qu’ils nous donnaient, elle répondait invariablement, tu ne te rends pas compte de tout ce que nous avons fait pour vous, vous pouviez aller en vacances, et puis vous pouviez faire tout ce que vous vouliez sans restriction financière, alors de quoi te plains tu ? Tous ces avantages matériels, expliquaient, devaient excuser leurs comportements distants, parfois abusifs qu’ils furent psychologiques ou bien physiques. Il est important de parler de cette tentative de justification de leur part. Dans ma petite cervelle d’enfant, je percevais ce déséquilibre dans l’éducation reçue. Cet amour donné semblait faux, artificiel. Il manquait un véritable contact d’énergie aimante. Quelque chose de subtil, de réconfortant était absent dans notre famille. Mes parents tout occupés à gagner de l’argent, à développer leur patrimoine, à consolider leur statut social, oubliaient la raison pour laquelle ils avaient eu des enfants. J’avais l’impression que nous étions exhibés comme des trophées dans les réunions familiales ou mondaines. Mon père, avec son humour bien à lui, nous appelait ces « chères têtes blondes », car nous tenions tous les trois de notre mère et de ses origines bataves, à savoir, très blonds et aux yeux bleus. Pour m’échapper de cette ambiance psychologique faite de distance, de ce manque d’amour, je me surprenais souvent dans mes rêves d’enfant à imaginer que mon père était quelqu’un d’autre. Un super-héros venu de très loin, délivrant le monde, qui tout d’un coup, me voyait là, et par une réalisation du Saint-Esprit devenait mon père. Souvent, avant de dormir, je me racontais cette histoire. Parfois, c’était Superman ou Zorro, ou bien un personnage populaire vu à la télévision. C’était un sentiment étrange et rassurant à la fois. Je me cachais, me réconfortais dans mes rêves, mes fantasmes. Je voulais déjà sortir d’une prison. Car cette famille, ma famille ressemblait plus à une prison qu’à un espace de liberté ou de paix. Étrangement, cette insécurité, venant de mon proche environnement, générait une vie intérieure, déjà prometteuse d’espoir pour des jours meilleurs. Il était clair qu’il fallait que je passe par ce cycle. Ces épreuves semblaient se présenter pour pouvoir mieux appréhender ce que la vie dans sa véritable essence pourrait me révéler à un âge plus mûr. Un autre espace de vie essentiel pour l’enfant est bien sur l’école. Je commençais mon éducation scolaire comme la plupart d'entre nous à l'école maternelle. J'ai obtenu relativement, rapidement ma première récompense. Un prix. Mais pas n’importe lequel. C’était le Prix de Camaraderie, ça existait à cette époque. C’est mon seul véritable souvenir de cette année-là, j’avais 4 ans. Puis ce fut l’école primaire. À l’époque, les établissements scolaires n’étaient pas mixtes. Entre garçons, durant les récréations nous passions notre temps à jouer aux billes, en verre de préférences. Elles avaient plus de valeurs, enfin le pensions-nous, que des billes en terre. Je me souviens assez clairement de cette période et de mes copains de classe. Nous nous entendions assez bien. J’arrivais à susciter leur attention en étant un peu mythomane sur les bords. Je racontais des histoires sorties tout droit de mon imagination extrêmement fertile. Ainsi, je faisais croire que mon père vivait dans un harem dans un gigantesque appartement en haut de notre immeuble entouré de nombreuses conquêtes féminines. Je crois bien que la plupart de mes camarades y ont cru à un moment ou à un autre. Puis pour me rassurer, comme je disposais d’un peu d’argent de poche, j’engageais des gardes du corps. Les plus costauds de mes camarades de classe devenaient mes amis achetés bon marché en échange de quelques bonbons ou autres sucreries achetées à la boulangerie du coin. Très jeune j'éprouvais ce désir de gagner énormément d’argent, de devenir très riche. Alors je fantasmais et expliquais avec un aplomb incroyable à mes camarades de classe que ma famille possédait des propriétés majestueuses, des voitures dignes de milliardaires et que l’argent coulait à flots dans les coffres de la famille Chauvancy. Parfois, il me semble que je finissais par croire mes propres mensonges. C’est exact qu’à cette époque, ce n’est pas nécessairement une excuse pour expliquer mes contes à dormir debout, mes parents commençaient à éprouver quelques difficultés financières. Je compensais avec mon imagination fertile pour maintenir une sécurité relative dans mon esprit. Les conversations sur la peur des lendemains allaient bon train dans les discussions de mes parents. C’était aussi une des raisons essentielles de leurs disputes, l’un accusant l'autre de jeter l'argent par les fenêtres. À dire vrai, il le faisait tous les deux très bien.
Je fréquentais l’école primaire « Mouchotte » à Saint-Mandé dans le Val de Marne. Dans les années « 60 », les enseignants étaient plus stricts. Formulons-le sans ambages un peu fachos sur les bords. Je me rappelle particulièrement cette institutrice, dont je tairai le nom. Après tout il y a prescription. Cette institutrice prenait un plaisir certain à donner des fessées aux petits garçons de sa classe, déculottés et fesses nues devant tout le monde. Immanquablement, l’humiliation pour les enfants était ultime. Ceux qui regardaient en riant, car les enfants sont souvent cruels, semblaient oublier qu’ils pouvaient être les prochains sur la liste à avoir les fesses à l’air. Cela ne m’est jamais arrivé, car j’étais tellement terrorisé par ces séances que je me tenais à carreau restant assagi dans mes pensées, voulant principalement me faire oublier dans mon petit coin de préférence au fond de la classe près du radiateur quand il s'en présentait un à disposition. Un autre des instituteurs de cette école en cours moyen deuxième année avait adopté l’habitude, avec d’une canne en bois de plusieurs mètres de taper sur la tête de ses élèves. Cela lui évitait de se déplacer. Un jour, il le fit sur la tête de mon frère en cassant la canne sur la même tête. Cette fois-là notre père alla le voir pour tout simplement le prévenir qu’il lui casserait la figure à la prochaine tentative. L’instituteur fut calmé pour un moment en voyant le regard aimable de mon père. Pour une fois, mon père avait réalisé qu’il pouvait assurer un rôle protecteur et salutaire. C’était une autre époque ou l’éducation de l’enfant était plus stricte. Nous étions certainement plus doués en orthographe et autres matières, je peux procéder à la comparaison tous les jours avec mes propres enfants, mais notre esprit était probablement moins ouvert que celui de la génération récente actuelle. Nous étions certainement plus cultivés, sûrement plus meurtris aussi dans notre psychologie. Cette période à l’école primaire fut pour moi très irrégulière en termes de résultats académiques. Je réussissais une année sur deux. Je passais du très bon au très mauvais avec une facilité déconcertante. Il est exact que certains instituteurs me plaisaient plus que d’autres incitant plus au travail en comparaison de certains de leurs collègues. Je fonctionnais à la tête du client en quelque sorte. Une de mes matières préférées était l’histoire. J’arrivai généralement à me distinguer dans ce domaine. Particulièrement la période Napoléonienne. Toutes ces batailles, victoires et défaites de l’Empereur me fascinaient. Je me sentais attirer par tous ces faits d’armes, ces charges de cavalerie, ces hommes qui montaient au combat en terrain découvert mourant les armes à la main, au champ d’honneur. Ce courage m’a toujours ému. D’ailleurs, même maintenant, tout ce qui touche à la chose militaire, provoque chez moi une émotion intense. J’ai tendance à penser que durant mes vies antérieures, je fus vraisemblablement un de ces soldats qui chargeaient sans reculer pour mourir aux pieds des canons qui les mitraillaient à bout portant. Bien sûr, je n’ai jamais imaginé que j’aurai pu reculer, ne serait-ce qu’une seconde face au feu. J’étais, je représentais inévitablement un héros. Gagnant toujours tous les combats et ressuscitant comme par enchantement après chaque mort successive au cours des milliers de batailles effectuées au cours de l’histoire de mes vies, de mon âme voyageant dans le temps. Car dans mes rêves, je fus, grognard de Napoléon, gaulois, peaux rouges, chevalier, toujours du côté des perdants potentiels, mais grâce à moi, ils renversaient toujours le cours de l’histoire. Un véritable héros en quelque sorte. Pour moi, l’école était un refuge et en même temps un endroit que j’abhorrais. Je n’aimais pas étudier. Dès le plus jeune âge, je n’avais pas ce que l’on peut appeler la bosse des études. J'affirme sans hésitation que mes parents ont eu une grande responsabilité dans mes échecs scolaires. Ils ne s’occupaient quasiment pas de savoir si je faisais mes devoirs. Notre fratrie était livrée à elle-même. Mes parents se donnaient bonne conscience en pensant que de jeunes enfants pouvaient tout à fait se prendre en charge et travailler d’arrache-pied pour réussir leur vie scolaire. Parfois mon père, rarement ma mère, comme possédée par une soudaine révélation, en constatant un carnet de notes un peu plus mauvais que d’habitude, essayait de reprendre à sa façon la situation en main. Se mettant dans la tête qu'il pouvait faire de moi en un dimanche après-midi un spécialiste de la grammaire, il me faisait réviser tout le programme de l’année, en préparation d’un contrôle de connaissance à venir. Je parle de grammaire, car cet épisode fut réel. Mon père m'interrogea sur les conjugaisons. Je ne sais pas quoi d’autres, sans perdre son calme, chose assez remarquable, en vue de me faire passer avec succès ce fameux contrôle. Ce fut réellement un succès. L’institutrice du cours élémentaire qui avait pour lourde tâche de nous instruire un peu de connaissance fut étonnée de voir mes progrès si fulgurants après seulement un week-end. Surtout, que cette année-là pour moi, faisait partie d’une de ces mauvaises années. C’était une année « sans ». Pour être parfaitement honnête, j’étais aussi particulièrement paresseux pour la chose scolaire. Je me rappelle d’avoir été souvent face à mon carnet de devoirs ceux que l’on devait faire chez soi le soir lisant et relisant les différents exercices proposés. J’étais totalement bloqué. Je ne supportais pas cette idée qu’on puisse me contraindre à faire quelque chose que je n’aimais pas. C’était comme une épreuve insurmontable, car je n’éprouvais aucun plaisir d'apprendre certaines matières. N’ayant aucun soutien des enseignants ou de mes proches, je maintenais juste la moyenne, parfois un peu plus, souvent un peu moins. On pressentait déjà que ma carrière académique serait probablement très vite écourtée.
Cette époque, n’est pas un bon souvenir. J’étais terrorisé, lorsque j’avais de mauvais résultats, de la réaction de mon père qui pouvait être totalement imprévisible. Il était capable un jour ne rien dire du tout et un autre simplement hurlé. Je ne peux pas dire qu’il utilisait le châtiment corporel de façon régulière. Il suffisait qu’il crie pour nous faire suffisamment peur. Il marquait son empreinte sur notre psychologie, sur notre vie par une présence et une éducation basée sur l’humiliation verbale et la terreur de recevoir quelques coups. Car même si cela n’était pas souvent, cela pouvait être terrible. Mon frère ainé en fit les frais. Ce fut une de ces fois dont je me rappelle comme si cela était hier, je pense que cet épisode est celui qui définitivement créa en moi cette peur et ce dégoût de la violence. Ce jour-là, mon frère, qui avait par ailleurs de très bons résultats scolaires, était aussi très indiscipliné. Il recevait régulièrement des avertissements à la discipline, il reçut son 21e avertissement. Il avait 11 ans et moi 7 ans. Ce fut « l’avertissement » de trop dans l’esprit de mon père. J’étais à la maison. Il rentrait tous les jours pour déjeuner. Mon frère lui ouvrit la porte. Une violence insensée se déclencha. Les coups pleurèrent sur mon pauvre frère. Cela dura de longues minutes. J’étais terrorisé. Ma mère se taisait. Quand les coups stoppèrent, mon frère saignait du nez, des poignets. Quand mon père vit ces quelques gouttes de sang, il dit uniquement, merde tu saignes. Pour mon père, le fils ainé devait représenter l’exemple pour ceux qui suivaient dans la fratrie. Il avait un concept médiéval de l’éducation. C’était quelque chose d’irréel. De terrible. Le plus dur dans cet épisode, pour moi, fut avec le temps, de pardonner. Ces images ne peuvent pas disparaître, la mémoire est constamment là. Rien ne peut s’effacer comme d’un coup de baguette magique, avec le temps, la compréhension, une conscience moins stressée, le pardon est possible. Ce n’est pas aisé de pardonner quand le cœur a été à un âge tendre pétri de peur, encerclé de violence. Notre père buvait de façon régulière. On appelle ça de nos jours un alcoolique mondain. Le problème est qu’il n’avait pas la cuite gaie mais plutôt violente. Après des années, lorsque je devins adulte, ma mère m’apprit qu’en fait, il fut brutal dès le début de leur mariage. Lorsqu’elle tomba enceinte de mon frère ainé, il la battait déjà. C’était un homme violent par nature. Pourtant, rien dans son histoire familiale n’était susceptible de laisser présager ce type de comportements, sa mère, son père, son frère étaient des personnes respectueuses, plutôt assez douces et sympathiques. Il avait sa propre histoire, son passé imprimé dans sa conscience. Paradoxalement, c’était un homme d’une grande intelligence, d’une vaste culture. On pourrait penser que ce genre de personnes ayant en principe une connaissance étendues des choses, devrait être capable de se comporter différemment. Fréquemment, on peut observer que la connaissance intellectuelle n’est pas inévitablement synonyme d’intelligence tout court. L’intellect est infirme lorsqu’il est inapte à communiquer avec les valeurs subtiles du cœur. Mon père était un exemple criant de ce décalage existant entre un homme cultivé, qualifié d’intelligent par ses pairs et un comportement totalement dysfonctionnel émotionnellement. Sa vie professionnelle commença comme acheteur de centrale d’achat aux Nouvelles Galeries, dans les années 50. C’était la sortie de la guerre et la reconstruction du pays. Tout était envisageable. Les gens courageux et volontaires étaient la bienvenue. Il en faisait partie. Un gros bosseur, intelligent, un brin arrogant et un ego qui allait bientôt l’étouffer et lui faire perdre conscience des réalités. Comme cela arrive parfois, un des dirigeants de la société où il travaillait le remarqua. Ce Monsieur n’avait pas d’enfants, il fit de mon père une sorte de fils adoptif. Grâce à ce soutien inestimable, il gravit les échelons de la hiérarchie très rapidement. Âgé de 27 ans, il gagnait pour l’époque des revenus conséquents. Il avait épousé ma mère qui venait d’un milieu aisé. Il pouvait tabler sur le soutien de sa belle-famille. Il acquérait en 1957 un appartement de 110 m2 à Saint-Mandé. Puis rapidement une résidence secondaire dans l’Yonne. C'était une petite ferme un peu délabrée qu’il fit retaper au cours des années suivantes. Notre famille avait un train de vie très soutenu puisque nous avions 2 femmes de ménage à la maison, 2 voitures. Le luxe en quelque sorte. À l’époque, il pouvait se permettre de changer d'employeur assez facilement. Le marché de l’emploi était ouvert, c’était une période de croissante forte pour le pays. Son mentor étant décédé à la fin des années cinquante, rien ne le retenait plus. Il pouvait voler de ses propres ailes allant d’un emploi à l’autre toujours mieux rémunéré. C’était un grand professionnel dans son domaine. À cette époque lui-même pensait que le monde tournait autour de sa personne. Il avait une solide notoriété, celle d’être un excellent professionnel. Mais aussi la réputation d’être particulièrement difficile et arrogant. Je le découvris bien plus tard auprès de ces anciens collègues ou amis. Alors au début de sa quarantième décennie d’existence, un de ces changements fut celui de trop. Il quitta son emploi très rémunérateur pensant qu’il lui serait aisé de contacter un autre employeur rapidement. Toutes les portes se fermèrent. Pendant des mois, des années, il répondit à toutes les annonces possibles et imaginables. Rien n’y fit.  Il était bel et bien grillé. Refusant de se remettre en question et éventuellement d’évoluer vers une autre profession, il préféra s’enfermer dans sa maison de campagne, commençant à boire de façon immodérée. Il refusait de changer son train de vie. Petit à petit, mes parents durent céder tous les biens qu’ils avaient accumulés au cours de leur période faste. Le plus frustrant était que ces placements avaient été des plus judicieux. Manquant de liquidité, il bradait son patrimoine largement en dessous de sa valeur. Il possédait un terrain en Corse remarquablement bien situé, à côté de la maison que Jacques Dutronc se fit construire plus tard. Mon père le vendit pour une bouchée de pain. S’il avait attendu ne serait-ce qu’une dizaine d’années, il aurait été millionnaire. Il vendit des bois, des habitations appartenant à ma mère dont elle avait hérité à la mort de père, tout y passa. Puis finalement, exsangue, quasiment ruiné, à 42 ans, ma mère se mit à travailler. Elle observait son mari s’enfoncer dans l’alcoolisme, le déni de réalité. Elle devait réagir. Mon père lui avait interdit de chercher un emploi jusqu’à ce moment critique. Il pensait que le rôle d’une épouse était de rester à la maison pour élever les enfants. Mais là, encore, une de ces merveilleuses contradictions de l’esprit humain, il ne s’opposa pas à ce que son épouse travaille. Leur situation financière devenant précaire, il fallait qu’il cède sur l’un de ses principes essentiels. À cette occasion, ils bénéficièrent d’un coup de pouce de la Nature. Ma mère eut cette intuition presque miraculeuse. Elle parlait quatre langues couramment, l’allemand, l’anglais, le français et le Hollandais. Ayant bénéficié d’une éducation assez ouverte sur le monde, elle était capable de s’adapter rapidement même n’ayant jamais exercé de profession. Elle décida d’appeler l’Institut Néerlandais à Paris, rue de Lille, pour postuler un emploi. Cet institut était une des vitrines culturelles des Pays-Bas en France. De nombreuses expositions de peinture y étaient organisés, des conférences, des cocktails officiels. Chose assez surprenante, la personne qui lui répondit au téléphone s’étonna de cet appel impromptu. Comment ma mère pouvait-elle savoir que l’institut néerlandais cherchât une collaboratrice en l’occurrence ici pour gérer l’organisation de leur activité événementielle puisqu’en principe, c’était un secret, la décision ayant été obtenue uniquement 24 heures auparavant ? Elle fut invitée dès le lendemain à un entretien, elle se présenta, fut engagée, y travailla jusqu’à sa retraite soit 18 années. C’est anecdote est une leçon. Lorsqu’une situation parait insurmontable, presque désespérée, le destin vous fait un petit clin d’œil pour vous aider à repartir du bon pied. La Nature vous offre une opportunité d’aller de l’avant. Ceci n’est pas gratuit. C’est une façon d’apprendre plus sur soi-même, sur la vie. Accepter toute opportunité avec le cœur, avec gratitude ouvre la conscience à ce domaine d’espérance de toutes possibilités. Rien ne peut résister. La vie se réalise dans sa grandeur nous acculant à transcender nos faiblesses pour ouvrir notre cœur à la compassion. C’est un moment de grâce dont il faut savoir profiter. Pour avancer consciemment sur le chemin de la vie, il faut se voir tel que l’on est, comprendre et guérir nos blessures. Celles-ci peuvent être profondes. L’acceptation représente le chemin direct pour les atteindre et les transmuter. Accepter ne signifie pas rester sans rien faire. Accepter, c’est d’abord reconnaître notre essence profonde, mais c’est aussi faire ce qui est nécessaire dans l’action au quotidien. C’est assumer entièrement qui nous sommes, avec reconnaissance et surtout avec amour. Ma mère, intuitivement avait eu cette cognition, cette grâce d'apprécier un cadeau, une opportunité offerte par la Nature. Mon père était franc-maçon du Grand Orient de France. Il était très cultivé. Il fréquentait beaucoup de frères maçons. Il fut d’ailleurs révélateur de constater le vide sidéral de l’appui maçonnique dans les moments critiques de sa vie. À aucun moment, ses amis de loge ne vinrent à son aide. Je le souligne. De nos jours, on parle beaucoup de la Franc-Maçonnerie, de cette confrérie plus ou moins secrète supposée gouvernée le pays dans l’ombre, surtout sensée aider ses frères dans la détresse. Cela relève plus du phantasme que de la réalité. La plupart des francs-maçons que j’ai pu rencontrer dans ma vie qui traversait des moments de graves difficultés, n’eurent pour aide que le silence et indifférence de la part de leurs frères. Le mot compassion ne figure pas dans le vocabulaire maçonnique. Les grands principes énoncés par ces grands esprits semblaient disparaître dans les oubliettes de l’égoïsme primaire. L’emprise de la pensée matérialiste, celle qui ne parle pas avec le cœur, restait bel et bien prédominante dans l’esprit de ses compagnons de loge. Plusieurs de mes amis proches qui ont été francs-maçons ont connu la même expérience. Ils expérimentèrent une douloureuse indifférence ressentant comme une profonde trahison de l’idéal qu’ils défendaient durant de nombreuses années. Ils pensaient avoir créé des liens durables d’amitiés et de fraternité pour finalement n’obtenir qu’un courant d’air compassé de froideur cérébral. Ils se mirent en congé de cette confrérie finalement pas si exemplaire. Toutes ces personnes que mon père fréquentait régulièrement, discutaient entre elles pendant des heures entières de grands principes, réformant par le discours un monde trop injuste à leurs yeux. Ils parlaient de compassion, d’entraide. Il m’était déjà facile de mettre en parallèle leurs discours avec cette image d'un père qui battait son épouse, terrorisait ses enfants. Ses frères maçons autour de repas bien arrosés continuaient à palabrer, pour finalement, rentrant chez eux, ne rien faire qui puisse contrarier leur vie d’opulence bien réglée. La parole est aisée, l’art est difficile. Je parle de ces épisodes, car ils me marquèrent profondément dans ma tête d’enfant puis d’adolescent. De nombreuses questions me taraudaient déjà l’esprit. Comment pouvait-on clamer de tels discours tout en vivant en totale contradiction avec ceux-ci ? Aucune de ces personnes par leur action ou comportement, semblait être des exemples à suivre. D’un côté, on parlait de réformer le monde et de l’autre, de l’autre comment gagner plus d’argent en trompant un ex-associé ou concurrent. Certains parlaient du rôle de la Femme dans la société pour ensuite interdire à celles-ci de chercher un emploi. On parlait de Dieu, du Grand Architecte de l’Univers, dans leur vie quotidienne, les participants à ces grands débats, oubliaient tout d'un coup ces grandes théories pour retourner paisiblement à leur Ego rassurant et dominateur. J’ai toujours pensé que l’emprise du mental, que le flot de nos pensées occultaient notre Nature profonde, dénaturaient ce que nous étions vraiment. À force d’avoir été le témoin assez jeune de ces contradictions dans le monde des adultes, mon sens critique se développa assez rapidement pour me préparer à des prises de conscience salutaires un peu plus tard dans ma vie. Ma famille, dans ces insuffisances, ces drames, sa violence, mais aussi son Amour maladroit, creusait un sillon dans ma Conscience. Celle-ci pourrait à court terme éclore et s’épanouir pour une meilleure compréhension des Êtres et des Choses. Écoutant ces discussions sans fin, je voyais que les valeurs du cœur manquaient à toutes ces analyses et théories. L’intellect déconnecté des valeurs de compassion, d’amour sincère et véritable, ne servait finalement qu’à s’écouter, parler et satisfaire des egos surdimensionnés. L’intellect sans y associer la richesse de la compassion est tout simplement infirme. On énonçait des théories dans une ambiance d'intolérance glaciale dissimulée derrière des mots plein de vide. Je réalisais que la pleine jouissance de la vie passe par une meilleure conscience de nos actes au quotidien. Agir en pleine conscience est fondamental. Nous devons développer notre aptitude au discernement, développer notre intuition pour pouvoir aménager un environnement favorable à nous-mêmes, pour nos proches, la société en général. On confond le libre-arbitre et le conditionnement du mental. Dans le libre-arbitre, l’identification aux pensées n’existe pas. C’est cela la véritable liberté. L’action est engagée dans une liberté totale libérée des pensées, des concepts, du conditionnement de la société. On vit sans peur, sans angoisse, et paradoxalement sans filet. Il n’y a rien qui nous empêche d’apprécier chaque moment de notre existence. Toutes les références disparaissent, seul reste ce vide totalement plein. Cependant notre mental est très fort. Il a un grand pouvoir de conviction. Il n’est pas facile de se dégager des histoires qu’il construit et de se désidentifier des situations problématiques. L’héritage du passé que nous portons dans notre esprit et dans notre corps génère les tendances de notre vie actuelle. Nos blessures passées se projettent sur les rencontres du présent. En développant la capacité de notre essence à s’exprimer, nous allons pouvoir interagir avec le monde de façon positive. Le libre arbitre éveillé permet de prendre les justes décisions. Nous ne sommes pas limités à notre corps, ou plutôt dans notre corps. Rien, absolument rien n’est inéluctable. Rien n’est écrit de façon indélébile dans le livre de la Vie. La Création nous a donné le libre-arbitre. S’éveiller veut dire affirmer, sans honte et aucune restriction, notre droit de vivre la Vie telle qu’elle doit être vécue, c’est-à-dire avec joie et sérénité. Clairement, ce n'était pas un concept qui avait du sens pour mon père. Englué dans ses contradictions mon père subissait sa vie pensant le contraire. Son existence était devenue une litanie de souffrances. Ses distractions se résumaient à faire les mots croisés dans le Figaro, rencontrer quelques amis demeurant dans la région, et s'occuper de nos chiens. Car c'était un homme plein de paradoxe. Autant nous pouvions le voir se laisser dépasser par sa propre violence, en même temps, celui-ci était incapable de faire du mal à un animal, incapable d'abattre un arbre qu'il ressentait réellement comme étant un être vivant, il était très sensible à la nature en général. Au bout de plusieurs années d'un laissé aller intellectuel et physique, la situation financière de notre famille commença à être un peu difficile. Heureusement pour mes parents, mes frères et moi-même partîmes de façon définitive du cocon familial quasiment à notre majorité légale pour accomplir nos propres destinées, loin d’une atmosphère pesante et particulièrement stressante. Mon père grâce à un petit coup de piston familial fut embauché dans la fonction publique. On qualifierait ça maintenant probablement d'emploi fictif. Il travaillait au Palais de Justice de Paris, à classer des dossiers. Je ne crois pas qu’il se rendait à son bureau plus de 2 ou 3 heures par jour. Cela avait au moins l'avantage de lui occuper son esprit déprimé. Après tout, la société lui ayant refusé le droit de travailler dans une profession où il excellait, ce n’était pas si amoral de le voir profiter d’un peu de répit. Il se trouvait sans réaction face à une situation difficile. Mon père vécu cette période assez courageusement. Il travaillait dans un emploi que l'on pourrait qualifier de précaire pour un homme de son intelligence. Il se sentait profondément touché dans sa fierté d'homme. Il avait toujours pensé qu'un chef de famille avait vocation à faire vivre sa famille dans le bien-être au moins matériellement, son épouse restant au foyer pour s'occuper des enfants surtout, en aucun cas, ne devant travailler comme le ferait commun des mortels. Sa vie ressemblait de plus en plus à un immense gâchis. Pourtant, en aucune circonstance, il ne fit pas un retour sur lui-même pour tenter de se sortir de cette impasse.

 

 

 

L’Equanimité

 

Parlons donc de l'équanimité établie et vécue dans la conscience de façon permanente, l’âme égale dans le succès et l'insuccès, représente un véritable test pour ceux qui souhaitent pouvoir cerner un plus pratiquement ce que peut être le ressenti dans la conscience au fur et à mesure que le chercheur avance. L’équanimité représente cet espace ou le changeant et le non-changeant font Un. C'est un domaine où le changeant n'affecte plus le non-changeant. C'est un endroit ou l'immuable règne. On peut qualifier cela un "état ", car plus rien ne bouge. La stabilité de la conscience universelle est entièrement intégrée. C'est au-delà de tout concept. Cela n'est rien bouleversant. Ce n'est rien de magique. Il n'y a pas de charge émotionnelle. L'équanimité, c'est être réellement présent parce que la conscience est non affectée par le monde relatif. L'équanimité établie veut dire que la conscience est devenue consciente d'elle-même. La conscience accepte sa propre réalité transcendantale. Il n'y a rien de miraculeux. L’équanimité est potentiellement là, perpétuellement présente. Il s'agit de la rendre consciente de sa Présence.
L'équanimité, c'est être libéré de l'illusion des fluctuations du monde relatif. Il n'y a ni bien ni mal, ni joie ni peine. L’équanimité, c’est être témoin de tout ce qui existe sans y perdre sa conscience. L'identification de la conscience à l'action créée l'entropie dans tous les aspects de la vie. Aussi être dans équanimité ne veut pas dire être indifférent. L’équanimité, c’est "Être" de façon permanente en harmonie avec le sous-jacent de toutes choses. C'est concevoir le mécanisme infiniment subtil de la constitution de l'univers. La dynamique de cet état est avant toutes choses, la réalité de l'Amour universel vécu sans fluctuations, sans émotions intermédiaires, sans aucune aspérité. Il n'y a rien de bouleversant. Cela existe, c'est tout. C’est spécialement être libre de son futur, de son passé et accepter l'aventure de la Vie telle qu'elle doit être vécue.



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 2

"Notre enfance comporte des douzaines de destinées en puissance."

Albert Thibaudet

 

 

Ma mère vécue dans l'ombre de cet homme violent. Jeune étudiante elle l’avait rencontré au quartier latin au début des années cinquante. Elle était très attirante. Elle tomba assez vite amoureuse de ce Français séduisant. Tous les deux décidèrent de se marier contre la volonté de ses parents, qui, hollandais pur sucre, ne comprenaient pas que leur fille veuille se marier avec un papiste. Malgré tout, le mariage fut célébré et mes parents s'installèrent à Saint-Mandé. Sa vie fut faite d'ambiguïté et de compromis avec son mari, ses enfants et le reste de sa famille. Elle aimait son mari malgré sa violence extrême. Il brillait en société par son intelligence, elle se sentait séduite par son côté cérébral. Lorsqu’il battait ma mère, elle ne pouvait plus sortir pendant des semaines tellement elle était physiquement marquée. Le visage tuméfié, le corps meurtri. Ceci en notre présence. Mon père dans sa folie nous prenait à témoin, le genou en travers de la gorge de notre mère allongée sur le sol, expliquant que notre mère était folle, elle nous suppliant de requérir de l’aide, que pouvions nous faire à 3, 5 et 7 ans ? Ces scènes se répétèrent souvent. Ils se réconciliaient toujours, à notre joie immense, à notre grand désarroi. Ces mémoires sont tellement imprimées dans ma conscience qu’il est pénible de m’en séparer. Concernant leurs scènes de ménage, ma mère eut un jour cette réponse quelque peu atterrante à une de mes questions. Je voulais comprendre ce qui se passait dans leurs têtes après leurs scènes de violence incontrôlée. Se rendaient-ils compte de l'impact psychologique que cela pouvait avoir sur leurs enfants ? Elle me répondit qu'ils pensaient que c’était chose courante dans tous les couples, son mari lui avait affirmé, que ma fois cela faisait partie de la vie. Je dois dire que j'en perdis mon latin. Devant mon air hébété, elle se rendit compte de l'énormité de sa réponse, peut être soudainement elle prit conscience que ce qu'elle avait vécu n'était pas du tout quelque chose de normal. Mes rapports avec elle furent toujours assez affectueux. Il est exact que mes frères et moi lui pardonnions beaucoup, car nous avions été témoins de la violence de mon père. Par son éducation hollandaise, elle avait surtout un esprit flexible. Certes, elle fut fréquemment sous l'influence de son mari, mais parallèlement elle réussissait parfois à lui faire comprendre que le monde avait évolué. Nous ne vivions plus au moyen-âge. De plus, je demeurais le petit dernier de la famille. Indubitablement je bénéficiai d’un statut différent. Le dernier né d’une fratrie est généralement au corps défendant des parents, le plus gâté. On me passait plus de choses. Sans en avoir jamais abusé, cela me servit bien. Principalement lorsque je fus adolescent. Ma mère exerçait un esprit plus ouvert, on pourrait dire plus libéral. Un de mes moments favoris lorsque j'avais une quinzaine d'années, était le week-end de me lever et d'aller prendre un café avec elle dans la cuisine de notre maison discutant de choses et d'autres. À cette époque, je fumais, et je cherchais un plaisir extrême de prendre une cigarette avec un peu de caféine dans le sang. Mes parents nous permettaient de fumer et de consommer de l'alcool. Pour eux, cela faisait partie de cet aspect bon vivant. La déculpabilisation de ces mauvaises habitudes était totale dans notre famille. Durant ces moments de partage, nous parlions de choses plutôt assez intellectuelles. À la maison, beaucoup de journaux et magazines politiques traînaient un peu partout, notre esprit critique se développait durant ces débats avec nos parents. Ils étaient tous les deux très fins et cultivés. Ils accueillaient beaucoup d’invités à la maison, de différents milieux. Ils acceptaient plus aisément une contradiction intellectuelle de l'extérieur plutôt que de l'intérieur. Leurs meilleurs amis les appréciaient grandement pour leur sens de l'hospitalité et leurs conversations assez riches intellectuellement. Durant cette première partie de mon existence, ayant vécu au milieu d’une insécurité psychologique presque permanente, ma conscience se préparait malgré moi à une renaissance. Mon inconscient allait évoluer pour devenir conscient, demandant une révolte salutaire pour sortir de ce carcan familial devenu trop lourd. La vie, bientôt m'offrirait cette opportunité. Rien ne semblait me prédisposer à la découverte de ce qui allait influencer ma vie pour les décennies à venir. Dès l’âge de 14 ans jusqu’à mon départ de la maison familiale, je m'associais avec une bande de camarades toujours prêts à faire la bringue. Nous allions régulièrement prendre de sérieuses muflées aux bars avoisinants. Nous acquérions rapidement un goût immodéré pour l'alcool. Nous sortions plutôt assez souvent. D’ailleurs à l’aube de mes 15 ans, je perdis ma virginité. J’avais deux amis artistes qui vivaient à cinq kilomètres de chez mes parents. Ils avaient respectivement 25 et 35 ans. Ils avaient loué une école désaffectée dans une commune de l’Yonne. C’était devenu leur atelier. Ils conviaient tout le monde. C’était un moulin à rencontres. Mes amis de guindaille et moi-même avions fait leur connaissance. Nous étions devenus très amis, une amitié encore vivante aujourd’hui. Un jour, je passais dans leur école pour dire un petit bonjour, apportant un peu de vin et de nourriture, car ils manquaient constamment de tout, la vie d’artiste n’étant toujours pas lucrative. Deux jeunes femmes de 23 et 25 ans étaient leurs invités. Visiblement aucunement pour tricoter. L’une d’entre qui s’appelait Claire-Hélène commença à discuter avec moi. Je n’avais pas tout à fait 15 ans, mais avec déjà un vécu assez intense ce qui ne me rendait pas trop immature pour une femme en quête d’aventure originale de 23 ans. La journée s'écoulait avec notre groupe restreint. Nous nous amusions bien. Vers 19 ou 20 h, je devais partir, mes parents m’attendant pour dîner. Claire Hélène me demandait si je pouvais revenir passer la nuit avec elle. J’étais clairement pris de court. Un peu craintif aussi. Une jeune femme de 23 ans assez jolie proposait à un gamin de faire l’amour. Malgré ma timidité passagère, j’acceptais de grands cœurs sans beaucoup plus d’hésitations. Il fallait que je conçoive un plan pour pouvoir faire le mur et rejoindre Claire-Hélène. Nous nous donnions rendez-vous dans une rue étroite adjacente de chez moi. Elle viendrait me chercher en voiture et le tour serait joué. L’heure fut fixée à 23 h 30. Moi-même souhaitais une bonne nuit à mes parents. Je verrouillais la porte de ma chambre. J’attendais un peu. Mes parents étaient partis se coucher. Je passais par la fenêtre partant au petit trot vers notre point de rendez-vous. J’arrivais avec quelques minutes de retard. Personne ne venait. Une voiture arrivait au loin, pensant que c’était ma conquête de ma nuit, je faisais de grand signe. En fait, ce n’était pas elle, mais des amis de mes copains artistes qui passaient par là. Je les connaissais. M’excusant, je prétextais un rendez-vous de dernière minute. Pas de problèmes. Ils m’embarquaient dans leur voiture pour me conduire à destination. Arrivant là-bas, j’entrais dans la pièce qui servait de bar et salle à manger. Claire Hélène était toute surprise. On s’était raté de quelques minutes. Et elle pleurait. Elle était tombée amoureuse d’un gamin de 15 ans. Un de mes amis artistes riait. Incroyable, me disait-il. Elle pleurait à chaudes larmes ne te voyant pas au rendez-vous. Après quelques plaisanteries, un petit coup de rouge et quelques zakouskis, elle m’emmenait dans sa chambre. Pour une première expérience, c’était assez réussi. J’étais très timide. Elle me mettait à l’aise rapidement. Ce fut une nuit qui restera dans mes souvenirs jusqu’à ce jour. Moi-même n’ai jamais revu cette jeune et jolie personne si dévouée. Cependant sa douceur, sa gentillesse et sensualité restaient à jamais gravés dans ma mémoire. C’était une expérience grisante pour un adolescent de 15 ans. Par ailleurs mes parents me voyaient bien rentrer parfois un peu éméché, mais pour eux ce n'était pas grave, tant que je ne me droguais pas tout allait bien. Picoler ça faisait partie de la vie. Jusqu'à l’âge de 17 ans, je menai cette vie un peu décousue avec quelques copains de l'époque avec qui je partais régulièrement en virée. À plusieurs reprises durant mon adolescence ans, je partis avec l'un de mes frères en Bretagne, quelques amis se joignant à nous, pour plusieurs semaines durant les vacances d'été. Nous logions au camping et tous les soirs sans exception, nous finissions à la crêperie du coin, avec de grands repas, buvant bière, cidre et autres alcools en grande quantité. J'étais éméché tous les soirs, rentrant à l'aube. Durant l'année scolaire, je vivais avec mon frère dans un appartement qui se trouvait au-dessus d'un magasin de vins et spiritueux que mon père avait ouvert pour essayer de réaliser quelques choses dans sa vie. Mon frère ainé de 2 ans, en demeurait en quelque sorte le gérant, car il avait souhaité arrêter ses études à l’âge de 16 ans. Notre père après avoir acheté cet établissement, très rapidement s'y ennuya pensant que laisser la gestion d'un commerce de ce genre à un jeune homme de 18 ans était une bonne idée. Evidemment, ce fut une catastrophe. Au début, il essaya de bien gérer ce magasin. Sans expérience, sans soutien même moral de nos parents, il ne pouvait pas faire grand-chose. Nous n'apercevions notre père que très rarement. Uniquement, quand il venait se réapprovisionner sur les stocks existant pour éviter de mourir de soif. Le reste du temps, nous étions livrés à nous-mêmes. Je ne vais pas être hypocrite. Pour nous-même, c'était le rêve de tout adolescent. Libres de tutelle parentale toute la semaine, un appartement spacieux, de l'alcool à profusion. Tous les ingrédients étaient réunis pour nous lancer dans une guindaille effrénée quasiment 5 soirs par semaine. Étant au lycée, j’invitais régulièrement tous mes potes jusqu’à souvent des heures très avancées de la nuit. Nous faisions la fête, arrosée par de grands crus de vin ou autres liquides alcoolisés. Cela dura deux années. D'ailleurs entre les cigarettes, moi-même fumais entre 1 et 2 paquets par jour et l'alcool que j'ingurgitais, je pense que je ne serai pas allé au-delà d'une trentaine d'années d’âge. Cette vie de débauché était mélangée à un réel mal être. Certes durant nos orgies, nous nous amusions beaucoup, mais lorsque nous étions sobres, on était tous très mal dans notre peau. Comme j'ai systématiquement eu la cuite gaie, mes parents se rassuraient par mon rire tonitruant qui faisait vibrer régulièrement la maison. Cette période festive irréelle, dura environ 4 années.

En réalité ces excès reflétaient l’émergence d’une colère profonde. Celle-ci avait élu domicile au fond de mon être prête à surgir à n'importe quel instant. Elle n'est uniquement un sentiment, une réaction quasi-incontrôlable à une sollicitation miroir venue de l'extérieur appuyant là ou notre mental sait que nos blessures intérieures vont se réveiller. Elle dispose d'un espace de vie dans notre corps. Là, elle se nourrit de nos peurs, de nos incertitudes, de nos faiblesses. Il suffit de s'accorder le temps, l'instant même, d'accepter de se tourner vers le soi, d'observer la colère naissante pour la résorber tranquillement. L'ayant en quelque sorte géolocalisé, il est un peu plus commode de pouvoir s'en débarrasser. Du reste, la Conscience prend conscience de la place incongrue de cette colère réalisant que finalement elle ne présente pas de raison d'être, qu'elle ne présente pas de réalité propre sinon celle de l'illusion d'un ego souhaitant persister dans son existence en maintenant son emprise sur notre esprit, nos pensées. Le ressentiment n'a plus de raison d'exister lorsqu'elle est vue de l'espace de transcendance qu'est notre conscience. Se libérer de la colère, c'est vivre dans la totale liberté d'une conscience établie dans une harmonie permanente, ne craignant plus tous les soubresauts d'un mental sujet à tous les débordements, en oubliant au pire le respect de soi-même ou des autres. La colère est une non-réalité, une aliénation contre évolutive de l'épanouissement de notre humanité. Elle est le renoncement à notre liberté, de notre capacité à transcender les évènements pour nous établir tranquillement dans l'équanimité de l'Amour qu'il soit universel ou plus modestement individuel. Se laisser emporter par la colère, c'est tristement nier notre valeur absolue, éternelle, oublier que nous ne sommes pas ici et maintenant pour souffrir les aléas de la vie. C’est cela une des découvertes du fait de la pratique de la Méditation Transcendantale. C'est une exploration infinie de la conscience, sans aucune restriction. C'est réaliser qu'au-delà des mots et théories, la conscience est véritablement éternelle et juste, totalement juste lorsqu'elle est entièrement intégrée dans notre vie au quotidien. Il n'existe pas de posture mentale, d'autosuggestion dans le champ de la transcendance, c'est une réalité unique et indestructible. Comprendre cela veut dire aussi savoir que notre colère individuelle possède une influence sur notre environnement qu'il soit accessible ou lointain. Nous réveillons de près ou de loin, simplement par la hargne, tous nos instincts les moins recommandables. Nous imprégnons avec un acide caustique en la dénaturant de sa réalité naturelle l'évolution harmonieuse du temps et des choses. Nous créons cette violence du désordre et de l'entropie passant à côté de l'essence de la vie qui est sans frénésie. Nous devons l'admettre. L'essence de la vie est sans rancœur. Vivre sans colère, et accepter que ce soit cela la réalité de la vie authentique, cela veut dire jouir à chaque instant, à chaque souffle, de la douceur incommensurable du flot de l'éternité. C'est vivre dans la liberté la plus totale, dans ce vide transcendantal si plein, si serein. C'est voir dans leur infinie valeur ceux qui nous entourent, qu'ils soient humains, animaux ou végétaux. C'est plonger au fond de cet océan de pure béatitude, absolue félicité ou tous les liens contraignant de l'illusion de la colère sont définitivement brisés. C'est fermé les yeux, quelques minutes, puis les ouvrir et voir de ce champ de conscience qu'au-delà de tout ce que nous croyons voir, tout est parfait. C'est apprécié ce Silence vertigineux existant, vibrant partout et sans fin. C'est une libération de toutes les contraintes que nous avions su si bien créer pour nous-mêmes et pour l'humanité. Sans colère, le flot ininterrompu de la Vie peut s'exprimer pleinement. La conscience rayonne alors au-delà des mots, des choses, des fausses certitudes. Toute identification, toute mystification sont tombées, nous sommes réellement conscients de notre réalité unique et éternelle. Éventuellement ainsi sommes-nous aptes à comprendre que nous existons à l'image de quelque noble vérité, plus transcendante que ce que nous pouvions imaginer ? Que l'histoire de notre ego nous ment depuis toujours ? Nous découvrons qu'il n'est pas nécessaire, judicieux de s'opposer à ce qui est simple. La colère, c'est notre complication à ne pas vouloir explorer la nature absolue et éternelle de notre essence intérieure. Vivre sans colère, c'est vivre. Tout simplement. Il allait me falloir du temps pour intégrer cette vérité pour être capable de pardonner à mes parents et à moi-même cette violence physique et psychologique qui berçait ma jeunesse jusqu’à mon adolescence.

 

 

Le vertige du vide

 

Voilà, je suis assis. Je regarde, j’observe. À l’intérieur de ce que je suis, tout est vide…Vertigineusement vide. Il n’y a plus rien. C’est étrange, je peux entendre mon battement de cœur, le voir, il est à moi et pourtant je ne fais que le voir. Il semble n’appartenir à personne. Ainsi, je regarde un peu plus. Je cherche, en fait mon égo cherche la réalité de son existence. Il a peur car tout est vide…Il ne sait pas où s’accrocher, il voudrait tellement pouvoir exister, dominer. Alors il veut aller encore plus profondément et là, juste là, il disparait dans le vide vertigineux d’un vide trop plein, trop vide… Il a peur, car il ne comprend pas pourquoi il disparait dans ce vide. Ce vertige. Ce vertige de croire qu’il perd tout. Son passé, son présent, son futur se diluent dans cet espace qui parait si infini…si terrifiant aussi quelque part, puisqu’à cet endroit précis, il n’existe plus rien. Il n’existe plus rien car ce lieu d’éternité ne connait pas l’esprit de résistance. Il n’y pas de résistances. Elles n’existent plus, elles ont accepté de quitter l’histoire de l’égo. Et puis il y a cette douceur. Cette infinie douceur, tellement douce qu’elle en serait presque désagréable… Elle semble brisée tout ce qui reste de ce « je » qui ne veux pas finir d’exister…. Et pourtant, le voir disparaitre, ou s’atténuer ouvre ce champ de liberté infinie…. C’est un vertige de liberté…. Il n’y pas de place pour le renoncement… Il est trop tard du reste pour renoncer… Il faut laisser les choses se faire…. Accepter le choix du vertige…. Dans ce trou noir, il n’y a pas de fond…. On ne respire même plus au demeurant, on retient son souffle. Dans cette descente, des pensées s’accrochent tant qu’elles peuvent à des parois de ce puits sans fond…. Mais moments de panique…. Il n’a pas de parois, pas de poignées auxquelles s’accrocher, ce n’est que de l’éternité, sans raccord sans possibilité de fuite. Ainsi, la peur disparait et tout continue.

Et puis viennent ces pensées, à quoi servent-elles ? On dirait qu’elles existent pour me faire douter de la réalité de cette descente dans cet espace infini… Alors je les observe elles aussi. Ainsi elles s’évaporent, à leur tour d’avoir peur… Il ne reste plus qu’une énergie de douceur… La conscience enveloppe ce mot « douceur », elle lui transmet sa valeur d’infini. Je peux la toucher la comprendre, lui parler même…. Elle s’intègre pour rassurer, expliquer que ce vertige n’est pas une fin, juste un début, une continuité en quelque sorte.

Il y a dans l’égo, dans les pensées cette angoisse de manquer à je ne sais pas quoi. Sans cesse vouloir s’accrocher à quelque chose de limité …. Ne pas apprécier la valeur illimitée de ce vertige. Ne pas accepter cette liberté de peur de tout perdre. D’ailleurs perdre quoi ? Nous ne le savons pas. Nous cherchons à nous remplir de l’extérieur, car nous avons refusé cette réalité du vide. Toutes peurs se désintègrent, car la compréhension du fonctionnement des mécanismes de notre constitution universelle devient tellement évidente…

Et puis il y a cette conviction intime, cette intuition infiniment subtile, cette voix emplie de tendresse qui chuchote dans cet espace pour rassurer, pour aider à comprendre de ce vide est assurément le tout. Que c’est de cet endroit, sans points d’attache, tout existe… Ce chuchotement fait vibrer la conscience… Celle-ci se libère de tout espace. Curieusement, il n’y a plus d’espoirs… Car tout « est », il n’y a plus besoin d’espérer, ce n’est plus nécessaire, car tout existe ici, dans cette éternité. La compréhension de l’illimiter dans sa simplicité résonne dans la conscience. On entre dans un monde de cognitions ou tout est compris, englobé dans cette valeur d’illimitée Cela parait si loin et si proche.

Ainsi, je regarde de nouveau, et tout se dilue, dans cette infinie douceur. Il n’y a plus rien à craindre, plus rien à comprendre, tout est vu car dans ce vide la vie s’exprime directement de cette source d’infinie corrélation.



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 3

"Tout est relatif, et cela, seul est absolu."
Auguste Comte


Au milieu de cette période presque suicidaire, lorsque j'acquis 17 ans, je rencontrais ce qui allait devenir le moteur essentiel de ma vie et de mon développement personnel. Deux de mes amis intimes étaient tombés, accidentellement, si le hasard existe, sur un centre de méditation transcendantale au cœur de la campagne française, à Saint-Sauveur en Puisaye. Ils apprirent assez rapidement, pratiquant de façon assidue cette technique. Ils m'en parlèrent, expliquant comment en si peu de temps, ils avaient senti déjà des changements dans leur esprit et dans leur vie au quotidien. Discutant avec eux assez souvent, j’observais avec l'œil du témoin chacun de leurs gestes, je les voyais changer leur rythme de vie, tout cela de façon très subtile. C'était rarement de grands chamboulements. Simplement ces choses insignifiantes du quotidien qui ont parfois une influence considérable sur notre comportement ou notre façon de penser. Très rapidement, ils freinèrent leur consommation de tabac, puis ils commencèrent à réduire leur consommation d'alcool, à être beaucoup plus ouverts dans leurs relations avec les autres. Tout cela juxtaposé m'intriguait au plus haut point. Il y avait ce mélange de choses très concrètes comme tout simplement s'arrêter de fumer, sans effort apparent, mais surtout ils paraissaient tout simplement plus heureux.


Ce qui m'étonnait était la rapidité avec laquelle ces changements intervenaient, comme ça, tranquillement, sans chercher midi à quatorze heures. Puis petit à petit d'autres amis apprirent à méditer et l'expérience se renouvela, chacun semblait y trouver son compte.La méditation semblait permettre à tous de s'améliorer là ou en fait, ils en avaient le plus besoin, surtout cette amélioration était facile et harmonieuse. Nous avions tous des motivations très différentes pour commencer à pratiquer la Méditation. Certains avaient été convaincus que le repos donné par cette pratique favorisait une récupération en cas de profonde fatigue, plus rapide que d'ordinaire, alors ils se dirent qu'ils pourraient sortir faire la bringue beaucoup plus souvent pouvant ainsi récupérer deux fois plus vite. Une motivation comme une autre. D’autres essayèrent par curiosité. Puis ceux qui avaient une quête spirituelle semblaient considérer cette technique comme une réponse adéquate à leurs questions existentielles. Nous étions aussi à un moment de notre vie ou la curiosité innée de la jeunesse primait. Nous étions mûrs à nous lancer dans tout ce qui pouvait être inhabituel afin d'avancer pour le mieux dans nos vies respectives. Après ces quelques mois d'observation, je me décidai à apprendre. La décision finale fut comme une évidence. J’avais assez attendu, il n'y avait aucune raison de perdre plus de temps. Le coût à l'époque était de 200 francs. Je réunissais la somme. Étant mineur, j’avais besoin d'une autorisation d'une personne majeure, un de frères me l'a fait. Autant être clair, il n'était même pas envisageable de solliciter à mes parents une autorisation écrite pour apprendre à méditer, leurs réponses auraient été évidemment négatifs. Le 16 mai 1976, je fus initié à la méditation transcendantale. La pratique étant de vingt minutes matin et soir, je gérais au mieux mon temps afin de pratiquer régulièrement. Dans la foulée d'autres de mes amis apprirent. Certains d’entre eux apprirent avec leurs parents. J'acquis une expérience assez étrange lors de ma première méditation à notre domicile familiale. Nous possédions trois chiens qui passaient la plupart du temps dans notre jardin qui était assez grand, environ 6 000 m2. Ils furetaient à l'autre bout de notre terrain, lorsque je fermais les yeux pour commencer à méditer. Une chose assez stupéfiante se passa, pratiquement à la seconde près. Ils coururent du fond du jardin aboyant en entrant dans notre maison. Notre plus gros chien qui était un briard bien costaud savait ouvrir les portes d'un coup de patte. Il entrait dans ma chambre suivie de ses deux compères de jeu. Les trois se couchèrent à mes pieds durant les vingt minutes de ma méditation pour ensuite tranquillement retourner à leurs occupations. C'était assez magique. Du fond du jardin, ils avaient senti quelque chose de spécial qui les avait fait venir immédiatement près de moi juste le temps d'une méditation. Cela n'arriva qu'une fois. Cependant par la suite, nos chiens aimaient se coucher à mes pieds ou tout simplement devant la porte de ma chambre lorsque je méditais. Du reste, ma mère, l'ayant remarqué par la suite, fut très impressionnée à l'époque. Elle sentait bien qu'il y avait là quelque chose d’inaccoutumé. Ceci est bien sur anecdotique.  Ce fut néanmoins une expérience qui me marqua. Je persévérais assidûment dans ma pratique. Pourquoi cette assiduité dès le début ? Je ne sais pas trop pourquoi. S’asseoir matin et soir les yeux fermés pour méditer ne me paraissait pas être rébarbatif. Au début, c'était tout simplement quelque chose de très agréable. Je me sentais plus tranquille. Il me semblait que je me retrouvais dans un monde de sérénité. Tout ce qui était autour de moi apparaissait soudainement harmonieux, clair. Rien de miraculeux. Un sentiment de douceur, de quiétude. La méditation me permettait de me purifier en profondeur. Le silence et le recul qui se développèrent rapidement durant ma pratique quotidienne s’intégrèrent à mon quotidien. Méditer rétablissait l’ordre des choses en m’imprégnant de la force du Silence. Vu l'environnement familial, le contraste était très flagrant. Pendant ces quelques minutes d'apaisement, la vie entrait dans une toute autre dimension. Ce qui parfois était de la colère, de la frustration, se transmutait en quelque chose d'infiniment spécial.
À la fin de l’année scolaire, je devais passer mon bac français. Je n’avais rien fait de l’année. À part faire la fête. Je n’avais pas de classeur, à peu près aucune note de cours. L’examen ne se présentait pas sous les meilleurs auspices. La nature semblait vouloir me faire un petit clin d’œil de bienvenu. Mon professeur de français était très différent d’un enseignant typique. Il nous donnait une liste de textes très originaux à présenter pour cette épreuve de fin d’année. Nous avions des textes de Céline ou d’André Breton pour ne citer que ces deux-là. Curieusement, il incluait un texte de la Bhagavad Gita. C’était quelques semaines avant l’examen. Venant d’apprendre la méditation transcendantale, ma curiosité étant en plein éveil. J’étudiais parfaitement ce texte. C’était le seul que j’allais travailler à vrai dire. Le jour fatidique approchait. J’arrivais au lycée qui accueillait les épreuves. J’attendais sereinement mon tour. On m’appelait. Je possédais une liste d’une vingtaine de textes. L’examinateur l’étudiait attentivement. Il s’arrêta sur le texte de la « Gita ». Il était surpris ajoutant ce commentaire « enfin voilà une liste originale, voyons ce texte de la Bhagavad-Gita. Je me lançais. J’étais intarissable. Je lui parlais de la MT que je pratiquais depuis environ un mois. Il m’arrêtait dans mon élan, me félicitant. Puis il me demanda de commenter un texte plus classique de Beaumarchais. Je ne savais rien ou presque. Il m’indiquait que c’était dommage, car j’aurai pu obtenir une meilleure note. Je rentrais chez moi tranquillement le sens du devoir accompli. Je recevais les résultats courant juillet. J’avais obtenu un 15 sur 20. C’était un peu magique. Je n’en revenais pas. La Nature avait été bien bonne pour moi. Ce genre de petit clin d’œil de la vie allait dorénavant m’accompagner tout au long mon existence avec de plus en plus d’amplitude. Mon père fut tout d'abord plutôt ouvert à l'idée de me voir méditer tous les jours 20 minutes matin et soir. L'ouverture de son esprit ne dura pas très longtemps. Au bout de quelques semaines, il décréta qu'il m'interdisait de méditer avec un avertissement très clair. S’il me voyait méditer, il me casserait la figure, ni plus ni moins. Il employait son temps à m’espionner, pénétrant abruptement dans ma chambre, dans la salle de bains, me questionnant sur mes activités avec mes amis. Il ne cédait rien. Alors le jour de ma majorité le 19 octobre 1976, ne supportant plus l'ambiance délétère de notre famille, j'allais lui annoncer que j'arrêtais mes études pour devenir professeur de Méditation Transcendantale. Le résultat fut un moment épique et quelque part fondateur pour ma vie future. C’était l'année de mon bac, je dois dire que cette annonce à mes parents engendra un effet de détonateur provoquant une réaction particulièrement brutale. Je m'étais un peu préparé pour affronter toutes éventualités. Connaissant mon père, je pressentais une réaction particulièrement houleuse. J'avais ébauché mon plan de départ que je pensais être sans faille. Célébrant mon anniversaire et ma majorité nouvellement acquise avec une bande de camarades de mon lycée, j'envisageais de partir dès le lendemain matin avec mon sac à dos et surtout de ne plus rentrer au domicile familial. Durant cette soirée, un de mes amis s’approcha me donnant son avis. Selon lui au lieu de partir à la sauvette, sans rien dire à mes parents, je devrais les confronter pour clarifier la situation. J’acceptai l'idée, surtout parce que je me trouvais dans un état d'ébriété avancé, donc plein de courage à ce moment-là, toute mon inhibition ayant disparu dans des vapeurs d'alcool. Le lendemain, la gueule de bois un peu résorbée, je réalisais que je devais aller dire à mon père en face-à-face que j'arrêtais mes études. Pour être franc, je n'en menais pas large. Me voici donc parti pour affronter ce qui resta dans cette vie un moment très marquant. J'arrivai à la maison et tombais nez à nez avec lui. D'une voix un peu fébrile et angoissée, je lui annonçais que je souhaitais devenir professeur de Méditation Transcendantale et quitter le lycée. Après tout, j'étais majeur. La première réaction fut une gifle, pas trop douloureuse physiquement. Psychologiquement, un peu plus. Devant cette réaction, à laquelle je m'attendais un peu, j'essayais d'utiliser mes jambes à mon cou. Il me rattrapa par mon manteau. Me voyant tomber sur le sol, il s'arrêta aussitôt. Ma mère arriva à ce moment-là, elle rentrait de chez le coiffeur. Bien sûr, elle tomba aussi des nues. Dans son ambiguïté traditionnelle, elle prit parti pour son mari, sans chercher d'explication. Pour corser l'affaire, mes parents venaient d'apprendre qu'un de nos chiens préférés s'appelant Gédéon venant d'être abattu lors d'une de ses escapades dans les poulaillers avoisinant par un agriculteur irascible. Cela, évidemment, occasionnait beaucoup de peine à mes parents, car Gédéon était un fidèle compagnon. Toutes ces émotions entre le chien abattu, le fils, petit dernier et un peu préféré voulant arrêter ses études pour devenir professeur de méditation provoquèrent un déferlement de colère et d'invectives contre ma personne, et pendant qu'on y était, contre mes frères aussi, qui devaient forcément être coupables de quelques crimes inavoués. Finalement dans un raisonnement implacable, ils concluaient que leurs chiens étaient décidément beaucoup plus gentils et affectueux que leurs enfants. Nous, leurs enfants, représentions le summum de l'ingratitude. En racontant cet épisode avec le recul du temps j’ai pu réaliser combien il fut pénible. Mon père était réellement comme fou. Surtout, à aucun moment, la question de savoir pourquoi l'un de leurs fils souhaitait s'en aller n'a pas effleuré leur esprit. La maîtrise du moment présent avait été annihilée. Imaginez-vous cette scène, c'était presque surnaturel. La maison s'était remplie d'une énergie de désespoir. Mes parents craquaient, je craquais. Tous leurs concepts d'éducation, leurs idées reçues volaient en éclats. Sans réellement le vouloir, j'avais mis mes parents face à leurs contradictions. Cette situation ne s'était pas matérialisée par la vertu du Saint-Esprit. C'était pour moi une sorte d'aboutissement à la suite d'une longue maturation, et d'un mal-être certain. Mes parents n'avaient jamais compris ou peut-être même essayer de comprendre ce qui pouvait se passer dans ma tête. Pour mes parents, ce fut un bouleversement. Ils ne comprenaient pas, et encore actuellement, ma mère n'a toujours pas vraiment saisi le pourquoi de mon départ. Comme matériellement nous étions quelque peu à l'abri, que pouvions nous aller chercher mes amis et moi, dans ce qu'ils pensaient être une secte ? Avec le recul du temps et l'expérience d'une vie, je les comprends. C’était une situation difficile. Tous les deux avaient déjà envisagé mon avenir. Sciences Po à minima. Tout était planifié dans leur esprit. Malheureusement pour eux, cela n'était pas ma destinée. En définitive, je quittai le domicile familial avec perte et fracas pour poursuivre une voie qui à mon sens me permettrait de jouir pleinement de ce qu'une vie peut apporter de positif. Avec le recul du temps, je perçois très bien l'inquiétude qui a pu ronger mes parents. Non seulement leurs certitudes s'effondraient, mais de surcroît, je m’éloignais d'eux pour quelque chose que leur mental ne parvenait pas à saisir. Lorsque je suis parti, ce ne fut pas dans l'angoisse. Le jour de ma majorité, je partais pour trouver ce qui à l'époque me semblait représenter une voie toute désignée. Vivre dans notre famille était véritablement stressant. Les études ne me passionnaient pas. Je n'ai en aucun cas été un élève brillant. Je ne me voyais pas faire de longues études. Me voici donc le 19 octobre 1976 parti pour mener ma vie. Je montai dans un car de Montargis à Saint-Sauveur en Puisaye, là ou un centre de Méditation transcendantale existait à l’époque, je fus accueilli avec une infinie gentillesse. Je restais à Saint-Sauveur une année. Je commençais à suivre des cours pour devenir professeur de MT. L’ambiance était bon enfant. Dans la journée, chacun participait au bon fonctionnement de la vie quotidienne. Nous étions éventuellement une quarantaine à y vivre de façon permanente, et durant l'été 150 à 200. C'était un manoir modeste avec un parc immense et de nombreuses chambres. Les gens venaient y suivre des cours ou bien s'initier à la technique de méditation transcendantale. Le fonctionnement de cet endroit était comme celui d'un hôtel, certains étaient aux cuisines, au ménage, à l’approvisionnement. Tout le staff était composé de volontaires qui demeuraient le temps qu'ils souhaitaient pour obtenir en échange des crédits pour pouvoir suivre des cours en résidence s'ils n'avaient pas les moyens financiers. Chacun y trouvait son compte. Puis en mars 1977, je partais pour un modeste village en Ardèche, La Louvesc, ou l'association avait pu louer un hôtel à des prix hors saison pour loger et former des professeurs de MT. Nous étions un groupe restreint d'une douzaine de personne à vouloir poursuivre ce cours qui devait durer 3 mois en résidence. C'est un souvenir particulier d'avoir pu partager ces moments avec des personnes issu de milieu social très différents, mais cherchant tous à développer leur compréhension des mécanismes de la vie d'une manière simple et efficace. Effectuer ce choix en 1977 n'était pas si évident Néanmoins, nous profitions entièrement de cette période. Nous éprouvions l'impression d'être coupé du monde à certains moments. Ce village se situe à 1000 mètres d'altitude, et nous eûmes quelques tempêtes de neige qui rendait l'accès à notre village d'accueil très problématique. Nous possédions un emploi du temps basé sur de longues méditations et autres enseignements sur la tradition védique. C'étaient des moments assez magiques et véritablement très enrichissants. Durant cette période, ma petite amie s'appelait Caroline. Je l'avais connue au lycée. Lorsque j'ai appris à pratiquer la MT, je lui en avais parlé avec toute la foi que peut avoir un ado de 17 ans. Convaincue, elle aussi apprit, ainsi que d'autres de nos camarades. Lorsque je pris la décision de quitter le domicile familial, elle décida de faire la même chose quelques mois plus tard pour assister à ce cours en Ardèche. Une relation plus intime commença entre nous à cette époque. Nous avions toutes les deux une pêche d'enfer et étions extrêmement motivés dans notre but de devenir professeur de Méditation Transcendantale. À la suite de ces 3 mois en résidence, nous devions aller faire nos preuves sur le terrain. Faire des conférences publiques, aider des méditant de vérifier leur pratique quotidienne, coller des affiches, organiser des conférences. À l'époque, il existait un centre à Nice. Nous fûmes désignés pour aller seconder les professeurs sur place qui semblaient avoir besoin d'un peu de support logistique. Nous partîmes en mai 1977 pour y rester jusqu'en septembre. Là de même, je dois dire que je garde de très beaux souvenirs de nombreuses personnes rencontrées ! De plus étant assez jeune, pouvoir discuter avec des personnes possédant une expérience plus importante de la vie, était immanquablement un enrichissement très appréciable pour ma recherche personnelle. Enfin l'innocence et la foi d'un jeune homme de 18 ans créait généralement chez mes interlocuteurs des interrogations. Comment quelqu'un de si jeune pouvait-il parler de choses si sérieuses comme la réalisation du soi en pratiquant une méditation apparemment si simple ? Beaucoup avaient cherché pendant de nombreuses années, ne serait-ce qu'une expérience de transcendance. Voilà que soudainement, on proposait de reproduire cette expérience systématiquement, et en plus un gamin de 18 ans le professait avec un toupet incroyable. Il est exact que j'avais cette arrogance et cette assurance que donne parfois la jeunesse. Ce sentiment d'avoir forcément raison, et que décidément mes ainés étaient bien ringards sinon bien peureux. Puis en octobre, je pensais aller poursuivre la dernière phase du cours de formation pour devenir professeur de MT. Cela devait se passer en Suisse pour une période de 4 mois, il me semble, je ne suis plus très sûr de la durée de ce cours. La destinée en décida autrement. Ma petite amie de l'époque, Caroline, tomba enceinte. Les projets de devenir enseignant dans la Méditation tombèrent à l'eau. Voulant effectuer les choses correctement, nous nous sommes mariés le 19 novembre 1977, dans une église modeste de l'Yonne avec une cérémonie ordinaire avec juste quelques membres de la famille et amis. Nous étions bien jeunes. Avec le recul du temps, je considère ce mariage comme ayant été une erreur de jeunesse. D'un autre angle, nous avons eu 2 enfants. C'était une belle expérience même si pas toujours évidente à assumer. D'ailleurs avec Caroline, nous avons connu notre premier grand défi durant les débuts de sa grossesse. Lors d'une vérification de routine au centre médical à la suite d'un test sanguin, le médecin nous annonça que Caroline présentait des signes avant-coureurs de toxoplasmose. Il nous fallait prendre une décision puisque d'un côté, il y avait un risque de mettre au monde un enfant handicapé. De l'autre, la solution alternative était l'avortement. Nous avons donc ressassé dans nos esprits quel pouvait être notre réponse à cette épreuve qui était tout de même difficile à affronter. Nous sommes allés voir des spécialistes, certains nous disant tout de go, qu'ils refusaient de pratiquer un avortement et que de toute façon les résultats sanguins montrant la toxoplasmose n’étaient pas véritablement concluant. Dans nos familles respectives, nos parents ne savaient pas eux non plus pas trop quoi faire. Dans ce genre de situation, on se retrouve réellement face à soit même, aucune aide n’est possible, aucun conseil ne peut clarifier l'esprit. Nous devions prendre une décision qui nous apparaissait comme étant la plus juste et la plus lucide. Après quelques semaines, nous décidions de préserver l'enfant. Nous avons été soutenus par la plupart de nos proches durant toute la grossesse de Caroline. Elle a dû suivre un traitement spécial, je me rappelle le nom de ce médicament, la rovamycine. Nous avons quitté Paris pour nous installer à Toulon ou le père de Caroline m’avait trouvé un emploi comme VRP. Il s’agissait de vendre des collections de livres moyen de gamme au porte-à-porte. Nous nous sommes installés en décembre 1977 dans un appartement modeste à la Seyne sur mer qui donnait immédiatement sur la mer. Nous étions plutôt assez sereins de nous retrouver seuls. Nous rendions visite de temps en temps au père de Caroline, mais lui aussi étant quelqu’un de très indépendant, nous pouvions suivre tranquillement notre petit bonhomme de chemin.


Pendant cette période, et du fait de cette incertitude concernant la santé de notre futur enfant, nous avons mené une vie extrêmement saine et paisible. Caroline méditait plusieurs fois par jour pour se relaxer, j'effectuais des massages à l’huile d’amande douce sur son ventre. Nous étions végétariens. Elle se nourrissait de façon équilibrée afin de ne pas être carencée. Son gynécologue, Docteur Lebessou, je me rappelle encore son nom, nous pris visiblement en sympathie, car nous étions deux gamins. Il semblait toucher par la jeunesse de notre couple. Surtout nous lui avons demandé très rapidement d’accoucher Caroline à l’aide de la méthode Leboyer, naissance sans violence pour la mère et l’enfant. Pour un médecin de l’époque et je dirai de sa génération, il fut tout à fait ouvert pour cette expérience qu’il n’avait jamais tentée, mais qu’il trouvait très intéressante. Il n’était pas ravi que mon épouse soit végétarienne, mais d’un autre côté, il constatait jour après jour que non seulement elle ne dépérissait pas, mais qu’en plus elle n’était pas sous-alimentée, ni carencée en quoi que ce soit. D’ailleurs durant sa grossesse Caroline ne prit que 9 kg et notre fils pesait 3,6 kg à sa naissance. Nous-même possédions beaucoup d’amis dans la région.  Comme je ne disposais pas de voiture, ni de permis de conduire, nous profitions de nos amis pour visiter la Provence et l’arrière-pays. Régulièrement, Caroline faisait des examens sanguins pour détecter une éventuelle évolution de la maladie, mais rien ne semblait bouger sur ce front-là. Nous n’avons réellement jamais douté d’une issue favorable pour notre enfant nous-mêmes. C’est délicat à expliquer avec des mots, mais quelque part nous sentions intuitivement que notre décision avait représenté aussi une sorte de test pour nous. Assumer de garder de bébé fut comme une sorte de bénédiction. Nous étions en notre âme et conscience intimement convaincu qu'acceptant sereinement cette situation dans une ouverture totale, forcément rien ne pouvait nous arriver. C’était une expérience spirituelle vivante. Nous étions en totale harmonie avec notre décision et l’acceptation de ce qui pouvait se produire. Nous vivions dans une confiance sans bornes certains de la validité de notre choix qui pour d'autres pouvait apparaître comme une forme d’inconscience. Pour nous cette épreuve avait une essence spirituelle réelle et vécue par nous deux.

Apprendre la Méditation Transcendantale autorisait ma conscience à expérimenter la valeur absolue de la multiplicité du monde relatif. Celle-ci comprenait que le bonheur ne pouvait résider qu’en accumulant des biens matériels. Le sous-jacent d’un bonheur permanent devenait une évidence. Il fallait que la conscience se développe harmonieusement pour permettre une réelle appréciation du monde de l’activité. Au même titre que la richesse de la conscience absolue ne pouvait se réaliser totalement sans l’expérience de la diversité de l’environnement auquel l’être humain est confronté. Un lien s’établissait entre mon soi intérieur et mon soi extérieur. Il n’y avait plus de séparation possible. L’unique conclusion logique allait être l’unité de l’unique et de la multiplicité se retrouvant dans une unique dimension éternelle.

 

 

 

La méditation ou révéler notre intimité avec Dieu

 

 

Bien sûr, nous pouvons parler très longuement des bienfaits sur notre santé physique ou mentale d’une pratique assidue et suivie de la méditation. Nous pouvons décrire et expliquer pendant des jours et des jours combien la méditation ouvre notre conscience et de ce fait nous ouvre à mieux comprendre les autres ou mieux accepter ce que nous sommes et combien nous voyons avec plus de lucidité le monde qui nous entoure. Tout ceci est très positif et ne serait-ce que pour ces raisons nous devrions tous pratiquer la méditation pour simplement être mieux « dans notre peau » et profiter de la vie comme étant véritablement un domaine de toutes possibilités. Ne pas méditer, quelque part, c’est se couper de son être profond, c’est accepter de vivre partiellement, comme un intérimaire du bonheur.

Au-delà de cette aspect pratique et très palpable des bienfaits de pratiquer la méditation, il y a quelque chose de beaucoup plus fondamentale qui s’éveille en chacun de nous, petit à petit avec une infinie douceur et une certitude absolue de l’existence d’une vérité. Celle-ci n’est ni magique, ni extraordinaire, mais c’est purement une réalité d’un vécu intérieur prouvant qu’une relation intime existe entre notre Soi et cette découverte fabuleuse devenue certitude que non seulement Dieu existe mais qu’il est aussi notre ami, notre confident. La méditation (transcendantale) au-delà de ses bienfaits nous entrouvre la porte de cette relation privilégiée avec le divin. Nous-même pouvons alors ressentir son amitié, sa force, son omniprésence, son omniscience, son amour indéfectible pour ce que nous sommes. Nous intégrons avec une certitude que oui, nous avons été créés à son image, non pas de façon virtuelle, mais réellement, vraiment. La méditation nous permet d'amorcer le dialogue avec Lui. Nous pouvons discuter, refuser, accepter, nous pouvons tout lui raconter. Il nous écoute et nous répond. Oui, cela peut paraitre bien étrange, et pourtant, c’est une réalité. Cette expérience très claire s’accentue avec le temps. On marche alors main dans la main avec cette immense liberté intérieure ou toutes peurs et angoisses ont disparues. Une confiance infinie est intégrée pour toujours. Parfois, bien sûr sur le chemin s’éclaircissant dans cette relation naissante, un doute diffus peut venir se glisser. Cela ne présente pas beaucoup d’importance car nous avons réveillé notre Soi dans son intimité avec le divin qui, entre nous, n’avait jamais disparue, elle était seulement endormie. Dès lors, nous pouvons affirmer que cette intimité retrouvée rend la Foi caduque. Oui, car le mot « foi » sous-entend un doute, la foi c’est une croyance. Il y a ceux qui « croient » et ceux qui ne « croient pas ». La méditation n'a pas de préjugés. Avec elle, chacun a une expérience directe de la Conscience transcendantale. Celle-ci efface tous les doutes, toutes les théories du mental qui cherchent à démontrer l’existence de Dieu ou sa non existence. L’ouverture du Soi, concrètement méthodiquement, par la science de la conscience expérimentée systématiquement nous permet de devenir un intime de Dieu. Il n’existe plus de retenue. Une simple croyance s’est transformée en une réalité du quotidien. Le cœur devient le réceptacle de cette réalité indestructible, l’esprit lui, apprend à vivre son indépendance, sa non-identification au monde de la matière Nous comprenons dans cette intimité avec le Divin que nous pouvons dans notre cœur et notre esprit englober la vie dans tous ses aspects. L’illimité de notre Conscience devient notre quotidien. Ainsi Dieu se transforme en notre ami au quotidien. Il nous prend par la main, nous guide, nous laissant toujours le libre-arbitre, car grâce à lui, notre pouvoir de discrimination se développe et nous permet d’éviter les erreurs et obstacles dans notre parcours de vie. Dans cette relation de confiance, cette vérité éclate naturellement à la surface de notre Conscience. Nous comprenons qu’effectivement même si tout ce qui nous entoure semble changer, toujours, tout le temps, rien ne s'arrête jamais. La conscience est véritablement illimitée, infinie et éternelle sous-jacente à tous ces changements. Nous sommes alors capables de percevoir distinctement la structure intime des mécanismes de la conscience. Disons-le sobrement, la mort n’existe pas. Ce concept de la mort qui est pour certains une croyance ou une peur n’a plus de raison d’être. L’éternité constitue une réalité concrète et permanente, ici et maintenant.  La méditation va entretenir cette relation intérieure avec Dieu, et va tout simplement permettre à notre Soi de vivre une béatitude sereine, d’être totalement maitre de sa propre destinée à l’instant présent. La méditation transcendantale permet cela. La méditation ouvre ce canal, ce flot ininterrompu de libération intérieure. Il ne s'agit pas d’une quelconque révélation, illumination ou conversion. Cet échange intérieur représente assurément un état permanent de bien-être structuré en dehors de tout schéma émotionnel. Par la pratique de la méditation, la conscience s’éveille à elle-même, à sa propre image qui est un miroir de la source de cette création.
Comprenons ici, aujourd’hui, que rien ne nous empêche d'entretenir pleinement notre relation avec Dieu, non pas dans une relation de quémandeur, d’âme coupable, mais bel et bien d’égal à égal, dans une relation de maitre à disciple ou nous acceptons son enseignement de vie pour nous libérer de tant d’années d’errements. Voyez-vous, finalement, il suffit de peu de chose, une simple impulsion, une envie quelconque de vivre mieux dans ce monde si changeant Puis avec patience, méthodiquement, cette lumière va poindre. Si un jour, vous sentez ou entrevoyez cette opportunité d’apprendre à méditer, ne la laissez pas passer. La Vie parfois nous offre des cadeaux que nous ne savons pas saisir. C’est dommage, très dommage de passer à côté…




 

 

Chapitre 4

 

"Je puis délibérer et choisir, mais non revenir sur mes pas quand j'ai choisi."

Alfred De Musset

 

 

Grâce à notre foi en la Nature, nous n’étions pas extrêmement soucieux. Nous vivions dans notre appartement modeste des « Sablettes » près de la Seyne sur mer tranquillement nous émerveillant de la chance que nous avions de vivre au bord de la mer, après tout cela n’était pas donner à tout le monde. Bien sûr, il fallut que je me procure un emploi pour pouvoir subvenir aux besoins de notre petite famille. Je commençais de nombreux petits jobs. Le premier véritable travail fut celui de VRP. Cet emploi m’avait été trouvé par mon beau-père, Jean-François, qui vivait à Uchaux, village de l’arrière-pays provençal. Introduisons une brève parenthèse sur Jean-François, car il représentait réellement un personnage hors du commun. Un peu fou, un peu délirant, plein d’humour sauf quand il était dans un état d’ébriété avancé. Dans ces moments-là, il perdait tout contrôle, s’en prenant au monde entier, à ses filles, ses maîtresses, ses amis, ne parlons pas de ses ennemis. Seul son chat qu’il avait nommé  Robbe Grillet  était épargné par ses malédictions verbales. Il avait pour compagne une jeune femme, Véronique, qui dirigeait une agence de vente de livres aux portes à porte d’une maison d’édition régionale, les Éditions François Beauval. Pour rendre service à son vieil amant elle nous donna du travail à son agence. Jean-François, qui s’était évertué toute sa vie à ne pas s’occuper de ses trois filles, éprouvait vraisemblablement parfois un sentiment de culpabilité et se mettait en quatre pour trouver des solutions à tout problème survenant dans la vie de sa progéniture. La situation fut assez cocasse, car Jean -François ne voulait absolument pas que nous découvrions que Véronique était sa maitresse, elle avait 29 ans, il en avait 55. Il avait parfois quelques relents de principes un peu Vieille France. Néanmoins, avec Caroline nous nous rendîmes compte très rapidement au travers de leurs regards complices qu’il y avait là bien plus que de l’amitié dans leur relation. Du reste, nous en faisions quelques allusions à Véronique qui dans un immense éclat de rire le reconnut bien volontiers. Elle trouvait, elle aussi ces cachoteries un peu ridicules. Nous devînmes rapidement de bons amis. Nous commençâmes à travailler en janvier 1978. Dans notre mallette de VRP, il y avait différentes maquettes de collections entre autres les Grands procès de l’histoire, une encyclopédie pour des jeunes enfants, des romans plus classiques. Je suivais une formation de 2 ou 3 jours, je ne me souviens plus très bien, pour apprendre à déjà comment convaincre quelqu’un d'entrebâiller sa porte et de me laisser entrer pour écouter un argumentaire de vente sans qu’en fait, le client potentiel sache qu’il s’agisse d’un argumentaire de vente. Bien sûr, nos clients potentiels éprouvaient un petit doute, mais parfois, ils étaient aussi bien contents de faire un petit brin de conversation, se disant qu’après tout ils n’achèteraient probablement rien. Mon salaire était de 1400 francs par mois, qui était le SMIC de l’époque, puis après 3 mois, j’étais payé uniquement sur les commissions, percevant un pourcentage sur chaque vente réussie. Après cette formation rapide, je fus confiée à un chef de d’équipe, Madame Robin, petite dame pimpante fort sympathique qui m’emmena les premiers jours dans différents quartiers de Toulon et de sa banlieue pour essayer de vendre nos collections. Nous disposions d'une zone de prospection attribuée et du matin au soir il fallait sonner aux portes, et essayer de vendre le plus possible bien sûr. C’était assez difficile, mais nous pouvions rencontrer aussi beaucoup de gens vraiment très sympathiques, parfois sérieusement perchés, rarement mal aimables, mais cela pouvait arriver. La hantise pour un VRP était de tomber sur un Témoin de Jéhovah.  Ces personnes sont tellement convaincues du bien-fondé de leurs croyances que chaque occasion de pouvoir convaincre une autre âme probablement en détresse est utilisée à cette fin. Ainsi, lorsque je frappais une porte, l’accueil était toujours super cordial. On m’installait dans un bon fauteuil en m’offrant un petit biscuit, me laissant tranquillement dérouler mon argumentaire, toujours avec un sourire discret bienveillant, pauvre brebis égarée que j’étais, pour tout d'un coup, au milieu de ma présentation, une Bible arrivait sur la table. Un sermon était puissamment asséné dans ma petite cervelle. La solution unique, il faut bien le dire, était la fuite, avec ce sentiment énervant d’avoir perdu plusieurs heures à essayer de gagner ma vie, pour entendre un sermon un peu désuet et très mécanique car ces braves gens n’achetaient jamais rien. Nous étions en réalité qu’un exercice intellectuel leur permettant d’étendre leur connaissance biblique. C’était en quelque sorte un sermon sans cœur. Évidemment, lors de ces premières rencontres, je restais bien élevé, affectant un air intéressé à ce déluge de conseils religieux assénés avec force et conviction, me disant qu’après tout, j’arriverai bien à caser une petite encyclopédie ? Que nenni. Les témoins de Jéhovah avaient infiniment plus de patience que moi. Les fois suivantes je coupais court rapidement à tout enlisement intellectuel. Une deuxième catégorie de clients potentiels était les personnes de milieux aisés. C’était un peu une récréation de tambouriner à leur porte. Effectivement, d'une manière générale, ces bourgeois du centre-ville entrouvraient très aimablement leurs portes, parfois par erreur, n’ayant pas compris que cette personne sonnant à leur domicile venait essayer de leur vendre un produit dont ils n’avaient probablement pas besoin. La porte ouverte, m’invitant à m’installer confortablement dans leur intérieur cossu, souvent, ils m’offraient un petit café, parfois même un gâteau sec, durant ce moment, je déroulais mon argumentaire, les voyant faire semblant de prêter attention à mon déferlement de paroles qui se voulaient commerciales et convaincantes, tout en restant dignes et avenants. Et puis une quarantaine de minutes, voyant bien une forme d’impatience naître dans leurs regards, j’accélérai ma sortie, ne voulant pas devenir un boulet insupportable dans leur emploi du temps. Bien sûr vous l’avez compris, je n’ai jamais vendu une de mes collections admirables à une de ces familles, mais je passais néanmoins généralement d’excellents moments avec souvent des gens cultivés et surtout aimables, ce qui mettaient un peu de gaieté dans nos pérégrinations quotidiennes. On se pose toujours la question de savoir pourquoi le destin nous met dans certaines situations. Pour moi, mon statut de VRP, ne correspondait pas à l’idée que j’avais de ma carrière future. Je voulais acquérir beaucoup d’argent, profité du luxe, arpenter le monde. Distribuer des livres au porte-à-porte ne me paraissait pas toujours comme une évidence de réussite professionnelle. Pourtant, et cela, grâce à ma pratique de la Méditation Transcendantale, je pouvais percevoir de façon très intuitive le pourquoi. Plus tard dans ma carrière l’évidence en sera encore plus grande d’ailleurs. En frappant toutes ces portes, en rencontrant tous ces gens, j’apprenais à perdre toute timidité, à être plus à l’aise en société, à accepter plus aisément les reproches, les insultes, car il y en avait aussi, à 20 ans, j’apprenais à entrer dans le monde adulte professionnel, mais avec une sérénité relative et un optimisme à toute épreuve. Cet état d’optimisme était un cadeau royal de la Nature. Voir et comprendre l’adversité dans la positivité étaient l’intégration d’une approche résolument conquérante de la vie. Je réalisais rapidement que ma pratique de la Méditation Transcendantale présentait une conséquence concrète et tangible dans mon quotidien. Après uniquement trois années de pratique, je pouvais ressentir des changements considérables dans mon comportement non seulement par rapport à moi-même, mais aussi vis-à-vis de mon environnement proche. Une expérience novatrice de vie vérifiable par moi-même semblait naître tout doucement. Je continuai à arpenter les routes et immeubles du Var en compagnie de Madame Robin durant quelques mois. Je gagnais suffisamment d’argent pour payer notre loyer de 760 francs par mois, deux pièces face à la mer, et subvenir à nos besoins au quotidien. Puis les  Éditions François Beauval , et surtout probablement la vente aux portes à porte de façon globale, commença à péricliter lentement, mais sûrement. Je quittais le négoce de livres me disant que peut être un autre produit serait plus vendable. Ce fut une courte mais amusante expérience dans la vente de robots de cuisine. Cette machine, un modèle fabriqué par la société Vorwerk, était un des tous premiers ancêtres des robots, ultra perfectionné d’aujourd’hui. Cet ustensile proposait aux ménagères de réaliser des dizaines de recettes et ceci juste à partir d’un récipient et d’un mixer intégré.  Il faut bien l’avouer rien de bien gastronomique, mais néanmoins bien utile.  Pour vendre ces machines, il fallait réaliser une démonstration chez le client potentiel. Parfois, il pouvait y avoir quelques imprévus. Lors de l’une de ces démonstrations, je faisais une petite mixture pour démontrer à ma cliente combien cet instrument avait sa place dans sa belle cuisine. Mais j'étais confronté à un petit problème, car au moment de mettre le robot en marche, je fermais mal le couvercle. Mon automate fit gicler dans toute la cuisine la merveilleuse mixture que j’avais préparée avec amour. Grace à Dieu, cette personne fut extrêmement compréhensive. Après le choc du premier instant, elle aborda la situation avec beaucoup d’humour après que bien sûr, je nettoyais pendant une petite heure sa cuisine. Je ne me souviens plus si elle m’acheta ce robot, mais en tous les cas, ce fut un souvenir amusant de cette période. J’essayai de vendre pendant encore environ six semaines ces machines infernales pour finalement rendre mon tablier ne parvenant pas à gagner suffisamment de commissions. Après cette période professionnelle qui en fait ne dura que quelques mois, je restai au chômage, n'obtenant aucun emploi, surtout que je ne possédais aucun diplôme. En France, déjà à l’époque, ne pas détenir de diplôme signifiait la mise à l’index du marché du travail. De plus, Caroline devait accoucher au mois de mai 1978. Nous arrivions à joindre les deux bouts entre les différentes allocations reçues et l’aide très appréciée de mes beaux-parents et dans une moindre mesure des miens. N’ayant pas le permis de conduire, un de nos amis Francis, nous donna son numéro de téléphone pour qu’il puisse nous conduire à la clinique à la moindre alerte, celle-ci se trouvait à une dizaine de kilomètres de notre domicile. Caroline ressenti, les premières contractions dans la soirée du 18 mai, je téléphonais à Francis qui arriva sur les chapeaux de roues. L’accouchement fut un peu pénible et laborieux pour Caroline. A l’époque, la péridurale n’existait pas. Le Docteur Lebessou sachant que sa patiente en train d’accoucher était Caroline se déplaça spécialement pour l’assister tout le long, il voulait probablement que son premier accouchement, réalisé avec la Méthode Leboyer, représentât un succès. Il fit aménager la salle d’accouchement avec un bain d’eau chaude prêt à recevoir le nouveau-né que je devais prendre dans mes bras et baigner doucement, les lumières furent baissées pour être plus douces, notre fils naquit à 9 heures du matin après une nuit interminable. La première question de Caroline fut assez logiquement de savoir s’il était normalement constitué. Le Docteur Lebessou répondit promptement pour la rassurer, quelque chose comme mais oui, il a l’air tout à fait bien, tout à fait normal. Ce fut bien sûr un soulagement.  Après avoir baigné notre fils, c’était un petit garçon de 3,7 kg, je le plaçais délicatement sur le ventre de Caroline qui le garda quelques instants, savourant ce moment magique que représente une naissance. C’était un moment étrange, parce que Caroline, comme moi-même avions ce sentiment que ce petit bout de chou venait de nous être confié. Surtout qu’il ne nous appartenait pas. Toute idée de projection sur sa vie future, toute idée un peu possessive venaient de disparaître de notre champ de conscience. Plus tard nous avons à plusieurs reprises parlé ensemble de ce moment qui fut assez doux, assez magique, un instant ou toute identification disparaissait. Un sentiment de liberté, de pureté prédominait. Cela est demeuré un souvenir merveilleux. Raphaël venait d’arriver dans notre vie. Caroline et Raphaël restèrent une semaine à la clinique, elle se situait dans la banlieue de Toulon. Je m’y rendais en bus ou en auto-stop. Caroline possédait une chambre seule. Elle gardait Raphaël auprès d’elle. Il faut bien le dire ils furent tous les deux traités comme des stars. Sans gêne, nous brûlions des bâtons d’encens dans sa chambre. Je lui amenais comme nourriture des produits biologiques de la Vie Claire. Nous avions beaucoup lu sur le végétarisme, étant nous-mêmes végétariens. Nous avions des idées très claires pour nous nourrir de façon équilibrée et saine .Grâce à nos petits conseils particulièrement sur l’allaitement et comment avoir du lait, Caroline disposait d'une ligne d’attente de jeunes Mères devant la porte de sa chambre souhaitant avoir quelques tuyaux, car Caroline contrairement aux autres Maman avait beaucoup de lait. En voici l’une des raisons essentielles. Lors d’une rencontre avec Monsieur Geoffroy, fondateur de la Vie Claire, celui-ci voyant mon épouse enceinte lui avait donné ce conseil qui s’avéra extrêmement efficace pour produire du lait à profusion pour notre enfant à venir. Il suffisait de manger du pain complet ou intégral biologique avec une ou deux cuillerées de confit d’amandes. Je dois témoigner que le résultat de ce traitement naturel dépassa toutes nos espérances. Les seins de caroline étaient devenus pour Raphaël une source d’approvisionnement sans fins. Les autres mères ayant de grandes difficultés à allaiter leurs enfants nous demandèrent conseils si bien que tout ce petit monde mangea à sa faim et déjà « bio », ce qui pour l’époque était assez remarquable. Le Docteur Lebessou venait régulièrement discuter dans sa chambre, car il semblait apprécier notre compagnie. Nous parlions fréquemment méditation et spiritualité avec lui. Il partageait avec nous son expérience d’avoir accouché Caroline avec la Méthode Leboyer. C’était un homme très affable et chaleureux semblant s’intéresser à tout. Aussi, nous étions assez jeunes. Une sorte de tendresse paternelle émanait de lui. C’était un médecin en avance sur son époque prêt à découvrir de nouvelles méthodes, acceptant de se remettre en question sans états d’âme, mais avec professionnalisme. Après une semaine, nous rentrâmes dans notre appartement. L’arrivée ne fut pas triomphale. A 20 ans, je ne me rendais pas vraiment compte qu’un petit bouquet de fleurs ou une maison à peu près bien rangée aurait pu présenter un effet certain sur le moral d’une jeune mère rentrant après un accouchement. J’observais dans le regard de Caroline une petite larme de déception.Je ne comprenais pas réellement pourquoi. Cet instant passé, et une explication plus tard, nous installâmes Raphaël dans son lit. Nous commencions à nous organiser. C’était une véritable découverte d’avoir cet enfant. À un âge ou la plupart de nos amis sortaient et faisaient des études, nous étions parents et devions endosser nos responsabilités. Avant toute chose, Caroline et moi-même entreprîmes de faire des massages à Raphaël le matin au lever. Au début, il trouvait ça un peu bizarre puis petit à petit pris un réel plaisir de se faire masser son corps menu. Nous utilisions comme bréviaire le livre de Leboyer, Shantala, qui montrait comme les femmes en Inde massaient leurs bébés. Lors de ces séances, l’enfant est tellement décontracté qu’il peut être amené à uriner plusieurs fois. Le livre de Leboyer le mentionnait et conseillait d'étendre une protection en plastique sur soi. La première fois, nous avons négligé cette précaution et bien sûr Raphaël dans un éclat de rire naturel et décontracté vida allégrement la vessie. Nous constations aussi un phénomène très utile pour notre sommeil. Lorsque nous pratiquions la Méditation transcendantale dans sa chambre, Raphaël s’endormait systématiquement. Mais surtout même lorsqu’il pleurait le soir ou dans la nuit, il suffisait que l’un d’entre nous nous commence à méditer, et il s’endormait dans les cinq minutes qui suivaient. Autant le dire, nous étions aux anges, surtout après toutes les histoires que nous avions entendues sur les jeunes parents ne pouvant pas dormir à cause de leurs nouveaux nés pleurant toute la nuit. Entre les massages, la méditation, les promenades au bord la mer, la vie de Raphaël commençait sous les meilleurs auspices. De plus, nous tachions de l’emmener partout où nous allions. À l’époque, occasionnellement, nous présentions des conférences d’information sur la pratique de la Méditation Transcendantale. Nous prenions Raphaël dans son couffin, le mettions sur une table à côté de nous durant nos présentations. Son calme et son silence suscitaient l’admiration de tout le monde. Nous avions trouvé un médecin homéopathe à Toulon pour le suivre. Notre confiance dans la médecine allopathique était très limitée, car notre première expérience avec un pédiatre allopathique nous avait passablement refroidis. Nous avions pris rendez-vous avec ce jeune docteur. Il semblait un peu vert cependant nous n’avions pas d’a priori contre lui bien au contraire. En revanche lorsque notre fils ne réagissait pas à son auscultation, il déclara qu’il était trop calme, que ce n’était anormal, décidant promptement de le pincer. Pas violemment, certes, mais suffisamment pour faire hurler notre fils. Nous restâmes totalement hébétés devant son comportement. Puis poursuivant son examen, il constata une petite suppuration au niveau de la bouche, pour être sûr de ne pas se tromper, il ouvrit son encyclopédie médicale, pour finalement appeler un de ses confrères. Visiblement, il semblait un peu dépassé par les évènements. La cause était entendue, il ne nous reverrait plus jamais. Dès lors notre médecin homéopathe s’occupa de notre fils pour notre plus immense satisfaction. Au niveau des tâches ménagères, il faut bien dire que Caroline en faisait le moins possible. Elle avait du mal à réaliser qu’elle n’était plus une étudiante ou simplement une adolescente pouvant jouir de la vie avec une totale insouciance. Elle était une jeune mère avec d’autres responsabilités. Étant assez papa poule je m’occupais beaucoup de Raphaël, que ce soit pour le changer, jouer avec lui, confectionner ses repas, mais aussi ranger notre appartement, car il ne l’était pas fréquemment par mon épouse. À cette période, je n’étais plus VRP. Je cherchais un emploi. Après quelques semaines, je trouvais un contrat intérimaire. Je fus engagé comme auxiliaire pour la période estivale dans un centre pour enfants handicapés à Collobrières. Pour moi c’était un peu comme si le destin voulait me montrer à quoi j’avais échappé. La nature me montrait par l’expérience ce que c’était réellement de prendre soin de quelqu’un vivant un handicap physique ou mental. Nous avions décidé de garder notre enfant, assumant que nous possèderions la force de maîtriser la situation au cas où le pire serait arrivé. Après trois mois passés dans ce centre, je pris conscience à quel point nous avions sous-estimés la difficulté, le courage, et la dévotion que cela demandait. La nature nous avait béni où nous donnant cet enfant en santé robuste, mais elle semblait vouloir me montrer aussi ce que cela aurait pu être d’élever un enfant souffrant de handicap. Cette expérience fut formatrice. Non seulement, j’approchais des enfants, mais aussi leur famille dans des situations de stress considérables en même temps, je pouvais remarquer aussi à quel point les personnes à l’époque s’occupant de ces enfants, comme moi-même étions sous-qualifiés. Malgré toutes les meilleures volontés du monde, il était malaisé de rester émotionnellement serein. Enfin mes horaires étaient décalés et comme je vivais la Seyne sur mer, il me fallait un moyen de locomotion pour aller à Collobrières. Un de nos amis me prêta sa mobylette, une « Motobécane ». Parfois, je commençais le matin à 6 h, d’autres fois, je faisais les nuits de 23 h à l’aube ou bien de 13 h à 23 h. Avec ma pétrolette, je faisais les aller-retours. Pour être à l’heure à 6 heures le matin, je partais à 4 h 30, je méditais toujours mes 20 minutes avant d'emprunter la route, ceci fut ma routine pendant 3 mois. De même, que la Nature me fit faire cette expérience pour peut-être mieux comprendre la souffrance d’autrui, quelque part dans ma conscience, je me disais que notre fils, lui aussi, avait été béni et serait vraisemblablement toute sa vie chanceuse et heureuse. Il avait quelque part échappé à une épreuve de vie, la nature le soutiendrait tout au long de son chemin. Intuitivement, je le savais, cela ne s’explique pas, c’est juste la nature des choses. En dehors de la motocyclette, il y avait aussi l’auto-stop. Et ici, je dois dire que j’eus des expériences plutôt rigolotes voir même hors du commun. Faire de l’auto-stop dans les années 70 et début 80 représentait quelque chose de tout à fait courant. Ainsi, partant de Paris, il suffisait d’aller à la Porte d’Orléans, des dizaines d’auto-stoppeurs se trouvaient là. L’été, ils étaient bien sûr beaucoup plus nombreux. C’était commode pour ceux qui n’avaient pas le permis ou un autre moyen de locomotion ou tout simplement pas les moyens d'utiliser un transport collectif. C’était aussi une façon de rencontrer des gens. Fréquemment, il était possible de partager des moments de convivialité fort enrichissants. Par ailleurs, utiliser ce système était certainement moins dangereux à cette époque que maintenant. Il y avait entre deux trajets, parfois des rencontres coquasse, incongrues un jour allant de Toulon à Collobrières, je devais y aller en stop. Une voiture s’arrête relativement, rapidement, j’annonce l’endroit où je souhaite me rendre, le conducteur, avec un sourire engageant se propose de m’avancer quelques kilomètres. Nous ne parlions pas beaucoup, et je regardais distrait le paysage. Lorsque soudainement, mon chauffeur apposa lestement sa main sur mes parties intimes et me proposa d’un air très gourmand une caresse orale. Quelque peu stupéfait, je déclinais promptement son offre en lui suggérant de me déposer dès que possible. Pas rancunier, le bougre, me proposa de m’emmener le plus loin possible avec un grand sourire plein de regrets, mais néanmoins plein de gentillesse. Une autre rencontre un peu originale survint un soir. J’étais coincé au péage d’Orange. Il était environ minuit et peu de voitures passaient à cette heure-là, je me voyais passer la nuit à cet endroit jusqu’à l’aube. En définitive, une voiture s’arrêta. J’allais à Paris, il pouvait me déposer à Lyon. J’étais ravi. Dans la voiture, se trouvaient deux personnes. Le chauffeur, un homme d’une trentaine d’années, assis à côté de lui, un homme d’environ 45 ans. Ce passager était un nain. Nous commencions à discuter, ils me demandaient ce que je faisais, ou j’habitais, enfin les questions d’usage lorsque l’on rencontre une nouvelle personne. Puis la conversation pris un tour plus intime. Ils m’expliquaient avec force de détails qu’en fait, ils étaient amants, que le plus jeune des deux qui était marié allait chercher sa femme à la gare de Lyon Perrache, car à dire vrai, ils vivaient un à ménage à trois. Tout de suite, j'eus le droit à un inventaire détaillé de leurs recherches érotiques à trois. Pour bien sûr finir par la proposition à laquelle je m’attendais, celle de venir pimenter ce ménage à 3 par un ménage à 4. Un hôtel n’était pas loin de la gare et nous allions passer un bon moment, surtout qu’à 20 ans en pleine force de l’âge, j’allais pouvoir tenir la dragée haute à tout ce petit monde. Je déclinais l’offre. Pour être parfaitement honnête, une expérience à plusieurs était tentante, mais quelque chose d’extrêmement malsain émanait de cette conversation. Je préférais poursuivre ma route vers Paris. Enfin une rencontre parmi tant d’autres qui fut extrêmement sympathique. J'effectuais une fois de plus le trajet Toulon –Paris. À un péage pas très loin de mon point de départ, une famille de Parisien rentrant de vacances me prit dans leur Renault familiale. Un couple et leurs deux enfants. Je devais m’arrêter à Auxerre, nous allions ainsi faire un petit bout de chemin ensemble. Ils m’invitèrent à déjeuner sur un resto route. Ils étaient d’une très gentillesse immense. Durant l’un de nos arrêts, j’en profitais pour leur acheter un cadeau modeste, une boite de bonbons que je leur donnais au moment où ils me déposèrent à ma destination. Nous avons échangé nos adresses et promis de rester en contact. Un an plus tard, je recevais un faire-part de naissance de leur part, ils venaient d’avoir leur troisième enfant, ils se rappelaient toujours ce voyage express que nous avions partagé, comme moi, ils en avaient gardé un bon souvenir. C’était il y a 35 ans environ. Il m’arrive parfois de penser à eux, car assurément, c’étaient des personnes sympathiques. En dehors de ces 3 situations, il y en eu bien d’autres plus ou moins amusantes. L’auto–stop permettait ce genre de rencontres. C’est une façon de voyager qui a disparu, c'est dommage. Après cet emploi à Collobrières, je trouvais pendant quelques mois de quoi gagner un peu d’argent au sein de l’organisation « Tourisme et Travail » comme plongeur. Ne pas « faire de la plongée » mais essuyer la vaisselle. Cette association était affiliée au Parti communiste et permettait à des personnes disposant de peu de revenus d’aller en vacances. Il était clair que toutes les personnes utilisant les services de « Tourisme et Travail » appartenaient majoritairement au Parti communiste. Il existait dans ce camp de vacances une excellente ambiance assez bon enfant avec bien sûr beaucoup de discussions politiques durant les repas. Réellement les gens étaient vraiment sympathiques. Je n’avais jamais expérimenté ce genre de village de vacances, c’était pour moi la découverte d’un milieu social que je ne connaissais pas. À l’époque, les communistes étaient perçues comme étant des gens extrémistes, assez rigides dans leur mode de fonctionnement. En 1980, l’idéologie communiste commençait à être battue en brèche. Je dois bien dire d’après cette courte expérience, je constatais qu’une véritable nomenklatura semblait exister à tous les niveaux de l’organisation de cette association et le centralisme démocratique une stricte réalité au niveau commun d’un village de vacances. Autrement, les soirées y étaient amicales, les mœurs très libérales, pour dire le moins. Faisant la plonge, j’avais fait la connaissance d’une jeune stéphanoise, Michelle, qui faisait le service de restauration. Je fis très rapidement parti du menu. Je participais activement à remettre le couvert plusieurs fois. À la suite de ce cours intermède, j'obtenais un stage qui j’espérai aller me donner un revenu plus stable et une formation qui me permettrait d'entrevoir un avenir plus ambitieux. J’avais une foi inébranlable en ma bonne étoile. Pour moi chaque expérience était bonne à prendre pour pouvoir évoluer dans le monde de la matière, mais aussi dans le domaine spirituel qui à mon sens représentait le fondement de toute réussite. Le succès matériel ne représentait à mes yeux que l’ouverture et l’adaptabilité de ma conscience à accepter le monde tel qu’il se présentait à moi que ce soit pour le meilleur ou pour le pire. Mes choix reflétaient mon désir d’évoluer spirituellement, car le bonheur intense ne pouvait que se réaliser qu’en expérimentant le soi libéré. Je pratiquais la méditation transcendantale depuis environ 3 ans et chaque jour, je pouvais en apprécier les effets positifs. À cette époque, un livre exerça une très grande influence sur ma compréhension de la méditation et de sa valeur pour mon développement intérieur. Un ami me conseilla de lire « Autobiographie d’un Yogi » de Yogananda. Ce fut une véritable révélation. Chaque page lue amenait ma conscience à vivre des moments de paix intérieure indescriptible. Pénétrer la vie de ce grand Maitre, ses rencontres avec les grands sages des Himalaya, faisait vibrer ma conscience. Tout mon être semblait en communion avec tout ce qui était écrit dans ce livre. Je me sentais en totale harmonie avec la lignée des maîtres de la tradition de Yogananda, celle du Krya yoga. Cela me renforçait dans mon assiduité à pratiquer la méditation. La méditation transcendantale me permettait d’expérimenter rapidement ces états décrits dans ce livre. Je trouvais à travers ce récit de Yogananda que j’étais définitivement sur la bonne voie. Il me fallait uniquement persévérer. Par l'Agence nationale pour l'emploi, je m’inscrivais dans un stage de 4 mois pour devenir ouvrier spécialisé. Il s’agissait d’apprendre à devenir » sableur-pistoleteur-métalliseur ». Les ouvriers formés étaient souvent embauchés sur les chantiers navals pour le carénage des navires qu’ils soient pétroliers, navires marchands ou yachts privés. Pour moi qui avais toujours été très réfractaire au travail manuel ou au bricolage, c’était une nouvelle découverte. Cette période dura environ dix-huit mois. Nous étions peut-être une douzaine de jeunes chômeurs sélectionnés pour ce stage. Notre formateur était Edgar, la trentaine, d’origines guadeloupéenne, costaud ayant travaillé sur de nombreux chantiers à travers la France et le monde. Notre formateur était Edgar, la trentaine, d’origines guadeloupéenne, costaud ayant travaillé sur de nombreux chantiers à travers la France et le monde. Super sympa, intelligent en diable, il nous fixa les règles du jeu rapidement, une relation de confiance s’établit avec lui assez vite. Dans l’équipe de stagiaires, des affinités virent le jour et véritablement deux groupes distincts se formèrent. Sans antagonismes, simplement par la nature des choses. Nous venions sur le chantier pour nous former à ce nouveau métier. Nous déjeunions dans un petit bistrot proche du chantier. Nous étions rémunérés au SMIC. Après quelques jours une franche camaraderie régnait sur le chantier. Je dois confesser que parfois nos déjeuners s’éternisaient un peu autour de bouteilles de rosé ou de rouges, si bien qu’il nous est arrivé assez régulièrement de retourner sur le chantier quelque peu éméché. Edgar, notre chef d’équipe n’était au demeurant pas le dernier à savourer un coup de d’étrier avant de s’en retourner à notre formation. Nous avons beaucoup ri. À maintes reprises, nous échangions des blagues d’un goût douteux, mais qui nous faisaient quand même rire. Clairement, de nos jours, ces mêmes blagues ne seraient assurément pas du tout politiquement correctes. Néanmoins, nous apprenions avec sérieux le maniement des différents outils. Notre stage accédait à sa phase finale. Nous allions découvrir qui de l’équipe serait finalement embaucher à temps pleins. Quatre d’entre nous furent sélectionnés. Edgar fit son choix. Il indiqua à l’entreprise qui avait organisé et financer ce stage, la Sonocar, quelle devait être les heureux élus. Sur les 4 désignés ,3 faisaient partis de mon groupe. Il s’agissait de Jean-François, Christian et moi-même, le dernier étant Michel. Edgar demeurerait notre chef d’équipe pour la période à venir. Durant notre entretien d’embauche définitive, le directeur des RH de la Sonocar nous annonça que nous partions tous en déplacement pour plusieurs mois à Saint -Nazaire pour travailler au carénage de pétroliers. J’étais très satisfait. Certes, Caroline et Raphael allaient rester seuls à Toulon pendant quelque temps, mais j’aurai la possibilité de rentrer un weekend par mois. Je bénéficierai d’un salaire et d’un revenu fixe. C’était un nouveau départ. Parallèlement, Caroline se trouva un job de vendeuse et une halte-garderie au siège du Medef à Toulon ou Raphaël pouvait être pris en charge pour un coût raisonnable. Entre mai et septembre 1979, je partais à Saint-Nazaire avec mes camarades de chantier pour une expérience que je n’oublierai jamais. Ce fut une période euphorique de ma vie. Beaucoup de rencontres, de partages et d’amitiés virent le jour. Au départ de Toulon, seuls Jean-François, Christian et moi prîmes le train. Michel hésitait encore à venir, car il venait juste de se marier. Edgar lui allait nous rejoindre quelques jours plus tard. Nous allions là-bas en train couchette. À l’époque, nous fumions tous. Nous avions pour le voyage un stock de cigarettes, quelques morceaux de saucissons, quelques bières, nous étions parés à toute éventualité. Nous sommes arrivés à Saint-Nazaire dans l’après-midi. Nous allions être logés dans un hôtel modeste près de la zone du chantier à Penhoët. Cet hôtel s’appelait le « Le café maritime » et appartenait à Roland, Breton vigoureux de 30 ans qui étaient à la tête de son affaire avec sa femme Annette. Comment décrire Roland ? Un gaillard d’1 m 90, il présentait une ressemblance indiscutable avec Jean Yanne. Force de la nature, toujours prêt à réaliser les 400 coups, bon buveur, guindailleur illustre devant Dieu et ses représentants, un cœur d’or. Nous avons sympathisé avec lui dès le premier soir. Il nous fit visiter les troquets du coin. Nous rencontrâmes ses amis de guindaille. En 48 heures nous connaissions tout Penhoët. Il faut dire que ce quartier de Saint-Nazaire n’avait pas une bonne réputation. Cet endroit était surnommé « Chicago ». Après plusieurs jours, je trouvais ce surnom assez injuste, l’ambiance était certes différente d’un centre-ville, mais ni plus ni moins dangereux qu’ailleurs. Nos chambres étaient sobres et douillettes. Les cloisons n’étaient pas très épaisses et nous pouvions entendre tout ce qui se passait dans les chambres voisines. Cela a pu générer quelques bonnes crises de rigolade, certains d’entre nous ayant leur petite amie ou épouse venant les visiter. Nous avions droit à tout le kamasoutra en audio. Annette, la femme de Roland, s’occupait de gérer la cuisine et le fonctionnement correct de son établissement. Roland, disons qu’il s’occupait de maintenir la bonne humeur et le moral de ses clients. Il y arrivait avec un succès incontestable. Notre travail sur le chantier commençait à cinq heures du matin pour finir vers 13 h. Durant l’été, il faisait trop chaud dans les cales du bateau, le soleil chauffant les parois en métal. Notre travail consistait à peindre ces cales avec une peinture très toxique. Nous portions deux combinaisons, car la peinture transperçait le tissu. Nous fermions hermétiquement avec du chatterton les manches, car cette peinture brûlait la peau à son contact. Bien sûr, nous acquérions des gants de protection très solides. Enfin un masque à oxygène relié à une pompe et  un pistolet à peinture puissant reliés aux pots de peinture. Équipés de cette façon, nous descendions dans les cales pour peindre les parois. Un assistant nous suivait pour être sûr que nos tuyaux ne se coinçaient pas ou pour essuyer la visière de notre masque qui se recouvrait vite de peinture. Ces assistants étaient des travailleurs immigrés sénégalais. Pour les appeler et les reconnaître, un système avait été mis en place. La plupart d’entre eux avaient le même prénom. Celui dont je me rappelle particulièrement était « Bissenti ». Pour être sûr de s’adresser au bon « Bissenti » nous collions derrière leur prénom leur date de naissance. Nous avions ainsi Bisseni 58, Bissenti 59 et ainsi de suite. Mais c’était tous des « Bissentis » très sympathiques. Pour peindre, il nous fallait généralement ramper dans les soutes du bateau, car celles-ci étaient divisées par un maillage, comme une ruche. Nous devions glisser d’une maille à l’autre. L’idéal était de peindre entre 1000 et 1200 m2 dans la journée. L’aide de nos « Bissentis » était primordiale dans le déroulement des opérations. À vrai dire je ne me souviens pas si nous avions accompli cette performance en une seule journée. Cependant en rentrant à notre hôtel les 3 ou 4 premiers jours, nous sommes tous allés faire la sieste, car nous étions à genoux. L’ambiance du chantier me plaisait bien. Tout le monde s’entraidait, il y avait une véritable solidarité entre les ouvriers. Nos chefs d’équipe faisaient en sorte que le métier rentre vite. Puis Edgar arriva pour encadrer notre groupe. Michel nous rejoignit aussi, en compagnie de son épouse. Ils s’installèrent dans la chambre à côté de la mienne ! Les nuits étaient plus que mouvementées. Au petit matin nous avions tous des commentaires plus que gras sur ce que nous avions entendus la nuit précédente, Mais Michel et sa femme avait des airs si heureux et épanouis que nous ne pouvions qu’espérer que la fatigue les gagnerait bien un jour. Après quelques jours, j’eus un accident mineur. Je me cassais bêtement le poignet en faisant une virée avec Roland et mes camarades de chantier, une mauvaise chute. Je devais rentrer à Toulon pour 3 ou 4 semaines. Cependant, avant de partir, Roland qui se sentait un peu coupable, car il avait été l’instigateur de cette sortie nocturne, s'effectua un devoir de me faire visiter Penhoët, ses bars, ses amis, ses amies, cela dura 2 ou 3 jours avant mon départ. J’ai consacré ces journées à boire, à manger et à rigoler. Roland ne savait pas quoi faire pour me faire plaisir. Ce furent des moments inoubliables. Un des plaisirs particuliers de Roland était la conduite rapide. Particulièrement passer le péage du pont de Saint- Brévin à très grandes vitesses, car il ne payait jamais le péage comme tous les riverains à l’époque qui considéraient ce péage comme un abus de pouvoir de l’administration. Donc, régulièrement, en compagnie de mon nouvel ami, nous passions ce péage à de très grandes vitesses. Heureusement que la plupart du temps, me trouvant dans un état d’ébriété consciente et heureuse, je ne me rendais pas compte du danger, d'éventuels cris de terreur ne dérangeraient pas la conduite et la concentration de Roland. Tout compte fait, je rentrais dans le midi. Je récupérais tranquillement pour quelques semaines. Caroline et Raphaël allaient plutôt bien. Je ne me vantais pas de mes sorties nocturnes auprès de Caroline. Dans mon esprit, ce que je vivais à Saint-Nazaire était incompréhensible pour une femme. Ça sonne terriblement machiste, mais il y a parfois des ambiances typiquement masculines, pas toujours exemplaires, difficiles à décrire ou expliquer à son partenaire. Néanmoins, nous avions un peu d’argent, car je gagnais correctement ma vie en ajoutant des heures supplémentaires et pouvais vivre relativement, confortablement. J’ai retrouvé une de mes anciennes fiches de paie, ma rémunération atteignait certains mois 7 500 francs et ceci en 1979. De plus, Caroline et moi étions assez dépensiers, nous n’aimions pas nous priver. Ainsi, quitte à serrer la ceinture en fin de mois, nous n’hésitions pas parfois, à nous offrir des produits de luxe, des restaurants un peu chics, cela venait de notre éducation. Nous avions aussi cette insouciance de la jeunesse, c’est un peu un stéréotype, mais une réalité que nous vivions. Rien ne nous faisait peur, nous savions que nous ne serions jamais dans le besoin. Nous avons eu plusieurs fois l’électricité coupée, ou le gaz, pourtant jamais nous n’étions paniqués. Pour nous, cela faisait partie des aléas de la vie. Nous pratiquions la méditation très régulièrement, incontestablement notre force intérieure et notre vision de la vie étaient renforcée par cette pratique. Rien ne pouvait nous résister, la vie était perçue jour après jour de façon plus sereine. Notre vie intérieure se mettait au diapason de notre vie matérielle. Il n’existait pas de séparation entre les deux. Pour élever notre fils, nous manquions parfois, à vrai dire même souvent, de maturité. Il n’était pas toujours commode de prendre une décision pertinente. D’autre part, le châtiment corporel, plus communément appeler la fessée ne faisait pas partie de notre idée sur la façon d'éduquer nos enfants. Peut-être parce que j’avais vu et vécu trop de violence dans ma famille, j'adoptais consciemment à mon compte une méthode douce d’éducation, Caroline partageait aussi cet esprit. D’ailleurs en méditant nous étions devenus très patients, plus détendus. Comme tous parents nous avions nos moments d’agacement quand Raphaël faisait un caprice d’enfant, pourtant nous arrivions cependant à dominer la situation sans avoir recours à la fessée. Dans notre génération, c’était assez courant, considérer même comme normal et nécessaire pour utiliser celle-ci pour l’éducation des enfants. Je me rappelle cette phrase d’un Maitre spirituel qui disait « Lever la main sur un enfant, c’est insulter la Mère Divine ». Cette maxime correspondait tout à fait à ce que je ressentais. J’ai dû craquer une ou deux fois avec mes quatre enfants, je me souviens très clairement qu’après-coup, je me suis senti particulièrement morveux et honteux, c’était effectivement un sentiment d’avoir insulté la Nature, de ne pas avoir su être suffisamment présent à moi-même pour me laisser aller à une solution de facilité, car oui, utiliser la force physique est un véritable aveu d'impuissance. Même si mes enfants ne s'en rappellent pas, ce sera pour moi, dans ma conscience un réel sentiment de culpabilité. Un échec relatif, une petite faiblesse. Après ce repos plus ou moins forcé, je retournais à Saint-Nazaire pour retrouver mes camarades de chantier. Tout le monde s’était mis dans la routine. Je fus accueilli à bras ouverts par mes amis et je commençais sous peu à descendre dans les soutes du bateau pour aider au carénage de celui-ci. L’ambiance était très excellente durant les heures de travail, c’était carrément festif en rentrant à l’hôtel. Avant toute chose, nous prenions une douche et ensuite nous allions déjeuner, nous avions immanquablement des appétits d'ogre, car nous avions un emploi très physique. Puis après déjeuner nous allions nous promener dans Penhoët. . Nous pouvions sympathiser avec les autres ouvriers du coin, Jean-François s’était mis en ménage avec la barmaid du troquet. Nous étions les rois car nous mettions une sacrée ambiance avec notre excellente humeur. Nous dépensions la majeure partie de nos salaires dans ce débit de boissons. Nous offrions des tournées au monde entier. Il y avait une faune sociologique un peu surréaliste. Des anciens repris de justice, des homos de passage, quelques prostituées, les ouvriers du chantier, beaucoup de nationalités étaient représentées. Parfois quelques petites bagarres sans gravité. Jean-François qui se sentait un peu mon chaperon et garde du corps s’était proposé de m’apprendre à me servir de mes poings. J'étais soumis à cet entraînement dans le bar de Mustapha. Ce fut absolument épique. Un vrai combat de bande dessinée avec les chaises et les tables volantes dans tous les sens. Nous eûmes justes quelques bleus, mais une sacrée rigolade. Je n’ai pas appris grand-chose durant cet échauffement sinon qu’il valait mieux que je m’abstienne de venir aux mains avec qui que ce soit. D’ailleurs heureusement nous ne l’avons fait qu’une fois. Sur les trois mois passés par la suite en Bretagne je ne retournais que deux fois à Toulon. Durant le week-end pour nous occuper nous visitions la région. Jean-François avait acquis une voiture, n’ayant pas le permis, j’utilisais ses services de chauffeur. Nous allions régulièrement à La Baule qui n’était pas si loin. Lors d’une de nos virées, Jean- François et moi étions dans un état d'ébriété avancé. Ce soir-là, il y eut un Dieu pour les ivrognes. Sur la route à quatre voies, Jean-François perdit le contrôle de sa voiture en roulant à 130 km/h selon l'estimation des gendarmes arrivés sur les lieux. La voiture se retourna sur le capot, arracha la haie centrale de buissons pour glisser sur environ 150 mètres, peut-être plus je n'en suis pas formel, pour atterrir de l’autre côté, sur la route venant dans l’autre sens. Il était 2 ou 3 heures du matin. Je me rappelle d’avoir fermé les yeux en attendant un choc, une blessure, quelque chose de violent. J’ai senti la voiture se retourner et glisser dans un bruit de ferraille rouillée. Puis tout s’arrêta. Nous avions émergé, dans le silence, vérifiant fébrilement si nous étions en un seul morceau. Ça sentait un peu l’essence. A cet instant, Jean-François sortit une boite d’allumette, et me dis "merde on ne voit rien » et veut l’allumer. Dans un moment de lucidité ultime, je l’invitais à trouver une autre solution vue l’odeur de combustibles aux alentours. Tout bien considérés, nous sortions par le parebrise brisé. Déjà d’autres automobilistes étaient arrêtés pour éventuellement nous porter secours, voyant l’état de la voiture, la plupart des badauds pensaient que les occupants devaient être en miettes. À dire vrai, nous étions parmi eux à faire des commentaires, d’ailleurs Jean-François demandaient des chewing-gums un peu à tout le monde, car ils ne voulaient pas trop sentir l’alcool lorsque les gendarmes allaient arriver. La voiture était devenue un petit tas de tôles froissées et déchiquetées. Par je ne sais quel miracle nous étions en vie, et intacts. Je rentrais à l’hôtel grâce à des automobilistes qui me conduisirent gracieusement. En arrivant, je m’effondrais sur mon lit.  La nature avait décidé que ce n’était pas mon heure, qu’il me fallait apprendre encore beaucoup de choses dans cette vie. Le lendemain, matin, je méditais tranquillement et réalisais à quel point nous avions une sacrée chance d’être encore en vie. Ce fut une leçon que je ne fus pas près d’oublier. En dehors de cet accident, notre vie soutenait un rythme assez routinier dans la bringue. Tous au chantier à partir de 5 heures du matin, retour à 13 h, déjeuner, repos, puis virée. Je ne ratais jamais une méditation durant cette période. Mes camarades respectaient parfaitement mes quelques minutes de solitude du matin et du soir. Il me laissait tranquille. Je les retrouvais à notre quartier général, chez Mustapha, lorsque j’avais fini. Je peux dire que grâce à la MT, je tenais plutôt bien le coup. Heureusement que je pratiquais la méditation. Elle m’aidait pour me tempérer dans mes excès et turpitudes, même si en lisant ces quelques lignes cela ne parait pas évident. Durant cette période, je me posais de sérieuses questions, car je sentais un décalage évident entre ma quête intérieure et mon comportement quotidien. Je méditais régulièrement et souhaitais ardemment évoluer vers une vie plus harmonieuse, plus spirituelle, moins dépendante de mes désirs. D’un côté, je m’éclatais à picoler, à sortir, fumer, draguer et parallèlement, je creusais en méditant à l’intérieur de ma conscience pour me défaire de cette aliénation qu’était ce besoin de me tourner vers l’extérieur. Comme si cet extérieur pouvait représenter la réponse à mes questions, comme si tout cette vie d’excès me permettait d’exister. Durant toute cette période, j’essayais de maintenir une vigilance pour maîtriser tout débordement qui aurait pu devenir incontrôlable. À dire vrai, il n’était pas question dans mon esprit de faire semblant de quoi que ce soit. Si j’aimais boire, fumer, faire la bringue des nuits entières, tout en sachant pertinemment que ce n’était pas sain, je me refusais à stopper pour montrer que j’étais en quelque sorte éveillé avant l’heure. Il fallait que ma conscience intègre de façon naturelle la nuisance de ce rythme de vie. Karmiquement, je sentais que je traînais de sérieuses valises et que ce goût immodéré pour les libations revenait de loin. Il me faudra plusieurs années pour me débarrasser de ces fâcheuses habitudes. Cependant, cela arrivera de façon définitive et paradoxalement facilement. Il fallait m’accrocher et éprouver de la patience. Cette prise de conscience se manifesta en relation avec mon devoir paternel. Raphaël était super craquant et grandissait vite. En revanche Caroline commençait à devenir très difficile à vivre. La méditation ainsi que notre recherche spirituelle étaient le ciment de notre couple. Cela masquait les problèmes au quotidien. Caroline n’aimait pas s’occuper du quotidien. L’appartement était souvent bordélique.  Même si elle était une mère attentive, elle avait à cette époque un poil dans la main qui lui servait de canne. Mes journées au chantier étaient assez interminables et fastidieuses, souvent quand je rentrais, rien n’était fait à la maison. C’était dans notre couple, contrairement à l’idée communément reçue,  l’homme qui devait effectuer deux journées. M’occuper des courses, de notre fils, faire un semblant de rangement, un peu de ménage. Caroline à cette époque montrait sa totale immaturité pour gérer notre foyer, au même titre que mon immaturité s’était révélée dans ma vie à Saint-Nazaire. Par notre manque d’expérience, nous ne percevions pas l’importance d’intégrer dans la vie matérielle nos valeurs spirituelles. La méditation nous permettait subtilement de changer et d’avancer intérieurement, mais cela ne gommait pas nos différences, nos réalités propres. Au contraire. La méditation faisait ressortir tout ce qui était caché au tréfonds de notre conscience pour se révéler au grand jour. Je percevais que notre couple n’irait pas bien loin. Je réalisais que nos goûts étaient réellement très différents. À cette époque sans la méditation, nous ne serions pas restés ensemble. Simplement, nous avions un bout de chemin à faire en commun dans cette vie, il en fallait en tirer le plus d’enseignements avec les joies et les souffrances allant de pair avec notre évolution. Un jour, l’occasion ferait le larron et la vie changerait de cours. Nous vécûmes à La Seyne pendant presque trois années. Après quelque temps sur les chantiers, j'obtenais un stage de formation à Paris. Caroline restait dans le midi tandis que je logeais chez mes parents qui possédaient un petit appartement à Paris dans le 12e arrondissement. Durant ce stage, je sympathisais avec un autre stagiaire, un peu bringueur sur les bords. Nous avons vite trouvé un terrain d’entente, le stage consistant pour nous deux à sortir quasiment tous les soirs en récupérant pendant les heures de cours. Cette période dura 3 mois, je descendais à Toulon le week-end. Puis mes beaux-parents sentirent à l’époque que notre couple partait en vrille, car je sortais beaucoup et manifestais des velléités d’indépendance, souvent de façon inconsciente. Mon beau-père au cours d’une promenade dans Paris aperçut un de ses anciens collègues qui était devenu directeur dans une maison de courtage de banque. Au cours de leur conversation, il lui indiquait qu’cherchait de jeunes talents pour devenir courtiers, pas de diplômes requis, simplement être rapide, avoir les nerfs solides et surtout ne pas être timide. Je fus tout de suite recommandé. Mon premier entretien d’embauche, qui allait définir le reste de ma carrière professionnelle, fut organisé promptement.

 

 

 

Le Présent n’existe pas

 

Il n’existe pas, car accepter cette notion de temps, c’est vouloir imposer une limite à l’expansion de la conscience. Dire vivre l’instant présent n’a pas de fondement réel en termes de science de la conscience, c’est-à-dire dans la réalisation de la conscience qui est éternelle, omnisciente, omnipotente.
Vivre dans l’instant présent sous en entend que l’on est totalement identifié en étant conscient de cette situation éphémère. On essaie d’être plus attentif, plus conscient en quelque sorte. Pourtant, ce n’est pas de conscience dont on parle ici, mais du mental qui souhaite être un peu moins identifié au jeu du relatif dans l’espoir de s’en libérer. Pour certains un moment de grâce est possible, pour d’autres, c’est la poursuite permanente d’un présent qui n’existe pas.
Être dans l’instant présent, slogan de notre époque, ne prend pas en considération que ce fameux présent est un jeu de théâtre anarchique qui a renoncé à la valeur de son sous-jacent qui représente le domaine de la conscience illimitée. Il est fondamental d'intégrer le jeu qui existe entre l’absolu et le relatif. L’un ne peut aller sans l’autre. Cette relation infiniment délicate et subtile régit toute la découverte de la structure parfaite et ordonnée de la création. Parce que le présent n’existe pas vouloir l’attraper dans l’instant, c’est chercher à attraper un moment, une situation qui ne présente pas de réalité. Sauf si l’on entend que le « présent », c’est la transcendance, car l’espace de transcendance éternel, lui, est permanent, naturellement permanent. Pratiquement « vouloir » demeurer dans l’instant présent est impossible, car déjà la présence du verbe vouloir dénature la valeur profonde de ce qui existe déjà, à savoir l’éternité du moment qui n’est ni présent ni passé ni futur. Appelons cela l'Innocence. L’harmonie parfaite de la structure de la conscience ne peut être enfermée dans un instant de relatif. Être dans le présent signifie être illimité et par conséquent sans présent. Le jeu du relatif est une impression que tout ce que nous vivons demeure une réalité parce que notre conscience est déconnectée de sa valeur d’éternité. Nous ne pouvons appréhender l’éternité de l’instant par le désir de l’égo.
Le relatif est le terrain d’expérience du connaissant, de celui qui souhaite être dans la connaissance parce que « la connaissance est structurée dans la conscience ». Nous expérimentons jour après jour des identifications pour mieux comprendre la relation entre la conscience et la matière. Cependant, le jeu de relatif n’a pour but que de nous permettre d’être de façon permanente dans l’illimité. Justement de nous libérer de nos identifications au jeu de Maya. Chaque parcelle de vie est intrinsèquement éternelle, cela ne peut être éprouvé par la volonté, le désir. Croire ou faire croire que tout est là ici et maintenant dans « l’instant présent » sans avoir établi les fondements de l’illimité c’est un peu mettre la charrue avant les bœufs. C’est se méprendre sur la réalité véritable de ce que devrait être le présent qui en réalité n’existe pas dans son essence. Si cette perception de l’illimité était intégrée, la question de vivre dans le présent ne se poserait pas. Et elle ne se pose pas quand le transcendant est immédiatement établi dans la conscience.
L’idée que le divin existe ici et maintenant pouvant être vécue là tout de suite n’est pas fausse. Naturellement, elle ne peut être vécue en conscience sans être consciente du transcendant. Faire croire que tout est là représente un concept parmi d’autres concepts soutenus par un mental en mal d’expérience transcendantale, souhaitant éventuellement bruler des étapes pour éviter de lâcher véritablement les identifications de l’égo au jeu du relatif, du jeu des expériences qui n’est pas toujours désagréable pour l’égo.
Le présent n’existant pas la vie peut être vécu dans sa valeur illimitée car la vie alors s’étend de l’infini à l’infini appréciant chaque moment de maya à sa véritable valeur c’est-à-dire un modeste champ d’expérience permettant à l’illimité de s’exprimer sans restriction. Grace aux progrès scientifiques de notre époque, la transcendance et la non-transcendance sont vérifiables aisément. Il suffit désormais d’effectuer un électro-encéphalogramme pour observer concrètement la transcendance démontrant sa valeur d’absolue structurée dans la physiologie. Il est facile de constater sur un graphe combien le concept « vivre l’instant présent » est très loin de la réalité d’une conscience transcendantale. Cela pourrait presque clore le débat s'il n’y avait pas ce désir de l’égo de vouloir subsister par tous les moyens en alimentant le débat intellectuel qui fait partie justement du limité de l’instant présent, car il n’a pas perçu l’essence même de l’illimité de la conscience qui régit son existence. Pour conclure ceux qui souhaitent vivre dans le moment présent ont tout à fait raison. L’erreur serait de faire croire que cela est facile et possible juste en l’annonçant dans un hautparleur ou en parlant fréquemment de pleine conscience. Sans transcendance, la pleine conscience n'existe pas.



 

 

 

 

 

 

Chapitre 5

 

"On ne sait pas la jouissance que l'on a à multiplier les entreprises, à s'imaginer débordé de travail."

Bernard Frank

 

Fin 1984, j'étais approché par un broker anglais pour développer un marché de dollar contre franc français. Il me proposait un contrat qu'il était délicat de refuser. Avant toute chose, je fus invité à Londres par un des directeurs de la société. Moi-même lui expliquai ce que je voulais. Principalement, je voulais une maison de fonction. Il accepta, me proposant d'aller immédiatement avec son chauffeur et sa secrétaire visiter des maisons pour moi et ma famille. Il ne me donnait pas de budget, je savais qu'il fallait être raisonnable. Nous explorions plusieurs endroits. Je jetais mon dévolu rapidement sur une résidence de 220 m2 avec jardin. Elle se situait à Putney près de Richmond Park. C'était une location d'un an renouvelable. En plus d'une augmentation de mon salaire de 20 %, le déménagement payé partiellement une voiture de société de mon choix était mise à ma disposition, l’école des enfants payée un poste de management. Une clause de sécurité de retour au pays au cas où mes résultats seraient décevants. C’était un rêve qui se réalisait. Caroline était d'accord  car c'était une battante. Je signais très rapidement.
Maintenant, il fallait démissionner, car tous mes collègues à Paris étaient aussi mes amis. Le PDG très paternaliste s'était toujours montré affable et correct avec moi. Il y avait deux solutions. Ou bien, je démissionnais avant la distribution des primes avec le risque d'être privé de ce revenu substantiel ou après la date de distribution pour rafler la mise. Mon intuition me recommandait de partir la tête haute. J'adressais ma démission avant la distribution des bonus.
Jacques Roussin me regarda un peu agacer, me disant, vous comprendrez bien que je ne vous donnerai pas de bonus cette année. Je lui répondis sèchement. Voyez-vous, j'aurai pu partir dans 2 semaines avec le magot, j'ai décidé d'être honnête avec vous, j'attends la même chose de votre part. Il resta silencieux, ouvrit son tiroir, réfléchit un instant et me dit « ok, je vous donnerai ce montant ». Cette anecdote fut importante, car j'ai maintenu par la suite d'excellentes relations avec cette société. J’étais toujours bien reçu. Cela me servit grandement à certains moments de ma carrière. J'aurai pu prendre tout mon bonus, perdant un contact important, des amis aussi. En jouant la transparence, on obtient beaucoup plus des opportunités se présentant dans une vie. Mon honnêteté avait payé. L'efficacité et le professionnalisme des brokers anglais se firent ressentir immédiatement. Ma démission entérinée, je téléphonais à Londres. Les choses furent prises en main avec une rapidité rassurante pour mon avenir au sein de cette entreprise innovante. La maison louée, mon contrat envoyé par courrier spécial, ma voiture de fonction dans le garage de ma nouvelle maison. J'utilisais 2 semaines de vacances pour organiser notre départ. Une nouvelle aventure allait commencer. Je venais d'avoir 26 ans. Notre déménagement fut encombré de mésaventures. Pensant avoir choisi un déménageur compétent nous allions vite déchanter. Avant toute chose, une somme significative en liquide nous fut dérobée par l’un des employés. Mon épouse avait mis un montant de liquide dans son sac à main, le temps de s’absenter, le forfait était commis. Elle s'en aperçu trop tard pour que nous puissions réagir efficacement. Ils étaient partis avec nos meubles pour l’Angleterre. Nous contactions le directeur qui bien sûr ne voulut ou ne put rien faire. C’était notre faute, nous étions un peu inconscients aussi.
Nous partions à Londres pour réceptionner nos meubles 2 jours plus tard. Un dimanche matin, coup de téléphone de la douane à Douvres. Notre déménageur est bloqué. Il ne possède pas les documents de douane nécessaires, je dois y aller où il devra rentre en France. J’arrive sur place après quelques heures de trajets. Je fus surpris de constater que nos déménageurs étaient deux gamins de 20 ans. Ne parlant pas anglais, un peu perdus. Je montais avec eux dans le camion. Après quelques heures nous arrivions à Putney ou mon épouse et les enfants attendaient patiemment Le travail de déménagement commençait. Nous ne possédions pas beaucoup de meubles. Ils finirent très tard dans la soirée. Ils n'avaient pas suffisamment d'argent pour subvenir à leurs besoins durant leur voyage de retour. Nous décidions de les loger pour la nuit. Le lendemain nous leur donnions un peu de liquide pour leur retour. Ce déménageur s’excusa de tous nos désagréments, sans pour autant nous proposer un minimum de compensation. Étant philosophe, nous pensions voilà une petite purification karmique pour bien démarrer. Les enfants sont heureux, ils possédaient chacun leur chambre, un jardin assez spacieux pour pouvoir jouer. Tout était parfait. Ces petits désagréments font partis de la vie. Pas la peine de s’énerver. Détail amusant, j’avais demandé une voiture de fonction par réflexe. Mais ni moi ni mon épouse n’avions le permis de conduire. La voiture allait rester dans le garage pendant quelques mois. Les jours suivants, nous sillonnions le quartier, les écoles, les transports en commun. Nous étions végétariens à l’époque, très fanatiques sur la qualité des produits alimentaires. Nous découvrions vite un magasin bio pour faire nos courses. Ce commerçant, voyant ce jeune couple de Français débarqué dans son magasin fut ravi. Nous ne regardions pas à la dépense. Très vite, il nous proposa de nous livrer à domicile en attendant de pouvoir manœuvrer notre véhicule. Je me préparais pour mon premier jour. Il me fallait 50 minutes de transport en commun pour aller au bureau situé à la Station Mansion House au cœur de la City. Cependant, en Angleterre, sur les marchés financiers on commençait à 7 heures du matin, pas à 9 heures comme en France. Pour pratiquer la MT et d’autres techniques avancées pour compléter ma routine quotidienne il me fallait une quarantaine de minutes supplémentaires pour tout achever en plus de ma douche. Je me levais le matin à 4 h 30. J’arrivais au bureau vers 7h. Premier jour de baptême du feu à l’anglaise. Je complétais tous les documents nécessaires, on me présentait un peu à tout le monde. Puis à 11 h 30, je suis attendu au pub. Avec des managers et futurs collègues. Pour moi 11 h 30, c’est davantage l’heure d'avaler un café. Dans la City, au pub c’est l’heure de la première bière sans aucune possibilité de déroger à la règle. Je prenais donc une pinte de jus de houblon espérant un petit quelque chose à déjeuner. Mais voilà. Ce déjeuner en guise de baptême est appelé un déjeuner liquide. Les tournées se succédaient. Je leur expliquais que ça faisait peu beaucoup. Je souhaitais un peu de nourriture solide. A la place, on me servait le fameux screwdriver, tournevis en français, en fait une vodka avec du jus d’orange. En réalité une large dose de vodka et peu de jus d’oranges. Il est 14 h, nous devons rentrer. Je suis dans un état second. J’ai malgré tout réussi à limiter les dégâts. C’était mon baptême. Ce fut une leçon pour maîtriser ma consommation à venir d’alcool en apprenant à savoir refuser. Mon anglais était encore très scolaire, néanmoins devant le pratiquer toute la journée j'accomplissais des progrès rapidement. Après quelques semaines, la direction souhaitait développer ses relations avec les banques françaises sur le marché phare du comptant à savoir le dollar contre Deutsch mark allemand. Ayant fait mes preuves, je contactai des grandes banques françaises réputées pour être actives sur ce marché. Ne touchant pas au marché du dollar contre franc qui était verrouillé par les courtiers français, les cambistes français étaient plutôt réceptifs sur d’autres marchés. Je partais faire ma tournée des salles de marché parisiennes. Mon budget n’était pas illimité mais très conséquent. J’invitais mes futurs clients chez Laserre, Le Grand Véfour, Ledoyen, Le Chiberta, en résumer toutes les grandes tables de Paris à l’époque. Je sais que mes compatriotes sont extrêmement sensibles à ce genre d’attention. Je réalise un grand chelem. Je rentre à Londres et ouvre des lignes directes sur le marché du dollar mark avec Paris. C’est la première fois qu’un courtier anglais arrive à s’imposer. C’est un succès. Me voici intégré à l’équipe reine. Seize brokers parlant simultanément à 12 banques en ligne ouverte, générant un chiffre d’affaires quotidien de 100 000 livres. C’est la crème de la crème. Nous travaillons avec Moscou, New-York, Hongkong. C’est du non-stop de 7 heures du matin à 18 h le soir. À Londres, la consommation d’alcool était interdite dans les bureaux sous peine de licenciement. En revanche il était toléré de rentrer éméché d’un déjeuner liquide avec un client. C’était normal ça faisait partie du métier les collègues surveillant l’activité du coupable d’un coin de l’œil. J’avais aussi de la chance car travaillant exclusivement avec des clients basés à Paris je n’avais pas besoin de sortir souvent le soir. Juste de temps en temps pour me présenter à des cambistes locaux. Les opérations avec Paris amenèrent un surplus de volumes traités sur notre desk. Je m’entendais bien avec tout le monde. Après quelques mois, Caroline, mon épouse, s’ennuyait à la maison.Elle voulait apprendre le métier de broker. Dans un premier temps, la direction refusa. Avoir un couple travaillant côte à côte ne représentait pas pour eux une idée épatante. Après quelques semaines, grâce à mon succès, ils acceptèrent avec des conditions très strictes. Si elle ne s'adaptait très vite elle devrait dégager rapidement, pas de sursis. Elle commença. Elle était excellente. Sur le marché du comptant, il fallait une agressivité exceptionnelle, sans aucun doute elle la possédait. Pendant quelques mois, nous allions travailler conjointement. Nous étions le « french couple » un peu comme deux mascottes. Pour mieux comprendre l’agressivité, le stress régnant dans notre salle de marché une explication technique est nécessaire. Dans le marché au comptant ou « spot », la rapidité et un caractère affirmé sont l’essence pour un broker habile. Tout d’abord imaginé une salle avec un bureau en forme de cercle avec une vingtaine de personnes autour. Ce bureau est divisé en 20 positions, chacune équipée d’un micro. Chacune de ces positions à 12 lignes directes c’est-à-dire ouverte avec des cambistes travaillant dans des banques différentes. Ces lignes directes sont sur un haut-parleur permettant au broker de mieux distinguer les ordres passés par ses clients et aux clients d'entendre tout ce qui se passe dans la salle de marché du broker. Ceci au nom de la transparence. Chaque bureau dispose de deux lumières placées à la gauche et à la droite de chaque broker, une rouge pour les ordres de vente, une verte pour les ordres d’achat de cette façon un collègue à l’autre bout de la salle sait où il peut acheter ou vendre pour satisfaire les besoins de ses propres clients. Ainsi, si mon client « X » me donnait un ordre d’achat, j’allumais ma lumière verte, pour la vente la lumière rouge. Si un ordre d’achat survient meilleur que le mien de la part d’un de mes collègues, je devais éteindre ma lumière sur le champ. Comment s’effectuent les transactions ? Prenons ainsi comme c’était le cas à l’époque une devise traitée comme le dollar contre deutsche mark. C’était la devise reine, la plus traitée au monde. Imaginons que le cours était de 1,50, c’est-à-dire le nombre de marks nécessaires pour acheter un dollar. Sur un marché le montant minimum pour une transaction était de 3 millions de dollars. Pour un montant inférieur le cambiste devait l’annoncer à son broker. Le prix d’achat pouvait être 1,5010, le prix de vente 1,5020. Effectivement entre 1,50 et 1,51 le marché est divisé en centimes. Le banquier dit à son broker dollar/mark, je traite 1,5010 - 20, ça veut dire qu’il propose un prix d’achat et un prix de vente au même moment, car il a éventuellement des ordres de sa clientèle ou tout simplement qu’il teste le marché pour spéculer. Imaginons que je représente le broker en question. J’allume mes deux lumières. Je hurle dans la salle $/DM, dollar mark, 10-20. Tous mes collègues hurlent dans leurs micros 10-20 ensemble. Un de leur client hurle dans un des hauts parleurs « je prends » 5 millions de $ ou en anglais « mine ». Cela veut dire, j’achète au cours vendeur proposé de 1,5020. Ou alors un ordre de vente, « je donne », « yours » en anglais cela voulait dire qu’il vendait au prix de 1,5010. Sans vouloir aller trop loin dans le détail, vous comprenez que chaque prix est donné instantanément à toutes les banques soit entre 160 et 200, sans compter les filiales à l’étranger qui avaient aussi accès à nos ordres. Une cotation était présentée à des centaines d’institutions à travers le monde. La première banque à réagir gagnait la transaction, payant une commission à son courtier. Sur les 10 à 12 banques gérées par un broker, toutes n’étaient pas forcément très actives. Il y avait ce qu’on appelait les « markets -makers » dont la vocation étaient purement spéculatives pour alimenter le marché. Les autres plus conservatrices, couvrant les ordres de leur clientèle plus traditionnelles. Un « market -maker » pouvait traiter à l’achat-vente plusieurs centaines de millions de dollars par jour. Les banques américaines comme Chemical Bank, banque qui n’existe plus, avaient vocation à alimenter le marché pour tout montant et toutes devises. C’était leur business principal. De remarquables professionnels. Ce processus d’achat et de vente commençait à 7 heures du matin finissant à 17 heures le soir sur la place de Londres, non-stop, souvent en déjeunant sur notre bureau en effectuant les transactions. Au sein d’un groupe hautement compétitif, comme c’était le cas, l’agressivité était vitale pour s’imposer. Par la rapidité, la qualité des cotations de ses clients, le volume traité par ses clients communs, tous ces éléments créaient la valeur marchande d’un broker. Dans de nombreux cas, un lien d’amitié, de connivence s’installait entre le courtier et son client. Si un broker avait une base de market- maker conséquent, cela se savait rapidement dans le marché. Fréquemment, une maison concurrente le contactait lui offrant plus d’argent, une voiture plus luxueuse ou un poste de responsabilité. Car dans chacune de ces salles de marché, il fallait un chef d’orchestre capable de gérer les volumes, de surveiller les transactions en cas d’erreur, de calmer les egos souvent surdimensionnés. C’était un stress considérable. En échange, ce stress était rémunéré à sa valeur correcte. C’est-à-dire très cher. J’adorais cette ambiance. Lorsque les premières cotations fusaient le matin, je sentais l’adrénaline monté. Nous étions tous accrochés à nos téléphones prêts pour l'action. Chaque journée était différentes passantes à une vitesse inimaginable. Les ordres, les hurlements, les transactions réussies, échouées, tout était électrique. Malgré nos egos, il régnait une véritable camaraderie. Il faut l’avouer c’était un milieu totalement misogyne. Mon épouse, qui avait réussi à s’imposer, avait réalisé un véritable tour de force. Les femmes étaient considérées comme trop faibles émotionnellement pour tenir le choc. J’ai pu constater plusieurs fois qu’effectivement beaucoup de femmes dans la tourmente d’un marché très actif perdaient un peu leurs moyens finissant par des larmes. Quand les larmes commençaient à couler, c’était l’hallali. Les commentaires et jugements fusaient de tous les côtés. La personne était transférée ailleurs. C’était spécifique au marché spot. Les opérateurs sur ces marchés entretenaient la réputation d’être de doux dingues. Au début on me surnommait le « frog », la grenouille, surnom fréquemment donné aux Français par les anglais car nous sommes des mangeurs de cuisses de grenouilles, pour se moquer de moi. Après quelques mois, on m’appelait « frog » avec respect. Je les traitais de « roast-beef » l’équivalent à leur égard du « frog », en les traitant copieusement de tous les mots d'argot de mon anglais limité avec mon accent français ce qui les faisait beaucoup rire. Le mot « fuck You » employé peut être 50 fois par minute, était devenu tellement commun dans notre jargon qu’il fallait se surveiller quand nous sortions chez les gens ordinaires. À Londres, chaque devise majeure traitée au sein des maisons de courtage anglaises était couverte par des équipes de 20 à 50 brokers. Chacune d’entre elle présentait une spécialité, un marché phare. Là où je travaillais, nous représentions les rois du dollar contre le yen japonais. Nous étions les numéros 2 sur le dollar contre Deutsch mark. Le franc Français n’était pas considéré comme une devise majeure. De plus, les banques de la place de Paris transféraient leurs salles de marché à la City, exportant du coup les talents. De toutes façons, les cambistes talentueux ne restaient pas à Paris. Les salaires étaient trop bas. Plus tard plusieurs banques à Paris avaient créé des filiales dédiées à gérer ces primes exceptionnelles pour garder leurs meilleurs éléments en leur payant des bonus à l’Anglo-saxonne tout en échappant à la surveillance des syndicats. Malgré cela, la City ou New-York restaient des places plus attractives financièrement  et aussi pour obtenir plus vite des responsabilités. Les performances d’un trader, d’un broker étaient mieux appréciées qu’à Paris. Le marché de trading ne représentait pas et n’est toujours pas entièrement intégré dans notre culture comme une valeur ajoutée à l’économie. D’autre part cette période des années 80 s étaient fascinantes, car les le tumulte régnait sur les marchés. Au début de l’élection de François Mitterrand, le franc avait dévalué plusieurs fois, sous Ronald Reagan la parité du dollar avec les autres devises avait explosé. Par exemple, pour acheter un dollar pendant quelques mois, il fallait 10 francs .Les banques centrales intervenaient régulièrement suscitant des mouvements erratiques sur les marchés. De plus en Angleterre, la Banque centrale intervenait immédiatement chez les brokers pour créer un impact plus fort. Il y eu ce jour en 1985. Il me semble que c’était cette année-là. Nous étions en train d’acheter et de vendre tranquillement pour nos clients, le dollar ne cessait de monter. Tout d’un coup, le broker chargé de couvrir la banque centrale se levait, les bras au ciel hurlant « je vends pour la banque d’Angleterre ». Tous les ingrédients pour une panique authentique étaient réunis. Le monde voulait vendre, et pas d’acheteur en vue. C’était le but recherché par la banque centrale, parallèlement la Bundesbank vendait aussi, la Banque de France aussi et ainsi de suite pour ralentir la montée du dollar.
Les traders avaient cette habitude de dire qu'en définitif à la fin de la journée les marchés ont toujours raison. Ce fut le cas après les premières minutes de paniques, de hurlement, le dollar repartait à la hausse. J’ai vécu dans ma carrière plus d’une fois ce genre d’évènements. C’étaient systématiquement des moments de tension extrême. Le taux d’adrénaline inonde le cerveau. C’était comme des électrochocs, une ambiance de fin du monde. Les cambistes pris dans un courant vendeur ne pouvant prendre le contre-pied d'une position perdante hurlaient à se faire éclater les poumons. Une foire d’empoigne irréelle. Cette école d’apprentissage à l’anglaise était réellement un plus dans mon CV. Travaillant dans une des sociétés les plus prestigieuses de Londres, je pouvais démarcher de nombreuses banques à Paris développant mon réseau. Pendant que nous étions pris par nos occupations professionnelles nos enfants allaient à l’école anglaise. Nous avions engagé une fille au pair pour s’occuper d’eux. Nous avons eu deux différentes. Les enfants s’entendaient bien avec elles. La première s’appelait Karen. Une Anglaise, pur jus. Nous l’aimions bien, très jovial, faisant bien son travail. La deuxième était israélienne, jeune étudiante, un peu tête en l’air parfois du genre oublié d’aller chercher les enfants à l’école, ou très en retard. Comme en-dehors du bureau, nous nous comportions comme des personnes normales et sympathiques, nous la réprimandions calmement lui demandant de simplement faire un effort. Notre confiance fut récompensée. Du reste, c’était elle que les enfants ont préféré. En Angleterre à cette époque, l’association de la MT avait bénéficié du soutien de personnes très riches. Celles-ci avaient offertes des résidences de toute beauté située à différents endroits en Angleterre. Nous passions régulièrement nos weekends dans ces lieux. Les enfants étaient ravis, car tous jeunes, plutôt extravertis, ils étaient la coqueluche des personnes vivant dans ces centres ou participant aux séminaires. Parlant anglais avec un petit zeste d’accent français, ils faisaient craquer tout le monde. Particulièrement, quand ils allaient dans les cuisines pour déguster les différentes pâtisseries proposées.
Ces week-ends, nous permettaient de déconnecter profondément. Nous nous reposions avec efficacité. Souvent nos collègues quand nous rentrions le lundi matin nous demandaient d’où nous venions, car nous semblions avoir rajeuni de plusieurs années. Comme nous étions très ouverts et à l’aise nous expliquions notre pratique de la MT. Les bienfaits étant visibles sur nos mines épanouies, tout le monde paraissait assez convaincu. Nous sommes allés aussi dans le nord de l’Angleterre dans un village habitée par une communauté vaste de méditant. Fréquemment, des week-ends y étaient organisés pour se reposer ou se ressourcer. Ma femme ayant passé son permis de conduite avant de travailler à mes côtés, nous allions là-bas en voiture. Moi-même, j’avais pris des leçons de conduite, mais je fus recalé à mon examen. Tout bêtement à ma première manœuvre en reculant, j’avais percuté la voiture de derrière. À l'évidence, ce n’était pas un démarrage très réussi. Néanmoins, sans me départir de mon assurance légendaire, après cette petite déconvenue, je conduisais allègrement ma voiture sans avoir le permis pendant plusieurs mois Les contrôles n’étaient pas très fréquents, c’était une de petites inconsciences du moment. Nos revenus nous permettaient d’aller aux sports d’hiver, de nous balader un peu partout. La Méditation Transcendantale nous aidait à gérer notre profession au mieux. À mieux faire la part des choses. Nous bénéficiions de vacances matérielles et spirituelles en méditant deux fois vingt minutes quotidiennement. La deuxième année, nous avons dû déménager, les propriétaires voulant récupérer leur maison. Nous trouvions un superbe appartement proche de la première maison encore plus près de Richmond Park. C’était une période euphorique pour nous. Nous nous étions bien ajustés à la vie anglaise. Pourtant, nous n’aimions pas Londres. Ce n’était pas une ville qui nous plaisait. Durant notre deuxième année nous commencions à avoir le mal du pays. Nous songions à rentrer en France. Pour cela, nous devions préalablement nous assurer d’un emploi et d’un logement correspondant à nos gouts.

 

Verset Bhagavad Gita

 

"Toutes choses créées sont, à l'origine, non manifestées elles se manifestent dans leur état transitoire, et une fois dissoutes, se retrouvent non manifestées. A quoi bon s'en attrister"

Commentaire.

Le domaine du non manifesté ne représente pas une expérience abstraite qui ne devrait être vécu qu'au moment de la dissolution de l'aspect relatif de la vie. Dans le domaine du manifesté tout est changeant, tout est périssable. Lorsque le monde du manifesté se dissout, il revient à son état originel, c'est-à-dire celui du non manifesté. Le sous-jacent du monde manifesté est le monde non-manifesté, transcendantale. Celui-ci est immuable et non changeant, éternel. Parce que nous avons perdu la connaissance de cet état transcendantale en toutes choses, nous percevons le monde du changeant, de la matière, comme étant une fin en Soi. Nous nous attristons de l'aspect périssable du monde objectif, car nous n'avons pas établi dans notre conscience la réalité véritable de notre nature intime qui représente la conscience transcendantale immuable, non-changeante, éternelle source de toute création objective. Il est praticable de vivre simultanément l'aspect objectif et transcendantal de la vie. La pratique de la Méditation Transcendantale imprègne petit à petit dans notre conscience la connaissance de la source fondamentale de l'éphémère du monde objectif. Cet aspect transitoire n'est plus vu comme une source de souffrance mais est simplement perçue comme une pièce de théâtre, ou la conscience éveillée à la vérité de la conscience pure témoigne du non-changeant du caractère aléatoire du changeant qui est de toute façon appelé à se dissoudre dans l'espace transcendantal de la Vie. Dans cet espace de conscience, la cognition de la réalité de l'éternité indestructible de ce champ de liberté intérieure s'intègre entièrement dans l'action objective de nos actions aux quotidiens. Cela nous libère de toute aliénation ou identification aux fluctuations du monde relatif. Alors voilà "pourquoi s'attrister" de l'aspect "transitoire" du monde manifesté puisque la connaissance de celui-ci est de toute façon éveillée par le développement de la conscience et la pratique du Yoga

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 6

 

"N'estimez l'argent ni plus ni moins qu'il ne vaut: c'est un bon serviteur et un mauvais maître."

Alexandre Dumas

 

Me voici rentré à Paris début 1987. Nous avions trouvé un appartement dans le 17e arrondissement pas très loin de la Place Vendôme où j’allais travailler. J’avais conclu mon contrat comme prévu avec la banque arabe que j’avais sollicité pendant quelque temps par l’intermédiaire de mon ami chef cambiste. J’allais être à présent le client parlant avec des brokers anglais. Je disposerai d'un broker français qui avait réussi à se constituer un petit marché de niche sur le dollar Deutsch Mark sur la place de Paris. Un groupe restreint amical avec lequel je travaillerai avec plaisir. Dans notre équipe de cambistes, nous étions quatre dont une femme qui avait été dans le métier depuis une bonne quinzaine d’années. Elle s’occuperait de notre clientèle et des opérations sur des devises un peu exotiques, celles qui étaient peu liquides sur le marché. Elle superviserait aussi des transactions un peu plus techniques comme des swaps. Arthur traiterait le dollar contre franc, moi-même le dollar contre Deutsch mark. Notre rôle à Arthur et moi seraient de maintenir une présence continue sur le marché. Nous devions respecter des limites de risque déterminées par le trésorier de la salle des marchés. Nous ne pouvions pas traiter plus de cinq millions de dollars à la fois, sauf ordre spécifique. En cas de non-respect de cette règle, c’était une faute professionnelle passible de licenciement immédiat. Notre chef lui prendrait en charge les positions de fond, une position de fond veut dire qu’il achèterait ou vendrait de temps en temps en fonction des nouvelles économiques du marché, de son intuition, ou des décisions des actionnaires de vendre ou acheter des montants conséquents. Ces positions seraient gardées, surveillées jusqu’à un niveau d’achat ou de vente considérée comme suffisant pour réaliser un profit substantiel. Le risque étant parallèlement d'occasionner une perte importante. L’art d'être un trader compétent, c’est de ne pas être têtu. Savoir prendre une perte ou un gain représente la condition incontournable pour réaliser un profit important, ou limiter la casse. C’était un peu le monde à l’envers pour moi. Le métier d'opérateur est radicalement différent. Quand on est trader, on impose les ordres pour qu’ils soient exécutés avec pour unique responsabilité de recueillir le plus d’argent possible. Le broker exécute, le trader décide. Je découvrais rapidement qu’être trader était infiniment plus fatiguant. Le broker est fatigué physiquement à la fin de sa journée. Le trader lui est fatigué mentalement. C’est un job demandant de la concentration 24 h sur 24 h. Fréquemment, un trader prend des positions la nuit qu’il confie à des correspondants en fonction des décalages horaires sur différentes places financières du monde. Ces ordres sont donnés à la clôture du marché parisien. S’ils sont exécutés, il est appelé la nuit. Me voici attaquant le marché plein pot. Les brokers aussi m’attendaient. Ils étaient curieux. Qui était cet ex-broker qui venait travailler dans une banque ? Allait-il travailler avec tout le monde ou bien privilégié ses amis de longue date et collègues à Londres ? Surtout, la chose primordiale pour un broker, ce nouveau client allait-il ajouter de la liquidité au marché, payant ainsi d’importantes commissions ? Ma première journée allait se révéler comme une bonne tôle, ce qui veut dire que je perdais de l’argent. Pas beaucoup, mais ça me refroidissait un peu. Les jours suivants, je m’adaptais au marché. J'étais plus prudent. Je sympathisais avec un courtier anglais. Il s’appelait Robin. Un vieux briscard. Mais on se comprenait bien. Je travaillais aussi avec le courtier français, afin de mettre un peu de liquidité sur le marché parisien qui était tout de même bien moribond. Ce serait une petite goutte d’eau, mais question de Principe, je souhaitais aider la place parisienne. Notre équipe tournait bien. Nous nous amusions énormément entre les transactions. Le soir, nous sortions souvent tous ensemble. Des courtiers venaient nous rencontrer pour mieux nous connaître. Ce n’était plus moi qui invitais, mais qui serais l’invité. J’allais très bien m’y adapter.
Nous avions une filiale à New-York à laquelle nous transmettions nos ordres le soir à la fermeture de notre marché. Au téléphone, notre correspondante, Leila, est désopilante. D’origine libanaise, des études au lycée français de Beyrouth, elle parlait le français mieux que nous. Sa voix était enjouée. Elle avait un humour à toute épreuve surtout avec des hommes de marché comme nous un peu vulgaire sur les bords. Nous ne l’avions pas vu physiquement pour l’instant. Cependant, Arthur et moi menions notre enquête auprès du personnel de la banque. Était-elle attrayante, telle demeurait la question. Leila, elle aussi, qui n’était pas timide demande un jour à Arthur notre profil physique. Il lui disait sans rire, moi, je suis plutôt Al Pacino, Philippe plutôt Robert Redford. La glace était brisée. Elle était morte de rire. Nous devions nécessairement nous rencontrer. Dans le même souffle, nous allions accueillir une jeune stagiaire plutôt assez mignonne qui travaillerait dans notre équipe. Il faut comprendre que notre chef était ce qu’on appelle vulgairement un queutar. Il avait une très jolie femme. Arthur un peu cavaleur aussi. Moi pas vraiment cependant mon couple vacillant depuis quelque temps, j’étais sensible à la tentation du moment. L’occasion faisait le larron. Notre chef cambiste avait une véritable addiction pour toutes les femmes. Il aurait deux maîtresses dans la banque, nous serions ses complices pour cacher ses turpitudes. Nous étions les complices de ses frasques. La petite stagiaire ne cachait pas qu’elle s’intéressait à notre fine équipe. Nous décidions d'un pari entre nous. Le premier qui réussissait à la mettre dans son lit obtiendrait un gueuleton du perdant. Pour avouer l’entière vérité sur ce pari, nous étions persuadés qu’elle n’avait jamais fréquenté d’hommes charnellement. Il s’agissait de prouver notre si notre intuition était correcte. Nous nous étions donnés six mois pour conclure. L’âge respectif des concurrents était le suivant, 39 ans pour l’un, j’en avais 29, Stéphane aussi. Notre supposée conquête à venir 21 ans. Elle se rendait vite compte du petit manège. Celle-ci en était très flattée. Tous les coups étaient permis pour remporter le prix. Invitations au restaurant, cadeaux, fleurs tout y passait. Elle allait en profiter avec beaucoup d’intelligence et d’humour. Elle fit durer le plaisir, car en fait elle s’amusait de notre petit jeu. De plus, notre stagiaire avait déjà décidé avec lequel elle souhaiterait conclure. Comme nous allons le voir, la nature va exaucer son désir
Arthur, lui, déclarait forfait, car il avait rencontré une jeune et jolie jeune femme qui deviendra sa future compagne. Moi pas encore, je demeurais davantage une partie prenante du défi. J'étais toujours marié. Mon mariage était devenu très houleux, avec des tempêtes de force 10. Je ne me sentais plus obligé vis-à-vis de mon épouse n’étant pas à priori un cavaleur, j’aimais bien flirter pour m’amuser. J’étais un allumeur en quelque sorte. Quelques mois plus tard, la direction nous annonçait que Leila allait venir en stage six mois à Paris. Nous étions très impatients de faire sa connaissance.
Le jour décisif approcha. Elle était tout simplement ravissante. Nous craquions pour la nouvelle venue, car de surcroît, elle était très surprenante. Personnellement, j’étais un peu plus distant. Je ne sais pas trop pourquoi. Peut-être une intuition, un peu de timidité. Leila logeait à l’hôtel pas très loin de la banque. Comme elle était seule à Paris, son désir était de rencontrer du monde et profiter de la vie parisienne. Elle allait être servie. Comme nous sortions souvent avec des brokers nous visitant, elle se joignait régulièrement à nous. Un soir, Robin, mon broker, préféré de Londres, venait à Paris. Il m’invitait à dîner. Je proposais à Leila de se joindre à nous. Elle acceptait avec joie et nous voilà partis en baguenaude. Restaurant puis boite de nuit, nous nous amusions beaucoup. Robin draguant quelque françaises sur la piste de danse, Leila et moi-même en profitions entre deux verres de champagne pour faire plus ample connaissance. Elle m’expliquait que sa famille chrétienne libanaise avait émigré aux Etats-Unis en 1978 pendant la guerre du Liban. Elle avait fait ses études à New-York. À l’origine, elle voulait être journaliste puis un jour, répondant à une petite annonce elle s’était retrouvée cambiste dans une banque. C’est un peu un raccourci, mais c’est l’idée générale. Presque, à l’aube, je la raccompagnais à son hôtel. Nous ne le savions pas encore, mais un petit déclic s’était déclenché. Nous continuions à travailler sereinement dans une ambiance assez décontractée. Nous ne faisions pas de réel profit pour la banque. L'essentiel pour l'instant était de ne pas en perdre.
Quelques jours plus tard après notre soirée avec Robin, mon courtier anglais, Leila étaient rentrés à son hôtel plus tôt que d’ordinaire. Comme je n’avais pas envie de rentrer immédiatement chez moi, je l’appelais lui proposant de dîner ensemble. Elle m’avait révélé lors de notre soirée avec Robin qu’elle adorait les roses jaunes. J’allais chez un fleuriste près de la banque. J'achetais 11 roses jaunes, jamais de chiffre pair. Je me rendais à son hôtel sans réellement savoir ce qui allait se passer, mais avec tout de même une idée derrière la tête. Je montais dans sa chambre. Je lui offrais les roses. Elle était ravie. On s’est regardé quelques secondes pas plus. Nous n’irons pas dîner ce soir-là. Je resterai dans sa chambre jusqu’à l’aube. Notre histoire vient de commencer. Un chapitre inédit de ma vie venait de commencer avec encore bien des aventures et des voyages.
Notre relation devenait de plus en plus évidente auprès de nos collègues. Comme tout le monde ou presque avait des aventures plus ou moins sérieuses, il y régnait une excellente ambiance enfant. Le tout était de ne pas s’afficher en maintenant un minimum de discrétion. Durant cette période à la banque, je fus contacté par le trader d’une banque suisse. Avec beaucoup de circonvolutions, il m’expliquait qu’il y avait un moyen de gagner des montants considérables en utilisant un système pas très catholique. Il m’approchait, car l’équipe de traders qui nous avait précédées, avait utilisé ses services. Ils avaient effectivement récolté plusieurs millions de dollars avec un stratagème simple mais efficace. Particulièrement, leur trésorier, le responsable de la salle de tous les marchés existants dans la banque, prenait aussi sa dime. Par conséquent, il n'y avait aucune chance ou presque d’être pris la main dans le sac. Cette équipe partante avait démissionné de la banque après avoir réalisé un coup spectaculaire espérant pouvoir envisager une retraite anticipée. Le trader suisse pensait bien sûr que nous allions maintenir cette activité illicite. Je refusais catégoriquement. Connaissant les lois du karma, je savais que bien mal acquis ne profite jamais. Du reste, ultérieurement, j’apprendrai que la plupart des membres de l’équipe qui était partie les poches pleines avaient vécu des évènements très difficiles. En revanche par ce biais, je découvrais une facette de la banque que je ne connaissais pas. Durant cette époque, il était facile pour un trader de voler la banque avec quasiment aucune chance de se faire prendre. De nombreuses fortunes se sont bâtis de cette façon dans ce milieu. J’en ai connu quelques-uns. C'était une des facettes négatives de ce métier. Le marché n’avait pas à cette époque des outils de contrôle suffisamment sophistiqués pour éviter les détournements à des fins personnelles. C’était un système très rémunérateur. Il suffisait d’avoir accès à un réseau. Je savais que dans les équipes de la banque, sur d’autres marchés, cette activité continuait. Quelques années plus tard, j’appris que le trader suisse fut pris la main dans le sac. Il avait été licencié. Je ne pense pas qu’il se soit par la suite retrouvé dans la misère ayant accumulé durant des années des montants conséquents. Notre chef cambiste, André, lui, s’activait avec ses compagnes. Nous avons vécu quelques moments mémorables de joyeuseté. Un soir avec Leila et André nous décidions à aller fêter mon anniversaire. Il invitait ses deux maîtresses en même temps. Concrètement, l’une était la maîtresse officielle, la deuxième étant la stagiaire de notre pari. André n’avait toujours pas renoncé. Voulant conclure le soir même, la plaisanterie avait assez duré. Elle n’était pas officiellement sa maîtresse. Il fallait que ce soit ce soir-là. L’une et l’autre de ces demoiselles ne se doutaient aucunement de la situation réelle. Leila et moi, nous savions. Durant cette soirée nous observions un petit manège vaudevillesque. André avait préparé le terrain. Il leur expliquait qu’elles devaient être d’une discrétion absolue devant moi et Leila. Par conséquent, personne, ne devait s’afficher. À dire vrai, dès que l’une s’absentait, il roucoulait auprès de la seconde. Après le dîner, la maîtresse officielle devait rentrer chez elle. André, bon prince, lui proposait de la ramener. Il nous confiait la deuxième élue nous disant qu’il nous retrouverait au night-club pour clôturer la soirée avec nous. Chose promise, chose due. Ce dernier nous rejoignait. Là-dessus, comme il était insatiable, il me glissait à l’oreille qu’il voudrait désormais en finir avec la petite stagiaire, me demandant les clefs de mon appartement. Je lui donnais. Quelques minutes plus tard, ils partaient. Avec Leila, nous leur accordions deux heures. Il était déjà très tard. Nous rentrions vers 4 h du matin. Ils détenaient nos clefs. Nous sonnions. Pas de réponse. Très bien. Visiblement, ils étaient occupés, nous effectuions le tour du pâté de maisons. Une fois, deux, trois fois. La quatrième fois une voix essoufflée nous répondait. Tout compte fait, ils se décidaient à nous ouvrir. André était heureux. Notre amie stagiaire aux anges, visiblement tout s’était bien passé. La raison de notre pari avait été une intuition remarquable. La différence étant que notre stagiaire avait finalement décidée elle-même du jour et de l'heure de sa première nuit d'amour. L'ego d'André en prenait un coup. André aura ses deux maîtresses pendant des mois entiers. Nous pourrons tous observer un peu amusés son petit manège pour maintenir le secret. Professionnellement, je m’ennuyais un peu. Derrière l’aspect trading, il y avait une vaste bureaucratie dans le système bancaire. C'est normal, il fallait bien gérer toutes ces opérations même les opérations fantômes. Cependant écrire des rapports en permanence ne m’amusait pas. Le courtier français spécialisé dans le dollar mark voulait composer une équipe expérimentée pour couvrir un nouveau marché qui était en plein boum. Le Deutsch Mark contre franc français. Déjà quelques banques et maisons de courtage étaient devenues très actives, les montants traités deviennent considérables. Il y avait de la place pour tous pour réaliser des profits juteux. Le directeur me contactait. Il souhaiterait que j'entre dans cette équipe. L’occasion fait le larron. Je n’hésitais pas très longuement. J’allais voir André. En fait il était plutôt satisfait que je parte. Je n’étais pas très habile comme trader. Je ne perdais pas, mais ne gagnais pas non plus. En fait comme au casino, dès que j'accumulais un peu de profit, je ne pouvais pas m’empêcher de retourner traiter sur le marché pour reperdre mes gains. Comme nous étions réellement de bons copains, il ne pouvait pas non plus me demander de partir. De plus licencier quelqu’un dans une banque coûtait beaucoup d’argent en indemnités multiples et variées. Lui annonçant que je partais de moi-même convenait à tout le monde. Je serai demeuré une année dans cette banque. Me voici retourné à mes premiers amours. Je me sentais plus à l’aise comme courtier. L'équipe rassemblée se déployait. Très rapidement, nous faisions un carton. Je retrouvais mes marques. Je m’amusais de nouveau. Leila se procurait un nouvel emploi dans une banque, elle était ma cliente. Méthodiquement, elle me confiait tous ses ordres. Nos volumes explosaient. C’était un succès éclatant. Parallèlement, Leila se posait beaucoup de questions. Nous nous entendions bien. Nous vivions dans un appartement dans le 17e arrondissement. Je me suis séparé de mon épouse deux mois après notre première rencontre. La procédure de divorce en était à ses débuts. Cela exigerait 3 années, car n’était pas un divorce à l’amiable, loin de là. J’avais aussi deux enfants. Leila les rencontrait. Le courant passait très bien avec le deuxième, le premier s'avérait être plus compliqué. Après quelques semaines, Leila souhaitait rentrer aux Etats-Unis pour faire le point.
Elle aimait beaucoup la France, mais trouvait les Français très racistes. Elle était dans ses atours très belle, très libanaise. Elle entendait à maintes reprises dans la rue ou ailleurs des commentaires plus que désobligeants ou déplacés. Cela finissait par l'agacer sérieusement. Elle m'expliquait que jamais elle n’avait connu ce type de comportement en vivant à New-York. Après des discussions interminables, elle décidait de faire une pause dans notre relation. Je flippais un peu, mais je la comprenais. J’irai lui rendre visite plusieurs fois les prochains mois durant de longs week-ends. Nous recueillerons aussi des notes de téléphone exorbitantes. Après six mois, elle décida de revenir. Nous nous retrouvions très amoureux. Quelques semaines passaient. Elle travaillait de nouveau dans une banque. Moi chez mon courtier. Un soir, elle me demanda si je ne souhaiterais pas m’expatrier aux Etats-Unis. Travailler à Wall-Street ? Voilà une idée alléchante qui me parla tout de suite. Je devais m’organiser pour continuer à rester maître de ma situation personnelle. La procédure du divorce traînait. Je devais apaiser les enfants. Ce n’était pas facile. Je devais trouver les mots justes pour qu’ils comprennent que je ne les laissais pas tomber ni maintenant ni jamais. Leur réaction me surprendra. Les enfants sont souvent beaucoup plus matures qu’on ne le pense. Je contactais mon directeur précédent à Londres lui expliquant que je souhaiterais travailler à New York, peut-il m’aider. De plus, Leila est amie avec l’un des directeurs de leur filiale à New-York. 48 heures passent, j'obtenais mon contrat via DHL. Je suis engagé au salaire de $95000 par an sans compter les bonus.
Nous préparions nos valises. En définitive, mon retour à Paris n’avait été qu’une brève parenthèse. Nous arrivions en février 2009 à New-York.
J’avais négocié un appartement de fonction pour six mois en attendant que nous obtenions un logement sur place. Nous fûmes logés à côté de ce qui était le World Trade Center, le quartier se nommant Battery Park. Nous logions au 23e étage avec une superbe vue sur l’Hudson.
Nous bénéficions de très peu d’argent pour commencer notre vie à New-York, mais en Amérique, on vit à crédit, je vais apprendre grâce à Leila à utiliser le système américain.
La première semaine sera particulière, car je vais me retrouver à l’hôpital. Petite anecdote cocasse. Leila et moi-même étions au milieu d’une sieste améliorée. Tout d’un coup au moment crucial de nos ébats, me voilà saisi d’une douleur intense au poumon gauche. Ma respiration devient douloureuse. La sieste est écourtée. Je vais chez un médecin qui diagnostique un pneumothorax. Me voici entrant à l’hôpital du Mont Sinaï à New-York. N'ayant pas de nouveau commencé à travailler me voici déjà hors de combat pour deux semaines. Petit contretemps. Après une récupération rapide, j’arrive dans mes nouveaux bureaux, je réalisais que je j'étais bel et bien à New-York, le temple de la finance internationale. Les salles de marché se composaient de plusieurs centaines de brokers sur le même « floor » sur de nombreux étages. N’étant pas marié avec Leila, j’avais besoin d’un visa de travail. Mon premier rendez-vous sur place était avec un avocat spécialiste de l’immigration pour compléter les documents nécessaires. Cependant, je pouvais travailler légalement en attendant de finir la procédure.
Quel allait être mon job ? J’allais entreprendre de créer de toute pièce un marché de Deutsch mark contre franc à New-York. Les traders américains sur le marché des devises ne connaissent que le dollar. Pour eux le reste, les autres devises, c’était de l’exotisme, en dehors du dollar point de salut. De plus, j'observais que les cambistes américains étaient beaucoup moins techniques que leurs homologues européens. À New-York, les banques françaises sont bien implantées. En conséquence de nombreux traders français expatriés travaillaient sur place. Bien entendu, j'allais promptement faire leur connaissance. Particulièrement l’un d’entre eux à qui je devrais grandement. Il me permettra de réussir très vite grâce à un soutien indéfectible de sa part. Il s’appelait Guy. Un homme au cœur d’or, à l’énergie débordante sans oublier son professionnalisme irréprochable. En même temps Leila, décrochait un emploi une autre banque française comme cambiste pour développer leur réseau de clientèle dans les grandes entreprises du CAC 40. Au début, me voici seul à couvrir ce marché. J’avais à superviser une douzaine de banques, des correspondants parisiens dont mon ancien employeur qui sont devenus des amis. Le premier jour où je démarrais, un certain Guy m’appelait. Je ne le connaissais pas. Il m’expliquait brièvement la situation. Voilà je m’appelle Guy, je suis le chef cambiste de cette banque, comme tu es le nouveau Français à New-York, je vais te donner un coup de main. Ce fut un festival. Lui-même m’alimentait en cotations pour tous volumes en Deutsch mark contre francs. Nous tournions ensemble en quelques minutes environ 400 millions de deutsche mark. Il s’arrêta. Il me demanda, ça va, tu es satisfait ? Je le remerciais avec profusion. Il me donna rendez-vous pour continuer ce festival dès le jour suivant à demain. On recommencera ce manège durant plusieurs semaines. Grâce à lui, je resterai le premier broker à New-York sur ce marché tout neuf et que de nombreux concurrents vont essayer à leur tour de couvrir. Après quelques mois dans cette société new-yorkaise, mon business explosait. Tout seul avec mes clients français devenant tous des amis, ce marché générait entre $50000 et $60000 par mois de commission. Mon salaire et différents coûts ajoutés ne représentaient que $15000 pour mon employeur. Je m’attendais donc à un bonus en conséquence. Moi-même reçus $5000. J’étais très énervé. Je m’attendais à au moins $25000. Comme la Nature a dû percevoir dans l’atmosphère ma vive irritation, un concurrent spécialisé dans les devises européennes à New York me contacta. Ce groupe possédait à Londres une équipe très performante sur ce marché spécifique du Deutsch mark contre francs. Ils leur manquaient une équipe outre atlantique pour assurer la continuité du marché européen. N'ayant pas d'accès l’après-midi au marché américain les équipes en Europe perdaient de grandes opportunités.
Étant très chafouin contre mon employeur, j’acceptais une entrevue avec leur directeur des marchés. On ne traîna pas. J'annonçais la couleur. Je souhaitais $130000 par an avec bien sûr un bonus conséquent. Ils voulaient me faire signer un contrat de 3 ans. Ce n’était pas le même prix. Nous trouvions un terrain d’entente. Un salaire de base pour démarrer de $115000 la première année. Une augmentation de $15000 chaque année suivante. Bonus trimestriel assuré en fonction des revenus du desk. Nous allions nous partager 40 % des revenus au-dessus de notre point mort. J’allais disposer d'une équipe de quatre brokers. J’étais le responsable de la distribution des bonus. La cause était entendue. Je démissionnais. Le directeur de la compagnie que je quittais n’était pas très content. Je lui expliquais le pourquoi de mon départ. En définitive, il comprenait que dans ce métier, l’argent sonnant et trébuchant faisait office d’arbitre. Notre vie new-yorkaise avec Leila démarrait bien. De son côté, tout allait aussi bien. Elle était systématiquement comme un poisson dans l’eau partout où elle allait. Totalement extravertie, elle s’adaptait à toutes les situations. Quand nous avons décidé de vivre ensemble, je lui avais expliqué ma pratique de la Méditation Transcendantale, souhaitant qu'elle apprenne aussi. Evoluer ensemble vers le même but semblait logique. Elle avait accepté. Sa motivation n’était pas aussi puissante que la mienne. Elle pratiqua pendant deux années puis graduellement, elle s’arrêta. Elle me disait que je méditais pour toute la famille. De toute façon dans son esprit la MT, c’était satisfaisant pour les autres pas pour elle. Pour c’était moi une déception. Je pressentais qu’à terme un fossé pourrait se creuser entre nous. Nous vivions à Manhattan, sortions beaucoup, vivions à cent à l’heure. Entretemps, mon divorce en France avançait pas à pas. Il le fallait, car les services de l’immigration traînaient des pieds. Pour justifier mon contrat d’embauche dans une compagnie américaine, il fallait démontrer que mes diplômes ou le cas échéant mon expérience apportait un plus l’économie américaine. Ne possédant aucun diplôme ça ne se présentait pas très bien.
Leila travaillait pour une banque française très active sur les marchés à New-York. Elle était chargée de développer la clientèle française qui gérait leur trésorerie en devises. Les grands groupes comme Aérospatial, Peugeot, Renault Finance faisaient de nombreuses transactions avec une multitude de banques à travers le monde. En peu de temps, elle allait acquérir une fameuse réputation. Celle d'être le cambiste clientèle sur New -York le plus réputé auprès des entreprises françaises. Sa banque et employeur avait été surnommée à l’époque le « Goldman Sachs » français. Parallèlement, nous organisions notre mariage en perspective d’un divorce, sûrement, nous l’espérions bientôt prononcer. Nous avions contacté un restaurant assez réputé au World Trade Center, dans un des bâtiments adjacents au rez de chaussé. La salle de réception avait une vue sur l’Hudson. C’était un endroit féerique. Nous voulions un mariage simple, pas trop de monde. De mon côté, ma famille ne pouvait pas se déplacer. Mes amis étaient principalement à l’étranger, je venais d’arriver à New-York. Je n’avais pas davantage établi de liens très proches avec les gens rencontrés à New-York jusqu’à présent. Pour un obtenir un mariage religieux que Leila souhaitait, c’était impossible avec l'Église catholique. Nous trouvions néanmoins un prêtre de l’église unitarienne. Il accepta de bénir notre union. Je demandais à mon nouvel ami Guy d’être mon témoin. Tout commençait à se mettre en place. L’organisation d’un mariage aux Etats-Unis représentait déjà dans ces années-là une véritable industrie. Rien n’était trop beau ni trop cher. Petit à petit nous avions quand même atteint le nombre de 70 invités principalement des amis du marché anglais et américains. Certains allaient se déplacer venant de Londres et de Paris. Mon divorce en France fut prononcé le 20 septembre 1990. C'était fort approprié, car nous avions adressé toutes les invitations pour le 6 octobre. Nous l'avions échappé belle. Nous sommes partis en voyage de noces pendant une semaine. Nous ne pouvions pas partir plus longtemps, car le devoir nous appelait. Notre situation professionnelle s’annonçait très prometteuse. Il nous fallait enfoncer le clou. Mon équipe se mettait en place. Il fallait partir de zéro avec des brokers n’ayant jamais travaillé sur ce type de produits. Dans mon équipe, j’avais des personnalités assez pittoresques. Particulièrement une. Il s’appelait Léonard. Agé d'une cinquantaine d’années ce qui pour notre métier était assez vieux, Italo-Américain vivant à Brooklyn, c’était le vrai « Wise Guy ». Cela signifiait un peu mafiosi sur les bords. Il avait travaillé de très longues années pour une maison de courtage à New-York. Celle-ci était réputée pour être une machine à blanchir l’argent douteux pour la mafia italienne. Celui-ci nous racontait inlassablement des anecdotes sur l’ambiance qui régnait dans cette entreprise. Souvent très instructif, parfois très drôle, car il nous montrait le fonctionnement d’une entreprise gérée véritablement par un parrain mafieux, authentique. Il avait travaillé plus de 20 dans cette compagnie. Tous les employés ou presque était italo-américain. Tous ou presque étaient des fils ou filles de personnes du voisinage du patron-parrain. La plupart n’ayant jamais fait d’études espéraient un emploi. Tony, le patron, embauchait toujours à un salaire 3 à 4 fois inférieurs au salaire médian du marché. En échange, c’était un emploi garanti à vie dans les deux sens. C’est-à-dire travailler pour lui voulait dire pour toujours. Si l’un des jeunes employés s’avérait un excellent broker, Tony rapidement lui achetait une voiture. Toujours une Cadillac. Si cet employé se mariait, Tony acquittait les frais du mariage. Il souhaitait acquérir une maison ? Tony achetait la maison pour lui. Ou bien lui prêtait l’argent à taux zéro. Jamais d’emprunt à une banque. Une petite prime par-ci par-là pour la naissance d’un enfant par exemple. Les lundis, les bookmakers passaient relever les comptes. Tous les paris pris pour une raison ou pour une autre devaient être réglé rubis sur l’ongle. Un retard ? La menace était claire. Lundi prochain, autrement, on te casse un bras ou une jambe. Certes annoncé sous forme de plaisanterie. Il valait mieux ne pas tenter le diable. Leonard nous raconta cette histoire brève. Tony appréciait le dimanche observé les enfants du quartier de Brooklyn joué au base-ball avec le club de la paroisse. Il discutait régulièrement avec le prêtre. Ce n’était pas réellement un terrain de jeu. Plutôt un espace assez vaste pour frapper dans la balle. Le prêtre discutait avec Tony lui expliquant combien il était regrettable de ne pas disposer d'un vrai terrain de sport se prêtant à la pratique de ce passe-temps national. Tony ne répondit pas. La semaine suivante, les bulldozers arrivaient sur le terrain en question. Il avait acquis le terrain le faisant transformer en terrain de jeu pour les enfants de la paroisse. Leonard détenait la fonction de Senior Vice-président chez ce courtier. Il gagnait $27000 par an. Par comparaison, là où il travaillait désormais un SVP gagnait un minimum de $120000 pour la même période. Je lui formulais la question sensible. Tu n’as jamais essayé d’aller ailleurs ? Pour gagner plus. Léonard me regarda comme si j’étais complètement fou. Pour rien au monde, il n’aurait pas quitté Tony. Il avait sa Cadillac neuve tous les deux ans. Quand il avait besoin d’un peu d’extra, Tony lui donnait sans hésitation. Sa maison avait été achetée par Tony. On ne trahissait pas Tony. Il me raconta cette anecdote. Un nouveau directeur d’une maison concurrente arriva à New-York dans les années 1980s. C'était un Anglais. Il ne connaissait pas les us et coutumes du marché. Il voulait débaucher chez ce fameux courtier italo-américain quelques brokers bénéficiant d'excellentes réputations. Logiquement, ce nouveau venu contactait certains d’entre eux. Quelques jours plus tard, Tony lui-même interpella cet Anglais qui se permettait de contacter ses employés. Il lui expliqua que ça ne se faisait pas à New-York. Ce n’était pas une pratique acceptée. Il valait mieux que ça s’arrête rapidement. Tout ça dit avec le sourire et une politesse exemplaire. Notre Anglais le prit un peu de haut. Comprenez, cher Tony, c’est le marché de l’offre et de la demande. Je peux faire ce que je veux. Tony raccrocha. Quelques jours plus tard, ce directeur anglais recevait dans sa boite aux lettres des photos de ses enfants allant à l’école. Courrier anonyme. Accompagné dans sa boite aux lettres d’un poisson mort, symbole de menace dans la mafia. Il renonça à contacter d’autres brokers, présentant même ses excuses. Cette histoire me fut confirmée par le concerner en personne lorsque j’étais à New-York. Peu de temps après, Tony décéda. Son fils, Tony Junior reprit les rênes. Il fut arrêté par les autorités américaines et fut condamné à une peine d’emprisonnement. L’entreprise fut rachetée par une entreprise concurrente. C’est comme ça que léonard avait finalement atterri dans mon équipe. À son vif regret. Tony était son Dieu.
Une jeune employée de ma nouvelle équipe , Kimberley, avait souhaité joindre notre petit groupe de broker. Elle travaillait dans un autre service chargé du suivi des transactions et du bon déroulement des confirmations des opérations faites aux contreparties en mentionnant les montants des commissions. En cas de litige, son job était de nous contacter pour obtenir les informations nécessaires. Après quelques années dans ce service, elle voulait se transformer en broker. Elle savait que je cherchais quelqu’un pour étoffer mon équipe, d’autre part, je possédais la réputation d’être très assez relax dans la gestion de ma petite troupe. Accepter une femme comme collègue dans un métier ultra machos et particulièrement agressif particulièrement dans le langage parlé était un grand risque pour la cohésion du groupe. Nous n’avions pas le temps de faire du baby-sitting avec une nouvel arrivante. Cette jeune postulante venait me voir pour proposer sa candidature. Je lui expliquais les risques sous toutes les coutures. Nous n’étions pas des enfants de cœur. Nous étions extrêmement agressifs dans nos échanges verbaux, jamais méchants cependant très directs. Elle devrait s’imposer, car une réalité indéniable, elle allait se trouver au milieu d’une meute de braillards vulgaires, un peu misogyne, totalement intolérant pour les erreurs des autres. Notre équipe était très performante ne laissant pas beaucoup de place à l’erreur.
Cette description apocalyptique de l’ambiance à laquelle elle devrait s’attendre aurait dû un peu la découragée. Pas du tout. Courageusement, elle relevait le gant. Elle arriva toute pimpante le premier jour. Nous lui assignions les tâches à accomplir comme à tout débutant. Cette période allait durer deux semaines. Puis on lui donnerait des clients faciles, pas trop actifs pour se faire la main. Une directive expresse de ma part, incontournable sous peine de licenciement immédiat, ne jamais mentir et reconnaitre une erreur avant que celle-ci ne tourne en catastrophe ingérable. Je voyais dès les premiers jours à son regard qu’elle se demandait si elle allait faire face à cette pression. Pour quelqu’un d’extérieur à notre groupe, on pouvait penser que nous allions nous entretuer à chaque instant. En fait pas du tout. C’était notre univers naturel. Nous étions très copains fonctionnant à la perfection comme une petite meute. Ceci compliquait d’autant plus l’intégration à notre groupe.
Après les deux semaines d’échauffement, je lui donnais une ou deux banques à couvrir. Elle essayait de suivre tant bien que mal. Nous étions compréhensifs à ce stade comprenant bien la nécessité d'accorder un peu de temps pour intégrer notre petite machine de guerre. Elle réalisa quelques opérations malheureuses. Ce n’était pas dramatique. En revanche, elle essayait de cacher ses erreurs. Non seulement, elle me mentait, mais elle soutenait mordicus que non. Après ces incidents, la confiance n’existait plus. Ça allait être très compliqué pour elle. Mes collègues la mettaient en quarantaine ne lui passant rien. Elle pleurait à chaudes larmes tous les jours ce qui rendait la situation pénible, car au lieu d’être plus tolérants nous étions encore plus durs. Je l’emmenais plusieurs fois en réunion pour essayer de rectifier le tir. Elle voulait s’accrocher. Voyant qu’elle ne tiendrait pas le coup, je demandais à mes collaborateurs de la laisser tranquille, juste de la surveiller pour éviter tout dérapage. Après 3 mois et des bassines de larmes, je lui demandais de terminer son engagement avec notre équipe. Je lui proposais une porte de sortie honorable. D'une manière générale, les personnes partantes ne bénéficiaient d'aucune compensation dans notre métier. Ayant un salaire assez bas, je proposais 4 mois de salaire et ses dépenses de santé couvertes pendant 6 mois. Elle partait soulagée. Elle avait clairement vécu un petit enfer. Ce n’était pas que nous étions plus durs avec elle qu’une autre personne. Femme ou homme notre comportement ne changeait pas. Notre agressivité faisait partie du jeu. Ou bien, on était capable d’encaisser ou bien, on craquait. C’était aussi élémentaire que ça. Cependant, cette histoire ne s’arrêtait pas là. Après quelques semaines, notre directeur général m’invita dans son bureau. Il m’expliquait que Kimberley m’attaquait en justice pour cruauté verbale, harcèlement psychologique et je ne sais plus quoi d’autres. J’en étais sur le derrière. Mon Directeur m’expliqua qu’un accord avait été trouvé, que nous allions lui verser $25000, fin de l’histoire. Ça l’amusait beaucoup, il avait l’habitude de ce genre de situation moi pas du tout. J’étais furieux. Comme le monde est petit presque une année plus tard, un de mes collègues qui était dans le vol en direction de la Floride pour ses vacances se retrouvait assis juste à côté de cette jeune femme. La reconnaissant il lui demandait ce qu’elle faisait à présent. Celle-ci lui expliquait très candidement que grâce aux $25000 gagnés par son avocat contre notre compagnie, elle avait pu reprendre ses études. Elle allait passer son diplôme prochainement. Elle ajoutait, en fait, elle n’avait rien contre moi ou notre direction. À l'inverse même puisque nous lui avions donné une compensation très correcte. Naturellement, quand elle avait décrit à son avocat sa situation, il lui avait dit, mais nous pouvons obtenir davantage plus. Comme elle voulait retourner à l’université ça tombait bien. Apprenant cette explication, je pensais que finalement, elle avait bien fait. Kimberley avait utilisé son argent avec intelligence. Cette situation nouvelle au sein des entreprises aux Etats-Unis était la conséquence logique de ce qui se déroulait aux Etats-Unis au début des années 1990. En 1991, le juge Clarence Thomas fut nominé par le Président Bush à la cour suprême des Etats-Unis. C’est un poste prestigieux. Cette personnalité éminente fut mise en cause par une ancienne de ses collègues qui affirmait qu’elle avait été sexuellement harcelée par Mr Thomas. Après enquête, il s’avéra que le témoignage de cette personne n’était totalement fiable. Néanmoins, cet épisode créa une prise de conscience dans le pays et par la suite dans le monde sur ce problème bien réel. Par la suite, une multitude d’affaires de ce genre virent le jour dans le pays. Nombre de compagnies pour éviter des scandales préféraient acheter pour des sommes relativement modestes le silence des plaignantes sans même chercher à savoir la vérité. Kimberley avait profité de cette tendance. Tant mieux pour elle. Quelques mois plus tard, tous les courtiers de la société étaient invités à suivre des cours obligatoires pour comprendre ce qu’était concrètement et légalement un harcèlement sexuel. L’avocat professeur eut bien du mal avec nous. Notre truculence légendaire, à laquelle lui-même ne s’attendait absolument pas, le laissa sans voix à plusieurs reprises. Visiblement, notre visiteur se demandait s’il n’était pas avec des fous. Nos débordements étaient tels que notre direction nous convoqua tous. Elle nous remonta les brettelles. Nous allions écouter de gré ou de force. Par-dessus tout, nos collaborateurs allaient éviter de ridiculiser l’homme de loi payé à prix d’or pour nous enseigner un comportement décent vis-à-vis de la gente féminine dans nos locaux. Le fait que les employés féminins soient minoritaires ne nous autorisaient à nous comporter comme des sauvages. La mise en garde fut entendue. Ou presque. D'autre part, nous savions que notre jeune PDG était un véritable prédateur. Toutes ses secrétaires ou collaboratrices étaient passés dans son lit. Nous pensions tous presque à voix haute qu’il devrait suivre un cours renforcé avant de nous donner des leçons. Plus tard, il poursuivra une thérapie pour se guérir de son addiction sexuelle, les actionnaires ayant atteint le point maximum de leur tolérance après plusieurs transactions très chères négociés en son nom  avec des plaintives. La première étape primordiale pour ma nouvelle équipe était d’avoir un correspondant à Paris. Nous étions aussi sensés développés le marché du dollar contre franc en même temps que le Deutsch mark contre francs. Je ne croyais pas beaucoup à ce marché du dollar. Trop de concurrents, pas de liquidité. Nos efforts seraient dirigés sur le marché le plus liquide. Mon directeur et moi partions trois jours à Paris pour obtenir des lignes directes avec des maisons de courtage parisiennes. Traversée transatlantique en 1re classe. On ne lésinait pas sur le confort. Mon ancien employeur le plus récent nous reçut comme des princes. Je présentais mon directeur qui s’appelle Ray. Nous sommes invités au restaurant de l’intercontinentale rue de Castiglione. Nous allons droit au but dès les premières minutes. Nous nous mettions d’accord. Nous nous appellerons et travaillerons conjointement dès le lundi suivant. Le broker français de leur équipe qui nous parlera s’appelait René. Nous nous connaissions déjà bien. Notre collaboration s’annonçait dès plus fructueuse. Nous étions une tablée de sept. Nous déjeunions sur la terrasse du restaurant. Ray était très impressionné par l’accueil reçu. Il ne s’attendait pas à une telle réception. Pourtant, ce n’était qu’un début. Après avoir dégusté un peu de champagne notre hôte nous proposait d’aller dîner tous ensemble à Deauville à la Ferme Saint-Siméon grande maison réputée du Guide Michelin. Il passait un rapide coup de téléphone. Une stretch limousine avec son chauffeur venait nous embarquer depuis la Rue Castiglione pour aller en Normandie. Nous avions rempli le mini frigidaire de la limousine de champagne, bière, et un peu d’eau. Nous voici en route. Sur les quais, nous étions bloqués dans un embouteillage. Ray, qui admirait la Seine par la fenêtre, vit une deux chevaux, Citroën mythique, passé à côté de nous. Il me demandait très intéressé s’il pouvait se procurer une voiture comme celle-ci. Je lui expliquais que je n’en savais rien.Vigoureusement, il me demandait de proposer au conducteur de cette deux chevaux une offre d'achat. Nous ouvrions le toit de la limousine. J'adressais des signes au propriétaire. Je lui expliquais que nous avions un bord de notre voiture un richissime Américain qui voulait acquérir sa voiture. Tout d’abord croyant à une plaisanterie, il souriait me répondant que son véhicule n’était pas à vendre. Ray ne se démontait pas. Il me demandait de lui proposer $2000 cash. L’interlocuteur était interloqué. Moi aussi à vrai dire. Réponse négative. $2500 ? Réponse négative. Dernière offre $4000 ? La transaction ne se faisait pas. Entretemps, mes camarades de vadrouille étaient sortis de la voiture offrant du champagne aux automobilistes avoisinants plaisantant et rigolant, générant une ambiance très conviviale dans cet embouteillage. Je me suis longtemps demandé pourquoi le conducteur de cette voiture avait refusé de vendre son véhicule. De mémoire, l’offre représentait le double de sa valeur. Il ne paraissait pas particulièrement amoureux de son véhicule. Il ne nous avait probablement pas pris au sérieux. Nous n’avions jamais été aussi sérieux. Après ce petit interlude, notre groupe se mettait en route. Nous arrivions à Deauville. Etant était trop tard pour dîner au restaurant réservé. Nous allions ainsi chercher un endroit ouvert dans la ville. Nous nous sommes installés dans une brasserie, commencions à commander tout ce qui était pensable de manger et boire. Nous nous sommes énormément amusés. Après quelques heures passées à festoyer, il était temps de repartir à Paris si nous voulions arriver pour l’ouverture des marchés. Nous décidions de partir le plus rapidement possible. Le problème était que notre chauffeur était sérieusement éméché. Nous l’avions convié à partager nos agapes. Il ne pouvait pas conduire. Aucun d’entre nous était en état de prendre le volant sauf Ray mon directeur. Nous installions le chauffeur devant à la place du mort, Ray se transformant en notre chauffeur jusqu’à Paris. Lui-même adora l’expérience de manœuvrer une stretch limousine. C’était un souvenir de Paris qu’il devait garder très longtemps. Rentrant à New-York, il était temps de passer aux choses sérieuses. Nous commencions à démarcher de nouveaux clients. Chaque membre de mon équipe disposait de ses lignes attitrées avec des opérateurs américains. Moi-même je supervisais tous les Français et opérateurs de langues françaises. Comme dans tout démarrage, les débuts sont un peu balbutiants. Une fois de plus, le soutien de Guy était déterminant. Son apport en cotations et liquidités appâtait les clients chez nous comme du miel attirent les gros ours. Après quelques mois, nous-même pouvions sentir un frémissement. L’augmentation de nos revenus devenait significative. Nous étions devenus les courtiers majeurs à New-York du Deutsch mark contre franc avec une estimation de 70 % des parts de marché. Nous bénéficions aussi des circonstances politiques de l’époque qui par ricochet généraient des mouvements de panique sur les marchés. La conséquence directe représentait une augmentation considérable de la liquidité. Les marchés se nourrissaient des incertitudes. Durant cette période en Europe avait été conçu l’ancêtre de l’Euro. Il s’appelait l’Ecu. Un système monétaire, SME, européen était en place pour petit à petit venir créer l’Euro. C’était aussi la période du Traité de Maastricht. Un référendum en France devait avoir lieu pour entériner tous ces accords européens. Cependant contre toute attente, les sondages n’étaient pas favorables en France au traité. Ceci engendrant rapidement des tensions sur les monnaies. Particulièrement sur le franc et la lire italienne. Dans le SME une règle était établie. Chaque devise disposait d'une marge de fluctuation accordée à l’intérieur du système. Il y avait un cours planché et un cours plafond. Si la valeur de la devise crevait le plafond, celle-ci de facto sortait du système et était considérée comme dévaluée. Ou bien, la devise concernée était défendue bec et ongles par les banques centrales pour maintenir le cours dans le SME pour garantir la stabilité du marché. Devant ce système, il y avait des spéculateurs prêts à en découdre pour faire exploser le système, faire dévaluer des monnaies et faire de gigantesques profits sur les dévaluations engendrées par ses attaques spéculatives. Notre équipe fut un acteur direct d’une de ces crises monétaires. A la suite d’une attaque en règle de Goldman Sachs sur la lire italienne celle-ci fut contrainte à la dévaluation. Pour ultérieurement s’attaquer à la parité du franc. Ceci engendra une bagarre titanesque entre la banque d’investissement américaine suivie par d’autres, la Banque de France, la Bundesbank, banque centrale allemande et finalement le gouvernement français. À New-York, j’organisais ma vie dans une routine la plus saine possible. Il existait un centre de Méditation Transcendantale sur la 21 rue entre la 5e et 6e avenue. Je m’arrangeais pour y aller le plus fréquemment possible pour méditer avec d’autres personnes. Les méditations de groupe étant beaucoup puissantes, j’en ressentais des bienfaits de récupération immense. Je m’y rendais une fois par semaine. J’avais constaté qu’à chaque fois après être allé méditer au centre, le lendemain au bureau notre équipe faisait un carton plein. Facilement. Sans forcer aucunement. Les transactions s’alignaient les unes après les autres. La première fois, je m’étais formulé la question. Coïncidence peut-être ? Puis la deuxième fois, la troisième fois je ne me posais plus de questions. C’était devenu une habitude. Une fois par an, j’allais effectuer une retraite d’une semaine dans le centre des Etats-Unis dans l’Iowa. Programme intensif de méditation, cure de Panchakarma, un processus de nettoyage de l’organisme basé sur les principes de la médecine ayurvédique. Après une semaine, je revenais dans l’activité comme neuf. Comme je devais être au bureau à 7 heures le matin, je me levais entre 4 h 30 et 5 h pour pratiquer mon programme de MT. Ça dépendait des jours. Mon épouse ne méditait pas avec moi puisque j’étais le méditant de désigner pour la famille dans son esprit. Ce n’était pas faux considérant la vitesse à laquelle la Nature semblait soutenir notre activité professionnelle. Sans la MT, il aurait été très ardu de maintenir le rythme que j’avais. À vrai dire, je ne me rendais pas compte que mon énergie ou mon comportement étaient différents de ceux de mes collègues. C’étaient eux un jour qui me le fit remarquer. Je discutais rarement de la MT. Ce ne représentait pas de la gêne. Juste de la discrétion. Aux Etats-Unis, la MT était déjà largement reconnue comme étant bénéfique. Contrairement à la France ou des jugements hâtifs, erronés plutôt dus à l’ignorance circulaient dans la conscience des autorités ou des médias. J’étais assez sidéré de lire les âneries, contrevérités ou commentaires faites sur la MT en France. Pendant cette période d’intense activité, je ne me contentais pas de méditer matin et soir pour gérer le stress ambiant. Une fois par an, je partais une semaine dans une retraite méditative et de remise en forme dans une grande assemblée de printemps ou plusieurs milliers de méditant se retrouvaient ensemble pour effectuer des programmes de pratique de la Méditation Transcendantale plus intense afin de nettoyer le stress les plus profonds dans la physiologie et la conscience. Nous étions parfois dans un grand dôme entre 4 000 et 5 000 méditant tous ensemble, c’était une expérience extraordinaire d’intensité et de douceur. Nous nous retrouvions en Iowa au centre des Etats-Unis ou l’université MUM, Maharishi University of Management possédait son campus. En même temps, je suivais une cure ayurvédique dans un spa somptueux qui avait ouvert vers 1993. À l’époque l’Ayurvéda n’était pas encore à la mode, peu de gens en connaissait les bienfaits. Pendant une semaine, je me coupais du monde méditant intensément, jouissant de mes traitements journaliers au SPA, mangeant sainement, nettoyant en profondeur le corps et l’esprit. Après une semaine à ce régime, je rentrais à New-York rajeuni de 10 ans prêt à replonger dans la furie des marchés. D’ailleurs en rentrant de cette semaine, voyant ma mine radieuse rajeunie et ma bonne humeur décuplée beaucoup demandait ce que j’avais pu faire pour avoir l’air si reposé. Je leur parlais de la Méditation Transcendantale. Ils restaient généralement un peu songeurs, interloqués ou carrément moqueurs. Jusqu’au jour ou à leur tour, ils décidaient d’apprendre. Cette façon de me régénérer approfondissait une meilleure coordination du corps et de l’esprit, alliant une activité intense dans le relatif et une intégration intérieure dans ma conscience, ma vie était réalisée à 200 %. L’absolu et le relatif n’étaient plus séparés, ils vivaient harmonieusement ensemble. Tout cela grâce à cette magnifique connaissance que j’avais pu apprendre une quinzaine d’années auparavant. Ma résistance au stress, ma gestion de la vie matérielle s’alignaient avec ma recherche spirituelle, ma quête d’Absolu. Un matin discutant avec mes camarades de desk, un Starbucks dans la main avant le début des festivités, ils me demandaient comment je faisais pour être aussi calme dans ces marchés aussi fluctuants. J’étais très surpris, car je pensais être aussi disons disjonctés qu’eux. Ce n’était pas leur perception. Mes collaborateurs avaient déjà particulièrement remarqué les lendemains de mes méditations au centre que j’étais différent. L’un d’eux me dit un jour qu’il adorait ces jours-là, car nous faisions des cartons dans une ambiance décontractée. Je gérais mon équipe à la Française. Tranquille. Pas de surmenage et d’excitation excessive. Le vendredi, nous étions souvent très calmes. L’Europe étant parti en week-end à midi heure américaine, c’était un peu la décontraction pour tout le monde. Je décidais que le vendredi serait le jour de bombance. Je faisais commander dans un steak house très réputée à déjeuner pour mon équipe. Nous envoyions un stagiaire en limousine chercher les repas. Sur le floor il y avait 150 autres brokers travaillant sur d’autres marchés. Eux disposaient du droit à la pizza. Ils voyaient les plats arrivés chez nous, l’odeur appétissante se répandant partout. Pour notre équipe, c’était un moment adéquat pour discuter un peu, pour mieux se connaître aussi. Durant cette période, notre couple décida de quitter New-York pour s’installer à 40 km dans une ville modeste du New-Jersey ou demeuraient les parents de mon épouse. La raison en était que ma femme était enceinte. Nous ne voulions pas rester à Manhattan. Nous acquérions une maison de 300 m2 avec piscine. Elle nous coûta $315000, nous empruntions un crédit important, car aux Etats-Unis, les intérêts payés sur les crédits immobiliers sont déductibles à 100 % des impôts sur le revenu. Si bien que tout le monde achète à crédit, le maximum possible. La première année, je fus très étonné, car malgré nos salaires, les impôts étant prélevés à la source, la déduction fiscale de notre crédit nous fit bénéficier d’un chèque de l’état, car nous en avions trop payés. C’était réellement un pays étonnant auquel je sentais que j’allais promptement m’adapter. L’autre raison était que ma belle-mère et belle-sœur très gentiment avaient proposé d'être nos baby-sitters pour le futur nouveau-né. Dans une famille libanaise, il n'est pas question de confier à une étrangère la garde d’un enfant quand cela peut être évité. Après l’achat de cette maison, nous voulions changer toute la décoration intérieure. Ainsi dit, ainsi fait. Nous étions définitivement installés dans nos meubles. À New-York parmi les cambistes, je m’étais fait un autre ami. Un jeune Français, Jean, expatrié avec ses parents depuis presque toujours à New-York, mais qui avait conservé un petit accent du sud-ouest des plus sympathique. Il travaillait comme junior trader dans une banque canadienne couvrant les devises européennes. Il n’était pas très actif, ce n’était pas préoccupant. Jem’occupais de mes clients junior ou senior de la même façon. Tous bénéficiaient des traitements identiques de faveur. Je l’invitais dans un restaurant haut de gamme, nous passions des instants agréables. Puis il disparut de la circulation momentanément. Un an plus tard, je l’avais un peu oublié pour être franc, la ligne avec la City Bank clignotait sur ma platine. Je décrochais. Cette banque ne travaillait pas davantage les devises comme le Deutsch mark contre les autres devises. Quel n’était pas mon étonnement de d'entendre la voix de Jean, qui me disait, je suis désormais le trader qui va gérer les intérêts de la banque sur le marché du Deutsch mark contre francs. Entre lui et moi ça allait être rock and roll sur le marché, car nous allions avoir l’exclusivité totale de son business.

 

 

La conscience éveillée est la jeunesse éternelle

 

Beaucoup d’entre nous ont souvent peur de mourir. Ce saut vers l’inconnu à la suite d’une vie plus ou moins ennuyeuse terrorise l’égo qui souhaite tellement rester, voir s’éterniser en ce bas monde. Nous sommes tellement attachés à notre corps, que nous ne voulons pas nous en séparer, même si parfois, il semble exténué et décider de vouloir visiter d’autres cieux. Il y a quelque chose d’étrange et d’irréel de voir cette obsession et cette volonté parfois violentes de vouloir prouver qu’il n’existe qu’une vie, quelques dizaines d’années peut-être plus, parfois moins et qu’ensuite plus rien n’existe à part un petit monticule de poussière. Nous possédons cette habileté à vouloir limiter l’éternité de ce que nous sommes. Et pourtant… Pourquoi cette peur ? Elle ne devrait pas exister. Elle se manifeste parce que quelque part notre mental s’est fermé à la réalité de l’existence de notre conscience. Le mental est éphémère, il nous fait croire que, parce que tout change tout le temps, tout meure tout le temps de façon définitive et irrémédiable, alors le mental, sans cesse nous fait chercher plus et plus vers l’extérieur, dans l’activité fébrile du monde manifesté. Le mental cherche à se nourrir d’excitation qui suscite une envie d’exister, d’être reconnu. Puis nous renonçons à ces choses que nous pensions posséder, comme des petites morts à répétition. Pour finalement perdre cette dernière chose que nous pensions posséder, notre corps. L’égo nous maintient dans cette illusion, nous berce de cette musique suave, flattant nos sens, nos pensées. La mort du corps survient, nous avons peur de perdre cette dernière possession. Pour comprendre et intégrer que la mort physique n’est pas une fin en Soi, il faut en quelque sorte transcender la foi. La foi sous-entend un doute, elle est un stimulant pour inciter à accéder à la réalité. Bien sûr, la foi est nécessaire pour tenter de percevoir, de peut-être comprendre intellectuellement au moins tout au début pourquoi la mort est un leurre, une vue de l’esprit. La mort nous fait peur, car notre conscience est enfouie, cachée par notre mental, nos pensées. La conscience qui se trouve au-delà des pensées doit être réactivée pour que nous puissions vivre cette vérité d’éternité qui existe en chacun de nous. Nous pensons à tort avec une arrogance absolue, que la mort physique est le coup d’arrêt à toute évolution. Nous avons oublié la connaissance du Soi. En méditant « transcendentalement », en distinguant cette zone se situant au-delà des pensées, nous abordons un domaine nouveau. Celui de la cognition. La conscience s’élargit pour témoigner de l’aberration de la croyance qu’il existe des limites à ce que nous sommes. Nous nous éveillons à ce champ de conscience illimitée, qui dépasse tout ce que nous pensions connaitre. Ce qui était auparavant la foi, devient réalité concrète juste en éveillant la Conscience. Comprenez bien, ce n’est pas juste une expérience d’un moment éphémère, c’est la réalité de la vie, de ce que nous possédons. C’est un droit inaliénable de l’être humain de vivre et connaitre l’éternité de sa conscience. Ce n’est pas quelque chose d’ésotérique. N’importe qui à ce droit de toucher, de vivre cet espace ou aucune limitation n’existe. La mort en Soi n’existe pas, et la plus grande irrationalité de la pensée « cartésienne » moderne est de croire que tout s’arrête du jour au lendemain. En conséquence, on est libéré de cette pensée de mortalité, la vie prend le dessus dans toute la force de son éternité. La vie est perçue dans sa réalité, qui demeure un fil continu sans départ et sans fin. Dans l’éternité, il n’existe ni début, ni fin. C’est un continuum, une vibration d’énergie faite de petits soubresauts ou se greffent des pensées, des égos, des actions. La véritable vie est au-delà de toute activité comprise de façon limitée par le mental. Transcender, c’est posséder la clef pour s’ouvrir la porte de l’infini.
Transcender s’est découvrir son droit, peut-être même l’obligation, d’aller toucher du doigt cette connaissance de la réalité de sa propre éternité. C’est pouvoir s’asseoir délicatement dans sa conscience et observer le déroulement de la vie, comme un témoin ou un spectateur observant une pièce de théâtre. C’est être installé dans un monde de douceur. C’est concevoir cet espace, là, ici dans le cœur, que tout est possible, que l’illimité n’est plus un rêve, une chimère… Le Soi se révèle dans son humble grandeur, sa compassion sans limite.  Il englobe tout, absolument tout, sans aucune restriction. Dans le Soi nous nous regardons avec humour et même incrédulité, nous posant cette incroyable et légitime question, pourquoi n’y suis-je pas aller plus tôt ? D’autre part, et ceci, est important de le comprendre, élargir la Conscience, la rendre Consciente d’elle-même veut dire aussi avoir accès à la jeunesse éternelle… La Conscience reste jeune, elle est sans rides. Parce qu’elle sait qu’elle est infinie, sans limites, elle apprécie la vie avec le regard innocent de la jeunesse. La Conscience est la fluidité de l’éternité coulant dans toutes nos cellules. Elle comprend que seules les pensées parasites vieillissent l’esprit et le corps. Certaines pensées permettent à l’égo d’exister. L’égo souhaite nous voir craindre la fin de vie. Mais ce n'est que des pensées, et la Conscience devenue consciente le sait et s’amuse, observe ce jeu du chat et de la souris perpétuée depuis des millénaires entre l’égo, le corps et nos peurs. N’oubliez pas, la Conscience est éternellement jeune. C’est cela l’élixir de la jeunesse éternelle, c’est la Conscience devenue consciente d’elle-même, existante, vibrante à chaque instant de vie. Il n’est pas nécessaire d’aller chercher ailleurs, puisque nous la possédons depuis l'éternité des temps
C’est une des choses parmi tant d’autres qu’apporte la pratique de la Méditation Transcendantale.






 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         Chapitre 7

"L'ego est un « je » d’enfant."

Denys Lessard

Le 20 septembre 1992, le référendum du Traité de Maastricht devait être voté en France. Auparavant, les banques d’investissement américaines avaient donc agressivement attaqué la lire italienne pour la faire dévaluer. Chaque jour, sans états d’âme les cambistes allaient vendre de la lire pour la faire chuter. La banque centrale italienne intervenait comme elle le pouvait. Elle n’avait pas le soutien de la Bundesbank, la banque centrale allemande gendarme et défenseur du dogme économique de la gestion avisée des budgets européens. La banque centrale italienne assez rapidement ne pouvait plus intervenir. Les réserves s'épuisaient vite. Elle baissait les bras et acceptait la dévaluation. La rumeur disait qu’une des banques d’investissement impliquée Goldman Sachs en l’occurrence avait gagné 45 millions de dollars sur cette attaque en règle. Il faut expliquer un peu ce que représentait Goldman Sachs dans les marchés financiers. Une banque d’investissement n’est pas une banque de dépôts. Son rôle est d’investir sur des produits financiers, parfois très sophistiqués, pour elle-même à des fins spéculatives ou pour ses clients, des grandes multinationales. Elle assure aussi un rôle de conseillère dans des activités de fusion-acquisition. Le travail de ses traders étant de réaliser un maximum de profits sur les transactions effectuées. Comment était sélectionner les candidats à l’embauche chez Goldman Sachs ? Avant tout, ils étaient sélectionnés au sein des universités américaines les plus prestigieuses. Souvent, par groupes d’une vingtaine, les sélectionnés arrivaient à la banque pour une période d’essai de plusieurs mois. C’était littéralement une forme d’esclavagisme consenti. Ceux-ci étaient soumis à toutes les contraintes possibles et imaginables. On testait leur caractère, leur résilience face à toutes les situations. Ils travaillaient 18 h par jour, dormaient souvent au bureau. Ils étaient prévenus d’amener un sac de couchage au cas où. Pour faire partie de l’élite, des sacrifices étaient nécessaires.
Leur look était un peu une sorte d’uniforme. Les cheveux plaqués en arrière, lunettes rondes, bretelles à la Wall-Street, appelées « suspenders », un petit air condescendant même chez les plus jeunes., surtout chez les plus jeunes, qui affichaient de véritables têtes à claques à certaines occasions. D’autres plus âgés étaient plus modestes, moins clinquant. Quand on connaissait le moule Goldman Sachs, en s’y adaptant, entretenir des conversations presque ordinaires avec leurs traders s’avéraient envisageables.  En revanche eur air condescendant ne disparaissait jamais. En contrepartie, ces opérateurs de marché, réellement brillants par leur intelligence dans la plupart des cas, gagnaient des salaires mirobolants. Les avantages sociaux offerts par la banque étaient sans pareil dans l’industrie bancaire. La couverture de santé pour la famille à 100 %. Rappelons que le système de santé est privé aux Etats-Unis. Les primes de fin d’année se chiffrait en millions de dollars. Chez Goldman Sachs, on était là pour gagner de l’argent, sans états d’âme. L’un des directeurs de Goldman Sachs avec lequel nous travaillions vivait dans la même commune que notre famille. Il avait acquis une maison un peu en hauteur sur une colline. C’était un passionné de basket Ball, jouant régulièrement avec ses amis ou collègues. Ce dernier voulait pouvoir jouer chez lui. Il fit creuser dans la colline en dessous de sa maison pour installer un court de basket Ball et des tribunes pour les amis et visiteurs. Ainsi, il pouvait s’entraîner comme il le souhaitait. C’était plus pratique que d’aller jouer dehors. Le décor était planté pour ses week-ends. Maintenant au tour de s’attaquer au franc, déjà le marché pressentait une confrontation imminente entre la Banque de France et le reste du monde en quelque sorte. Nos volumes augmentaient considérablement. Le mark contre franc montait dangereusement sous les coups de boutoir du marché américain. Plusieurs fois le niveau plafond de la parité entre les deux devises avait été testé, risquant ainsi une dévaluation du franc. Il n’y avait rien d’économique. C’était une attaque spéculative massive. Notre équipe se trouvait être l’intermédiaire préféré des protagonistes de cet épisode. Goldman Sachs était un de nos plus gros clients. Nous avions toutes les banques françaises en ligne. Celles-ci allaient relayer avec la Banque de France l’intervention sur le marché. Celle-ci allait sonner la charge pour soutenir le franc. Quelques jours avant le vote, je ne suis plus très sûr du moment choisi par la banque américaine, celle-ci commença par acheter massivement par notre intermédiaire bloquant le marché au cours plafond du franc dans le SME. Par lots de transactions de 100,200,300 millions de Marks, elle achetait. En contrepartie, Paribas, BNP, Crédit Lyonnais vendaient massivement exécutant les ordres de la Banque de France. Autour de notre desk, c’était de la folie furieuse. Car venant de tous les autres positions du floor des ordres d’achat et de vente s’alignaient les uns derrière les autres. Hurlements, cris, jurons, tout y était. C’était un moment inoubliable. Nous avions à un moment tellement de transactions que nous ne pouvions plus les écrire pour les enregistrer. Je décidais de fermer les opérations pendant 10 minutes pour tout mettre au clair. Bien mal m’en pris. Nos clients appelaient par les lignes extérieures. On refermait une porte, ils entraient par la fenêtre. Nos correspondants parisiens entraient dans la danse, plusieurs milliards de marks contre francs étaient échangés dans un vent de folie pure. C’était grandiose. Le franc tenait bon ce premier jour. Nous allions remettre ça le lendemain. Pour faire à cette situation d’urgence, nous décidions de venir au bureau à 1 heure du matin pour l’ouverture du marché européen. Tous nos clients faisaient de même. La responsable de la City Bank, Rita, une cambiste d’origine italienne, qui aidait Jean dans cette folie se mit à discuter avec moi avant le lancement des opérations. Elle me confia un peu amusée et désabusée, tu sais Philippe me voir ici à 1 heure du matin pour travailler dans ce marché de fou, et bien, je me dis qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans ma vie. Elle n’avait pas tort. Pourtant c’était notre métier. Vers 8 heures du matin, heure de paris, 2 heures à New-York, les hostilités se déclenchaient. Même scénario. Les acheteurs repartaient à l’assaut du SME. Cependant, il y avait une donnée supplémentaire. Visiblement les acheteurs n’avaient pas prévu cette situation La Bundesbank qui avait laissé l’Italie se débrouiller dans une grande solitude allait participer à l’intervention pour soutenir le franc et la BDF. Les volumes explosaient, personne ne semblait vouloir lâcher du lest. L’un des cambistes acheteur hurlait dans un de nos hauts parleurs, « Qu'attends donc cette putain de banque de France, j’ai besoin d’acheter moi ! » Il ne fut pas déçu. À l’aube, nos collègues, arrivant au bureau pour travailler sur les autres marchés, nous observaient assez admiratifs, un peu envieux, en train de vociférer, de clore des transactions. J’étais debout un téléphone dans chaque main gesticulant, hurlant, pour indiquer à mes collègues dans quel sens mes clients effectuaient leurs transactions. Ventes ou achats, nous acquérions un langage des mains communiquant les indications correctes aux brokers travaillant sur le desk pour faciliter l’exécution des ordres. Le floor entier observait les tas de tickets avec les confirmations de transactions s’amonceler dans les corbeilles prévues à cet effet. Nos collègues imaginaient probablement les commissions et les primes qui en découleraient pour notre équipe après cette journée de folie, sans compter celles qui allaient venir. Notre PDG et sa garde rapprochée arrivaient à leur tour vers 7 h 30 avec des litres de café, des pizzas, hamburgers et donuts. C’était un travail d’équipe, l’intendance nous suivait de très près. Car cela allait continuer jusqu’à la clôture de New-York, 17 heures. Dire que nous étions fatigués serait un euphémisme. Nous étions épuisés, mais totalement transcendés par cette nuit que nous avions vécue. Nous étions au milieu d’une bataille qui se présentait rarement dans la vie d’un broker. Cette crise sur le SME dura plusieurs jours. Les banques centrales avaient décidé de ne rien lâcher. Des milliards de Deutsch Mark s’échangeaient de banque à banque. On parlait de 35 milliards de Deutsch marks échangés en quelques jours. Finalement, après deux semaines, la vague spéculative s’arrêta. Des bruits circulaient concernant une intervention du gouvernement français auprès de Goldman Sachs les avertissant de sérieuses représailles en France et en Europe si ce comportement agressif contre notre monnaie continuait. Nous ne saurons jamais si c’était une rumeur fondée. Toujours est-il que cet épisode homérique s’arrêta, le franc retrouvant une parité correspondante à sa valeur réelle. Plus tard un entrefilet dans des journaux économiques fit mention d’une opération majeure entre Goldman Sachs et la Banque de France sur une grosse position de change. Il y a fort à parier que la banque d’investissement revendant les marks achetés précédemment à des niveaux trop élevés prenait sa perte en clôturant sa position spéculative contre le franc. Elle avait perdu ce match. Durant ces jours de folie mon ami Jean à la City Bank était particulièrement actif. Avec sa responsable Rita, ils étaient devenus des  markets-makers pour notre marché. Ils cotaient tout prix pour tout montant, exclusivement ou presque avec notre équipe. Nous faisions exploser les compteurs. Nous commissions s’élevaient à $60000 par jour. Nous étions cinq à couvrir ce marché seulement. Nous allions obtenir un mois record en volume et revenus.
Un autre épisode peu courant se déroula avec un autre intervenant. C’était un vendredi en début d’après-midi. Les marchés étaient calmes, nous dégustions nos déjeuners avec un verre de vin rouge en prime. C’était totalement interdit. Mais il y avait une tolérance pour le desk français. Tout le monde semblait comprendre qu’un Français devait boire son petit coup de rouge. À dire vrai, je n’en buvais jamais, j’en commandais pour mes collaborateurs. Ce n’était en aucun cas plus d’une bouteille, pour le goût, pour agrémenter notre repas. Nous étions tous plus ou moins en train de discuter surveillant d’un œil distrait ce qui se passait dans le marché. Tout d’un coup un de nos clients, chef cambiste dans une banque norvégienne, une banque très peu active, nous demanda de lui trouver une cotation pour un montant conséquent de Deutsch marks contre francs. Pas de problèmes. Nous lui proposions une cotation. Il vendait 100 millions de Marks. Nous voilà bien réveillés. Un vendredi après-midi, une banque assez discrète d’ordinaire qui commençait à vendre des montants importants, ça flairait le coup fourré. Le cambiste demandait de nouveau une cotation. Le prix d’achat proposé à ce banquier norvégien baissait de plus en plus, de façon artificielle. Le marché comprenant qu’il souhaitait vendre voulait bien évidemment vouloir acheter au plus bas. Sans se laisser impressionner il continuait imperturbablement de vendre. Il provoqua un vent de panique sur le marché. Tous les opérateurs émergeaient de leur torpeur du vendredi pour essayer de comprendre ce qui se passait. Avec cette baisse soudaine, brutale, des ordres de vente de clients dans les banques se déclenchaient induisant un effet boule de neige sur la parité de la devise. Cette banque vendra un milliard cinq cents millions de Marks dans l’après-midi. Personne ne comprenait ou ne savait pourquoi. Il ne marchandait pas les prix, simplement, il vendait. Tout paraissait illogique. Nous clôturions ce vendredi plus actif que d’ordinaires satisfaits de cet accroissement d’activité inattendue. Le lundi matin en arrivant au bureau, le chef cambiste de la banque norvégienne m’appelle pour m’informer de ce qui s’était produit le vendredi précédent. Il exécutait des ordres de vente pour leur cambiste basé à Oslo. A priori rien d’anormal. Il était habilité à le faire. Cependant, les services de la banque découvrirent que le cambiste norvégien en question avait tout vendu d’une cabine téléphonique à Oslo. Celui-ci avait fait une dépression soudaine. Il avait craqué, décidant après quelques pintes de bière de crasher sa banque. Les opérations ne pouvaient pas être annulées, mais pour la réputation de la banque, il valait mieux jouer la transparence. Le chef cambiste à New-York espérait notre soutien pour tuer dans l’œuf toutes fausses rumeurs dont le marché était friand. Le cambiste à Oslo fut envoyé dans une maison de repos pendant quelque temps. Logiquement, il quitta définitivement la planète trading. Nous possédions comme clients des personnalités hors normes. L’un d’eux particulièrement. Un trader américain travaillant dans une banque française. Il était très habile. Générant entre 10 et 12 millions de dollars de profit par an pour sa banque, il pensait être le roi du marché du Mark contre francs. En même temps pour nous autres brokers, il était particulièrement pénible à gérer. Il possédait un caractère difficile. Un vrai caractériel. Mon premier contact téléphonique avec lui fut assez symptomatique, je lui demandais un petit service sur une transaction. Rien d’extraordinaire. Sa réponse fut prompte, sans appel, « You know what Philip ? Just suck my unit ». La traduction n’est pas nécessaire, cependant cela révélait le personnage. Comme il générait pour nous des milliers de dollar en commission nous devions faire preuve de diplomatie. D’un autre côté, mon épouse travaillait dans la même banque  lui permettant de gagner beaucoup d’argent sur les ordres de ses clients. Du coup, il était un peu plus souple avec notre équipe. Mais très teigneux quand même. Mon ami Guy lui travaillait à l’ancienne. Beaucoup de commissions signifiaient beaucoup de beuveries et de sorties nocturnes. Simple et transparent. Il payait les commissions, je l’invitais à une tournée des grands-ducs. Il y avait un restaurant à New-York tenu par un Monsieur français qui vivait aux Etats-Unis depuis des années. Ce lieu s’appelait le Manoir. Tous les cambistes français se retrouvaient régulièrement là-bas. Nous organisions de grands repas pour notre colonie d’expatriés. Un jour Guy me présenta à son trésorier qui était américain. Un grand bringueur devant l’éternel. Nous discutions un peu, buvions une petite bière, puis du champagne. Après quelques minutes d'échanges anodins mon interlocuteur voulut me montrer une photo. Bien volontiers, pourquoi pas ? Ce dernier me montrait une photo un peu bizarre, on ne voyait pas grand-chose, elle était un peu opaque. Il remarquait mon air perplexe. Je lui demandais ce que cela représentait. Sans se départir de son sérieux, il me répondait, « c’est la photo de ma coloscopie ce matin ». Tout notre groupe éclata de rire. Ce n’était pas d'une grande finesse. Mais efficace pour générer de l’ambiance. Mon ami Jean et sa collègue Rita méritaient une récompense particulièrement à la hauteur de leur soutien. Je réservais une table chez Pétrossian, fameux pour son caviar et ses spécialités gastronomiques russes. Ce serait une soirée champagne et caviar. Rita n’en avait jamais goûté. Elle était très heureuse de pouvoir profiter de cette expérience. Ce fut une soirée magnifique, très mondaine. Nous partagions un excellent moment, racontant obligatoirement nos histoires de marché, toujours plus amusantes les unes que les autres en tous les cas pour nous pas forcément pour ceux étant extérieurs à notre monde bien particulier. Pétrossian était le restaurant où je conviais mes clients les plus méritants. Toujours des additions un peu salées, mais en comparaison du retour sur investissement une babiole. Cette période de trouble sur le marché des devises européennes s’estompa. Nous revenions à un volume de transactions plus normal. Nous sortions nos clients de temps en temps le soir pour maintenir une relation harmonieuse commerciale voire même amicale. À New-York, une mode venait d’éclore. Les « topless bars ». C’était comme des boites de nuit, assez vastes, parfois avec un groupe de musique « live ». Comme attraction supplémentaire, il y avait des centaines de jeunes filles aux seins nus qui effectuaient quelques contorsions appelées exagérément danse. À l’entrée on devait échanger du cash sonnant et trébuchant contre ce qu’on appelait de la « funny money » traduction, « argent drôle ». Le principe consistait à récompenser chacun de ces déhanchements de deux ou trois minutes effectuées par ces jeunes beautés en glissant un faux billet de vingt dollars sur le côté de la très petite culotte de l’élue du moment. Il y avait deux établissements très réputés à New-York. Flashdance et Scores. Le deuxième était le plus huppé. On pouvait y croiser régulièrement des stars du show-business, Madona par exemple y était à certaines occasions. Le soir, très tard, on retrouvait toutes les vedettes du marché financier. Les brokers échangeaient des centaines de dollars pour leurs clients pour s’attirer les faveurs des jeunes danseuses. Tout ça arrosé de champagne à gogo. J’ai eu l’occasion de discuter avec quelques-unes d’entre elles, elles étaient majoritairement étudiantes. Un de mes collègues tomba amoureux de l’une d’entre elle. Après quelques mois, ils se marièrent, il était australien, il la ramena dans son pays. Durant une de ces soirées topless, un de mes clients français me demanda de lui rendre un petit service. Il avait un visiteur venant de Paris qui n’avait jamais mis les pieds à New-York, encore moins dans le bar topless. Il me demandait de lui faire son éducation. Je conviais mon ami Jean de la City Bank comme Co-éducateur. Je réservais une table au meilleur restaurant français de New-York, Le Cirque, je réservais une de ces longues limousines pour la soirée. Jean et moi étions fins prêts pour accueillir notre heureux élu. Petit dîner sympathique. Nous ne lui dévoilions rien sur la prochaine étape de notre soirée. En sortant du restaurant, nous marchions dans la rue, la limousine toute blanche roulant au pas juste à côté de nous, puis nous décidions d’emmener notre invité chez Scores. Arrivant là-bas notre invité faillit faire une crise d’apoplexie quand la porte du club s’ouvrit. Il pouvait voir à perte de vue toutes ces jeunes filles se trémoussant, le champagne coulant à flots. Il restait sans voix. Je prenais cinq cents dollars en funny money, je lui expliquais la règle du jeu. Par-dessus tout, il était interdit d’être trop entreprenant avec ces jeunes danseuses sous peine d’expulsion immédiate. Jean et moi, nous fréquentions régulièrement cet endroit. Nous décidions de nous installer tranquillement avec une bouteille de champagne pour bavarder un peu. Vers quatre heures du matin, nous avions perdu notre invité, nous le cherchions partout dans la salle. En définitive, nous le localisions sous une grappe de jeunes filles qui avaient flairé le bon coup. Il appréciait sans aucun doute ses compagnes éphémères. Nous l’arrachions des bras de ses admiratrices pour le ramener à son hôtel. Le lendemain à son bureau, il raconta sa nuit. Encore aujourd’hui, il s’en rappelle. Mon ami cambiste me remerciait vivement de mon engagement commercial auprès de son invité venu de Paris. De mon côté, je rentrais en limousine à cinq du matin chez moi, à 40 km de là. Arrivant à la maison, je montais dans notre chambre lorsque mon épouse, tout apprêtée pour aller au bureau, me demandait où je comptais aller. Je lui répondais béatement, dormir un peu. Elle se moqua de moi. Je n’avais pas observé l’heure. Je prenais une douche rapidement, changeais de chemise et partais au bureau. Mon épouse conduisait, je m’endormais dans la voiture. Elle me déposait au bureau à 7 heures précises. Je m’installais à mon bureau sérieusement fatigué. Soudainement qu’elle n’était pas ma surprise de distinguer la ligne de la City Bank clignoter. Jean ne pouvant pas dormir il s'était rendu à son bureau en avance. Il commençait rapidement à réveiller le marché avec ses cotations. Mes collègues s’amusaient beaucoup de me voir semi-comateux être obligé de travailler. À midi, je quittais le bureau pour aller dormir au bord de l’inanition après avoir obtenu quelques milliers de dollars de commission. C’était notre rythme. Étant directeur, je possédais cette chance de ne plus être obligé de sortir souvent le soir. Je déléguais à mes jeunes collègues la tâche de se sacrifier. Sacrifice qu’ils acceptaient avec un volontarisme évident. La majorité était célibataire. Ils savaient aussi que je n’étais pas regardant sur les budgets de représentation. C'était une des facettes importantes de notre métier. Après ce genre de soirée très tardive, j’allais le lendemain au centre de méditation pour récupérer. C’était assez efficace. La date des primes approchait. Je convoquais un par un les brokers de mon équipe pour leur signifier leur bonus. Pour cette période de trois mois, ils obtinrent chacun en moyenne $40000. D’habitude dans un marché classique, c’était quand même entre 15 et 20 000 dollars.
J’allais en Europe deux à trois fois par an visiter nos correspondants. Je m'installais à Paris deux semaines à l’Intercontinental. J’en profitais pour rendre visite à mes enfants. Ils aimaient déjà la bonne chair. Je les emmenais dans quelques fameux restaurants parisiens pour parfaire leur éducation. Chez Laurent sur les Champs Elysée, les Ambassadeurs au Crillon. Nous aimions être ensemble dans ces endroits. Mes enfants appréciaient le luxe. Ils appréciaient grandement ces endroits. Mes fils avaient déjà des goûts très prononcés en la matière. Cependant ça ne leur est jamais monté à la tête. Ils venaient chaque année aux USA pendant deux semaines. On en profitait pour faire des emplettes. Ils faisaient la connaissance de leur premier demi-frère puis du deuxième en 1995. Mon épouse cherchait à déménager. La maison où nous étions était sympathique. Elle cultivait un rêve d’enfance. Posséder une de ces vastes demeures à l’américaine que l’on peut voir dans certains magazines. Finalement après bien des recherches, ma femme trouvait la maison qui devrait être celle de ses rêves. Pas très loin de l’endroit où nous habitions auparavant, nous acquérions une maison de 700 mètres carré. Celle-ci était somptueuse. Nous avions transformé le sous-sol en salle de jeu, salle de musculation pour moi, écran TV immense, tout y était. Nous avions fait installer des haut-parleurs dans chaque chambre avec de la musique programmée et réglable pour chacun des occupants. La cuisine de 90 mètres carré invitait à concocter des plats raffinés. Il y avait des pièces que nous ne visitions jamais, c’était trop grand. En fait cette maison de rêve fut tout sauf une maison de rêves. Nous ne le savions pas encore. Professionnellement, les choses allaient changer dramatiquement. La technologie allait commencer à prendre le pas sur les brokers. Un groupe de banque avait créé un système alternatif de transactions automatiques. Plus besoin de broker comme auparavant, beaucoup d’économie en termes de commissions. La plupart des courtiers observaient leur chiffre d’affaires s’effondrer. Notre desk aussi bien entendu. C’était très ahurissant de voir à quelle vitesse nous tombions tous de haut. En quelques mois, nous n’étions plus les rois du marché, nous devions nous réinventer. Beaucoup quittèrent le marché pour se recycler. Certains devinrent postiers, d’autres restaurateurs, serveurs. Le monde basculait pour la plupart.

 

 

La vulnérabilité

 

On oublie à quel point, il est important de s’ouvrir aux autres en transmutant les barrières qu'à érigé notre égo. L’ouverture, la vulnérabilité, ne représentent pas un danger, c’est une richesse. La vulnérabilité provoque l'angoisse et peur quand on la considère comme une faiblesse. On ne se montre pas sous son vrai jour et empêche le flot de la vie d’exprimer son Amour infini. C’est la fermeture de l’Être. La liberté de l’Être nous fait peur et nous ne voulons pas particulièrement lâcher la bride, ni avoir le sentiment de perdre le contrôle sur notre destinée. La confusion règne en nous, car nous avons oublié l’existence et la richesse inestimable de la Source. Aucun d'entre nous n’est supérieur ni inférieur. La vulnérabilité veut dire que je m’accepte tel que je suis, que je suis capable de pardonner et d’exprimer mon ressenti sans gêne. On peut aimer dans la simplicité, sans défense, je dirai même avec pureté. Cette vulnérabilité, on la vit avec plus d’évidence quand on a nettoyé les empreintes du passé. Les émotions de tristesse, de souffrance ont édifié une barrière en nous. Nous avons pensé que nous avions besoin de nous protéger de l’extérieur. C’est une réaction classique. On souffre, on veut oublier et on enfouit la souffrance dans une oubliette. On accumule ces empreintes de souffrance, et oublie ainsi notre nature ouverte sur le monde. On peut franchir ces barrières pas à pas. Ce travail doit être accompli avec sincérité et ténacité. L’expérience du Silence joue un rôle considérable dans la transmutation des mémoires qui nous pèsent. Mais même après de nombreuses années de pratique méditative, des blocages psychologiques peuvent persister. À cause de ces barrières émotionnelles et mentales, le Silence ne parvient pas à s’exprimer et à se vivre pleinement dans la matière. Pour vivre dans un état d’indépendance et de liberté intérieure, un travail sur l’émotionnel est souvent indispensable. La vulnérabilité, c’est aussi laisser son  guide intérieur s’épanouir en apprenant à communiquer avec lui, en le laissant s’exprimer. Nous nous laissons guider par cette voix qui est notre ange gardien.

 

 

 

 

 

Chapitre 8

 

"Il y a de grands voyages qu'on ne fait bien qu'en pantoufles."

Jean Sarment

 

 

Pour moi, c’était parfait. Je voulais changer un peu. Je n'entretenais plus le feu sacré depuis quelque temps. La Nature aidant, je fus nommé Directeur du marketing en 1996. En clair, j’allais voyager à travers le monde. Réellement pour dire bonjour et serrer des mains, un peu comme un politicien professionnel. J’étais payé pour entretenir les relations chaleureuses avec nos correspondants à travers l’Europe ou ailleurs. Saisir des opportunités si possibles. L’ouverture d’une filiale à Beyrouth fut pressentie. Des anciens clients à moi, libanais, cherchaient à fonder une maison de courtage au Liban. On confrontait un peu nos idées. Le rendez-vous fut pris. Je partais à Beyrouth en 1996 pour une semaine rencontrer le gratin de la finance du Moyen-Orient.
Avant tout, mon voyage de New-York à Beyrouth passait par une escale à Paris où j'empruntais un vol de la compagnie libanaise MEA. Étant le seul occidental dans l’avion, j’étais au petit soin avec le personnel féminin visiblement choisit pour ses attraits. J’arrivais à Beyrouth. L'ancien aéroport toujours debout, couvert des stigmates de la guerre civile attendait sa reconstruction. La famille de mon épouse qui ne me connaissait pas avait été prévenue de mon arrivée. Je fus accueilli comme un prince des mille et une nuit. Tout le monde m’attendait en plusieurs voitures pour m’accompagner à mon hôtel, le Marriott qui venait juste d’ouvrir dans Beyrouth ouest. Sur la route, je pouvais voir déambuler dans la rue des jeunes hommes avec leurs armes de guerre. Ce n’était ni inquiétant, ni rassurant. Pendant cette semaine, un grand congrès de traders et brokers du Moyen-Orient était organisé à Beyrouth, j’étais le seul occidental présent avec un Hollandais analyste de la banque Amro. Nous venions étudier la possibilité d’ouvrir des filiales au Liban. Nous étions clairement la bienvenue avec un traitement de faveur comme les Libanais savaient le faire. Mon ami banquier et ex-client m’emmenaient souvent dans un restaurant dans le centre de Beyrouth qui s’appelait le Rétro. Il m’expliquait que cet endroit était réputé, car beaucoup de femmes libanaises venaient s’y retrouver pour partager les potins de la société dominante locale. La première visite fut assez amusante. Nous arrivions assez tôt. Il n’y avait personne. Trente minutes plus tard, nous étions les deux seules personnes du sexe masculin sujet de tous les regards de ces dames. Leurs commentaires fusaient. Mon ami riait de bon cœur car il saisissait les conversations de ces femmes parlant arabe. Elles expliquaient combien elles auraient souhaité avoir cet occidental blond aux yeux bleus dans leur lit pour une nuit d'été. Mon profil physique n’était pas monnaie courante à Beyrouth. Puis lorsque nous marchions dans la rue, nous étions automatiquement suivis par de petits attroupements qui visiblement s’amusaient de me voir ici. J’étais une petite attraction. Un soir, une célébration grandiose était organisée dans le souk de Beyrouth qui avait été entièrement reconstruit et rénové. Tout le long des trottoirs des vastes tables était aménagé avec des mets tous plus délicieux les uns que les autres. Je retrouvais des amis banquiers libanais à certains endroits pour partager un café libanais bien serré. C’était une ambiance féerique. Lorsque j’étais libéré de mes engagements professionnels, la famille de mon épouse prenait le relais. Ils vivaient dans le quartier Chrétien. Le soir, nous partions dans la montagne libanaise dîner dans des petits restaurants. Toute la famille ne savait plus quoi faire pour me faire plaisir. L’hospitalité libanaise à son pinacle. Lors de ce voyage, le PDG de notre société décidait de me rejoindre. Il voulait sentir par lui-même si le Liban représentait une place d’avenir pour investir. Ecossais il savait particulièrement bien gérer ses investissements. Nous l’emmenions visiter plusieurs banques. Lui-même avait un discours préventif bien rodé. À chaque meeting il insistait lourdement sur le fait que notre société ne payait pas de commission occulte, était parfaitement transparente. Mon ami libanais, assistant à ce discours, me dit au cours d’un de ces meetings dans son excellent Français, « Mais il fait quoi ton boss-là ? Il veut tuer le business ». Il formulait ce commentaire devant le gouverneur de la banque centrale du Liban qui pratiquait très bien le français. Je ne pouvais pas m’empêcher de sourire. Le gouverneur se contenta lui d'esquisser un froncement de sourcils. Mon PDG n’avait pas compris. Heureusement. Après un cocktail dînatoire au centre de Beyrouth, il devait être deux ou trois heures du matin, nous décidions avec mon nouvel ami hollandais de rentrer à l’hôtel. Nous étions logés au même palace. Sur la route, notre taxi s’arrêta, il venait de crever. Nous voyions au loin arriver un camion militaire. Le Liban était encore occupé par l’armée syrienne à cette époque. Les soldats syriens descendaient de leur camion. Ils étaient assez nonchalants. Dire que j’étais très à l’aise serait mentir. Une tension était toujours un peu palpable dans Beyrouth. Les soldats commencèrent à discuter avec notre chauffeur. Probablement demandant ce qui se passait. Après une explication brève, l’évidence de notre pneu crevé prouvant la nécessité de notre arrêt impromptu, les soldats décidèrent de nous donner un petit coup de main aidant le chauffeur à changer la roue. C’était plutôt plaisant. Ils soupiraient timidement quelques mots d’Anglais. On arrivait à communiquer. Nous les remercions. Mon compagnon hollandais leur offrit quelques paquets de cigarettes. Nous repartions après quelques minutes. Notre chauffeur de taxi nous avouait sa nervosité pas très rassurée quand il avait aperçu le camion militaire se garer derrière notre véhicule. Nous étions soulagés d’arriver à l’hôtel. Je restai à Beyrouth pour visiter des bureaux. Il nous fallait un immeuble moderne, assez central. Pas trop onéreux. Rien n’était décidé. Nous devions de nouveau rencontrer des acteurs économiques influents dans la région. C’était la fête tous les jours. Je dois dire que les Libanais sont des personnes hautement sympathiques. Quant à la gente féminine, c’était tout simplement un régal pour les yeux. Un soir, en parlant à mon épouse au téléphone, je lui confiais mon trouble à observer dans les rues de Beyrouth le nombre incalculable de belles femmes. Elle me répondit promptement comme un trader savait le faire, là-bas, tu te prends pour Brad Pitt, attends de revenir ici et tu réaliseras que tu n’as rien d’extraordinaire. Ça remettait en place mes ardeurs. C’était dit avec humour. Ma femme était elle-même très jolie. Comme je voyageais toujours seul, je bénéficiais d'une grande liberté d’action et d’organisation. J’avais ma routine bien établie. Je me levais tranquillement. Lorsqu’il y avait une salle de fitness dans l’hôtel, j’en profitais. Puis méditation. Dans celui de Beyrouth, il y avait une piscine. C’était parfait. J’emplissais mon carnet d’adresses, établissais des nouveaux contacts. En rentrant du Liban, j'effectuais une tournée Européenne en commençant par Rome. J’adorais cette ville. Je m’arrangeais pour y consacrer le week-end pour la visiter. Ma première rencontre fut très assez originale. J’avais rendez-vous avec une petite société de courtage italienne. Un peu spécialisée sur un marché de niche de produits financiers italiens, un petit créneau lucratif. J’arrivais tranquillement. On m'entrouvrait la porte. C’était un appartement modeste aménagé en salle de marché de poche. Au bout du bureau siégeait le directeur général. Il avait une soixantaine d’années et en pleine forme. Les brokers l'entourant étaient composés uniquement des jeunes et jolies italiennes, entre 23 et 30 ans. Un broker solitaire de sexe masculin était au milieu, visiblement très satisfait de sa condition d’unique mâle, sans compter le directeur bien sûr. Le broker mâle m’emmenait déjeuner. J’étais un peu intrigué. Cette équipe restreinte féminine au demeurant très joviales autour de ce Monsieur faisait un peu anachronique générait une ambiance particulièrement chaleureuse. Il m’expliquait que ces collaboratrices étaient la plupart des filles de voisins vivant dans le quartier du directeur général. Elles n’avaient pas fait d’études. Il leur proposait un travail. Lui demeurait l'élément unique masculin qui avait une expérience professionnelle dans le métier. Le directeur général aimait bien être entouré de jeunes et jolies femmes. De nos jours, je ne suis pas si sûr que cette logique d’embauche serait très appréciée. Ces jeunes italiennes s'exprimaient avec cette passion toute méditerranéenne. C’était de ce fait assez bruyant dans cet appartement exigu. Plus de bruits que dans une salle de 150 brokers. Bonne ambiance. Un peu l’image du parrain avec ses ouailles. Ce week-end-là visitant Rome, je bénéficiais d’une opportunité rare et précieuse. Je me promenais sur la place Saint-Marc. Il faisait très beau. Un groupe de pèlerins polonais déambulaient sur la place avec des drapeaux polonais. Je me trouvais mélangé au groupe un peu par hasard. Tout d’un coup, une fenêtre en hauteur sur la droite s’ouvrit. Le Pape Jean-Paul 2 apparut adressant des signes à ses compatriotes. Après quelques minutes, il bénissait notre groupe. J’avais obtenu mon ticket d'entrée au paradis. Mes amis polonais de fraîche date étaient bien entendus en état de grâce. Après Rome, c’était Milan. J’y passais brièvement pour visiter un correspondant. Je devais par la suite repartir pour Varsovie. C’était mon premier voyage en Pologne. Je rendais visite à mon ami Guy qui avait quitté New-York. Il était le trésorier de sa banque pour les pays de l’Est. Il connaissait bien Varsovie me servant de guide. Un de ses collègues se joignait à nous. Après dîner nous allions dans un bar juxtaposant une salle de réception. Nous entendions de la musique, des rires, des chansons. C’était un mariage. Tous les trois discrètement nous ouvrions la porte pour apprécier la situation. Un des invités nous voyant nous faisait des grands pour nous joindre à cette célébration. N’étant pas des timides nous acceptions cette invitation. Nous allions de table en table parlant un peu d’Anglais, un peu de Français, à tour de rôle, nous faisions danser la mariée. Ceci jusqu’à l’aube. Vraiment un beau souvenir. Le lendemain, je restais à Varsovie pour sillonner la ville historique qui avait été entièrement reconstruite à l’identique après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Varsovie avait été rasée jusqu’à ses fondations par les nazis. En étudiant les plans encore existants dans les archives polonaises, le gouvernement avait fait reconstruire la ville. C’était remarquable. Le soir, en rentrant dans ma chambre, je saisissais sous ma porte un papier avec un numéro de téléphone. J’appelais mon ami Guy lui demandant si c’était de lui.  Il riait m’expliquant que c’était vraisemblablement une call-girl qui cherchait un client. En 1996, la Pologne était encore très pauvre, beaucoup cherchait un moyen pour survivre. Je n’appelais pas ce numéro. Après Varsovie, je repartais à Paris où j’allais m'installer une semaine. Comme d’habitude, j'effectuais ma petite tournée gastronomique. Pourtant, je commençais à m’ennuyer. Voyager possédait ses avantages, surtout dans les conditions qui m'étaient offertes. Il me fallait commencer à envisager une autre alternative. Après Paris, ce furent Londres, Bruxelles, Oslo, Madrid, Lisbonne. Je traversais l’Europe en long et en large pendant trois semaines. En rentrant à New-York, j'apercevais dans nos bureaux une nouvelle recrue. Un vétéran des marchés financiers new-yorkais. Il s’appelait Colt, diminutif de Colton. Celui-ci avait la cinquantaine. Ancien joueur de football américain au collège, un vrai beau gabarit. Son job était de créer un nouveau business pour notre compagnie. Les financiers n’étant en aucun cas à court d’idées, un produit innovant allait voir le jour sous l’impulsion qui allait devenir très célèbre. Il s’agissait d’Enron. Je sympathisais très vite avec lui. ON échangeait nos plaisanteries, il m’expliquait l’aspect technique de ce produit. On appelait ça un dérivé climatique. Oui un produit financier allait permettre de spéculer sur le climat. En attendant, mes occupations au sein de ma compagnie étaient très limitées. Je sentais bien que la direction souhaitait que je parte de moi-même. Il ne voulait pas non plus se fâcher avec moi, car je disposais d'un beau carnet d'adresse dans le marché. Une fois de plus dans ma vie la Nature allait m’indiquer la voie à suivre. Pendant plusieurs mois, j’allais vivre au ralenti. Un peu comme si la Nature m’avait mis au repos. J’avais le sentiment d’être mis entre parenthèses. Je voyageais continuellement. Je retournais à Beyrouth sans vraiment de bonnes raisons, surtout pour me balader. Personne ne contrôlait mon budget, ni même ma présence au bureau. J’entrais et sortais à ma convenance. C’était une situation quelque peu irréelle. J’en profitais pour rentrer chez moi plus tôt le soir. Ou bien, j’allais au centre de Méditation Transcendantale plusieurs fois par semaine. J’allais saluer mon nouvel ami Colt dans son bureau situé au 4e étage de notre immeuble. Nous avions un sens de l’humour assez similaire. Le courant passait très bien entre nous deux. Particulièrement, je voulais comprendre un peu mieux ce marché naissant des dérivés climatiques. Je trouvais assez fascinant que l’on puisse organiser un marché financier sur le climat. Ma curiosité était véritablement piquée au vif. Un autre de mes amis au sein de notre entreprise, Steve, se trouvait dans la même situation que moi. Il était plus âgé, en fin de carrière. Impossible de le licencier. Trop connu, trop respecter, la direction le laissait tranquille espérant qu’il parte de lui-même. Par ailleurs, son fils travaillait au sein de l’entreprise avec succès. L’équipe de Steve senior avait été dissoute faute de combattants, le système électronique ayant annihilé son marché de prédilection. Nous allions fréquemment déjeuner ensemble en nous promenant à Manhattan. Nous étions devenus des touristes très bien rémunérés. Je savais que ça ne durerait pas une éternité. Clairement, il fallait saisir les choses comme elles venaient. Inutile de s’énerver. Mon épouse exerçait un emploi des plus rémunérateur. Moi-même sans bénéficier de primes, je gardais un salaire conséquent. Il n’y avait pas le feu. Un soir, je décidais d’aller méditer au centre de Méditation. La présidente du centre était devenue une amie. Je venais souvent. Je faisais régulièrement des donations au centre nous papotions de temps à autre. Ce soir-là, je lui expliquais que je commençais à être un peu lassé de mon emploi actuel. Je souhaitais changer d'employeur, faire autre chose. Simplement, je ne savais pas exactement dans quel domaine. Elle eut cette impulsion assez soudaine de partager avec moi une information. Elle connaissait le PDG d’une entreprise de courtage sur les produits financiers liés spécifiquement au pétrole. Elle avait entendu récemment en discutant avec des personnes au centre que cet entrepreneur souhaitait se diversifier en créant de nouvelles lignes de produits à offrir à ses clients. Je lui faisais part de mon intérêt. Elle promettait de l’appeler pour lui parler de moi. Steve, puisque c’était aussi son prénom, me contacta quelques jours plus tard. On discutait un peu. Il m'interrogea me demandant logiquement quels produits financiers, je pourrai éventuellement créer ou apporter à ses clients. Mon expertise restait limitée dans le marché de l’énergie. Cependant, nous avions établi une réelle complicité dès notre première conversation. Nous méditions tous les deux depuis très longtemps. Son associé aussi. Ils étaient professeurs de Méditation transcendantale en même temps que leur profession de courtiers professionnels. Nous trouvions rapidement un terrain d’entente. Lui comme moi voulions explorer différentes possibilités. Nous souhaitions aboutir à quelque chose sans réellement savoir comment. Je me demandais comment j’allais pouvoir apporter un plus à cette compagnie. Je devais me fier à mon intuition. Je pressentais que c’était le chemin à suivre. Aller travailler dans un univers différent, moins stressant. La patience et la détermination sereine allaient créer la situation parfaite pour quitter mon emploi actuel, en commençant, tout ça avec le maximum de bénéfices. Je déambulais dans les couloirs de nos bureaux quant à la sortie de l’ascenseur, je tombais nez à nez avec Colt. Ce dernier semblait être très en colère. Du haut de son mètre 95 et quelque cent trente kilos, il valait mieux l’approcher avec beaucoup de diplomatie quand il était chafouin. Je l’invitais à aller manger un morceau au bar du coin. Pour discuter de son problème. Dans mon esprit, je voulais utiliser cette occasion pour qu’il m’explique à fond son marché climatique. Colt aimait les vins fins et la bonne chair. Son petit point vulnérable. Je commandais quelques bonnes bouteilles, vin rouge, vin blanc. Nous discutions calmement. Celui-ci m’expliqua qu’il en avait assez de l’entreprise ou nous étions. Il voulait aller ailleurs ou il pourrait développer son marché en toute quiétude. Mon intérêt était piqué au vif. Mon nouvel ami Steve cherchait à développer une nouvelle gamme de produits financiers. Le dérivé climatique entrait tout à fait dans ce schéma de développement. Je testais Colt, lui disant de ne rien faire avant de m’en parler. Je pouvais être en mesure de lui faire une proposition des plus alléchante très rapidement. J’appelais Steve et son associé Kerry. Je leur expliquais que je pouvais leur présenter l’unique broker du marché climatique à New -York. Il était nécessaire de discuter de mon contrat rapidement. Kerry et Steve acquiesçaient. Pour finaliser mon contrat, Steve qui vivait dans le Wyoming, m’envoya un billet d’avion pour Jackson Hole station de ski réputée dans cet état américain. Sa maison était splendide. Il habitait dans une résidence de 700 mètres carré. Son bureau était immense. Lui-même passionné de basket-ball, il avait le physique d’un basketteur, il s’amusait durant la journée à lancer des ballons dans le panier de basket qu’il avait fait installer sur le mur. Il disposait d'une vue imprenable sur la montagne. Nous organisions un conférence call avec son associé Kerry qui par la suite prendrait le relais. Nous tombions d’accord sur un contrat, je pouvais commencer à ma convenance. Je ne reverrai quasi plus jamais Steve par la suite. Il était l’aspect administrateur de la société, Kerry le commercial.Maintenant, il était nécessaire de quitter mon employeur avec le maximum d’avantages. À vrai dire depuis quelques semaines j’avais tout fait pour me faire licencier. J’arrivais le matin à 10 heures. J’étais le plus fréquemment en T-shirt et Blue-jean. Je n’allais jamais au meeting. Je partais tôt le soir. Finalement ce manège attira l'attention. Notre PDG me convoqua. Il me faisait le bref discours classique, Philippe nous te remercions pour tout ce que tu as fait pour nous, mais nous pensons qu’il serait temps de se séparer. J’allais conserver un très excellent souvenir de cette entreprise. J’en avais bien profité. L’occasion se présentait pour réaliser une nouvelle page. Je possédais mon nouveau contrat en poche, je m’en moquais. Il me proposait 6 mois de salaires de compensation. C’était parfait. En revanche, la coutume était de reverser cette somme mensuellement. Si par hasard, l’employé licencié se procurait un nouvel emploi, le versement s’arrêtait. Ce n'étais pas à mon avantage. Il me fallait un chèque immédiatement. Je le remerciais de son offre avantageuse, dans la foulée, lui demandant quand je pourrai venir chercher mon chèque pour la totalité du montant à percevoir. Sans réellement comprendre pourquoi il me répondit tu obtiendras ton chèque cet après-midi, passe me voir et tu l’auras.  Ma surprise fut totale m’attendant à un refus catégorique la procédure habituelle étant différente. La Nature était trop bonne. Dès 14 heures, je me ruais au bureau de peur qu’il ne change d’avis. Inquiétude injustifiée, tout fut finalisé dans les règles, je pris mon dû, environ $ 70000. Je sortais pour le déposer à la banque. D’autre part dans ce genre de situation, l’employeur faisait parapher un document interdisant au partant de chercher à débaucher des anciens collègues pour aller travailler chez un concurrent. La Nature accomplissant de nouveau bien son travail, ils oubliaient de me faire signer ce document. J’étais libéré de toutes contraintes pour mettre mon plan à exécution.N’ayant plus d’obstacle légal, il était nécessaire de récupérer Colt. Je l’appelais dans la foulée l’invitant à me rejoindre au bar avoisinant devenu notre lieu de rencontre favori. Il savait pourquoi. Il arrivait promptement. Je lui communiquais le numéro de téléphone de Steve qui était prévenu du processus en cours. Colt l’appelait. Steve et lui discutèrent très longuement sur les différentes modalités du contrat proposé à Colt. Il réservait sa réponse pour le lendemain. Concrètement, il fallut presque une semaine pour finaliser le contrat de Colt. Sans tarder lui-même débaucha son jeune collaborateur pour le rejoindre. Notre ancien employeur était furieux ayant le sentiment d’avoir été un peu dupé. C’était exact. Une aventure inédite commençait pour nous trois. Nous étions début 1998. Ma parenthèse de globe-trotter de luxe se fermait. Le principe de gestion de notre nouvel employeur était unique. Nous pouvions travailler de l’endroit ou voulions. La société de Steve était divisée en groupes restreints de courtiers travaillant dans des lieux divers en fonction de leurs lieux d’habitation. Nous trouvions un bureau dans le New Jersey assez facile d’accès par la route ou les transports en commun. Mon rôle représentait le développement commercial et accessoirement aider en cas de grande activité à gérer le flot de transactions. Mais déjà depuis quelques années, je m’étais éloigné du côté transactionnel, j’étais passé à autre chose. De plus, ce marché naissant climatique nécessitait un travail intense de recherche. Nous avions besoin de documentation. Il nous fallait démarcher le marché européen. Nous assurions un réel rôle d’éducateur auprès de professionnels du marché en quête de nouvelles opportunités. Notre client principal était Enron. Il était le promoteur, le créateur de ce marché. Nous ne représentions pas seulement ses courtiers. Nous étions son allié. Son marketer.J'appréciais une fois de plus la force créatrice du changement. L’ego, le mental pesant sur les aléas de notre vie peuvent habilement nous faire renoncer à tous désirs d’explorer de nouveaux horizons. La peur du changement, c’est aussi nous pousser à vouloir retourner à de vieux schémas de routine de vie. En acceptant le défi du changement, j'éprouvais à chaque fois ce sentiment de bousculer tous les concepts, toutes ces choses que je croyais savoir. En changeant mes habitudes, acceptant les risques, je me sentais plus libre. Moi-même me libérait de tout un système de croyances. Les doutes disparaissaient, les peurs aussi. L’énergie de mon intuition et de mon cœur me dirigeait vers ce qui devrait représenter inévitablement le mieux pour mon évolution intérieure et donc matérielle, les deux étant infiniment corrélées. Nous étions trois brokers à nous lancer dans cette aventure. Deux chevronnés, Colton et moi. Un plus jeune Pete cependant possédant une bonne expérience sur ce marché. Celui-ci connaissait tous les participants potentiels et existants. Il avait eu le temps de se former sur ce produit dès son lancement. Il était très technique et remarquablement efficace. Avec notre modeste équipe, nous allions fournir un moyen de maîtriser le risque climatique auprès de nombreuses entreprises. Il nous fallait tout mettre en place pour expliquer à nos clients potentiels preuve à l'appui l'efficacité de cet outil financier innovant. Tout ceci devait être mis en place rapidement, car nos revenus dépendraient des commissions obtenues auprès de nos clients. Nous allions bénéficier d’un pourcentage important sur chacune d’entre elles, notre salaire de base était limité au plus bas. Sauf le mien. Car étant plus un marketer qu’un broker en titre, j’étais assez confortable. J’avais obtenu un salaire de $120000 par an. C’était un choix. Steve et Kerry m’avaient proposé deux alternatives. Ou bien un salaire de base réduit au minimum avec des primes très importantes. Ou bien un salaire élevé avec des primes plus faibles. J’avais opté pour la première proposition. Devant faire du marketing, je n’aurai pas eu la possibilité de développer mon propre réseau de clientèle. Par ailleurs, je voulais éviter au maximum de rentrer de nouveau dans une logique d’intervenant sur le marché. Pour moi, n’importe quel produit pouvait se vendre ou s’acheter. Le faire avec des devises ou des températures s’apparentait à accomplir la même chose. Le développement commercial m’intéressait le plus. En quelques mots, le principe des dérivés climatiques consistait à calculer le froid ou la chaleur pouvant occlure durant l’année sur des secteurs géographiques très précis. Pour notre marché, l’année était arbitrairement divisée en deux saisons. La période froide et la saison chaude. La première démarrait en novembre pour finir en avril. La saison chaude d’avril jusqu’en novembre. Il fallait prendre les données météorologiques officiels de différentes stations de mesure des températures à travers les Etats-Unis. On prenait des données jusqu’à une trentaine d’année d’historique pour calculer une moyenne et une prévision pour la saison à venir. L’Amérique demeurant un pays immense, voire un continent, des variations d’une partie à l’autre du pays permettaient de se créer un portefeuille de gestion du risque sur tout le pays. Qui pouvait être intéressé ? Des sociétés productrices d’énergie. Une prévision d’un hiver plus clément que d’ordinaire voudrait dire moins de vente d’électricité ou de gaz naturel. Pour une société vendant des sodas, un été plus frais voudrait dire moins de vente de boissons fraiches. Ce risque réel devrait pouvoir assister ces entreprises à prévoir les pertes ou gains éventuels sur une saison. Ceci est une explication brève et simplifiée des possibilités que pouvaient présenter ce produit. Il y avait d’autres possibilités plus techniques, sur le nombre de centimètres de neige tombée sur une station de sports d’hiver, l’intensité du vent pour gérer la production d’électricité générée par des éoliennes. Tout ce qui pouvait toucher de près ou de loin à un risque climatique. Nous commencions avec Enron comme principal intervenant. Cette maison de trading était considérée comme étant le fleuron de l’industrie du marché de l’énergie aux Etats-Unis. Contrairement à l’Europe qui allait suivre quelques années plus tard dans une moindre mesure, le gouvernement américain avait décidé de déréglementer la vente ou l’achat de l’électricité. Ce n’était pas l’état qui fixait les prix, mais la loi de l’offre et de la demande, c’est-à-dire le marché. Enron disposait d'une équipe constituée assez impressionnante pour gérer ce nouveau portefeuille financier. Neuf météorologistes professionnels, une dizaine de traders, un suivi technique et administratif d’une trentaine de collaborateurs. C’était une véritable usine à gaz en quelque sorte. Cette unité opérationnelle était basée à Houston. Enron procédait d'une façon très particulière afin de faire connaître sur les marchés internationaux. Leurs équipes disposaient d’une équipe chargée de la communication d’une réactivité optimale. Chaque opération réalisée sur le marché climatique qu’elle soit importante ou totalement insignifiante était annoncé sans délai par communiqué de presse auprès des médias spécialisés dans la finance. Que ce soient les émissions télévisées, le Wall Street Journal, c’était sans discrimination, il fallait que le monde sache qu’Enron était à la pointe dans un marché innovant. Comme l’idée était tout de même un peu originale à savoir spéculer sur des conditions météorologiques favorables ou défavorables pour une situation économique donnée, il fallait convaincre des clients potentiels. Aux Etats-Unis du fait d’une culture financière bien enracinée dans la population, ce n’était pas un problème. Au contraire. Nous obtenions généralement des commentaires de personnes ravies de pouvoir s’impliquer sur un marché différent, jugeant l’idée d'investir leur argent sur de la météo tout simplement géniale. En revanche en Europe, c’était une autre paire de manche. Je commençais à démarcher des institutions financières à Paris pour proposer nos services. Les premières réactions furent souvent assez déroutantes. J’appelais les banques ou compagnies de trading pour me présenter. L’une d’entre elle plus particulièrement eut une réaction amusante. Je contactais ce cambiste qui m’avait été recommandé comme interlocuteur. Il décrochait son téléphone. Après m'être présenter brièvement, j’expliquais que notre société basée aux Etats-Unis proposait un produit financier facilitant la gestion du risque climatique pour sa banque et surtout pour ses clients. Ce dernier éclatait de rire, me répondant qu’il n’avait pas le temps pour ce genre de fadaises. Il pensait même que c’était un gag radiophonique. Étant du genre un peu têtu, je le rappelais. A nouveau il me raccrochait au nez cependant avec humour. Ça le faisait grandement rire. Ne renonçant pas, je le rappelais. Finalement sentant que ce n’était pas du tout une plaisanterie, il daignait m’accorder son attention. Au bout de quelques minutes, il m’expliquait qu’il trouvait assez intéressant, ajoutant que seuls les Américains pouvait inventer un système pareil. Il m’invitait à lui rendre visite lors de mon prochain voyage en Europe pour effectuer une présentation plus approfondie. J'effectuais alors une tournée téléphonique de toutes les sociétés susceptibles de pouvoir se lancer sur ce marché naissant. Je recueillis cette réaction à maintes reprises. Parfois mes interlocuteurs étaient amusés, d’autre fois beaucoup moins. Il nous fallait aussi acheter des données météorologiques françaises. Nous devions nous procurer des historiques des stations françaises sur une trentaine d’années ou plus. Enron ou personne ne parlait français, m’avait demandé de le faire discrètement pour eux. Aux Etats-Unis, ces données étaient gratuites. Pas en Europe. Cependant, ce marché était totalement inconnu sur les marchés. Encore moins au service national français de météorologie. Moi-même les appelait. Je leur expliquais que j’avais besoin de statistique historique sur un nombre relatif de stations météorologiques françaises car notre société faisait des études sur un produit climatique spécifique. Mon interlocuteur très avenant était néanmoins pris de court. Notamment, l’ampleur de ma commande était tout à fait inhabituelle. Je m'informais du prix pour ces données. C’était pratiquement gratuit.
Je contactais Enron qui s’empressait de faire sa liste d’emplettes. Nous passions commande. Je recevais quelques jours plus tard toutes les données commandées. Jusqu’ici rien d’extraordinaire. Sinon que quelques semaines plus tard, nous avions besoin d’autres données sur la France. Je rappelais Météo France. Là surprise, les prix avaient été multipliés par dix. Très avisés, les commerciaux de l’entreprise nationale avaient effectué leur recherche, flairant une opportunité. Dès lors les prix ne cesseront de monter devenant même franchement prohibitifs. Mon travail était beaucoup moins stressant. J’allais en Europe régulièrement rencontrer des nouveaux clients. Une association fut créée pour promouvoir notre activité. C’était l’ « association pour la gestion du risque climatique ». J’étais élu comme premier président pour l’Europe. Il fallait organiser des conférences sur deux jours chaque année si possible dans des villes qui avaient vocation à nous accueillir car ayant déjà des institutions financières actives capables d'être sponsors de cet évènement. Je désignais le lieu, recrutais des conférenciers. Nous avions engagé une société organisatrice d’évènements qui nous aidait à organiser ces rendez-vous annuels. Nous commencions par Paris, puis Londres, Rome, Francfort. L’année où nous organisions notre congrès annuel à Londres Colt décida de venir. J’étais satisfait car il était très drôle et sympathique. Très étonnamment, ce grand gaillard était totalement perdu en voyageant à l’étranger. Il ne sortait guère du New Jersey où il résidait, encore moins des Etats-Unis. Lorsque nous nous promenions dans Londres, je lui proposais de prendre le métro. Il me regardait l’air effarer comme si je lui proposais d’aller dans la jungle au milieu d’animaux sauvages. C’était assez comique. Voyant mon air mi amusé mi étonné, il m’expliquait qu’il était très peu sorti des Etats-Unis durant sa vie. Pourtant, travaillant sur les marchés financiers internationaux, il avait été invité à de multiples reprises en dehors de son pays. Il déclinait à chaque fois. Jusqu’au jour où son directeur général lui intimait l’ordre de se rendre à Londres pour rencontrer des clients. Il avait 35 ans à cette époque. Il ne détenait pas de passeport. Il n’en avait jamais eu. Je découvrais en discutant avec lui que beaucoup de citoyens américains voyageaient peu à l’étranger. Tout d’abord, les Etats-Unis demeurant un pays gigantesque, il n’était pas toujours indispensable dans leur esprit d’aller voir d’autres pays. L’éducation scolaire aux USA n’est pas basée sur un apprentissage minimum de la culture d’autres nations ni même de leur propre histoire. Je me rappelle qu’en discutant de temps en temps avec mes collaborateurs, je découvrais avec une stupéfaction réelle qu’ils ignoraient qui étaient La Fayette. Ceux-ci ne savaient pas que Milan se situait en Italie. Ils pensaient que le Maroc était en Asie. Pour eux, cela ne présentait aucune importance. À quoi cela servait-il de connaître d’autres cultures, langues étrangères ou l’histoire de leur nation ? Ils étaient brillants, avaient suivi des études à l’université. Ce qui était primordial à leurs yeux devait se vérifier en dollars à la fin du mois. Le reste s’apparentait plus à une perte de temps et d’énergie. Colton avait été élevé et éduqué dans ce moule. Pour lui sortir des Etats-Unis, même en étant en Europe, signifiait quitter la civilisation. Nous restions quelques jours à Londres, je le prenais par la main pour explorer un peu la ville. Le soir, lorsque nous étions un peu disponibles, il cherchait avant tout un endroit très américanisé pour boire un verre. Un bar avec des écrans, partout retransmettant du football américain ou du base Ball. Il avait besoin de se sentir rassuré. C’était plutôt cocasse d'étudier son comportement. Au début de notre activité, nous obtenions très peu de commissions. Il fallait lancer la machine. Enron nous donna alors un sérieux coup de main. Leur équipe disposait d'une façon très particulière d'orchestrer la promotion de ce marché naissant. Lorsqu’elle entendait qu’une compagnie innovante commençait à investir dans ce marché, un de leurs commerciaux nous le signalait. Nous contactions tout de suite ce nouveau client potentiel. Nous lui expliquions tout le fonctionnement et principes des transactions. Après quelques semaines d’éducation intensive, il commençait à proposer sur le marché des propositions d’achat ou de vente sur des périodes hivernales sur certains secteurs météorologiques sensibles pour leur activité. À maintes reprises, leur proposition d’achat ou de vente n’était pas très réaliste. Ou bien, ils voulaient acheter trop bas ou trop haut. Enron pour les inciter à se lancer sans avoir peur de s’impliquer décidait régulièrement de vendre ou acheter à perte à ses nouveaux entrants. La transaction effectuée leur service de presse appelait immédiatement les organes d’informations comme Reuters indiquant qu’une société innovante venait d’effectuer une transaction avec Enron. Ceci montrait une fois de plus que c’était un marché en expansion. Enron entendait continuer à développer ce business agressivement.
C’était rudement efficace. Les médias économiques observaient attentivement ces développements récents. Enron représentait la compagnie citée en exemple partout dans les médias. Celle-ci avait nécessairement trouvé le bon filon. Enron créait petit à petit un marché concurrentiel à forte valeur ajoutée en acceptant des pertes relativement minimales car ils accumulaient beaucoup de profit sur d’autres transactions effectuées en parallèle. Je découvrais une nouvelle facette de la créativité du monde du trading. Créer un marché de toute pièce par de la communication bien gérée, des pertes minimales, une puissance de feu maximale. De mon côté, je démarchais quelques contreparties françaises  qui se lançaient modestement, mais régulièrement dans ce marché. Comme à maintes reprises ils ne cultivaient pas une mentalité de preneur de risque. Ces derniers voulaient le beurre et l’argent du beurre. Au début, certains bénéficiaient des largesses d’Enron. Ils s'en vantaient, bombaient un peu le torse, tout content d’avoir exécuté un véritable tour au roi Enron. Ça n’a pas duré très longtemps. Assez rapidement, ils commencèrent à subir le market-making d’Enron qui imposait sa loi lentement, mais surement. Il y avait aussi des compagnies qui ont perdu énormément d’argent sur ce marché par leur propre faute. Comme par une sorte d’inconscience, l’une d’entre elles ne croyait pas au réchauffement climatique. Nous étions en 1998. Pourtant, en étudiant les relevés météorologiques sur les 30 années précédentes, n’importe quel profane pouvait constater qu’il y avait un réchauffement assez net sur certaines régions des Etats-Unis. Ce n’était pas une coïncidence. C’était vérifiable en lisant n'importe étude météorologique. Cette société de trading était suisse. Elle avait construit un logiciel d’analyse ne prenant pas en compte une tendance au réchauffement. Toutes ces cotations étaient révélatrices d'une volonté d’analyser tout changement climatique comme étant une anomalie passagère. Elle était la seule à le penser. Cette erreur d’appréciation se reflétait dans la totalité ses propositions d’achats ou de ventes. C’était une aubaine pour tous les autres intervenants du marché. Car le reste de la planète finance avait dégagé des conclusions totalement à l’opposé de notre ami suisse. Les pertes de cette société basées sur sa mauvaise anticipation, contraire à la logique scientifique, son entêtement à la limite de l’irrationnel, s’élevèrent à 48 millions de dollars sur une année. Sa trésorerie allait alimenter les prises de risque de tous les autres participants qui avaient entretenu l'excellente idée de réaliser des transactions avec cette belle contrepartie. Colton était un homme à la carrure athlétique qui facilitait sa résistance à l’alcool. C'était assez impressionnant à observer. Kerry, notre directeur général, partenaire et propriétaire de la société de courtage pour laquelle nous travaillions étaient du même gabarit. Ils commençaient tous les deux à prendre plaisir à se rencontrer de temps à autre pour se saouler allègrement. Ils commençaient généralement par une phrase laconique du genre, ok, on prend un verre, mais vite fait. Ça finissait tôt le matin les deux ne pouvant à peine placer deux mots cohérents à la suite. Il m’arrivait de les accompagner dans leurs turpitudes. C’était très intéressant car je ne buvais plus ou pratiquement plus d’alcool. Je pouvais alors observer au cours de la soirée le liquide coulant à flots les deux compères sombrer dans un nuage d’incohérence parfois très drôle. C’était presque une étude sociologique. Aussi, en les regardant, c’était un peu mon miroir. J’étais un peu consterné de penser que j’avais pu me comporter de la sorte à de nombreuses reprises. C’est ainsi qu’un de ces soirs, je les rejoignais dans leur lieu de rendez-vous favori. Un steak house réputé s’appelant Morton. Nous commencions à discuter de notre développement, de notre chiffre d’affaires qui devenait très conséquent, de choses et d’autres. Après quelques verres de vins californiens et à la suite de quelques heures de très longues discussions bien arrosées, Colton commanda une bouteille de porto sans vérifier le prix. Cela arrivait d'ordinaire quand on perdait un peu la notion du temps les vapeurs d’alcool atteignant le cerveau. Je les accompagnais, car c'était une boisson que j’appréciais particulièrement. Je consommais un verre. Après tout ce qu’ils avaient ingurgité, le porto allait les achever non sans avoir un dénouement positif pour moi. Comme tout ivrogne heureux, ils commencèrent à discuter de mon travail, de mes performances. Colton, qui m’aimait bien, suggéra à Kerry de m’augmenter. Il répondit positivement avec enthousiasme. Colton proposait une augmentation généreuse de $15000 par an. C’était totalement imprévu. Kerry chaud bouillant décida que ce n’était pas satisfaisant. Lui-même décréta, il faut le récompenser, donnons-lui $25000 de plus par an. Je les regardais m'amusant grandement de les voir dans cette espèce de concours surréaliste. Colt dans son élan approuva me serrant dans ses bras, Kerry aussi. Ce n’était pas fini. J’étais nommé dans la foulée directeur du développement avec une prime supplémentaire s’ajoutant à mon augmentation accordée de $25000. Le résultat de cette soirée se terminait par une augmentation de $50000 pour mon plus grand plaisir. Il était temps de partir. Ils ne pouvaient conduire leurs véhicules. Je les chaperonnais tous les deux commandant des limousines pour chacun. Dans une forme de prière, Colt me demanda de solder l’addition du bar. Je regardais le total pensant à une erreur. $2200 de boissons. En lisant attentivement chaque ligne de l’addition, je constatais que la bouteille de porto seule coûtait $1600. Je souriais au fond de moi pensant à la tête qu’allait faire Colt le lendemain matin. Dans ce milieu une règle absolue était de rigueur. On pouvait sortir, boire tout au long de la nuit, faire ce que l’on voulait, mais c’était une obligation d’être présent à l’heure le lendemain. Colt ne faillit jamais à cette règle malgré des gueules de bois absolument mémorables. En toute franchise, je me disais qu’l faudrait un miracle pour que ces deux compagnons de boisson puissent se rappeler de quoique ce soit le lendemain. Pourtant, tout ce qui fut promis par mes deux compagnons malgré un état d'ébriété avancé fut respecté rigoureusement. Le coût de la bouteille de porto en revanche avait du mal à passer. Cependant une fois encore mes responsabilités ainsi que ma situation financière venaient de faire un bond en avant.

 

 

Quand la conscience s’étire à l’infini

 

Il existe ces moments durant la pratique de la Méditation Transcendantale qui révèlent avec une délicatesse inouïe l’infinie flexibilité de la Conscience.
C’est au-delà de la transcendance, au-delà des pensées, c’est un domaine de sérénité infinie ou la Conscience devenant consciente de sa propre existence se regarde avec une jouissance presque insupportable de Béatitude. C’est un espace ou chaque cellule du corps, chaque particule d’ADN semblent se regarder, saisissant la véritable valeur de la dimension de leur potentiel infini. Alors à cet instant précis de reconnaissance intérieure, la Conscience s’étire, elle s’étire à l’infini, sans retenue. Elle s’étire à travers chaque partie du corps. Elle découvre son éternelle flexibilité. Elle s’installe dans son éternité, dans sa valeur cosmique. La Conscience est alors comme un gros chat ronronnant, s’étirant de tout son long comme si cet étirement était en réalité sans limites. La Conscience découvre son élasticité, sa flexibilité qui est illimitée un peu comme dans une pose de Yoga ou le corps s’allongerait sans fin, toujours plus loin. Les cellules du corps se réjouissent de cette révélation, car elles se libèrent de ce qu’elles pensaient être leurs propres limites. L’illimité devient pure Conscience, pure réalité, pur bonheur. L’esprit devient libéré et autonome. Il n’est plus enchainé. Il intègre la valeur de sa propre éternité au quotidien. Sa vérité cosmique, oui cosmique, apparait comme étant d’une tellement simplicité remarquable. La réalité de la conscience se révèle dans son état naturel, dans un état de dénuement total, car là à cet endroit si vrai, si ordonné il n’y a plus rien que l’espace de la certitude que tout est décidément infiniment simple, magnifiquement organisé. Il semble qu’à cette Source, tout est structuré, organisé méthodiquement. La réalisation de la fabrication de la Conscience est le siège de toute connaissance. C’est voir et apprécier avec un plaisir tellement infini que la Conscience englobe tout ce qui est réellement. Elle dépasse tout ce qui n’est pas compris et perçu parce qu’elle existe dans une dimension singulière de compréhension de la structure cosmique tout en étant infiniment Présente dans la structure de la Matière.
Percevoir cette réalité, c’est voir ce qui existe au-delà du non-manifesté et du manifesté. C’est gérer la Vie de là ou rien n’est limité. La Conscience devient cognitive, elle est omnisciente, omniprésente. Elle absorbe tout et rien. Le rien devient le tout et le tout devient le rien. C’est la même chose. La Conscience consciente d’elle-même est le miroir de tout ce qui existe. Elle peut tout voir, tout saisir, tout comprendre. La Conscience se révèle comme étant le grand architecte de la construction de la réalité cosmique. Naturellement, sans effort, elle agit de façon harmonieuse, elle ignore la colère ou l’impatience, en fait elle ne connait plus les contraires, car elle est l’Unité de tout ce qui existe. La conscience deveant unité s’intègre au quotidien dans un flot permanent de douceur dans cette infinie flexibilité qui ne connait aucune résistance, aucune aspérité.





 

 

 

                        

 

 

                          Chapitre 9         

"L'absolu n'est pas à la portée de l'homme, mais dans le cœur de l'homme."

Daniel Pons

 

Tous ces changements dans ma vie, la plupart du temps très positifs n'étaient pas dû au hasard. Tout ce que j'entreprenais ou souhaitais réaliser puisait son origine dans ma quête spirituelle, dans mon désir impérieux de réalisation intérieure. Pour cela, je pratiquais la Méditation Transcendantale depuis 1976. L'efficacité d'une technique doit être vérifiable par son expérience directe. Elle doit être testée au quotidien. Ma conscience individuelle s’élargissait, s’ouvrait à de nouvelles possibilités. La valeur de cette pratique résidait dans sa puissance à contourner les barrières retardant l’évolution spirituelle en provocant parfois des changements importants aussi qu’inattendus. Méditant très régulièrement, participant à des séminaires, je m’éloignais de ma vie trépidante de courtier de banque. Mes centres d’intérêt changeaient. Dans ces instants de changements drastiques, la conscience évolue pour intégrer rapidement les leçons à retenir de l’expérience du relatif. C’est aussi cela la spiritualité. Les voies du Seigneur sont effectivement impénétrables. Bien sûr, nous pouvons parler très longuement des bienfaits sur notre santé physique ou mentale d’une pratique assidue et suivie de la méditation. Nous pouvons décrire et expliquer pendant des jours et des jours combien la méditation ouvre notre conscience et de ce fait nous ouvre à mieux comprendre les autres ou mieux accepter ce que nous sommes et combien nous voyons avec plus de lucidité le monde qui nous entoure. Tout ceci est très positif et ne serait-ce que pour ces raisons nous devrions tous pratiquer la méditation pour tout simplement être mieux « dans notre peau » et profiter de la vie comme étant véritablement un domaine de toutes possibilités. Ne pas méditer, quelque part, c’est se couper de son être profond, c’est accepter de vivre partiellement, comme un intérimaire du bonheur. Au-delà de cette aspect pratique et très palpable des bienfaits de pratiquer la méditation, il y a quelque chose de beaucoup plus fondamentale qui s’éveille en chacun de nous, petit à petit avec une infinie douceur et une certitude absolue de l’existence d’une vérité. Celle-ci n’est ni magique, ni extraordinaire, mais c’est naturellement une réalité d’un vécu intérieur prouvant qu’une relation intime existe entre notre Soi et cette découverte fabuleuse devenue certitude que non seulement Dieu existe mais qu’il est aussi notre ami, notre confident. La méditation transcendantale au-delà de ses bienfaits nous entrouvre la porte de cette relation privilégiée avec le divin. Nous pouvons alors ressentir son amitié, sa force, son omniprésence, son omniscience, son amour indéfectible pour ce que nous sommes. Nous intégrons avec une certitude que oui, nous avons été créés à son image, non pas de façon virtuelle, mais réellement.
La méditation nous permet d'amorcer le dialogue avec Lui. Nous-même pouvons discuter, refuser, accepter, nous pouvons tout lui raconter. Et il nous écoute et nous répond. Oui, cela peut paraitre bien étrange, et pourtant, c’est une réalité. Cette expérience très claire s’accentue avec le temps. Nous avançons tranquillement avec cette immense liberté intérieure ou toutes peurs et angoisses ont disparues. Une confiance infinie est intégrée pour toujours. Parfois, bien sûr sur le chemin s’éclaircissant dans cette relation naissante, un doute diffus peut venir se glisser cela ne présente pas beaucoup d’importance car nous avons réveillé notre Soi dans son intimité avec le divin qui, entre nous, n’avait jamais disparue, elle était seulement endormie.
Dès lors, nous pouvons affirmer que cette intimité retrouvée rend la Foi caduque. Car le mot foi sous-entend un doute, la foi c’est une croyance. Il y a eu ceux qui croient et ceux qui ne croient pas. La méditation s’adresse à tous car l’expérience directe de la Conscience efface tous les doutes, toutes les théories du mental qui cherchent à démontrer l’existence de Dieu ou sa non-existence. L’ouverture du Soi, concrètement, méthodiquement, par la science de la conscience expérimentée systématiquement nous permet de devenir un intime de Dieu. Il n’existe plus de retenue. Une simple croyance s’est transformée en une réalité du quotidien. Le cœur devient le réceptacle de cette réalité indestructible, l’esprit lui, apprend à vivre son indépendance, sa non-identification au monde de la matière Nous comprenons dans cette intimité avec le Divin que nous pouvons dans notre cœur et notre esprit englober la vie dans tous ses aspects. L’illimité de notre Conscience devient notre quotidien. Par conséquent Dieu se transforme en notre ami au quotidien. Il nous prend par la main, nous guide, nous laissant toujours le libre-arbitre, car grâce à lui, notre pouvoir de discrimination se développe et nous permet d’éviter les erreurs et obstacles dans notre parcours de vie.
Dans cette relation de confiance, il y a cette vérité qui éclate naturellement à la surface de notre Conscience. Nous comprenons qu’effectivement même si tout ce qui nous entoure semble changer, toujours, tout le temps, rien ne s’arrête jamais. La conscience est véritablement illimitée, infinie et éternelle sous-jacente à tous ces changements. Nous sommes alors capables de percevoir distinctement la structure intime des mécanismes de la conscience. Formulons-le sobrement, la mort n’existe pas. Ce concept de la mort qui est pour certains une croyance ou une peur n’a plus de raison d’être. L’éternité constitue une réalité concrète et permanente, ici et maintenant.
La méditation va entretenir cette relation intérieure avec Dieu, et va tout simplement permettre à notre Soi de vivre une béatitude sereine, d’être totalement maitre de sa propre destinée à l’instant présent. La méditation transcendantale autorise cela. La méditation ouvre ce canal, ce flot ininterrompu de libération intérieure. Précisons que cela n’a rien à voir avec une quelconque révélation, illumination ou conversion. Cet échange intérieur représente réellement un état permanent de bien-être structuré en dehors de tout schéma émotionnel. Par la pratique de la méditation, la conscience s’éveille à elle-même, à sa propre image qui est un miroir de la source de cette création.
Comprenons ici, aujourd’hui, que rien ne nous empêche d'entretenir pleinement notre relation avec Dieu, non pas dans une relation de quémandeur, d’âme coupable, mais bel et bien d’égal à égal, dans une relation de maitre à disciple où nous acceptons son enseignement de vie pour nous libérer de tant d’années d’errements. Voyez-vous, finalement, il suffit de peu de choses, une simple impulsion, une envie quelconque de vivre mieux dans ce monde si changeant, et puis avec patience, méthodiquement, cette lumière va poindre. Si un jour, vous sentez ou entrevoyez cette opportunité d’apprendre à méditer, ne la laissez pas passer. La Vie parfois nous offre des cadeaux que nous ne savons pas saisir. C’est dommage, très dommage de passer à côté. Commencer à s’élancer sur une voie spirituelle implique nécessairement de changements considérables. Les concepts ou croyances forgées au cours de décennies de conditionnement volent en éclats rapidement. C’est un bouleversement permanent qui amène la conscience à s’ouvrir de plus en plus pour se libérer de l’emprise des illusions du monde matériel. Cela ne veut pas dire que la matière n’existe pas. Cela signifie que la matière doit être appréciée à sa véritable valeur. Sans conscience spirituelle, le monde relatif est un univers stressant, étouffant. Nous-même crée de fausses valeurs, de fausses croyances par ignorance. Ne connaissant pas notre propre soi, ne concevant pas la véritable structure de la constitution de l’univers, nous passons à côté de notre vérité intime. Dans ce refus de l’acceptation de notre vérité spirituelle, nous générons des vies de souffrance et d’incompréhension. Méditer veut dire saisir notre réalité intérieure non pas pour la coupée de la vie matérielle. A contrario, cet éveil spirituel par la pratique de la méditation transcendantale va aligner notre vie spirituelle et relative sur une même trajectoire se soutenant l’un et l’autre en formant une harmonie parfaite. Cette unité va annihiler toute idée de souffrance. L’ignorance cartésienne source de nos déboires disparaît graduellement pour faire place à une conscience rayonnante. C’est le royaume des cieux qui s’ouvre sur Terre. Méditer, c’est instaurer une véritable intimité avec le divin. La Méditation Transcendantale nous permet de comprendre que Dieu n’est pas un intermittent. Quand la conscience est intégralement réalisée le cœur prend la dimension de sa vérité, il ne peut y avoir une réalisation du soi sans cette intégration. Il ne peut exister de véritable intégration de la conscience cosmique sans avoir élargi cet espace totalement à la réalité objective et subjective de la vie. Le cœur, c’est avant tout un instrument qui nous permet de mener une existence relative. Cependant, à l’intérieur de celui-ci, il existe un espace de conscience infini. Il n’y a pas de limite. C’est un lieu d’infini, d’illimité. Cet espace se développe avec le temps et la pratique de la Méditation Transcendantale. Le cœur, c’est le siège de l’Amour, de la compassion éternelle. Nous ne percevons pas sa valeur infinie pour de multiples raisons. Notre ego, notre rigidité, notre intellect totalement déconnecté de sa valeur cosmique, tout cela ne nous permet pas d’apprécier cette valeur du Silence et d’invincibilité, car ce silence représente l’expression de notre éternité indestructible.
Appréciant cette valeur du cœur, flirtant avec elle, la conscience devenant consciente d’elle-même, réalise la vie infinie. Cela veut exprimer une relation parfaitement intégrée avec l’essence divine, sans séparation, c’est un espace ouvert, sans aucune limitation. Tout est perçu avec les yeux du cœur. C’est-à-dire qu’il n’y a plus de place pour le passé ou le futur, même le présent. Notre histoire a disparu pour faire place à la réalité de la vérité éternelle. Ce qui paraissait représenter notre fardeau du passé, l’inconnu du futur qui nous angoisse tant, ce Présent que nous ne semblons pas maitriser, tous ces concepts sont broyés dans l'espace du cœur et son infinie mansuétude.
En fait expérimenter cette expansion du cœur, c’est connaître Dieu. Il est réalisable de profiter en permanence de cette réalité, de comprendre que Dieu n’est pas et n’a jamais été un intermittent. Il est constamment Présent ici et là. Que sa place est dans les cœurs. Dieu n’est pas dans le monde des croyances, il n’est pas une croyance, il demeure une réalité. Il se déplace dans l’espace de l’Amour, là dans le Cœur des choses. Nous devenons alors conscients d’être son réceptacle. Nous ne pensons plus, nous ne tergiversons plus parce que nous-même connaissons enfin que le Cœur n’a pas besoin d’intermédiaire pour s’exprimer. Que pour Aimer, il n’est pas nécessaire de raisonner, qu’il est superflu de justifier l’Amour.
Parce que l’Amour est Un. Il s’étend à l’infini. Il n’a ni commencement ni conclusion. Il n’est jamais né, il n’est jamais mort, il est indivisible. L’Amour ne se négocie pas. Connaitre cette réalité, c’est pouvoir marcher la tête haute, flâner dans le flot de la vie, apprécier tout d'abord ce qui est beau, puis ce qui est moins beau, car finalement en vérité tout est éternellement divinement beau.
L’Amour, c’est connaître le Silence de l’éternité, c’est pouvoir la touchée, la palpée. C’est percevoir le monde dans son infinie flexibilité, on pourrait dire élasticité. Les yeux du cœur peuvent accéder à la vérité cosmique dans sa dimension éternelle, pour revenir à son point d’ancrage, notre conscience.
Pareillement, l’action accomplie avec le cœur ne présente plus rien de définitif, car elle est intrinsèquement éternelle parce qu’ouverte à la vie. L’action est devenue infiniment flexible. Elle ne connaît pas la négation, elle ignore la négativité, car cela est devenu tout simplement impossible, car chacune de nos actions est réalisée dans l’essence pure de la connaissance du divin. L’activité est initiée sur la base de sa propre réalité éternelle. Elle est auto suffisante, auto gérée, elle est sans fluctuation, sans aucune aspérité qui pourrait venir obscurcir son but qui est d’accomplir une réalité unique étant l’infinie éternité du moment. Un moment n’est pas le Présent. Un moment est juste un instantané de vie pris en flagrant délit de réalité cosmique. Le moment est appréhendé par le cœur qui en fait une impulsion de vie d’éternité, de joie totale. L’espace s’ouvre dans chaque moment. Et chaque moment est une pulsion éternelle émise dans l’espace du cœur qui s’étend à l’infini et ne peut plus en aucun cas se perdre dans les méandres du passé, futur ou présent. Le Cœur témoigne de tout. Il demeure la source du tout. Il est le réceptacle de ce qui est et sera. Il est en deçà, en dehors, en toutes choses. Le Cœur représente la réalisation de la constitution de l’univers. Il n’y a pas de conscience intermittente. La conscience intermittente veut exprimer uniquement une vie vécue dans l’ignorance et la souffrance. C’est ignoré les mécanismes de la vie fonctionnant dans la réalité holistique de la création. Les soubresauts de la vie sont les conséquences de croire que le divin est un visiteur intermittent d’un spectacle qui aurait un début et une fin. Méditer signifie vivre en toute simplicité. Contrairement à ce que l’intellect pourrait essayer de faire croire la réalisation du Soi rend la vie moins compliquée. Une grande équanimité envahit la conscience maintenant ainsi un recul salutaire face aux changements du monde matériel.



 

 

La découverte de l’absolu

Accepter de simplement porter son attention sur cette vérité puis de se permettre d’aller expérimenter par soi-même la véracité de cette réalité permet de vivre en dehors des limites du temps, des contraintes des pensées, de l’emprise de l’égo. Tout devient infini, la Patience, la Tolérance, le Respect, l’Amour, toutes ces valeurs supports de vie s’établissent dans leurs valeurs propres d’éternité. La Conscience est la fondation de ce qui est, intégrer sa flexibilité ultime permet de vivre la Vie telle qu’elle mérite d’être vécue, c’est-à-dire sans résistances, sans souffrances, sans dépendances. Tout cela se voit et s’incarne dans le corps. C’est ce que nous offre la pratique de la Méditation Transcendantale. C’est plus que le simple bien-être de notre physiologie. C’est comprendre concrètement pourquoi cette méditation est « Transcendantale ». Elle autorise, enfin pourrions-nous dire, la Conscience à se reconnaitre dans son intelligence illimitée et génératrice de bonheur. De comprendre que la sérénité n’est pas un vain mot, qu’elle se situe en nous, donc partout. Elle s’étire loin très loin par-dessus toutes les illusions, toutes les croyances. Elle est la Réalité de ce que nous sommes dans notre essence pure. C’est aussi un espace ou la Transcendance elle aussi s’observe avec l’œil du témoin. Ce n’est pas un état de conscience, c’est juste un fait, une réalité. On pourrait décrire cet espace comme un étant un endroit de neutralité parfaite. De ce rien, tout est vu de la Source, tout ce qui fait le Manifesté, le Non Manifesté, le Transcendant, tout est apprécié de la plus profonde neutralité et donc de la justesse de la Conscience dans son ultime totalité. Le Soi est l’état le plus neutre et le plus vivant de la création. C’est un mécanisme qui finalement est d’une simplicité presque enfantine. La Méditation Transcendantale nous ouvre les portes de la Conscience qui ne demande qu’à s’intégrer. A y regarder de près on constate qu’il ne faut pas grand-chose pour le réaliser et donc se réaliser. Cependant, cela nécessite juste ce petit peu de courage d’accepter d’aller vers ce qui peut paraitre si loin presque irréel. La Méditation Transcendantale ouvre la Porte de ce domaine de toutes possibilités.


 

 

                        Chapitre 10  

 

"Le soleil change souvent d'horizon et de théâtre, afin que la privation le fasse désirer quand il se couche, et que la nouveauté le fasse admirer quand il se lève."

Baltasar Gracian Y morales

 

Après ce bond dans ma rémunération et mes nouvelles responsabilités au sein de notre société, notre business fleurissait, nous avions une période fructueuse, beaucoup de bons temps, ce qui était, il faut bien le dire assez courant chez nous, tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Les marchés de l’énergie allaient en décider autrement. Une crise majeure se déclenchait sur le marché de l’électricité aux Etats-Unis. Ce fut un scandale qui déclencha cette crise. Enron, notre premier client, fut pris la main dans le sac d’une flagrante manipulation des cotations. Cette compagnie forte de son aura, du soutien des médias financiers avait pendant quelques années réussies à colmater les fuites éventuelles sur ses malversations. Ça ne pouvait pas durer indéfiniment. Comme souvent, dans la finance, une crise se déclenchait sur une rumeur. Clairement cette fois-ci « il n’y avait pas n’a pas de fumée sans feu ». Enron avait falsifié ses comptes avec l’aide d’agence de notation. Ces agences exercent un rôle primordial, car elles doivent contrôler la solvabilité et la probité des sociétés participantes à l’activité des marchés financiers. En dissimulant les malversations d'un intervenant aussi important, toute la confiance dans le fonctionnement des marchés était remise en question. C’était une situation gravissime. Au fur et à mesure que les informations venaient à l’attention des médias et du monde de la finance la valeur de l’action en bourse du tricheur s’effondrait. Pas uniquement la sienne. Comme c’est fréquemment le cas il y eu un effet domino. Toutes les compagnies intervenant sur le marché de l’énergie les unes après les autres perdaient considérablement de leur valeur capitalistique. Pire, les employés d’Enron, plusieurs dizaines de milliers assistèrent impuissants à la disparition de leur outil de travail et de leur compte de retraite. Car la direction de cette compagnie obligeait ses employés à acheter des actions Enron en bourse pour financer leur compte de retraite. L’action tombant à zéro, ils perdirent tous, sans exception, leurs économies, parfois celles d’une vie de travail. Nous-mêmes étions au cœur de cette crise. Enron représentait notre plus gros client un vrai coup dur pour notre jeune start up. En revanche nous demeurions le premier courtier sur les dérivés climatique pour les sociétés de trading dans l’énergie. Nous allions néanmoins subir de plein fouet ce retournement de situation après un court délai d’incubation. Auparavant, les traders d’Enron avec qui nous travaillions tous les jours semblaient plutôt confiants sur la suite des évènements. Il y avait bien toutes ces rumeurs, ces enquêtes diligentées par les autorités de tutelles des marchés qui faisaient naître une réelle méfiance dans les salles de marché. Cependant, personne ne soupçonnait l’effondrement qui allait suivre. Méthodiquement, l’action dévissait, jusqu’au jour où elle décrocha totalement pour arriver à la valeur zéro en quelques heures. Colt ne voulait pas y croire. Voyant l’action en quelques minutes tombées de $20 à $5, il pensait que c’était uniquement dû à une panique des marchés et qu’il fallait acquérir des actions à des niveaux si inférieurs. Il contactait son courtier habituel et achetait des actions au niveau d’environ $10 l’action. Il en achetait pour $10000. Il discutait en même temps avec les traders d'Enron qui eux aussi en achetaient pensant vraiment que ce qui se passait était irrationnel. En réalité après à peine quelques minutes l’action s’effondra passant de $10 à $4 pour finalement pratiquement atteindre zéro, les autorités de marché suspendant la cotation en bourse. Colt nous regardait totalement hébéter, il venait de perdre en quelques minutes $10000. Les intervenants étaient traumatisés, en état de choc. Les nouvelles commencèrent à filtrer sur les malversations de la direction d’Enron, sur les comptes offshores existants et leurs comptes truqués. Des enregistrements de traders furent rendus publics montrant une manipulation des cotations du marché de l’électricité créant artificiellement des niveaux de prix prohibitifs ce qui avait eu pour effet de causer la quasi-faillite de l’état californien qui ne pouvait pas payer de tels niveaux d’achats pour se fournir en énergie. Le marché s’effondrait inexorablement. Paradoxalement nous étions toujours assez prospères malgré tous ces évènements  car une crise sur les marchés veut dire un surplus de transactions et en conséquence des commissions plus nombreuses et plus juteuses. D’ailleurs, nous pensions inaugurer un bureau de représentation à Paris. Pour cela, nous restions en contact avec une petite société de conseil à Paris. Ils avaient un excellent carnet d’adresses dans le monde de l’énergie. Je les connaissais depuis une dizaine d’années et nous nous entendions bien. Nous décidions de créer une joint-venture à Paris. Je restais pendant deux mois à un Sofitel pas loin de la rue de la Boétie. J’avais négocié un prix compétitif, car j’allais occuper une chambre pendant plusieurs semaines. J’arrivais à Paris début 2002 pour lancer nos opérations de dérivés climatiques en Europe en espérant compenser un peu le marché américain qui était en train de rétrécir à vue d’œil.
Ce fut une période transitoire d’une énorme intensité. J’étais seul et célibataire, à Paris, dans un hôtel de luxe, ma vie de couple étant en voie de désagrégation, je me sentais très libre, avec une ligne de crédit pour développer notre réseau commercial assez importante. Tout s’annonçait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Dans la journée, je retrouvais mes associés français, nous établissions notre entreprise commune, cherchions du personnel, faisions les entretiens d’embauche, mettions en place une structure juridique. Nous organisions notre déploiement commercial. Mes associés n’étaient pas uniquement des associés, mais aussi des amis, ils le sont encore. Nous nous entendions très bien. Il était agréable de travailler dans ces conditions. Le soir, je rentrais à mon hôtel pour aller méditer tranquillement puis je sortais me promener dans Paris. Souvent, j’invitais des amis à boire un verre ou diner dans un bistrot local. J’avais mes habitudes au bar du Plaza Athénée où je rencontrais mes clients ou amis de passage. Paris était pour moi véritablement la ville des lumières. A cette époque je retrouvais des amis de mon adolescence, particulièrement ma première relation amoureuse sérieuse de mes 16 ans que je retrouvais après une trentaine d’années. Ce fut un moment délicieux de retrouvailles. Elle était toujours aussi ravissante. Une femme gracieuse attirante, brillante, je n’étais pas déçu de l’avoir retrouvé. Ce soir-là, il y eut une flamme invisible d’un nouveau désir de retracer notre passé. Pourtant, il ne se passait rien. Nous bavardions toute la nuit ou presque et l’un comme l’autre hésitait à s'embarquer dans une aventure ne fut-t-elle que pour un soir.
Ma raison était assez  limpide en fait. Je possédais cette intuition, que passer la nuit avec elle n’amènerait rien de bon. Même si mon mariage était plutôt dans une phase terminale, ma conscience m’interdisait de commettre une action finalement plus liée à un désir physique qu’à une réalité profonde. Cette situation, je l’avais vécue auparavant plusieurs fois, et je la vivrais de nouveau de nombreuses fois. À chacune de ces circonstances, je ne concluais pas malgré des invitations extrêmement explicites de mes compagnes d’un soir. C’était assurément cette intuition, cette discrimination de savoir faire la différence entre un désir passager et une action soutenant ma propre évolution spirituelle. Qu’est-ce qui était le plus important ? L’intuition est toujours juste. Il y a une différence appréciable entre l’intuition et une élaboration mentale. C’est une différence qui peut être clairement perçue.
L’art d'obéir à sa voix intérieure, c’est aussi accepter la réalité, avec une discrimination sans faille, et ne pas la confondre avec l’identification passagère à une émotion, une pensée, ou un événement de la vie.
Plus tard avec le recul du temps, je me rappelais plusieurs de ces rencontres. Parfois avec un peu de regrets, me disant alors elles étaient extrêmement jolies ces jeunes Femmes, j’aurai malgré tout du conclure. Finalement comme me réveillant d’une illusion, je réalisais que non finalement, ma décision durant l’instant Présent de ces rencontres, avait été immanquablement un choix d’une grande sagesse mon intuition avait perçu quels engrenages auraient pu être déclencher sans véritablement une raison intelligente, c’étaient juste des charges émotionnelles sans lendemain, sans justification. Je vivais cette période avec une joie intense. C’était un peu paradoxal. Ma vie, familiale, mise en parenthèse durant mon séjour en France ne me manquait pas du tout. Je partais en week-end de temps en temps dans le sud de la France ou parfois dans d’autres pays européens. Cette indépendance temporaire était vraiment très agréable. Certainement, l’ambiance tendue entre mon épouse et moi-même ne donnait pas réellement envie d’être au domicile conjugal. Mes enfants ne semblaient pas avoir encore pris conscience que leurs parents ne s’entendissent plus très bien. Ils étaient habitués à me voir partir de longues périodes en voyages. Ma conscience restait presque tranquille. En dehors de ma vie parisienne très mondaine et de mes activités professionnelles ces deux mois passés en France revêtirent une importance considérable dans ma vie pour la décennie qui allait suivre. J’effectuerai deux rencontres majeures. L’une de l’ordre spirituel. L’autre, encore une fois féminine.
La Nature, la Vie nous testent en permanence. Je possédais depuis un certain cette profonde intuition qu’il allait être temps pour moi de changer de vie. Je ne savais pas si j’allais rentrer en France, mais quelque chose devait se débloquer, ma situation personnelle, mon évolution semblaient être bloqués. Je me sentais dans une impasse. Il fallait que ça bouge. Ma première rencontre fut spirituelle. Un de mes amis professeurs de Méditation Transcendantale dont je voyais régulièrement le week-end pour passer un bon moment me parla un jour de ce garçon qui parlait d’éveil. Celui-ci se proposait d'assister les personnes à s’éveiller. Subséquemment, ce mot d’éveil éveillait forcément mon attention. Mon ami m’avertit que cette personne donnait des satsangs chez une personne à Paris. Chacun pouvait y assister sans difficulté. J’étais très intrigué, car ce concept d’éveil à cette époque en 2002 était assez inédit. On parlait de conscience cosmique, mais l’éveil semblait autre chose. Je me rendais donc à une de ces réunions pour observer et comprendre. Pour quelqu’un comme moi à la recherche de la réalisation du soi, pouvoir rencontrer quelqu’un apparemment réalisé spirituellement était une occasion à ne pas rater. J’arrivais à cette réunion. Il y avait beaucoup de monde peut-être pas loin d’une centaine de personnes. Je connaissais une vaste majorité des personnes présentes. Notre conférencier avait un regard serein, une belle présence. Il s’exprimait avec aisance et sans difficulté. Ses mots sonnaient justes. Il avait de bonnes intuitions en s’adressant à différentes personnes dans l’assistance. Visiblement, il était capable de percevoir de façon très subtile les blocages psychologiques de ses interlocuteurs les débloquant avec son énergie vitale. En parlant avec quelques personnes, il semblait toucher des points sensibles de leur inconscient. Leur réaction était très fréquemment de fondre en larmes, car une douleur secrète refaisait soudainement surface. C’était très spectaculaire d’efficacité. C’était un homme sincère, souhaitant faire du bien à ses prochains. Ce qui ne veut pas dire nécessairement que sa méthode était la plus douce ou sans risques pour ceux qui poursuivaient son enseignement. Car il proposait un véritable enseignement. Il pensait que l’éveil, c’était ici et maintenant, dans le moment présent, que de façon collective, méditer finalement ne servait pas à grand-chose. Qu’en vivant ce fameux présent ici et maintenant  la libération était là. Comme beaucoup des personnes présentes, j’étais séduit par son discours. Tout semblait plutôt accessible à l’entendre présenter sa théorie. Puisque la méditation n’était pas utile et que lui par ses séminaires, il allait nous aider à avancer spirituellement, pourquoi ne pas essayer ? À l’écouter, presque, religieusement, lorsqu’on vit dans le présent, la vie est facile. La vie est relaxante. La vie est un plaisir infini. On ménage le temps d’être, de vivre toutes ces petites choses du quotidien qui, dans leur simplicité, nous font comprendre l’incongruité de vouloir à toute force ressasser le passé ou nous projeter dans le futur. La quête pour une pseudo-sécurité, que la société s’évertue à vouloir créer sans trop de succès, nous apparaît dérisoire. Accepter l’instant présent, c’est ne plus croire, ne plus espérer. C’est être. Tout ceci paraissait bien alléchant. J’assistais à plusieurs de ses séminaires pour découvrir ce fameux instant présent. Nous représentions un groupe restreint à le suivre assidûment, car il était aussi extrêmement amical et un rien charmeur. Dans ses séminaires, il se donnait beaucoup et chacun d’entre nous put expérimenter des expériences intenses de ce que j’appellerai des relâchements de stress profonds. Puis parfois sans réellement savoir trop pourquoi il déclarait cet untel était éveillé. J’en faisais partie. À mon vif étonnement, car je n'éprouvais pas le sentiment que quelque chose de très particulier s’était passé dans ma conscience. Certes, j’avais connu des petites crises métaphysiques en sa compagnie, mais rien de cela pourrait être qualifier de transcendantal. En revanche ce qui se révéla un peu troublant au cours des mois qui suivirent, c’était cet ego collectif des différents groupes qu’il gérait à se considérer comme étant des éveillés, un peu supérieurs au commun des mortels. Si lui notre guru de circonstance le disait, nous étions donc forcément éveillés. Au cours des mois et années qui suivirent, je travaillais à plusieurs reprises avec lui, car il promettait la lune jusqu’au jour où ce fut une éclipse totale. En allant fouiner un peu partout, je me rendais compte que cette mode de « l’éveil fast food », il n’y pas d’autres mots, était suivie et enseigné par de nombreuses autos décrétées éveillés gurus qui parcouraient la France et ailleurs avec cette bonne parole, ne méditez plus, suivez-nous, vous verrez l’éveil, c’est facile, cela est ici et maintenant. Je me rendais à de nombreuses conférences et j’entendais systématiquement le même refrain le même discours. Surtout à ma totale stupéfaction, les personnes buvaient ces paroles appropriées pensaient sincèrement être éveillées. Quand vous discutiez avec elles, il était visible que la plupart d’entre elles ne possédaient aucune réelle connaissance de l’éveil. Cela m'évoque un de ces conférenciers demander à l’assistance « qui pense être éveillée ici » et de voir la quasi-totalité de la salle lever la main.  C’était assez déroutant, car d'une rapide observation, il était clair de comprendre que tous ces éveillés étaient des belles au bois dormant. Dans ces conférences, j'observais aussi beaucoup de personnes précédemment rencontrées dans d’autres mouvements spirituels. Elles semblaient faire du shopping de conscience pensant probablement qu’en rencontrant le plus d’être spirituels elles iraient plus vite elles-mêmes. Pourtant, assurément, les discours étaient totalement similaires de l’un à l’autre. Pour expliquer un peu mon mieux, mon ressenti vis-à-vis de ces intervenants, prenons une analogie. Imaginons que nous disposons d'une échelle de grandeurs de 1 à 10. Tout en haut à 10, nous avons les maîtres illustres reconnus, Maharishi, Guru Dev, Swami Rama, Yogananda, Amma, Babaji . Ils sont incontestablement les grands Gurus de l’histoire de la spiritualité. Comparons-les maintenant avec nos éveillés des temps modernes. Nous pourrions dire que ceux-ci se situent à l’échelon trois ou quatre, éventuellement 5. Ils ont eu des expériences d’expansion de conscience fortes, de transcendance intense. Mais absolument pas intégrées dans le champ de l’absolu. Il possédait une vision limitée de la conscience cosmique. Et encore moins dans le champ de l’expérience, celui de la matière. De plus dans la plupart des cas, ils ne bénéficient d'aucune connaissance intellectuelle du Véda par exemple, ou très partielles. Ils ont généralement une perception forte, une intuition nettement au-dessus de la moyenne, simplement ce n’est jamais parfaitement intégré. Ces pouvoirs limités leur permettent néanmoins de sentir ou voir des choses plus subtiles que le commun des mortels, mais un pouvoir de ce genre ne se transmet ? C’est un don de Dieu qu’il faut utiliser avec parcimonie et une grande délicatesse. Ils sont donc incapables d’expliquer à leurs disciples fraichement convertis la dimension d’une expérience décisive. Ils tâtonnent tentant sincèrement. Ici se situe le drame. Ils donnaient un semblant d’explication ne pas tenant la route. Leur réponse type ? Il faut demeurer dans le moment présent. Oubliez les Gurus, ils sont trop compliqués, pas besoin de leurs enseignements. Les conséquences peuvent être dramatiques pour leurs disciples, mais pas seulement. En se proclamant enseignants spirituels, ils prennent vis-à-vis de la dimension de l’absolu, la responsabilité de faire grandir spirituellement toutes ces personnes vers la réalisation du soi. Le problème est qu’ils en sont incapables provocant même des lésions spirituelles, car déclenchant des processus énergiques qu’ils sont dans l’impossibilité de contrôler ou d’expliquer. La conséquence est d'observer ces personnes quitter le chemin spirituel blessées émotionnellement, parfois avec une colère inapaisable. Je peux en témoigner, je l’ai vu. Je l’ai vécu, et surtout, je n’ai jamais rencontré une personne suivant ces éveillés atteindre un quelconque Nirvana, ou ne serait qu’un peu plus de bonheur supplémentaire dans leur vie au quotidien. Un jour Maharishi parlait de ces éveillés. Il expliquait que ces personnes s'éloignant de la tradition de la connaissance védique en s’intronisant Guru, devraient par la suite revenir de vie en vie pour permettre à tous leurs disciples ayant été détourné de la voie réelle d’atteindre la réalisation. Ce serait leur karma. Continuer inlassablement à réparer les dégâts causés par leur ignorance et de leur ego ayant pris le dessus. Le risque pour ces apprentis sorciers est de ne pas avoir réussi pour eux-mêmes à se retrouver dans un état de conscience spirituelle élevée, mais aussi d’avoir pendant les années à venir à s’occuper de ceux qu’ils auront déroutés intentionnellement ou non de la voie royale. C’est assurément une très responsabilité considérable qui est bien dommageable pour eux et ceux qu’ils auront encouragé à les suivre. Je constatais que les personnes voguant d’un guru à l’autre, sans véritablement le comprendre, étaient prises dans une sorte de compétition à celle qui serait la plus évoluée spirituellement et le plus vite. De façon générale, le besoin de compétition détient une place considérable dans la vie. On peut l'observer continuellement. On souhaite posséder plus que son voisin à un niveau matériel : une superbe voiture, une maison plus belle, un salaire plus important et bien cet esprit de compétition existe aussi dans la recherche du Divin. Nous voulons être plus « évolué », plus « libérés », plus « ascétique », plus « généreux » et ainsi de suite. Comme si le Divin avait élaboré une sorte de compétition entre tous les êtres humains pour leur donner un diplôme d’« êtreté ». Après deux ou années à fréquenter nos amis éveillés, je m’en éloignais aussi rapidement, que je m’en étais approché, percevant, réalisant l’erreur de ceux qui les suivaient. C’étaient beaucoup de mots avec des expressions stéréotypés tout à fait séduisants même pour un esprit averti. Simplement, tout le monde ne possédait pas le caractère ou l’expérience pour s’en éloigner à temps en saisissant le vide sidéral de tous ces verbiages. Certains pensent constamment qu’ils sont éveillés, j’en connais, c’est très dommage. Durant cette période toutefois intéressante, car je rencontrais de nombreuses personnes d’une grande richesse intérieure, je faisais de nombreux séminaires. Après mes deux mois en résidence hôtelière de luxe, après avoir finalisé notre association avec nos amis français, je rentrais aux Etats-Unis. Cette période fut de transition. Notre groupe de brokers gagnait toujours bien sa vie, mais nous pressentions que cela n’allait pas durer. Enron disparaissait, les autres compagnies petit à petit réduisaient leurs activités de trading, et le marché climatique, qui n’était qu’un marché de niche ne devenait plus du tout prioritaire pour les intervenants.
Avec l’Europe, nous réussissions de belles transactions et nous arrivions peu à peu à développer une base de clients fidèles. Cependant, leur activité restait très marginale. Pour promouvoir le marché climatique nous avions créé une association en 1998. Le siège de cette association était à Washington, elle fut baptisée la « Weather Risk Management Association ». En Europe, nous créâmes aussi la filiale, « WRMA Europe » dont je représentai le premier Président pendant 2 années. Mon rôle était d’organiser des conférences sur deux jours en invitant de multiples intervenants afin de présenter notre marché. La première de ces conférences fut organisée à Paris, puis Londres, Francfort, Rome, Amsterdam et en Toulouse. Nous tachions d’en présenter deux par an à chaque fois dans une ville différente. De nombreuses sociétés se faisaient représenter, car à défaut de faire du trading climatique, tout le marché européen était très intrigué par cette invention récente américaine. Spéculer sur le climat était quand même quelque chose d’assez novateur. Notre conférence à Toulouse fut particulièrement réussie. Nous étions des clients importants de Météo France, leur siège était à Toulouse et mes relations avec leur direction très amicale. Je proposais leur proposais d’organiser une de nos conférences à Toulouse, ils en furent ravis. Le conseil d’administration de la WRMA accepta avec joie cette proposition. Météo France effectua les choses en grand. Un château local fut loué pour la circonstance et une grande dégustation de vins fut organisée pour tous nos participants suivis d’un repas pantagruélique dans une des salles du château. Nous partions ensuite tous à Toulouse pour clôturer la soirée. Nos invités américains étaient particulièrement contents. En dehors de Paris, peu d’entre eux connaissaient les villes de province. Toulouse représenta une expérience grisante pour eux. Nos conférences regroupaient en général entre 80 et 120 participants. Ce n’était en aucun cas des conférences surdimensionnées, car le marché climatique était très spécialisé et pas très volumineux au niveau transactionnel. C’était un marché de niche fructueux pour un groupe restreint d’intervenants qui semblait bénéficier d'un potentiel de développement substantiel. En juillet 2002, je retournais en France pour superviser nos opérations. Je sous-louais un appartement de fonction. J’allais y rester deux mois. Parallèlement, le marché aux Etats-Unis commençait réellement à se tarir, et ma vie familiale sérieusement à péricliter. Je rencontrai à Paris celle qui allait devenir ma prochaine compagne les années à venir durant un séminaire. Avec mon épouse à New-York, nous avions un accord tacite, le premier à vouloir partir pourrait le faire, un arrangement amical se ferait. Nous habitions dans une maison de 700 mètres carré, de ce fait nous nous croisions uniquement le matin et le soir ou pour partager un moment avec nos enfants. Il n’y eu quasiment jamais de cris ou de heurts. Uniquement, notre relation s’éteignait. Nous n’avions plus rien à faire conjointement, cela ne voulait pas dire que nous devions nous entre-déchirer
Deux années après la naissance d’un de nos fils, notre couple semblait en effet à bout de souffle. Nous n'éprouvions plus les mêmes envies. Nos amis ne demeuraient plus les mêmes. Moi-même, n’étends plus attiré par les mondanités, ma femme finissait par me trouver ennuyeux. Elle m’avait connu prêt à toutes les escapades improvisées. Mes comportements imprévisibles l’avaient séduite. Tout cela semblait avoir disparu. Mon épouse se sentait un peu trahie probablement. En un mot, celle-ci m’avoua qu’en-dehors des problèmes inhérents au quotidien, elle éprouvait ce sentiment qu’elle n’aurait en aucun cas dû se marier. À dire vrai, elle voulait rester célibataire sans attache masculine. Vivre en femme célibataire. Après quelques mois de tergiversations, moi-même étant quelque peu secoué par cet aveu un peu inattendu, nous décidions de nous séparer à l’amiable. Tout se déroula harmonieusement. Nous engagions un avocat commun qui ficela le dossier rapidement, nous nous étions mis d’accord sur les conditions, et jusqu’à ce jour 18 années après nos relations sont restées amicales. Mes enfants et moi sommes restés très proches jusqu’à ce jour. Après cette séparation, je devais quitter les Etats-Unis pour réinventer ma vie professionnelle et personnelle. Je n’avais plus d’emploi, il fallait trouver une façon novatrice d'aborder ma nouvelle vie.
En septembre 2002, je quittais les Etats-Unis pour rentrer en France comme je l’avais fait quinze années auparavant dans l’autre sens. Je démissionnais de la société ou je travaillais, mais de toute façon nous étions en quasi-liquidation et je me retrouvais avec 1000 euros en poche pour redémarrer. Je m’installais avec ma nouvelle compagne, je m’inscrivais à l’ANPE et recevais ce qui s’appelait à l’époque le RMI, environ 250 euros par mois à l’époque. Grâce à un petit coup de pouce de la Nature, je recevais pendant quelques mois des indemnités de chômage du gouvernement américain. Je passais d’une maison de 700 mètres carré à un studio de 29 mètres carré, c’était ce qu’on appelle à intégrer les opposés. Pendant les neufs premiers mois de l’année 2003, je me contentais de jouir de mon temps disponible. Je travaillais occasionnellement principalement des petits boulots. Un ami m’avait proposé de livrer des tables de massage à ses clients, il me payait 10 euros de l’heure. Cela peut paraître étonnant, mais j’étais très serein. Pas de pression, pas de compétition, pas de responsabilité, toute ma cervelle, tout mon esprit se retrouvaient dans un état de suspension totalement transcendantal. Je ne disposais pas de pas beaucoup d’argent, mais je tenais le coup. Je trouvais même le moyen d'utiliser l’avion plusieurs fois pour aller rendre visite à mes enfants à New-York grâce à mes miles gagnés auparavant sur mes comptes de voyageur fréquent accumulés durant les années précédentes. Bien sûr, ce n’était pas en business class, mais je me rendais compte que je n’étais absolument pas stressé par cette situation inédite. C’était un nouveau départ entièrement assumé dans ma conscience. La Nature m’aidait, me soutenait.

 

 

L’acceptation de la réalisation

 


Être illuminé, c’est avant tout une réalisation en dehors du mental, au niveau transcendantal de la vie. Une prise de conscience de l’existence de l’âme et de son éternité. Lorsque notre conscience s’est éveillée à elle-même, elle accepte son statut d’éternité. Elle voit qu’il n’y a ni fin, ni début. Elle réalise entièrement qu’elle est indestructible, invincible. On ne peut pas détruire ce qui est éternel. La conscience sait que le passé et le futur n’existent pas que seul le présent compte, qui demeure lui aussi une valeur appelée à disparaitre à un moment donné. La conscience ne connait pas la limitation du temps. L’égo a formé ce cadre pour maintenir son contrôle sur l’évolution de l’esprit.

La conscience consciente d’elle-même témoigne de la vie changeante, celle de la matière. Elle observe l’éphémère. De son éternité non-changeante, la conscience observe le théâtre de la vie, son flot incessant simplement, au lieu d’aller à contrecourant du monde changeant, elle accepte cette vérité que le rythme du monde de la matière est totalement illusoire son sous-jacent étant la conscience éternelle immuable. La conscience réalisée peut tout accepter, tout intégrer. Accepter veut dire ne jamais dire non à ce que la vie changeante peut offrir. C’est à partir du domaine du non-changeant d’apprécier la valeur intrinsèque du changeant qui lui ne peut exister qu’avec la valeur non-changeante et transcendantale de la vie. Accepter, c’est voir qu’il n’existe pas de dualité, pas de disharmonie dans le jeu de la création. La conscience de l’unité veut dire que le connaisseur, l’action de connaitre et le connu ne constituent qu’un. Chacune de nos actions possède en elle-même cette valeur d’unité. Il n’y a pas de séparation. Tout est un avec tout. Ne jamais dire non ne veut pas dire vivre dans un état de faiblesse fataliste. Dire oui à tout ce qui se présente c’est être simplement conscient du Soi, c’est regarder un évènement, une situation en englobant d’un coup de conscience tout ce qu’une action spécifique signifie. C’est observer le mental qui cherche à maintenir son emprise sur notre petit « moi » en provoquant des sources de conflits à répétition, incitant l’égo à la confrontation permanente qu’elle soit intérieure ou extérieure. Lorsque cela est vu et compris la conscience prévaut annihilant toute aspérité négative. L’intuition éveillée de la Conscience comprend l’emprise de l’égo face aux imprévus de la vie. Car ce qui génère nos angoisses, c’est bien l’imprévu. Nous nous forgeons une vie de résistance et de stress en nous construisant sur un passé révolu et un futur inexistant qui tous les deux nous angoissent. Notre égo entretient subtilement cette peur. Dans le champ transcendantal de la conscience il n’y pas de résistance au développement de l’évolution de la vie. Dans une conscience réalisée, la vie devient un flot incessant de satisfactions.





Chapitre 11

"Il n'existe rien de constant, si ce n'est le changement."
Bouddha

Après ces 9 mois de transition, mes indemnités chômage venant des Etats-Unis allaient s’arrêter, je sentais qu’il me fallait obtenir un emploi. En France, quand on ne possède pas de diplôme contrairement à d’autres pays, on est approximativement un paria ou un intouchable, ce qui représentait mon cas. Je devais contacter mes anciens collègues et surtout frapper à la bonne porte.
Et la Nature me montrait une fois de plus son soutien indéfectible.
Au mois d’août 2003, sur une intuition, je sollicitais un ancien collègue de travail. Nous nous connaissions bien et j’avais eu l’occasion par le passé de rencontrer son management, des personnes hyper avenantes. Mon ami était responsable de grands comptes à la bourse de l’électricité qui était davantage à cette époque une start-up. Il venait de licencier une responsable de grands comptes qui n’avait pas correspondu au profil qu’il recherchait. Lorsque je l’appelais lui expliquant que j'espérais un emploi, il me dit que ça tombait très bien. Un rendez-vous fut pris à la hâte pour le rencontrer avec son directeur commercial. Un jeune cadre dynamique très ouvert et vraiment amical. Tout s’enchaîna très vite. Nous nous mettions d’accord sur un salaire. Je ne me montrais pas trop gourmand, d’abord parce que je ne voulais pas rater cette opportunité par des demandes salariales inconsidérées, je savais que ce n’était pas comme une maison de courtage offrant des salaires mirobolants. C’était un univers totalement différent de développement commercial plus technique et puis cette nouvelle aventure m’intéressait. Après ce premier rendez-vous, j’étais invité à rencontrer tous les autres directeurs de l’entreprise pour qu’ils exposent leurs avis sur ma candidature après un bref entretien. Finalement, je devais terminer par le PDG pour l’agrément final qui, par chance, je connaissais déjà un peu. L’entretien avec lui fut rapide et cordial, mon profil commercial semblait lui plaire, la cause était entendue.
Tout se passa tranquillement. L’avantage appréciable pour moi dans cette situation est que je n’ai pas eu à passer tous ces tests psychologiques dont les entreprises françaises sont friandes, entretiens en longueur ou quasi-interrogatoire sur la vie privée. De plus, le fait de ne pas posséder de diplômes ne perturbait personne. Ma personnalité cadrait avec l’univers de cette entreprise, mais surtout mon expérience professionnelle parlait pour moi.
Après deux semaines, je recevais un appel de mon nouveau directeur commercial, tout était ficelé, je pouvais commencer avec un salaire de base de 55000 euros par an et avec possibilité de primes annuelles. C’était parfait. Je recommençais une carrière naissante comme responsable de grands comptes. La différence étant que je devais tout à réapprendre sur ce nouveau marché de l’électricité. Celui-ci était en pleine expansion à la suite de la déréglementation voulue par l'Union européenne pour créer une concurrence afin de faire baisser les prix.
Avant toute chose, mes premiers jours dans cette société furent une redécouverte du monde de l’entreprise en France et du fonctionnement du fameux modèle français. Ayant été engagé avec un contrat en bonne et due forme, j’allais à la caisse d’allocations familiales ou l’organisme qui chapeautait mon RSA. Je leur signalais que j’avais un emploi bien rémunéré et que je n’avais plus besoin de ce revenu qui était si mes souvenirs sont exacts de 270 euros mensuels. Mon interlocutrice très aimable par ailleurs me félicita chaleureusement pour cette réinsertion, mais me dit que ce versement allait durer 6 mois supplémentaires au cas où ma période d’essai ne se passerait pas bien. Je la remerciais tout en étant interloqué insistant réellement pour ne plus percevoir ce montant qui à mon sens n’avait aucun sens économique ou social. Elle ne pouvait rien y faire, c’était la loi du moment. Donc, en plus de mon salaire, j’allais obtenir de l’Etat une sorte d’allocation de réemploi. Je pensais que la France marchait un peu sur la tête surtout revenant des Etats-Unis ou il faut réellement se débrouiller tout seul pour s’en sortir. Il y avait aussi une période d’essai. Pour moi, elle était de trois mois avec une extension éventuelle de trois mois supplémentaires. À mon arrivée, le directeur juridique de la société m’expliqua un peu tous les avantages sociaux dont les employés bénéficiaient. Mutuel, le plan épargne-retraite, vacances, RTT. La RTT était pour moi un avantage assez lunaire. Le gouvernement français avait décidé la semaine de 35 heure travaillée comme un maximum par salarié. Dans certaines industries, des dérogations étaient possibles pour les employés qui pour de raisons multiples devaient travailler fréquemment plus d’heures par semaines. Cependant, en compensation, ces employés acquéraient des jours de congé complémentaire. Si bien qu’au lieu de bénéficier de cinq semaines de congé payé par année, je me retrouvais avec quasiment 8 semaines de congé, ne parlons pas des fêtes et week-end prolongés dont notre pays est mondialement connu et envié probablement. Mon interlocuteur m’expliquant tout ceci voyant mon air un peu songeur était un peu amusé par ma réaction. Il m’expliquait qu’effectivement le système était bien distinct qu’aux Etats-Unis. Puis pour conclure, il me dit très sérieusement, de toute façon si tu passes la période d’essai, après, ce sera quasiment vain de te virer à moins d’avoir tué père et mère. , tout en me souhaitant longue vie et prospérité dans la société. Je débutais ma vie professionnelle en France sous les meilleurs auspices. Nous représentions une équipe composée de trois commerciaux, un responsable communication un responsable des données statistiques de marché et un collaborateur chargé de l’administratif. Lorsque j'arrivais dans cette société, nous étions un peu moins d’une vingtaine de cadres venant d’univers très divers. Les écoles prestigieuses étaient représentées avec l’ESSEC, les Mines, Sciences Po, quelques grandes écoles de commerce, et ce que j’appellerai l’école de la rue avec deux représentants. La majorité était plutôt assez jeune et très diplômées, car ce marché naissant de l’électricité était très technique, nécessitant une très grande connaissance du droit européen dans de nombreux domaines. Il fallait aussi être particulièrement bien informer sur le fonctionnement des réseaux électriques, le cheminement technique de l’Énergie, car être alimenté en électricité dans chaque foyer est une évidence pour tous, mais il y a en amont tout un travail de gestion des réseaux d’une grande complexité. Par ailleurs, l’ambition de notre PDG était de réaliser un véritable réseau européen en collaboration avec d’autres bourses européennes ayant vu le jour après les lois votées par Bruxelles. Le but de déréglementer ce marché était de faire réduire les prix et d’encourager l’investissement dans la modernisation des réseaux et créer de véritables interconnexions entre les réseaux de pays limitrophes. Le but de la création d’une bourse de l’électricité était de créer un prix de référence pour les acheteurs et les vendeurs et éviter dans la mesure du possible des fluctuations irrationnelles des prix qui auraient pu avoir un impact négatif sur les entreprises ou l’économie d’un pays. Le prix fixé du mégawatt tous les jours sur notre bourse permettait une meilleure visibilité des entreprises pour gérer le prix de l’énergie. Au début, je devais apprendre la structure de ce marché innovant, rencontrer les clients de notre société, apprendre l’univers réglementaire et légal, développer nos relations avec de nouveaux clients, participer à de nombreux forums ou congrès à travers l’Europe ou étions généralement représentés avec un stand et une armée réduite de commerciaux, juriste et ingénieur pour expliquer notre travail et développement.
Pour notre fine équipe de commerciaux, il s’agissait durant ces grandes messes des marchés de l’énergie de rencontrer les traders pour les inciter à travailler sur notre plateforme de trading, car nous étions une bourse électronique, pas des brokers. D'autre part que bourse, nous devions respecter une logique de neutralité, nous ne pouvions pas contacter directement les clients comme les brokers procédaient pour les inciter à travailler plus avec notre plateforme que celle de nos concurrents. Il y avait une réelle dimension technologique qui incitait plus ou moins les intervenants à travailler plus avec une bourse qu’avec un broker. De plus, l’avantage de travailler avec une bourse représentait une garantie de confidentialité. Les noms des intervenants n’étaient jamais dévoilés pendant les heures d’ouverture des marchés nous représentions un marché réglementé contrôlé directement par l’autorité des marchés financiers. Tous les systèmes de confirmation de transactions, les documents comptables, les ordres de livraisons étaient centralisés chez nous. Cependant la nature humaine étant ce qu’elle est, encore à cette époque, un trader était toujours sensible au contact humain préférant avoir un interlocuteur en chair et en os plutôt qu’un écran sans âme. Actuellement, je pense que c’est plutôt le contraire, la nouvelle génération étant plus éduquée dans un mode de fonctionnement multi-écrans. J’avais été engagé avec une idée bien précise. Notre bourse qui était très compétitive sur le marché de l’électricité spot, c’est-à-dire pour simplifier un marché transactionnel au jour le jour, voulait se lancer dans celui du marché de contrats à terme. C’est-à-dire permettre aux intervenants d’acheter et vendre de l’électricité à plusieurs mois d'échéance en fixant un prix aujourd’hui. Ceci est une explication succincte pour expliquer un marché très complexe en fait. Tout devait être organiser. Bien sûr l’aspect technique mais juridique, marketing commercial, comptable et technologique étaient primordiaux. Tout cela demandait énormément de recherche, de travail et surtout une parfaite coordination entre toutes les équipes pour produire un projet fiable et compétitif. Lorsque tout était validé par notre comité de direction et nos actionnaires, notre équipe de commerciaux partions à la rencontre de nos principaux clients existants ou potentiels pour présenter notre projet. J’arrivai en septembre 2003, le marché à terme fut lancé en juin 2004.
Nous nous préparions sans relâche à effectuer nos présentations Powerpoint pour nos clients avertis. Cela durerait plusieurs mois. Pour moi, c’était radicalement nouveau, car je devais quasiment tout apprendre. Que ce soit le juridique, l’aspect technologique ou même commercial, j’étais dans ce domaine bien particulier un vrai néophyte. Grâce à la bienveillance et au soutien de mes collègues, tout se passa bien. Mon directeur commercial était vraiment patient et possédait un don véritable de coaching. Je me rappelle ou plusieurs dans des voyages en avion, il me faisait répéter, disséquer nos présentations pour être parfaitement à l’aise avec ce jargon que je ne connaissais pas bien. Il fut d’une gentillesse extrême et véritablement très patiente. Durant cette période d’apprentissage à marches forcée, je sympathisais avec mes nouveaux collègues. Nous n’étions pas très nombreux, c’était très aisé de se lier avec mes collègues de travail. Je me fis plusieurs amis donc particulièrement un qui à ce jour est resté un grand ami. David. Il sortait de Sciences Po, il avait 25 ans, moi 45, mais cette différence générationnelle ne signifie pas grand-chose. David avait un humour décapant, une intelligence d’une grande finesse, une adaptabilité hors du commun. Ce n’était pas à proprement parler un commercial, mais à force d’observer notre équipe de commerciaux travailler, il aimait se joindre à notre groupe qui était assez jovial, toujours prêt à faire des plaisanteries, pas forcément de bon gout, mais créant un peu de détente dans nos équipes qui étaient sous pression constante pour faire avancer le développement de notre startup.
De plus, il connaissait généralement ses dossiers jusqu’au bout des ongles. Il apprenait et se procurait un réel plaisir à nous expliquer avec une patience considérable lorsque nous autres les plus anciens ne connaissions pas les réponses à des questions très techniques. Il était polyvalent. Il pouvait aller du juridique aux aspects techniques ou à la connaissance des marchés en un rien de temps. J’étais très impressionné par ses qualités professionnelles et humaines. Un jeune homme hors du commun. Depuis toutes ces années nous sommes en contact prenant un réel plaisir à partager nos souvenirs ou nos projets à venir.
Étant une start-up et une bourse réglementée nos frais de représentation et de voyage étaient tirés au cordeau. C’était cocasse pour moi, car lorsque j’étais broker ou directeur des projets aux Etats-Unis, je voyageais toujours en business class rarement en dessous d’un hôtel cinq étoiles avec des dépenses en invitations somptuaires. Là, c’était l’opposé. Nous bénéficiions d'un budget limité pour nos hôtels en fonction des pays visités. Nos invitations à déjeuner ou à diner respectaient aussi ces contraintes budgétaires, ce qui nous interdisait d’aller dans des restaurants haut de gamme. Je dois dire que parfois cela frisait le ridicule, car pour trouver des hôtels respectant notre budget nous devions nous éloigner des centres-villes et dépenser une fortune en taxi équivalent à une chambre d’hôtel. Ceci se passa plusieurs fois particulièrement à Londres qui est une ville hors de prix.
Nos concurrents brokers, que je connaissais bien, n'éprouvaient pas ce genre de problèmes dépensant allègrement leurs deniers. Mais nous nous en moquions, car nous représentions une équipe soudée et passions de bons moments ensemble.
À cette période, je parlais ouvertement de ma pratique de la Méditation Transcendantale. Contrairement aux années 1980, l’idée d’une pratique méditative était plus acceptée, mieux respectée en France. Un méditant n’était plus considéré comme étant un farfelu. Nous discutions de temps en temps de ce sujet. Deux de mes collègues finirent par apprendre la MT après une dizaine d’années d’échanges avec moi. Mieux vaut tard que jamais. L’un d’entre eux me confiait qu’il se demande pourquoi il n’avait pas appris avant. Il n’y a pas d’explication. Simplement les circonstances de la vie nous rendent plus prêt que d’autres à accomplir cette démarche. En voyageant à travers l’Europe, je méditais durant les heures de vol. Mes collègues me voyaient fermer les yeux et savaient que je méditais. Ils me laissaient tranquilles avec un respect absolu. C’était extrêmement plaisant.
Au sein de notre entrepris en, nous avions une très méfiance extrême des médias. Nous représentions un symbole, en quelque sorte le bras armé de la déréglementation du marché de l’électricité en France, notre PDG était fréquemment sollicité pour des interviews par la presse ou la télévision. Il était la seule habilité à répondre aux journalistes. Il disposait d'une grande expérience. Il savait qu’une phrase ou un commentaire isoler de leur contexte pouvait être dévastateur pour ce que nous essayions de construire. Beaucoup en France étaient contre l’ouverture des marchés à la concurrence. Syndicats, hommes politiques, certains économistes criaient au scandale devant ce qu’ils appelaient le démantèlement du service public. Nous représentions un système qu'ils détestaient. Comme en tout temps, il fallait aussi un bouc-émissaire. Lors de grèves au sein d’EDF l’électricité dans notre immeuble était coupée, uniquement dans notre immeuble et bien entendu à l’heure cruciale des cotations en bourse pour le prix de l’électricité. Tout était planifier pour perturber le marché. Avantageusement, nous possédions un groupe électrogène assurant la sécurité de nos opérations. Nous avons échappé ainsi à deux ou trois tentatives de sabotage. Une autre fois, des syndicalistes forcèrent la porte de notre bureau pour protester. Ils étaient un peu énervés mais pas extrêmement désagréables. En outre, ils ne comprenaient pas bien les fonctionnalités d’une bourse de l’électricité. Ils avaient une rhétorique un peu passéiste. Nous représentions des suppôts du capitalisme, nous aurions dû avoir honte d'exercer ce métier, ils demeurèrent avec nous quelques heures, puis s’en allèrent vers la sortie le poing levé.
Plusieurs grandes messes du monde de l’énergie se déroulaient chaque année à travers l’Europe. Nous y étions représentés systématiquement. La plus importante était à Essen en Allemagne. Cet évènement durait 3 jours et toutes les compagnies puissantes européennes y étaient présentes surtout dans ces années ou l’Europe voulait libéraliser le prix du marché. Mais aussi parce que l’on parlait de plus en plus de créer un marché environnemental pour inciter les pays industriels à diminuer leurs émissions de CO2. Tous les intervenants voulaient être capables de prévoir ce qui allait se passer dans les années à venir. Gouverner, c’est prévoir dit l’adage, c’était assurément de circonstance. À Essen en dehors des contacts que nous établissions avec des clients potentiels, de grandes soirées étaient organisées chaque soir avec pour sponsors des grands énergéticiens. RWE, l’EDF allemand, chaque année étaient de la partie. Pour nous, c’était une bonne occasion de rencontrer nos amis traders ou brokers, c’était à plusieurs reprises des nuits très tardives. Comme je ne buvais plus d’alcool depuis déjà quelques années, mes lendemains étaient assez faciles en revanche mes collègues avaient régulièrement besoin de petits-déjeuners sur vitaminés pour recouvrer un semblant de bonne mine. Assez singulièrement, en cette époque ou tout le monde nous parle de l'Union européenne, dans ces conférences en Allemagne en dehors des personnes impliquées dans les marchés internationaux, les visiteurs allemands du monde industriel ne parlaient que très rarement l’anglais et très occasionnellement le français. Ces personnes étaient souvent très fières de ne pratiquer que l’allemand. Il y avait souvent des petits commentaires du genre, vous êtes en Allemagne, c’est à vous de parler l’allemand, rarement exprimer avec agressivité, mais toujours assez condescendant. Ceci illustrait à un niveau très basique la réalité des fossés culturels encore à combler pour une meilleure compréhension entre les peuples en Europe. On ne peut nier l’intégrité culturelle de chaque nation. Les langues, les coutumes, les comportements tout cela établis les fondements d’une nation, vouloir uniformiser à tout prix une Europe sans respecter la diversité de chacun ne pourra amener que des déconvenues et incompréhensions. Dans tous mes voyages à travers l’Europe, je constatais cette forme de rejet chronique, presque inconscient. Tout demeure immanquablement une question de conscience. Pour obtenir une forme politique d’unité des nations, nous ne pouvons qu’accepter la diversité de chacun des individus qui la composent. La capacité de notre conscience individuelle à transcender le monde du mental est fondamental pour bâtir une union collective forte et réelle. Les fondements du progrès de la croissance d’une société harmonieuse passent inévitablement par un individu épanoui, aucune commission, aucune loi ne pourront en aucun cas obtenir une union sans croissance de la conscience individuelle, qui alors pourra s’exprimer en se développant dans la conscience collective. Nous allions de conférences en conférences au cours de l’année. L’ambiance au sein de notre équipe très chaleureuse. Je me faisais à ma nouvelle spécialité. C’était moins stressant que d’être broker à New-York, moins rémunérateur, mais c’était la France pas les Etats-Unis. Une culture distincte dans le monde du business. J’étais toujours un peu amusé quand j’entendais certains de mes collègues critiquer l’esprit de compétitivité des Américains, comme si c’était une maladie redoutable. Deux de mes enfants ont été éduqués aux USA, près de New-York, et effectivement, dès un âge tendre, on insuffle aux enfants un esprit compétitif. Mais cela est concrétisé à travers la pratique du sport. Particulièrement le basket, le football américain ou le base-ball. J’ai cependant constaté que mes fils étaient parfaitement heureux de faire partis d’équipe qui gagnait et surtout qui n’aimait pas perdre. Cela ne veut nullement dire qu’ils étaient mauvais perdants. Non. Cela voulait dire qu’on jouait pour gagner, pas pour faire de la figuration. Je ne les ai jamais vu traumatisés par cette volonté de gagner ou de se faire battre à plate couture dans les compétitions diverses. Cet esprit, il se retrouve en grandissant que ce soit à l’université ou ailleurs. Je dois avouer que personnellement, je trouve que l’éducation reçue par mes enfants en Amérique a été plus épanouissante que celle reçu mes deux autres fils en France.

Il m’a fallu deux années pleines pour me réadapter au système français. Nullement au niveau de mon emploi. Je n’étais pas du tout dépaysé, car représentant une entreprise à vocation internationale, il y régnait une ouverture d’esprit plu grande que dans des entreprises plus tournées vers le marché intérieur. En fait le plus difficile était de ne pas bénéficier la même qualité de service au quotidien qu’aux Etats-Unis. Attendre un temps infini pour acheter un timbre à la poste, des services sociaux débordés, une administration pléthorique d’une lenteur homérique. Et puis en 2003, les livraisons ou commandes de plats à emporter étaient pratiquement inexistants ou tout simplement de mauvaise qualité, le prix du litre d’essence totalement prohibitif, pour louer une voiture, c’était presque pire que d’aller à la poste, en fait la notion de service n’existait pas réellement pour faciliter le quotidien des citoyens. La modernisation de nos habitudes françaises allait se développer les années suivantes avec succès heureusement d’ailleurs. En attendant, en France, j'éprouvais l’impression d’avoir réalisé un retour de dix années en arrière.
Me renseignant auprès d’anciens expatriés qui avaient vécu longtemps à New-York comme moi, invariablement, il m’était répondu, « il te faudra deux années pour te réadapter ». Souvent, dans les familles rentrant au pays, c’était l’épouse et leurs enfants  qui souffraient le plus du retour dans la mère patrie. Les enfants la plupart du temps devenus rapidement bilingues, jugeaient le système américain plus adapté aux besoins de jeunes enfants ou adolescents. Plus de sports, plus d’activité parascolaires. Les épouses trouvaient plus de services pour s’occuper de leurs enfants. Plus de modernité en quelque sorte. J’étais réellement très critique vis-à-vis de mon pays et pas grand-chose ne trouvait grâce dans mon esprit. Je suppose que c’était une phase normale de réadaptation. De 2003 à fin 2007, je me glissais dans mon nouveau costume de commercial. L’ambiance était agréable, parfois je m’ennuyais un peu, mais la Nature faisant une nouvelle fois bien les choses, une nouvelle opportunité se présenta pour me permettre d’avancer un peu dans mon évolution professionnelle. L’Union Européenne souhaitait créer un marché de l’environnement basé sur des échanges de quotas de C02. Il s’agissait de créer des bourses permettant à des entreprises polluantes de gérer le risque d’émissions de CO2 en achetant ou en cédant des droits d’émission de gaz à effet de serre. L’actionnaire principale de Powernext représentait à l’époque Euronext, la bourse des valeurs disons classiques qui détenait des participations dans de nombreuses bourses européennes.
Euronext souhaitait sortir du capital de Powernext pour constituer une bourse de l’environnement. Ne voulant pas créer une structure sans personnels qualifiés, Euronext commença à négocier avec les autres actionnaires une possible sortie du capital. Déjà, Powernext avait lancé avec succès un marché « spot » de CO2 sur sa plateforme de transaction. Des intervenants plus nombreux devenaient clients, générant un volume d’échange d’opérations de plus en plus considérable au quotidien. Étant particulièrement à l’aise avec ce produit, je m’impliquais de plus en plus et nombre de clients devenaient même des amis. De plus, j’avais mis en place un système de mise en relation avec nos clients, nous l’appelions cela « animation de marché », à travers les messageries existantes, en l’occurrence Yahoo! messenger. Je parlais ainsi en direct avec les traders pour les inciter de la façon la plus neutre possible à traiter sur notre plateforme plutôt qu’une autre. Cela marchait au mieux.
De ce succès assez net Euronext voulait en récolter les fruits en constituant cette nouvelle bourse de l’énergie. Powernext en même temps semblait vouloir se recentrer sur son modèle de développement initial, à maîtriser le marché de l’électricité.
Dans cette opération, Euronext ne voulait pas se lancer sans avoir négocié au préalable le transfert d’une équipe de cadres pour lancer ce marché avec succès. Après quelques interviews, négociations salariales et assurances de reprises des employés par Powernext en cas d’échec, une équipe fut composée pour lancer cette aventure inédite. La nouvelle société allait s’appeler Bluenext, un nouveau PDG serait nommé et quelques-uns d’entre nous quittèrent Powernext fin 2007. Nous étions rejoints par quelques personnes d’Euronext qui en profitait aussi pour se délaisser de certains membres de leur personnel devenus redondants. Une responsable juridique, un directeur financier, un responsable des opérations informatiques, une équipe de surveillance de marchés pour s’assurer de la régularité des transactions, tout ce petit monde se retrouvait avec l’équipe de Powernext dont je faisais partie, avec mon ami David, Thierry Carol, Pauline et quelques autres.
La première surprise fut la nomination de notre nouveau PDG. Quand nous avons saisi son nom pour la première fois, nous étions assez satisfaits. Il bénéficiait de la réputation d’être un fin connaisseur des marchés environnementaux et des contraintes réglementaires européennes. En revanche, il semblait ne posséder aucune notion de la diplomatie et de la gestion du personnel. Ce qui fut au début un a priori positif des équipes, se transforma rapidement en une guerre ouverte entre lui et nous.
Il était roumain exilé en occident après l’élimination de Ceausescu. L’histoire disait qu’en fait, il avait fui les purges de l’après-dictateur. Il possédait un caractère de cochon. Il s'adressait au staff comme à des domestiques. Il voulait imposer une méthode de travail qui correspondait plus à une forme de dictature façon 19e siècle. Un autocrate dans sa splendeur. Il se vantait de vouloir virer tout le personnel français qu’il considérait comme ingérable. Lors de meeting, nous assistions à des monologues interminables et des ordres de marche sans aucunes discussions possibles. Prestement, il demandait à notre directeur commercial, Thierry et à notre directeur financier, Jean-Pierre de pointer le matin en lui signalant leur arrivée au bureau. Comme à l’usine.
C’était le gag, car évidemment, il était hors de question de leur part de se voir traiter comme des enfants de l’école maternelle, et nous autres les cadres intermédiaires, les soutenions à fond. Tout le staff se trouvait liguer contre lui. Paradoxalement, nous rions beaucoup de cette situation. Les meetings hebdomadaires devenaient des crises de fou rire monumentales, car notre directeur financier qui avait un tempérament plutôt indépendant devait se contrôler pour ne pas exploser face à notre Roumain. David et moi durant ces moments le regardions goguenards lui demandant suavement si quelque chose le dérangeait, et là il se levait la tête tout rouge, nous invitant à ne pas en rajouter, ce qu’évidement nous nous empressions de ne pas faire, avec notre PDG voyant bien que nous nous fichions de lui allègrement commençant lui aussi à péter un câble se levant pour quitter la salle de réunion en maudissant tous les français de la planète. C’était ubuesque. Le résultat était que nous n'adoptions pas les recommandations de notre PDG, que nous avions mis en place entre nous une sorte de directorat bis, et que nous faisions une obstruction systématique à tout ce qui venait de notre directeur général.
Simultanément, notre modèle de développement fonctionnait convenablement. Nous commencions à avoir un peu de volume transactionnel sur notre plateforme. En dehors de notre PDG, nous passions de bons moments. David et moi étions intouchables. David était le directeur des projets, probablement l’un des meilleurs d’Europe, et personnellement, je dynamisais avec un réel succès les volumes de transactions et donc les commissions nous permettant d’aller de l’avant avec une assise financière tout à fait correcte pour notre début d’activité. Notre Directeur Général faisait face à un problème d’égo insurmontable. Il venait d’un autre siècle et ne savait pas s’adapter à son nouvel emploi. Il créait des conflits sans aucune justification juste pour montrer son autorité, ce qui nous faisait bien rigoler. Voir nos sourires narquois devait certainement l’exaspérer au plus haut point.
Le matin en arrivant nous avions régulièrement un meeting improvisé entre Jean-Pierre, David parfois Thierry et moi-même pour envisager la suite des évènements. Une décision fut prise brièvement d’un commun accord. Se débarrasser au plus vite de notre ami Roumain surnommé méchamment Ceausescu par tout le staff. Il devenait de plus en plus irascible, ne sortait pratiquement pas de son bureau, voulait virer tout le monde. Grâce à Jean-Pierre et notre vigilance, nous allions sauver quelques emplois en danger de suppression express par notre « leader Maximo. »
Après quelques mois, Thierry en a eu assez. Il avait saisi une nouvelle opportunité, il la saisit et nous quitta. Peu de temps après une guerre de tranchées avec notre PDG, notre actionnaire principal se décida à s’en séparer. Ce fut un soulagement pour nous tous. Dans le même souffle, on ne se satisfait pas du malheur des autres. Notre PDG, avec qui j’avais des relations diplomatiquement normales, m’invita à déjeuner pour vider son sac en quelque sorte. Il présenta son point de vue. C’était cordial. Rien d’agressif. Je tentais de lui expliquer qu’en France, gérer le personnel comme il le faisait menait irrémédiablement à une révolte collective. Il n’avait pas à trouver les mots ou les actions pour constituer un groupe cohérent. Il ne voulait pas le voir. Il partait abattu et amer. C’est vrai que j’ai éprouvé de la compassion pour lui, car il était compréhensible de ressentir toute sa tristesse.
Jean-Pierre fut nommé Directeur Général en attendant la nomination d’un autre PDG.
Pour moi, ce fut de nouveau un de ces petits clins d’œil de la nature. Thierry avait le poste de directeur commercial. J’étais hiérarchiquement en dessous de lui. Son départ allait m’ouvrir la voie pour une opportunité inespérée. Un matin, en arrivant tranquillement au bureau, Jean-Pierre m’invita à avaler un café dans son bureau. On s’entendait bien. On partageait la même volonté d'avoir une situation apaisée dans l'entreprise. Après quelques minutes de discussion détendue, il me proposa d'envisager d'occuper le poste de Thierry comme directeur commercial. Ma première réaction fut l’étonnement. Je ne me pensais pas capable d'être titulaire de ce poste. Je lui demandais de réfléchir un peu, j’étais en proie à un doute. C’était une promotion séduisante. Simplement, je ne me sentais pas techniquement à la hauteur dans de nombreux domaines. Je le disais très ouvertement à Jean-Pierre. Il me rassura. Il m’expliquait que j’apprendrais vite. Enfin, je rencontrais Thierry pour lui solliciter son avis. Il me demandait pourquoi j’hésitais, surtout que ce n’était pas mon tempérament de refuser un défi. Mon ami David aussi m’encourageait à aller de l’avant. Quelques jours plus tard, j’acceptais l’offre de Jean-Pierre.
Ce nouvel entretien fut une surprise de taille. Je disais à Jean-Pierre que je le remerciais vivement de cette opportunité. Il m'interrogea sur mes prétentions salariales. J’étais un peu surpris. Je gagnais 80 000 euros par an. Connaissant la politique salariale de Powernext plutôt conservatrice, je requérais 87 000 euros. Dans mon esprit, cela ne servait à rien d’être trop gourmand. Jean-Pierre esquissa un sourire me déclarant que mon salaire serait de 110 000 euros par an. Je restais silencieux et totalement estomaqué. Il venait de m’augmenter de 30 000 euros par an en une seconde. C’était un peu comme gagner un petit loto, d’une façon totalement imprévue. Il me parapha rapidement mon nouveau contrat. Je n’avais plus qu’à me montrer à la hauteur de sa confiance et de ne pas me décevoir non plus. Étant assez compétitif, je me sentais une obligation de réussite. Débuta alors une période tumultueuse. J’enfilais rapidement mon nouveau costume de directeur commercial. Je disposais d'une équipe de 5 collaborateurs, plus camarades ou amis que des collaborateurs. Nous-même devions élargir notre base de clients intervenant sur notre plateforme de trading. Nous étions le premier marché spot européen, il nous fallait lancer un marché à terme. David et son équipe y travaillaient d’arrache-pied. Nous affrontions un problème de timing. Un de nos concurrents avait déjà lancer un marché de contrats à terme avec succès, on arrivait un peu comme un cheveu sur la soupe. Néanmoins, après quelques mois, nous établissions à notre tour ce marché à la disposition de nos clients. À dire vrai, nous ne pûmes jamais percer sur ce créneau. Les traders acquièrent des habitudes. Dans leur esprit, Bluenext représentait le marché spot, notre concurrent ICE, le marché à terme. Chacune des plateformes détenait sa part de marché. Ils s’en trouvaient satisfaits. Ils scindaient leurs activités entre nos deux plateformes. Simultanément, je voyageais à travers le monde pour présenter Bluenext lors de conférence internationale. Ce marché naissant du CO2 intriguait le monde de la finance. Nous espérions que les Etats-Unis allaient aussi se joindre à son développement malgré les climato sceptiques, très influents. Nous allions très fréquemment dans des conférences à Washington, San Diego, San Francisco, nous pensions sentir un frémissement. Entre autres, Al Gore était un avocat très vocal pour décrire le changement climatique et ses dangers même si visiblement, il ne comprenait pas très bien les mécanismes de notre marché européen. En définitive, l’Amérique allait rester en dehors du coup.
En Asie, quelques pays s’intéressaient de près à ce produit novateur financier. La Corée du Sud et la Chine en particulier. Lors d’une conférence à Séoul pour présenter Bluenext, à la conclusion de ma présentation, un des participants, le directeur général de la bourse de l’environnement à Pékin, vint à ma rencontre en compagnie de son interprète. Nous échangions quelques mots puis il me demanda si je serai intéressé de venir lors d’une conférence à Pékin pour présenter notre société. Je répondis par l’affirmative sans me douter à quel point, je venais de m’engager. À peine de retour à Paris, j'accusais réception d'une lettre officielle d’invitation du gouvernement chinois pour être partie prenante d’une conférence trois semaines plus tard. Dans cette invitation, une lettre de recommandation pour aller chercher mon visa dans les plus brefs délais. Je réservais mon avion et hôtel et je partais pour la Chine. Ce fut un voyage exceptionnel à titre professionnel et personnel. Arrivant à Pékin, j’étais accueilli à la sortie de l’avion par une hôtesse d’accueil et un chauffeur en livrée pour passer toutes les formalités douanières rapidement. Nous partions immédiatement à la bourse de Pékin. En entrant dans la salle spacieuse le panneau lumineux servant à inscrire d’habitude les ordres de bourse affichait en lettres colorées un mot de bienvenue à mon nom, à notre société et je me retrouvais aligné avec la direction pour une série de photo et prise de vue TV. Après ces quelques minutes de prises de contact, on m’emmena dans un bureau pour rencontrer le Président de la bourse de Pékin. C’était un peu surréaliste. De grands fauteuils étaient installés côte à côte, comme ceux que l’on peut voir dans les anciens documentaires où on pouvait observer les rencontres entre grands dirigeants chinois et étrangers, non pas que j’étais un grand dirigeant, mais le cadre semblait être planté et répliqué à l’infini. Les caméras de télévision prêtes à nous filmer, l’interprète assis près de moi sur un petit tabouret, c’était organiser au millimètre. Nous commencions à échanger quelques mondanités, abordions le sujet incontournable du réchauffement climatique, de l’importance de la coopération entre les nations pour enfin terminer sur une éventuelle collaboration entre Bluenext et la bourse de Pékin. C’était d’une simplicité enfantine.
Après cette rencontre au demeurant très sympathique, j’allais à mon hôtel me reposer avant d'entamer un parcours du combattant de quelques jours. Je devais former le staff de la bourse de Pékin à notre modèle de marché, en expliquer tout le fonctionnement. Tous ces jeunes Chinois étaient tout simplement brillants et sympathique. Nous étions confrontés à une traduction simultanée plutôt déficiente. Leur interprète ne connaissant pas forcément les termes techniques anglais que j’employais, il lui était difficile d’expliquer correctement à ses collègues. De ce fait, nous avons dû recommencer 3 ou 4 la même présentation pour parvenir à nos fins. Tout ceci dans une ambiance très convivial. Le soir, une réception était prévue avec de nombreux invités. J’y étais le seul occidental avec un Australien, président de la bourse de l’environnement australienne avec qui je sympathisais très vite. On nous avait judicieusement assis côte à côte. Il connaissait très bien nos interlocuteurs ce qui me permis d’obtenir des informations exploitables. Mon séjour se déroulait pour le mieux. J’effectuais ma présentation durant la conférence, nous commencions à discuter de collaboration éventuelle entre Bluenext et la bourse de Pékin. Cette étape ne serait plus de mon ressort, mais de celle de notre Président et du reste du comité de direction dont je faisais partie. Nous allions avoir quelques allers-retours en équipe entre Paris et Pékin. L’un d’entre d’eux fut rempli d’imprévus. Allant là-bas pour 3 jours, notre directeur de projet, mon ami David, un de ces collaborateurs Pierre et notre président Serge récemment intronisé, nous allions finalement être bloqués une semaine à cause de l’irruption d’un volcan Islandais. Tous les vols à travers le monde étaient annulés. Nous étions installés au Ritz-Carlton de Pékin. Il y a un pire endroit comme confinement forcé. N'obtenant aucun rendez-vous supplémentaire de prévu, notre Président décida de nous emmener faire du tourisme. Muraille de chine, balade dans Pékin, massage de pieds, restaurants gastronomiques, nous passions un excellent séjour devenu touristique. Et notre équipe s’entendant à merveille nous avions de francs moments de réjouissances à partager. Après ce séjour plus ou moins imposé par la Nature nous rentrions à Paris.
Nos amis chinois vinrent en délégation à Paris pour nous rencontrer quelques semaines plus tard. Ils débarquèrent en pleine période de conflits sociaux et de grève dans les transports. Ils étaient réellement soucieux. Étaient-ils en sécurité au pays des gaulois ? Nous les emmenions déjeuner au Jules Verne, le restaurant de la Tour Eiffel, l’un de leur jeune dirigeant assis à côté de moi me posait beaucoup de questions sur notre pays. Sur les syndicats, le service public, le droit de grève. Après une heure de séance de questions- réponses, mon interlocuteur conclut avec un grand sourire qu’en fait la France était plus communiste que la Chine. Il en était ravi.
Malheureusement, l’ambiance au sein de notre société allait se détériorer. Un de nos dirigeants ayant son cerveau plus dans son pantalon que dans sa tête s’était épris d’une nouvelle employée. Elle avait été engagée à un poste subalterne avec un contrat correspond. Cependant poursuivie de façon assidue par ce dirigeant, elle cédait aux sirènes du péché de la chair. Du jour au lendemain elle se retrouvait catapultée directrice des ressources humaines et trésorière de la société. Elle bénéficiait d'un effet d’aubaine. Tout le monde étant conscient de cette situation, un sentiment indéniable d’injustice voyait le jour et deux clans en opposition frontale prenaient forme. Ceux qui fermaient les yeux sur cette promotion canapé et ceux qui n’acceptaient pas. Ce qui était dommage, car cette situation allait empoisonner l’ambiance durablement. La responsable indirecte de cette situation incongrue commença à se prendre pour la reine Cléopâtre pensant probablement qu’elle serait prochainement directrice adjointe. Pour faire court, après quelques mois le dirigeant en question fut licencié, un autre directeur général fut nommé. Très rapidement, celui-ci constatait les dégâts et mettait les pendules à l’heure. Cléopâtre partait à son tour. En toute franchise sa faute n’était pas tant d’avoir accepté ces promotions, après tout, elle bénéficiait de la faiblesse coupable de son amant. C’était plutôt son attitude devenue soudainement très hautaine, condescendante et parfois très vindicative avec les autres membres du staff. La situation rétablie, nous pouvions essayer d’avancer.



 

Chapitre 12
"Commettre une faute et ne pas s’en corriger, c’est là la vraie faute !"
Kid
Confucius

Durant ces quelques années à Bluenext en dehors des péripéties ou problèmes inhérents à la vie en entreprise, nous allions être le témoin et les lanceurs d’alerte d'une escroquerie dépassant de loin celles de ces cinquante dernières années dans le monde de la finance. Ce fut un détournement de TVA au profit de multiples réseaux d’escrocs à travers l’Europe. Le préjudice pour la France s’éleva à une estimation d’1,6 milliards d’euros.  A l’échelle de l’Europe, on parla de 6 milliards d’euros au plus bas à 20 milliards au plus haut. Comment cela fut-il réalisable ? Au début du lancement du marché de l’environnement, Bruxelles et ses spécialistes avaient juridiquement développé un système qui présentait une faille. Les spécialistes de l’escroquerie à la TVA s'en aperçurent rapidement. Il était réalisable d’effectuer des transactions à travers l’Europe de façon tout à fait licite. On pouvait notamment acheter des permis à polluer sans TVA et les revendre avec TVA à travers l'Union européenne. Et illégalement bien entendu, la TVA due aux caisses des états partait sur des comptes off-shore ou dans des comptes très loin de l’hexagone. Personne n’en voyait la couleur sauf ces malfrats devenus milliardaire du jour au lendemain sans vraiment prendre beaucoup de risques. C’était plus juteux que d’attaquer un fourgon blindé d’autre part les peines encourues sur ce type de fraude étaient beaucoup moins sévères. Il y a eu certainement un vol de vaste envergure, mais pas de violence dans la plupart des cas. Notre directeur financier, qui était un vétéran briscard des marchés boursiers, avait pressenti relativement tôt que quelque chose ne tournait pas rond. Il le signalait aux autorités de tutelle. En guettant une réaction à venir le marché battait son plein. Les volumes de transactions explosaient. De nombreux courtiers aux noms les plus exotiques les uns que les autres devenaient des intermédiaires pour des sociétés fictives qui s’employaient à voler le fisc. La réaction des gouvernements et services concernés tardait un peu. Probablement la lenteur bureaucratique. De plus, chaque pays avait une appréciation différente de la situation. Nous avions un client autrichien intermédiaire de petites sociétés clairement actives dans cette fraude à grande échelle. Les services du fisc autrichiens lancèrent une investigation et effectuèrent un contrôle fiscal au sein de cette société pour ne rien trouver de répréhensible. Ce qui était exact juridiquement parlant. Cette société exécutait des ordres pour le compte d’autres sociétés puis prenait des commissions. Le fait que ses clients étaient malhonnêtes n’était pas selon le fisc autrichien de sa responsabilité. En France, en revanche, l’interprétation de leur responsabilité était divergente. Certains furent poursuivis, condamnés en première instance, mais relaxé en appel. Il y avait une ligne à définir entre la responsabilité juridique et l’éthique. On leur reprochait d’avoir encaissé des millions d’euros de commission en facilitant une escroquerie fiscale à grande échelle. Ils semblaient être juridiquement innocents, mais éthiquement condamnable.  Il y a fort à parier que ces courtiers devenus millionnaires du jour au lendemain savaient parfaitement de quoi il retournait. Peut-être pas dès les premières semaines de leur activité, mais certainement qu’en entendant toutes les rumeurs circulant sur le marché, ils ne pouvaient pas ne pas savoir.
Quelques années après avoir renoncé au monde des marchés l’un de ces intermédiaires avoua à un de mes contacts qu’il avait empoché 150 millions d’euros en commission en moins de 12 mois. Quant au propriétaire de la société autrichienne au demeurant fort sympathique il quitta l'Autriche avec sa famille pour s’‘installer en Australie pour assouvir sa passion du surf. Je le rencontrais fortuitement à Sydney lors d’une conférence. Je lui parlais très ouvertement de ce qui s’était passé sur cette fraude à la TVA. À ma surprise totale, il sembla tombé des nues. Pour lui, il n’avait fait que percevoir ses commissions, le fisc autrichien l’avait contrôlé, le reste n’était pas vraiment de son ressort. Ce n’était pas lui le responsable, mais ceux qui avaient mal ficelé la mise en place du marché. Maintenant il était bronzé, millionnaire et heureux. Sa société existe toujours en Autriche offrant des produits financiers sur-mesure pour gérer le risque environnemental. De nombreux clients de ces intermédiaires furent arrêtés et condamnés par la justice plus ou moins sévèrement au regard des conséquences de leurs actions. Lors du procès de l’un de ces malfrats, le juge lui demandant pourquoi il s’était lancé de cette fraude à grande échelle, il répondit de la façon la plus naturelle, que c’était tellement élémentaire à faire que c’était un peu comme si on avait mis une Ferrari en bas chez lui avec les clefs de contact de dessus, il n’y avait qu’à se servir. Cette situation logeait tout le personnel de Bluenext sous pression. D’un côté, nous devions poursuivre notre activité, nous développer, nous étions une start-up avec une vingtaine d’employés. Nous étions divisés en deux clans, le développement des projets et la direction commerciale confrontés en permanence avec notre service juridique et administratifs. Après quelques mois, voyant l’ambiance se détériorer, je contactais le syndicat CGC pour devenir responsable de section syndicale. C’était une façon de me protéger, car je pressentais une petite cabale se mettre en place contre moi et mes collaborateurs. Ceci fait, cela calma tout le monde. Par la même occasion 5 de mes autres collègues me rejoignaient au syndicat. Nous le faisions aussi, car le comportement de certains des cadres de notre société s’apparentait à du harcèlement psychologique vis-à-vis de leurs collaborateurs. Nous étions témoins à plusieurs reprises de ces attitudes blessantes souvent totalement gratuites. Le plus ironique était de distinguer les conversations de ces personnes à notre cafétéria se proclamant de gauche. Visiblement, elles n’avaient pas entendu parlées des mots solidarité, compassion, tolérance. Du reste, l’une d’entre furieuse d’apprendre mon inscription au syndicat se déplaça spécialement au bureau du syndicat pour déclencher un petit scandale. Elle fut bien reçue par le directeur CGC des marchés financiers. Il s’était renseigner sur elle, pas uniquement par moi ne prenant pas à juste titre ma parole pour argent comptant. Après tout, il ne me connaissait pas, mais par ses différents contacts nombreux et variés. Après ce épisode bref, j’étais serein ainsi que mes collègues. Enfin, après quelques mois supplémentaires, un nouveau directeur général digne de ce nom nous rejoignait. Un vrai Monsieur du monde la finance, droit, honnête et intelligent. Immédiatement, l’équipe de David et la mienne accrochions avec sa personnalité. Très ouvert, il commençait par jauger le terrain. Étant de nature assez volontaire, je le rencontrais rapidement en tête-à-tête pour lui décrire la situation globale de l’ambiance. Il fut assez surpris pour dire le moins. Comme le directeur de la CGC l’avait fait précédemment, il allait effectuer son enquête pour apprécier la situation dans son ensemble. Ce qui l’aida dans ses conclusions fut l’attitude très hostile des cadres que j’avais très clairement dénoncé comme étant des personnes fort peu sympathiques. Le Directeur Général précédent représentait un leur allié. Au lieu d’attendre tranquillement le déroulement des opérations, ils se sentirent dans l’obligation de lancer un ultimatum au nouveau patron des lieux. Ils se considéraient comme les vrais maitres de la place. Ce serait eux ou lui. Prestement, ce furent eux au soulagement infini de la plupart des collaborateurs de l’entreprise. Cependant, la situation courante du marché se détériorait. Cette escroquerie à grande échelle ébranlait la confiance des intervenants dans ce marché. Des déclarations intempestives de quelques technocrates à Bruxelles provoquaient occasionnellement des mouvements intempestifs sur les fluctuations des cours de la tonne de CO2 . Ils ajoutaient encore plus d’instabilité dans la conscience des cambistes. De plus la crise économique frappant le monde ralentissait les velléités des gouvernements à créer un marché environnemental qui risquait clairement de couter beaucoup d’argent aux entreprises polluantes au risque de générer des pertes d’emploi. Dans ce contexte, les volumes baissaient, beaucoup d’intervenants préférant se retirer du marché. La confiance était perdue. De notre côté nous essayions tant bien que mal de maintenir le bateau à flot. Une société américaine s’intéressait à nous. Une fusion éventuelle fut envisagée. Un rachat par notre ancienne maison mère aussi. Pourtant, rien ne semblait aller dans le bon sens. Cette escroquerie à la TVA dont on commençait à entendre parler abondamment dans les médias semblait avoir sonné le glas pour quelques années du marché de l’environnement. Le plus étonnant était d’ailleurs la quasi-indifférence de l’opinion publique ou des hommes politiques. Des milliards d’euros étaient partis en fumée. Des personnes s’étaient enrichis sur le dos des contribuables sans vergogne et tout le monde restait silencieux. On avait lynché médiatiquement pour moins que ça des hommes politiques ou des vedettes de sport pour avoir établi leur résidence fiscale à l’étranger. La, rien, les juges nommés accomplissaient leur travail consciencieusement pour tenter de récupérer un peu de la manne évaporée, sans un succès considérable. Le reste du monde s’en moquait. Je me suis fréquemment formulé la question à savoir pourquoi cette indifférence ? Éventuellement l’étendue de l’escroquerie avait enrichi tellement de personnes mêmes très honnêtes qui de bonne foi investissaient dans ce produit financier, que personne ne souhaitait véritablement connaitre en profondeur la réalité de ce qui s’était passé. Par ailleurs, la fraude à la TVA représente un mal endémique qui grève 100 milliards d’euros des pays de l’UE chaque année, alors un peu plus ou un peu moins ? Étant directeur commercial de Bluenext, connaissant beaucoup de nos clients, je fus appelé à témoigner devant le juge d’instruction chargé de dénouer certaines de ces affaires. De ce fait, je rencontrais le juge Van Ruymbeke. Ce juge de notoriété nationale traitant de multiples dossiers sensibles impliquant des personnalités du monde de la finance ou politique était très affable. J’étais à identifier certains des intervenants douteux qui étaient en détention préventive. Ma première rencontre avec l’un de ces protagonistes fut assez surréaliste. Je n’avais rien à dire, juste répondre aux questions éventuelles du juge d’instruction ou des avocats du suspect. Qu’elle n’était pas ma surprise de voir entrer le détenu avec trois avocats, en fait trois ténors du barreau de Paris, dont l’un particulièrement célèbre car défenseur d’un politicien très renommé. Le prévenu ? Je ne le connaissais pas, mais il semblait être sorti tout droit d’un roman policier de catégorie B. Il était assez jeune, très gentil, un accent très prononcé du quartier du « sentier », rien de péjoratif ici, simplement, je me posais la question évidente, comment cette personne avait pu atterrir dans ce bureau et voler des centaines de millions d’euros pendant des mois. Visiblement, il n’était pas nécessaire de sortir de Polytechnique pour être très ingénieux. On marchait un peu sur la tête. L’adage se confirmait, l’habit ne faisait pas le moine. Très tranquillement, il entrait dans le bureau de Monsieur Van Ruymbeke un peu comme s’il était chez lui. Me serrant la main avec un grand sourire, il savait que je ne le reconnaitrais pas, car moi-même ne l’avais jamais vu, il s'adressait à Mr le juge comme on parle à un ami de longue date. Le juge le remit un peu à sa place plutôt gentiment. C’était la première fois que j’assistais à un interrogatoire de ce genre. J’admirais en silence cette joute entre les avocats et le juge d’instruction. Le jeu de questions-réponses était fascinant. Le juge pendant près de 2 h 30 jouait au chat et à la souris. Les avocats tentant de faire dérailler les pièges tendus par Monsieur le juge. Je dois avouer que les deux côtés étaient impressionnants d’intelligence.
Je voudrais ajouter mon étonnement en constatant l’état du bureau de Mr Van Ruymbeke. Les dossiers s’étalaient, bien rangés, mais dans des espaces exigus. Nous obtenions à peine assez de place pour pouvoir tous nous y asseoir, et sa collaboratrice était calé dans un coin tachant tant bien que mal de bouger sans se cogner contre les armoires avoisinantes. Cela donnait une idée des moyens donnés à nos juges pour exercer leur métier proprement. Après ce premier entretien, ou ma contribution fut limitée, quelques mois plus tard, j’étais de nouveau convoqué pour tenter de reconnaitre sur de multiples planches de photos un suspect éventuel. Cette fois-ci, j’en identifiais un, cela étant confirmé par un de mes collègues qui avait eu l’occasion de le rencontrer lors d’un déjeuner. L’inspecteur de police était satisfait. Il recherchait assidument cette personne depuis des mois, il semblait toucher au but. J’étais de nouveau convoqué chez le juge d’instruction pour officialiser mon témoignage en présence de l’accusé. Ce fut chose faite. Son avocat par des questions agressives essayait de me déstabiliser. Sans succès, il fut remis à sa place par le juge lui rappelant qui était l’accusé. Le suspect étant reconnu par deux témoins allait devoir s’expliquer sur son éventuelle implication dans cette escroquerie internationale. J’appris un peu plus tard que j’avais été mis sur écoute téléphonique par la police, ainsi que d’autres cadres de l’entreprise. Étant directeur commercial, connaissant la majorité de nos clients, j’étais vraisemblablement dans la liste des premiers suspects de complicité, je n’étais pas choqué et encore moins inquiet. Il fallait bien que les enquêteurs accomplissent leur travail. Tous ces évènements allaient amener lentement, mais sûrement Bluenext vers sa fermeture. Après un dernier tour d’honneur en essayant de créer une joint-venture avec la bourse de l’énergie franco-allemande qui échoua après quelques semaines de négociations, la décision fut prise de mettre en cessation d’activité Bluenext. Notre maison mère étant Euronext, qui jouissaient de la réputation d’offrir des packages particulièrement avantageux pour des salariés devant quitté leur emploi, les négociations commencèrent entre le délégué syndical et la direction. Chacun allait percevoir une compensation financière en fonction de son ancienneté dans l’entreprise, un accompagnement pour suivre une formation si nécessaire et les indemnités de chômage prévues par la loi. Tout le monde reçu des indemnités particulièrement décentes surtout en comparant les compensations proposées dans les autres industries. Pour moi, c’était réellement une aubaine, car depuis déjà quelques années, 2011, j'éprouvais une grande lassitude. Ma motivation s’émoussait au cours des années. J’avais envie de m’orienter vers une autre façon de vivre, je voulais repartir de zéro. Recommencer autre chose de plus épanouissant. Pour cela, il me fallait un minimum de trésorerie pour prévoir une reconversion. Cette fermeture de Bluenext allait m’offrir ce cadeau, ce luxe de pouvoir quitter une profession qui ne m’intéressait plus dans d’excellentes conditions. Bluenext m’avait permis en même temps de rencontrer des personnes formidables qui allaient rester des amis. En ayant été confronté à des situations conflictuelles, j’avais pu expérimenter un peu le syndicalisme dans la vie sociale d’une entreprise en crise. Je découvrais qu’il est généralement complexe de satisfaire tout le monde. Une minorité de nos collaborateurs étaient insatisfaits de l’accord obtenu bien que chacun obtînt à mon sens un montant raisonnable d’indemnités de départ. La nature humaine est immanquablement de vouloir plus. Rien de critiquable. Fin 2012, notre aventure s’arrêtait. La plupart de nos collaborateurs allaient obtenir très rapidement un nouvel emploi du fait de leur grande qualification dans le domaine de l’environnement. Certains partiront à l’étranger pour des alaires plus alléchants qu’en France. Leur jeunesse permettait de tenter une aventure professionnelle à l’étranger, les autres restant dans la mère patrie. Cependant assez curieusement tout ce qui se passera entre le commencement de cette aventure Bluenext et sa liquidation, ces changements en forme de montagne russe, cela représentera pour moi la réalisation d’une découverte spirituelle essentielle. Entre une activité débordante, des situations plus ou moins stressantes, conflictuelles, ma vie allait prendre un tournant décisif me permettant de réaliser entièrement mon désir de ne plus travailler dans un univers de tensions en étant capable de me consacrer à ce que mon esprit chérissait le plus depuis mon apprentissage de la Méditation Transcendantale le 16 mai 1976. J’allais pouvoir m’occuper de mon Soi. Comme rien n’est un hasard ce processus de transformation majeure avait commencé en réalité dès 2010 par un simple courriel reçu des Etats-Unis par une personne représentant le mouvement international de Méditation Transcendantale cherchant des sponsors pour lancer un projet en Inde. Il s’agissait de créer un ashram ou les personnes pratiquant la MT pourraient se rendre durant l’année pour approfondir leurs expériences en suivant des programmes de méditation plus poussés, mais aussi donner lieu à la création d’une université prestigieuse de Pandits pour rétablir la pureté des pratiques de la connaissance Védique qui était en voie de quasi-disparition en Inde depuis plusieurs décennies faute de Maitre spirituel, capable de régénérer cet enseignement si précieux. Comme beaucoup de traditions spirituelles, celle-ci se transmettait de bouche à oreille de père en fils depuis des siècles. Malencontreusement, fréquemment, ces enseignements par l’usure du temps sont dénaturés ou mal interprétés. L’un des grands accomplissements de Maharishi Mahesh Yogi a été de réformer l’enseignement du Véda et d’en révéler sa véritable nature spirituelle. Les Pandits que l’on pourrait comparer à des moines en Occident même s’ils ne sont pas tenus de rester célibataires, ce qui préférable pour une tradition orale de père en fils, sont les gardiens de la connaissance védique. Les Pandits et leur importance spirituelle furent reconnus très officiellement dans les années 1980 par les instances internationales comme « un patrimoine immatériel de l’humanité ». Pour améliorer et développer cette connaissance afin de la faire connaitre, Maharishi avait souhaité localiser un endroit propice pour recevoir et perfectionner leurs pratiques. Cet endroit serait au centre géographique de l’Inde, dans l’état de Madhu Pradesh à 60 km environ de la ville de Jabalpur. Il sera baptisé « Brahmasthan » haut lieu spirituel du sous-continent indien. Des milliers de Pandits pourraient venir approfondir leur connaissance du Véda, des milliers d’autres méditant de toute nationalité se retrouveraient ensemble pour partager de moments uniques de plénitude. Ceci représentera le début d’un très projet ambitieux qui a pris depuis 2011 une grande ampleur car aussi soutenu par le gouvernement de l’Inde. Monsieur Modi, Premier ministre de l’Inde selon la rumeur pratiquerait lui aussi la Méditation Transcendantale. Quand j’ai réceptionné ce courriel des Etats-Unis en 2010, quelque chose d’indéfinissable s’éveilla en moi. Moi-même sentais que ce projet s’adressait directement à mon être, à ma conscience. À cette époque, je venais d’investir dans un appartement en Normandie, moi-même ne disposais pas de liquidité. Pourtant, je voulais à toute force contribuer à ce projet. Bénéficiant de revenus substantiels, je donnais régulièrement de petites sommes pour aider les gens qui souhaitaient apprendre la MT. Cette fois-ci, il fallait trouver un peu plus que d’ordinaire. Je m’adressais très vite à ma banque pour emprunter un montant raisonnable.  Le prêt fut accordé rapidement. J’écrivais à mon interlocuteur américain pour lui signifier que je collaborerai à ce projet. Je transférais l’argent. Quelques mois plus tard, j'accédais à l’information que j’attendais avec impatience.  Le Brahmasthan entrouvrirait ses portes le 2 octobre 2011 et nous étions invités à nous inscrire pour ce premier cours. Cela s'entend, je n’hésitais pas une seconde. Sans réellement savoir pourquoi cette nouvelle me rendait heureux. Je sentais que cet endroit représenterait un espace privilégié pour méditer. Que tous les enseignements appris ou entendus durant les 34 années précédentes allaient prendre une forme concrète en allant méditer au Brahmasthan parmi ces Pandits. La connaissance du Véda allait se matérialiser dans ma conscience grâce à ce lieu de douceur. Je me préparais pour ce voyage quasi-initiatique pour moi. C’était comme si je venais juste d’apprendre à méditer. De plus, concrètement, le Brahmasthan est situé véritablement loin des centres touristiques traditionnels. Il s’agissait d'emprunter un vol pour New-Delhi. Là rien de bien compliqué. Puis un vol intérieur jusqu’à la ville de Jabalpur. Pour conclure ce court périple, un autobus venait nous chercher pour un petit trajet de 3 h 30 pour parcourir environ 60 km, les routes et la circulation étant particulièrement redoutables.  C’était en 2011. Depuis les routes ont été refaites, une autoroute en cours de construction permettant de raccourcir considérablement le temps passé dans l’autobus. Il suffit désormais de 2 heures. Dans l’avion entre New-Delhi et Jabalpur, la moitié des places étaient occupées par des occidentaux. Il n’était pas compliqué de s’apercevoir qu’ils étaient en majorité ceux qui composaient le premier groupe de méditant. Nous sympathisions très vite à l’aéroport de Delhi puis de Jabalpur. Beaucoup de nationalités diverses étaient représentées dans ce premier groupe. La majorité était composée de sponsors de la première heure. Américains, français, australiens, suisse, allemands, tout ce petit monde était mélangé dans une excellente humeur. Nous-même étions tous très impatients d’observer ce qu’était devenu notre investissement. Après notre gymkhana en autobus sur la route couverte de nids de poule, nous étions accueillis chaleureusement à ce qu'allait représenter notre lieu de résidence pour les deux semaines à venir. Nous ne savions pas davantage ce qui nous attendait. Nous n'allions pas être déçus. Nous étions logés dans de petits studios très confortables bien aménagés, une salle de douche et toilette à l’occidental. Le campus était conçu pour fonctionner l’énergie verte. Ainsi des panneaux solaires installés sur les toits fournissaient toute l’énergie nécessaire aux différents bâtiments. Il y avait un système de récupération et de filtrage de l’eau garantissant l'excellente qualité de celle-ci. La nourriture était en partie bio. Les paysans des villages autour avaient été incités à produire bio avec l’aide financière de l’administration du campus. Tout était conçu pour que ce lieu soit un havre de paix et de positivité. Il fallait aussi que les Pandits puissent étudier en toute quiétude. Ils étaient rémunérés et leurs études subventionnées par le mouvement de Méditation Transcendantale grâce aux dons de fortunes privées. Notre programme quotidien consistait à méditer longuement durant des sessions de plusieurs heures par jour, structurée pour que celles-ci soient agréables. Notre venue au Brahmasthan était avant toute chose d’approfondir notre expérience de la méditation et du transcendant.
 Dès notre arrivée, je ressentais une douceur particulièrement subtile dans l’atmosphère. C’est assez délicat à décrire avec juste des mots. L’air semblait saturé de douceur, de quiétude. Rien ne venait perturber la profondeur du silence ambiant. La vérité immuable du domaine transcendantal s’éveillait à ma conscience. Mes sens s’apaisaient, mes pensées devenaient plus rares, moins prenantes. C'étaient des instants de pur bonheur. Après ce premier séjour de deux semaines, je décidais de renouveler l’expérience rapidement ce que j'effectuai trois mois plus tard. Je réalisais que mon expérience reprenait là où je l’avais laissé durant mon dernier voyage au Brahmasthan. Les méditations étaient plus profondes, le bien-être devenait plus constant. De plus entre les deux voyages ma vie au quotidien en France commençait à évoluer de façon assez étrange. Comme si la Nature écoutant mes prières secrètes mettait ensemble tous les ingrédients pour que je puisse renoncer à un monde professionnel qui m’intéressait moins. Voyant ces changements s’opérer graduellement, plus ou moins consciemment au début, je décidais d’aller au minimum deux fois par an me ressourcer au milieu des Pandits. À chaque voyage, à chaque retour dans le monde de l’activité, ma conscience commençait à percevoir de plus en plus de l’intérieur. J’appréciais le flot de la vie dans sa totalité. Je m’attachais de moins en moins aux situations qu’elles soient faciles ou difficiles. D’ailleurs, souvent, en appréciant ces moments de grande plénitude, je vivais une forme de déchirement intérieur ne comprenant nullement pourquoi les gens autour de moi ne méditaient pas tous. Quel temps perdu me disais-je. Tous ces barrages du mental, de l’égo dissimulant la vérité intérieure de chacun d’entre nous, généraient souffrance, malheur ou incompréhension. Parallèlement, ma vie au quotidien n’était pas non plus une partie de plaisir à chaque instant. Ma compagne de l’époque tomba gravement malade. Elle était atteinte d'un dont elle a guéri fort, heureusement. Cette situation me forçait à explorer un peu plus loin le chemin de la compassion. La vérité du cœur s’ouvrait tout en se sentant dans une forme de détachement positif. Il ne s’agissait pas d’être englouti dans une crise émotionnelle, il s’agissait de ne point s’opposer à cette réalité, mais de l’accompagner avec un réalisme spirituel. À dire vrai, j’appréciais le cartésianisme le plus pur car basé sur une connaissance intégrée dans la conscience. L’émotionnel n’avait plus de prise, la compassion véritable appréciait la situation me rendant plus serein tout en aidant ma compagne à gérer ce moment pénible de son existence. Elle sentait qu’elle pouvait s’appuyer sur mon comportement qui n’était ni indifférence, ni émotionnellement étouffant. Le détachement ne signifiait pas l’indifférence bien au contraire. Ma vie professionnelle éprouvait des mouvements hiératiques. Elle était financièrement lucrative, tout en dévoilant le jeu des égos. Je n’en étais pas exempt. Je n’étais aucunement un saint. Sans ambages, je n’avais jamais rencontré dans ma vie professionnelle des personnes aussi difficiles à gérer. J’étais surpris que l’on puisse être aussi méchant avec d’autres collègues. Même dans mon univers de courtiers de banque, je n’avais jamais expérimenté une telle acrimonie. C’était pour moi logique de dénoncer ces comportements même si je fus parfois un peu maladroit, voir même franchement teigneux. Mon expérience, ce recul devant les évènements me permettait aussi d’éviter toute rancune. Entre 2011 et 2019, j’irai 16 fois deux semaines au Brahmasthan de l’Inde. À chaque voyage, mon chemin de vie se métamorphosait. Finalement fin 2012 Bluenext fermait. Les accords salariaux de départ signés, nous allions vers d’autres horizons. J'adoptais la décision d'effectuer une coupure dans ma vie professionnelle. J’avais 54 ans, le marché du travail en France pour les personnes de mon âge totalement sclérosé, n’incitais pas à embarquer dans une aventure. Mes indemnités me permettaient de voir venir pour quelques mois. Je décidais de quitter Paris pour m’installer en Normandie, à Cabourg où j'étais propriétaire d'un appartement. C’était pour une retraite spirituelle. Je savourais ces moments pour effectuer de la marche nordique sur la plage très longue de Cabourg. Je cadrais ma vie sur un programme quasi-monastique, me levant à 5 heures du matin,  je me faisais un message ayurvédique avant d'entrer dans ma douche, puis je méditais entre 2 à 3 heures le matin. Puis je partais faire ma promenade sur la plage, d’octobre à mai elle était pratiquement déserte. La mer souvent un peu grise avec un vent d’ouest rendait ma marche sportive totalement enivrante. Le soir, je méditais aussi entre 2 et 3 heures. Je me couchais vers 22 h, parfois 22 h 30. C’était un rythme réparateur. Je me reposais le corps et l’esprit. À la suite d’un problème local, le maire se montrant légèrement un autocrate et peu regardant du bien-être d’une partie de ses administrés, je faisais la connaissance d’un membre de l’opposition qui siégeait au Conseil municipal. Je m’impliquais dans une petite joute à distance avec Monsieur le maire. Je m'intéressais de fait à la vie locale. Je pouvais observer comment dans une ville modeste une personnalité était à même de se faire élire en promettant monts et merveilles tout en agissant exactement à l'opposé. Un permis de construire avait été accordé pour la énième fois à un même promoteur pour construire des immeubles pour vacanciers dans une ville déjà saturées de constructions pour touristes. Autour de ce permis de construire et du terrain acquis, sans parler forcément de malhonnêteté caractérisée, des comportements pas très catholiques nécessitaient des explications. De plus, la qualité des constructions dites de luxe de ce promoteur s’avérait être de piètre qualité, preuve à l’appui, car il s’était distingué auparavant dans la construction de plusieurs immeubles. Nous en avions averti la mairie qui évidemment s’en moqua. D’où mon engagement et cette rencontre avec cette personne de l’opposition qui partageait mes interrogations. La question essentielle étant de comprendre pourquoi la mairie avait renouvelé sa confiance les yeux fermés à ce promoteur. Je découvrais ainsi pour la première fois les séances d’un Conseil municipal d’une ville modeste. Je pouvais observer les notables à l’œuvre, certains sincères d’autres plus enclins à montrer leur nouveau statut de personnalité locale. C’était une brève parenthèse très instructive dans ma vie quotidienne qui je crois a eu pour conséquence de m’éloigner de la politique de façon durable. Même au niveau local, la démocratie républicaine n’était pas si belle à voir. Cette mise au vert de ma conscience dura 3 années entrecoupées de mes voyages en Inde. Ma compagne demeurant un disciple d’Amma, une sainte connue et reconnue à travers le monde, elle souhaitait la rencontrer aussi fréquemment que possible pour recevoir son darshan, sa bénédiction. Nous allions à travers le monde pour écouter ses enseignements. Tout d’abord, Paris, bien sûr, mais aussi Milan, Los Angeles, Singapour, Toronto, Dublin, Boston. Nous allions deux fois dans son ashram dans le Kérala. Lors d’un de ces séjours à la période de Noel, j’avais pu assister à une soirée avec Amma assez extraordinaire. Après avoir dispensé ses enseignements, elle commença à entonner un mantra pour la paix dans le monde. Puis graduellement, toute l’assistance répéta ensemble cette mélodie spirituelle. Nous étions entre 2 et 3 000 à chanter. L’atmosphère se chargeait de vibrations célestes. Nous semblions être tous pris dans un état de transcendance guidée par Amma qui continuait inlassablement sa répétition divine. Cela dura environ 45 minutes. En sortant, nous étions tous sereins et joyeux. J’ai passé de très bons moments avec cette grande sainte, comment ne pas l’être d’ailleurs en compagnie d’un être réalisé, mais ma conscience me disait clairement que mon Maitre spirituel était Maharishi Mahesh Yogi. Ce n’est pas une compétition entre Gurus, simplement chacun en fonction de sa personnalité suit tel ou tel enseignement ou méthode pour éveiller le Soi intérieur. Encore maintenant, cela ne m’empêche pas de profiter de sa présence lorsque j’en obtiens la possibilité. Cette période de transition en Normandie dura plusieurs années, je l’avais souhaité, je la vivais pleinement. La Nature allait très promptement décider que je devais être trop jeune pour me retirer partiellement du monde. D’autres tâches diverses de celles accomplies par le passé allaient se présenter à moi. Une fois encore, le pouvoir transformateur de l’évolution changerait le cours de ma vie que je pensais avoir mis au repos pour quelques temps. Durant mes séjours en Inde, j'apercevais une femme très élégante. Elle était russe. Elle ne parlait pas du tout français encore moins l’anglais. Pourtant, nous arrivions à communiquer par l’intermédiaire d’autres participants qui traduisaient nos conversations lorsque cela était réalisable. Après notre première rencontre ayant sympathisé nous coordonnions nos prochaines visites au Brahmasthan afin de partager ensemble ces deux semaines de méditation intense. Quelle ne fut pas ma surprise les fois suivantes de constater qu’elle parlait un peu de Français, suffisamment pour communiquer. Elle m’avoua qu’elle avait suivi des cours à l’alliance française de Saint-Pétersbourg. Pendant 5 années consécutives, nous nous donnions rendez-vous au Brahmasthan. La sixième année, je ne sais pas par quel sortilège heureux nous nous retrouvions ensemble, en couple. Un obstacle tout de même, elle était russe vivant en Russie et moi français en Normandie. Après quelques moins de va-et-vient entre la France et Saint-Pétersbourg, je décidais de changer de vie. Je faisais table rase de ce qui me restais pour m’expatrier en Russie. Je ne parlais pas russe. Cependant, dans ma conscience, j’avais eu depuis très longtemps une grande attirance pour ce pays, sa culture et ici en l’occurrence une de leur citoyenne. Je quittais la France. Moi qui pensais en avoir fini avec les changements drastiques, j’étais bien servi.

 

 

 

 

Le Murmure de Shiva

Dans le murmure de Shiva, il existe un espace infini, vide et plein. Il y a dans cet espace une douceur étouffante de félicité. Le Soi y demeure, il se remplit du vide incommensurable de l'éternité. La conscience s'infuse, se métamorphose, absorbe cette immensité du trop-plein de ce vide si vivant, si riche, si créateur. C’est la source de cette conscience omnisciente. La conscience s'apprivoise de nouveau pour mieux se redécouvrir. Elle s'ouvre, se réveille à sa propre vérité. Elle se réalise au rythme des murmures suivant cette vibration envoûtante. Shiva murmure à notre conscience sa vérité d'éternité. Dans un rythme d'énergie douce et fluctuante, nous prêtons l'oreille à ce chant dans sa continuité intemporelle et pourtant si réelle. Nous sommes transportés dans ce vide trop plein. Car c'est de cela qu'il s'agit, la mélodie de Shiva nous révèle la genèse de la création à partir d'un instant de vide infiniment plein. Nous sommes emportés dans cette cascade de sons créateurs. Nous plongeons dans ce puits sans fond infini, si riche, si envoûtant. Nous percevons alors la naissance même de notre conscience qui se révèle sans aucun doute possible comme éternelle. Nous comprenons alors que le corps est ce réceptacle et l'instrument de toute connaissance, Shiva nous murmure délicatement combien nous sommes si proches de toute vérité. Shiva nous révèle cette douce vérité de la création. Nous voyons la source, nous la comprenons, notre conscience se laisse aller dans son mouvement de plénitude énergique et créatrice. Et puis notre corps, nos cellules, notre ADN acceptent ce don de Shiva. Il intègre cette vérité ultime. La conscience est structurée dans notre physiologie. Nous acceptons alors cet état de fait. Nous nous laissons bercer par les murmures de Shiva. Nous comprenons dans toute sa valeur absolue la richesse de ce que nous sommes. Nous incarnons la Source et la continuité de la création. Le murmure de Shiva s'appelle Atirudrabishek. C'est le chant de Shiva murmurant à notre conscience la vérité et la réalité de notre unité, car sans équivoque, sans aucun doute, nous comprenons alors que nous ne constituons qu'un avec ce qui Est. Écoutant cette cascade de sons qui paraissent sans fin jusqu'aux confins de l'éternité, elle s'étire loin, très loin, elle englobe tout ce qui existe.
Là, il n'y a plus de fins, plus de commencement, c'est le continuum du murmure de Shiva. C’est Atirudrabishek, le chant de Shiva, c'est Atirudrabishek au Brahmasthan de l'Inde.

 

Épilogue.


"J'ai accompli de délicieux voyages, embarqué sur un mot..."
Honoré De Balzac

Mon premier séjour en Russie allait être magique. Je désirais depuis longtemps visiter ce pays. L’occasion se présentait dans des circonstances tout à fait délicieuses. Ma nouvelle compagne m’attendait en ce printemps 2016 à Saint-Pétersbourg. Elle-même comprenait difficilement pourquoi un Français souhaitait tant venir vivre en Russie surtout venant de France. Dans l’imagination des peuples, la France reste souvent le symbole du pays où l’on vit bien. J’arrivais à Saint-Pétersbourg. Je passais rapidement les douanes. L’officier très courtois plaisantait un peu en anglais. Vérifiait mon visa et il me laissait entrer dans le pays. Ma compagne m’attendait dans le grand hall d’arrivée. Elle ouvrait ses grands yeux étonnés. Elle ne croyait toujours pas que j’avais effectué le grand saut. Venir vivre en Russie. Nous prenions sa voiture. Direction le centre-ville pour une première visite. Il faisait très beau. C’était en mai. À cette époque de l’année, les journées sont de plus en plus longues pour finalement devenir des nuits blanches un plus tard dans la saison. Nous allions diner dans un restaurant italien de bonne facture. Situé au bord d’un des nombreux canaux maillant la ville une ambiance bonne enfant y régnait. De nombreux touristes remplissaient la salle. Puis nous partions tranquillement à notre domicile situé à une trentaine de minutes du centre. Nous arrivions à son appartement. Un petit 50 m2 dans un quartier populaire pas très loin du fleuve traversant la ville, la Neva. Je prenais mes quartiers chez ma douce compagne. Les jours suivants, nous allions visiter les palais et musées au cœur et à l’extérieur de la ville. À mon grand étonnement, très peu d’informations en anglais étaient disponibles pour permettre aux touristes de se déplacer en toute quiétude. En revanche, les citoyens russes sont d’une grande gentillesse. Extrêmement serviable et accueillant, c’était toujours un plaisir d’échanger avec eux. Je rencontrais de nombreux amis de mon amie qui étaient aussi très curieux de rencontrer ce Français prêt à s’installer en Russie. La question principale venant à l’esprit de beaucoup concernait ma faculté d’adaptation à l’hiver. Est-ce que je me rendais bien compte que l’hiver en Russie durait invariablement de fin octobre à fin avril. Le froid pouvait être très rigoureux. A vrai dire je n’en savais rien. C’était pour moi-même une nouvelle aventure. Je ne me posais pas vraiment la question. La ville de Saint-Pétersbourg avait quelque chose de féerique. Les habitants me paraissaient très chaleureux.
Ma nouvelle vie allait commencer.

Saint-Pétersbourg le 21 Mars 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                    

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© Philippe Chauvancy